Le film de Robert Zemeckis s'ouvre sur la classique vue de la Terre depuis l'espace: le continent nord-américain la nuit, avec le pointillé des lumières urbaines de secondes, un liseré lumineux nimbe à l'Est la circonférence planétaire. C'est le soleil qui apparaît, semblant repousser par seule pression photonique la caméra cosmique qui recule, faisant apparaître la Terre comme une petite boule grise qui s'éloigne, avec la lune, banlieue cosmique, simple excroissance collé à la planète mère. Une sphère rouillée entre dans le champ: Mars, vite suivie par le brouillard d'escarbilles de la ceinture des astéroïdes, et par la géante Jupiter ainsi que Saturne, dont on franchit les anneaux à reculons, à vitesse sans cesse accélérée. Nous sommes déjà aux confins du système solaire, qui disparaît au sein d'une irisation de poussière brillante, et nous voilà voguant au sein de nébuleuses colorées qui ne tardent pas à s'assembler en une large flaque aux bras spiralés, à la forme familière: notre galaxie. Qui n'est bientôt plus qu'une bourre de coton parmi bien d'autres, avant que l'univers connu ne se rassemble en une fluorescence unique cernée par l'infini...
Contact démarre ainsi: par le travelling arrière le plus gigantesque de toute l'Histoire du Cinéma! (beaucoup plus elliptique, même s'il contient l'idée étonnante du "supra-univers", est celui qui termine Men in Black). Ce travelling se clôt par ce qu'on appelle une "fermeture à l'iris" - au double sens du terme, puisque l'univers visible se contracte jusqu'à n'être plus que quelques grains de lumière contenus dans l'iris d'une petite fille. Ce double mouvement, qui annule l'espace comme le temps, est symptomatique du message profond du film comme de sa thématique extérieure - cette dernière si simple qu'elle peut être résumée en trois phrases: une jeune scientifique, Ellie Arroway, invitée par son père, mort alors qu'elle n'a que onze ans, consacre sa vie à l'écoute des étoiles. La preuve qu'elle a eu raison de s'obstiner contre ses confrères obtus est un message intelligible, en provenance de l'étoile Véga, qui est également la clé e la construction d'un mode de transport interdimentionnel. Elle part, a un bref contact avec une intelligence supérieure, mais revient sans aucune preuve formelle...
Cette ligne directrice du combat d'Ellie contre l'espace-temps est quelque peu rendu plus complexe par des incidentes bienvenues du récit: Ellie petite fille tentant, avec une simple radio-amateur, de parler à sa mère décédée en la mettant au monde, Ellie adulte retrouvant l'image de son père au bout de sa plongée cosmique - qui a duré dix-huit heures pour elle, une fraction de seconde seulement pour les observateurs... Sans oublier une audace surprenante (même si elle se trouve déjà dans le roman de Carl Sagan, dont le film est l'adaptation fidèle) : les premières images de la Terre que capte et renvoit Véga sont celles d'Hitler aux Jeux Olympiques de 1936 - tout simplement parce que de cet événement datent les premiers essais de télévision!
Le combat contre l'espace-temps se double et se mèle à la recherche de la vie extraterrestre, dont la possibilité hante le film, surligné par cette phrase qui revient trois fois: "S'il n'y avait de vie nulle part, ça ferait beaucoup d'espace pour rien". à quoi répond ce message de la manifestation cosmique (qui restera, au spectateur, tout aussi inabordable qu'à Ellie Arroway): "La seule réponse à l'insignifiance de l'Homme, c'est l'existence de l'Autre" - par ailleurs une belle réponse à la xénophobie actuelle... Ces deux phrases-clé cernent la philosophie du film, dont il faut savoir gré à Zemeckis de ne pas l'avoir enfoncé dans un mysticisme de pacotille, non plus que dans une religiosité poutant bien dans l'air du temps (le seul vrai nuisible du film est un exalté New Age qui fait tout sauter au nom de Dieu...), même si le conflit entre croyants et non-croyants est abordé - mais surtout pour des raisons stratégiques: "Alors que 95% des habitants de notre planète ont la foi, nous ne pouvons envoyer quelqu'un qui ne croit pas" dira un membre de la commission de sélection. Ces quelques pistes placent d'emblée le film de Zemeckis au sein d'une science-fiction humaniste et pacifiste, voir spiritualiste, qui le situe aux antipodes du "retour aux guerrier" dont Independence Day et Mars Attacks! (en attendant Starship Troopers de Verhoeven) sont les flambeaux. En cela, il participe à l'heureuse sinusoïdale qui, en matière d'extraterrestres, balise le parcours de la SF, tant litéraire que cinématographique qui, il faut le rappeler, part de deux films opposés et jumeaux datant de 1951: Le jour où la Terre s'arrêta et La Chose d'un autre monde. Que Contact, par ailleurs est rare en effets spéciaux et presque totalement dénué d'action, et dure 2h29, remporte un triomphe aux USA, rassure plutôt sur la bonne santé mentale du public américain, même s'il est certain que l'odysée martienne de Pathfinder ou les avatars de MIR ont redonné du goût à la conquête pacifique de l'espace.
Précisons - et il était temps de le faire! - que ce succès est, pour une très grande part, mérité. Le film de Zemeckis est une saga scientifique aux prolongements passionnants et, même si son déroulement est lent (c'est un "long fleuve tranquille"), il est suffisamment tendu humainement, ménageant assez de retournements de situations pour qu'on ne s'y ennuie pas une seconde. La mise en scène est fluide (même si elle est relativement impersonnelle), portée par de longs panoramiques ou travellings pour les scènes de foule (celle de l'entrée sur le pas de tir de Cap Canaveral est une réussite à la Capra ou à la Wilder), par quelques très gros plans pour les séquences plus intimes (un simple travelling entre deux visages fait passer Ellie de l'enfance à l'âge adulte) et par un montage qui sait à l'occasion être nerveux.
Sur le plan technologique, le réalisateur passe avec adresse des prises de vue documentaires (le radio-télescope géant d'Arecibo, au Porto-Rico, l'alignement impressionnant de ceux de Socorro, au Nouveau-Mexique) à de rares emprunts aux images de synthèse - outre l'ouverture, la catastrophe sur le pas de tir, aussi brutale qu'imprévue, est un grand moment à "effets spéciaux", qui évoquera sans doute au spectateur américain l'attentat d'Oklahoma City.
Enfin, il y a Jodie Foster. C'est sans doute un cliché de prétendre qu'elle "porte le film sur ses (frêles) épaules", mais on peut néanmoins se demander ce qu'il aurait été sans elle... Question d'ailleurs sans objet, puisqu'on sait qu'elle se passionna dès le départ pour le projet. Peut-on avancer aussi qu'un film qui l'emploie ne saurait être mauvais? Sa filmographie ne saurait être mauvais? Sa filmographie des dix dernières années en témoigne. Ardente et sensible, dure comme de l'acier et vulnérable jusqu'aux larmes quand le sort est contraire, rageuse et rayonnante, elle (autre cliché!) crève l'écran, et sa prestation dans Contact peut être comparée aux meilleures des interprétations qui firent sa renommée (Les Accusés, Le Silence de Agneaux, Nell).
C'est plutôt si l'on considère son entorage que le bât blesse, et où l'on touche la seule véritable faiblesse du film... Dans la plupart des cas, il ne s'agit pas de l'interprétation elle-même, mais plutôt du dessin des personnages de complément, insuffisamment approfondis pour qu'on s'y attache véritablement, et ne fonctionnant que comme clichés attendus. L'inquiétant James Woods, dans le rôle traditionnel du responsable de la Sécurité Nationale, n'a rien d'autre à faire qu'à fixer la caméra d'un oeil aussi sombre qu'ennuyé (on est loin de "L'homme à la cigarette" de X-Files!). L'excellent Tom Skerritt, patron d'Ellie Arroway, compose avec son talent habituel un portrait de scientifique plus avide de gloire que de vérité, mais ce personnage, qui pourrait être l'envers permanent de Jodie Foster, demeure une silhouette à deux dimensions. Angela Basset, corsetée (au propre comme au figuré) dans un rôle monolithique de conseillère présidentielle, est à des années-lumière (c'est bien le cas de le dire...) de la sportive garde du corps de Strange Days. Mais le pompon revient à Matthew McConaughey, dont le physique de surfer malibuesque ne convient (ni le jeu, réduit à deux expressions: sourire railleur / regards gluants) pas du tout à la personnalité en principe complexe de Palmer Joss, théologien, "conseiller religieux auprès de la Maison Blanche", et amant épisodique d'Ellie.
Les seules comparses à s'en sortir haut la main sont John Hurt, saisissant (et chauve) dans le rôle du milliardaire S.R. Hadden, ancien ingénieur, cancéreux en phase terminale, et qui donne à Ellie les moyens de faire construire les lanceurs cosmiques - un personnage bien évidemment inspiré par Howard Hugues. Le second est... Bill Clinton lui-même, fort adroitement utilisé par piratage et incrust de plusieurs authentiques conférences de presse - une technique mise au point par Zemeckis, avec le succès qu'on sait, pour son précédent Forrest Gump. Il reste néanmoins dommageable qu'un film qui devrait fonctionner de manière prioritaire sur les rapports humains, demeure ainsi très en deçà de ce qu'il aurait pu nous donner - par insuffisance de scénario et erreur de casting. Au stade de la production, il avait été question de Robert Redford... S'est-il trouvé trop jeune pour le rôle du professeur Drumlin, trop vieux pour celui de Palmer Joss? On ne peut que rêver au couple antagoniste qu'il aurait formé avec Jodie Foster, y apportant une humanité, voire un romantisme qui ne nous sont dispensés qu'en filigrane.
Sans être absents toutefois: une vrai densité de sentiments nous est perceptible quand il est question des rapports d'Ellie et de son père Ted (le solide David Morse) - rapports qui ouvrent et ferment le film, mais sont également à la base des questions que se pose la jeune femme et des ambrions de réponse qu'elle reçoit. Ouverture: c'est Ted qui initie sa fille aux beautés et mystères du cosmos (il lui offre un télescope), c'est sa mort brutale (il succombe d'une crise cardiaque, les grains de pop-corn qu'il était en train de manger dessinent, sur le sol de la cave où il est tombé, l'esquisse d'une constellation stellaire) qui précipite la vocation d'Ellie. Fermeture: au bout de son voyage spatio-temporel instantané, Ellie, dans un décor virtuel, rejoint pour un temps trop bref son père - ou plutôt l'image de son père que les inaccessibles entités cosmiques ont recréé pour elle. C'est à cette occasion que Ted prononce cette phrase essentielle sur la place de l'Autre dans la destinée humaine et, ramassant sur la plage qui sert de décor à cette rencontre, un peu de sable, y fait scintiller dans sa paume quelques autres étoiles...
Cette séquence, vers où convergent les lignes de force du film, est belle, poétique, sensible. Elle évoque (une référence incontournable) le voyage cosmique de Bowman dans 2001, l'odyssée de l'espace, et son arrivée dans un autre décor virtuel créé à son intention par de tout aussi inconcevable intelligences cosmiques. Dommage alors qu'esthétiquement, les concepteurs de Contact n'aient pas trouvé de solutions innovantes: 2001, c'était il y a tout juste trente ans, et on n'a pas fait mieux depuis (cf. Stargate) quand il s'agit de montrer le passage à travers les "trous de vers" de l'univers einsteinien. En outre, le lieu de rencontre, s'il est clairement indiqué conme factice à cause de la pellicule malléable sur lequel il se reflète et dans laquelle Ellie enfonce les doigts, aurait pu être figuré de manière plus originale que cette baie tahitienne, aux couleurs saturées, et surplombée de grosses étoiles si proches qu'on peut les toucher.
Manque de temps, d'argent, de créativité? L'appartement style rococo où Bowman subissait une vieillesse accélérée, puis sa renaissance, avait une autre allure! D'où un petit regret au moment de quitter cette dernière (en date) exploration du rêve le plus riche et le plus opaque de l'humanité pendante: rencontrer un jour cet Autre qui ne peut qu'exister quelque part, mais qui a toutes les (mal)chances de rester hors de portée. L'adresse de Robert Zemeckis (comme celle de Kubrick) a été de ne pas donner forme à ce mystère (le point faible de Rencontre du troisième type comme d'Abyss fut de lui donner chair), ses limites tiennent à ce qu'il reste finalement trop près de la mécanique "Cap Canaveral", et trop loin de l'ivresse des espaces infinis.
L'essentiel tient néanmoins à ce que nous autres spectateurs pouvons retirer du film la projection terminée... L'assurance douloureuse que se poser des questions essentielles ne signifie pas savoir y répondre (quand Palmer Joss, membre de la commission de sélection demande à Ellie: Vous avez aimé votre père, n'est-ce pas? Mais pouvez-vous en apporter la moindre preuve? - elle est incapable de répondre), le fait aussi d'avoir pu toucher des yeux ne fut-ce qu'une parcelle de cet espace infini fait de poussière d'étoiles - de la même façon que Jodie Foster, le regard émerveillé, effleure de l'index une tapisseerie de soleils resplendissants qui paraissent surplomber son visage, alors qu'ils sont à jamais inatteignables.