Elle a 28 ans et... 25 ans de carrière! Et vient de mettre en scène son premier film, "Le petit homme", qui lui a valu des critiques dithyrambiques aux États-Unis. L'histoire d'un surdoué. Comme elle? Interview.
Propos recueillis par Christophe D'Yvoire
STUDIO - Votre désir de passer à la mise en scène est-il né d'une frustration d'actrice?
Jodie Foster - Le terme de frustration n'est pas celui qui convient. Depuis que je suis toute petite, j'ai toujours aimé diriger les choses. En tant qu'actrice, vous faites appel à des facettes de votre caractère qui ne sont pas les mêmes que lorsque vous êtes derrière la caméra. Jouer demande de la disponibilité et de l'ouverture mais pas nécessairement un esprit d'analyse. J'ai toujours eu envie de mettre en scène parce que je crois que cela correspond mieux à ma personnalité.
"Le petit homme" semble avoir été écrit pour vous. De quelle manière avez-vous participé à l'élaboration du projet?
C'est un scénario que se promenait dans les couloirs depuis dix ans et qui a connu des dizaines et des dizains de versions différentes. En fait, à chaque fois qu'un nouveau réalisateur s'intéressait à ce script, il le faisait retailler à sa mesure. J'en ai entendu parler la première fois, il y a quatre ans, lorsqu'on me l'a proposé en tant qu'actrice. On m'avais avertie que c'était un projet qui n'arrivait pas à décoller et comme j'aimais beaucoup l'idée du film, j'ai dit: "Je suis d'accord pour jouer le rôle de la mère, je vais même vous aider à trouver le financement mais à condition que vous me laissiez réécrire le script. Accordez-moi trois semaines et si je n'y arrive pas, je m'en irai." Voilà comment les choses se sont passées. Il y avait trente-six manières de faire "Le petit homme" et toutes étaient bonnes: on pouvait en faire une comédie noire ou bien un drame, mettre l'accent sur tel ou tel aspect... Moi, ce qui m'intéressait, c'étaient les relations de ce garçon avec sa mère et la psychologue qui le prend en charge. Comment allait-il se comporter avec ces deux femmes?
Quel souvenir gardez-vous de votre premier jour de tournage en tant que réalisatrice?
Ce fut le jour le plus difficile que nous ayons eu! Il tombait une pluie torrentielle ete il faisait plus de 40 degré. Je me suis retrouvée assise dans une pièce, sans air conditionné avec quarante enfants devant moi et toute une équipe de techniciens derrière. Et en plus c'était une scène où je devais jouer. J'ai d'ailleurs finalement renoncé à jour ce jour-là!
Sachant que vous alliez réaliser le film, vous n'avez jamais été tentée de renoncer à jouer le rôle de la mère?
J'aurais bien aimé mais c'était impossible. Sans jouer, je n'aurais jamais obtenu le financement.
Qu'est-ce qui vous a le plus surprise au cous de cette première expérience de la mise en scène?
De voir à quel point... j'étais équilibrée, heureuse et détendu! Je crois n'avoir jamais connu un tel sentiment de plénitude sur un plateau. J'avais vraiment l'impression d'utiliser toutes les facettes de moi-même. Cela m'a rendu très calme, très sereine, beaucoup plus que je ne l'aurais été en tant qu'actrice. C'est drôle hein? Je croyais que ça allait être exactement le contraire...
Avez-vous apprécié de vous diriger vous-même?
Sur le moment, je n'arrêtais pas de dire que c'était trop, que plus jamais je ne referais une chose pareille. Mais une fois assise à la table de montage, ça allait. Je crois aussi que c'était imporant vis-à-vis d'Adam Hann-Byrd (qui joue le petit garçon) que celle qui le protège dans le film soit aussi celle qui le guide dans la réalité. Lorsque je jouais une scène avec lui, d'une certaine manière, on se retrouvait à égalité. Je suis sûre que ça lui a permis de se livrer plus facilement... Et puis bon, très franchement, je ne suis pas mécontente de ce que j'ai fait. (Rires.) Adam était très facile à diriger. C'est même la partie du tournage qui a posé le moins de problèmes. J'ai simplement eu la chance de choisir la bonne personne. Je ne voulais pas prendre un acteur-enfant pour ce rôle parce qu'il y a cette gravité, cette justesse dans la gravité, qu'un acteur-enfant ne peut pas donner.
Vous-même, vous avez été une actrice-enfant...
Absolument et... je n'ai rien contre eux! Simplement, un acteur-enfant possède déjà ce qu'on appelle du métier: il a déjà une certaine expérience, il sait comment fonctionnent les lumières d'un plateau, comment prendre ses marques... Par rapport à tous ces mécanismes, Adam possédait une véritable innocence que s'est avérée très bénéfique. Ça s'est d'ailleurs ressenti dans son attitude. Au début, c'était un enfant très timide, très inhibé un peu comme son personnage dans le film. Il ne vous regardait pas dans les yeux, il rasait les murs. À la fin, il plaisantait et faisait des farces à toute l'équipe. J'ai simplement essayé de lui aménager un environnement favorable. Je me souviens qu'enfant, beaucoup d'acteurs adultes avec qui je travaillais faisaient du jeu quelque chose de tellement précieux comme si c'était du domaine de la magie ou du mysticisme, que ça me gênait terriblement. Je n'aimais pas ça du tout. Ça me forçait à prendre conscience de moi alors que tout ce que je voulais, c'était jouer et pouvoir m'amuser ensuite. Et puis honnêtement, je ne trouvais pas ça si compliqué. Alors sur "Le petit homme", j'ai fait attention à ne pas mettre Adam sous pression même si, bien sûr, il était important qu'il prenne la chose au sérieux.
"Le petit homme" est à de nombreux égards un portrait de la solitude...
Oui est c'est étrange parce que je ne m'en suis vraiment rendu compte qu'une fois dans la salle de montage. Pendant la réécriture du scénario, pendant la préparation et tout au long du tournage, j'avais en tête de faire un comédie. Le point de vue du film, c'est celui du petit garçon qui aurait grandi. C'est le regard que chacun de nous porte sur sa propre enfance. Or, si vous vous souvenez de votre enfance, les choses qui vous vienent en tête sont souvent des petits détails plutôt légers. Il est rare qu'on ait une vision dramatique de son enfance. Ce que je veux dire, c'est qu'en adoptant lepoint de vue du garçon et en donnant au film un ton non dramatique, cela sous-entendait qu'en vieillissant, ce garçon était devenu plus fort, plus équilibré et qu'il était capable de porter un regard sain sur sa propre enfance.
C'est comme ça que vous voyez son avenir?
J'aime bien l'idée que ce garçon soit sans cesse en train de chercher son équilibre entre deux aspects opposés de sa personnalité, que ce soit un peu comme un dans. Une dans entre son côté émotionnel et son côté intellectuel, une danse entre qualités plutôt féminines et d'autres plus masculines... Il pourrait devenir un homme né du désir et de l'imagination de deux femmes qui l'ont entouré. Un homme de la Renaissance...
La période où vous êtes passée de l'enfance à l'âge adulte, où vous n'avez donc plus été considérée comme une actrice-enfant, a-t-elle été difficile?
Je sais que le moment où je suis entrée au collège a été un tournant, je croyais alors qu'il ne me serait pas possible d'être actrice toute ma vie. J'ai donc traversé une période un peu trouble où je me disais qu'il allait bien falloir que je fasse autre chose. Finalement, ce n'était pas plus mal parce que cela m'a obligée à affirmer avec force, à revendiquer mon envie de continuer à être actrice. En termes strictement professionnels, ce passage n'a paseu d'incidence sur ma carrière, j'ai toujours fait des films où j'avais de vrais rôles. Je n'ai jamais joué les filles ou les soeurs de 14 ans qui sont là comme des utilités. De ce point de vue, j'ai aussi fait "Le petit homme" en réaction contre ces personnages d'enfant qu'on utilise comme des accessoires. Souvent des les films d'aujourd'hui, les enfants sont présentés comme des petites choses innocentes. On les met là et on les filme en contre-plongée; ils peuvent alors témoigner de la vie adulte. Je dois dire que ma mère a vraiment été formidable parce qu'elle m'a toujours évité ça quand j'étais enfant (1). Elle me parlais des scripts et de ce qu'ils signifiaient et de ce que représentaient les personnages. Elle choisissait toujours pour moi des films où j'étais considérée comme une actrice et pas comme un objet.
Que pensez-vous de ce qui arrive ajourd'hui à Macaulay Culkin, le héros de "Maman, j'ai raté l'avion"?
Je ne sais pas comment il vit ça mais la seule chose que je lui souhaite, c'est de conserver sa propre personalité, sa propre individualité.
Pensez-vous que si votre premier film important avait été "Maman, j'ai raté l'avion" au lieu de "Taxi driver", cela aurait changé beaucoup de choses?
Sûrement. Peut-être que ça n'aurait rien changé pour moi mais on ne m'aurait certainement pas regardée de la même façon. Je crois que lorsqu'on a douze ans, rien ne peut être aussi fort que d'être nommé aux Oscars. C'est quelque chose d'extraordinaire, d'incroyable. Et je me souviens que la seule chose que ma mère continuait à me dire, c'était: "Qu'est-ce que tu voudras faire plus tard? Ça te dirait de devenir avocate ou docteur?" Elle avait tellement peur que ma carrière s'arrête et que je sois terriblement déçue... D'un autre côté, lorsque votre succès atteint de tels sommets, comme Macaulay Culkin avec "Maman, j'ai raté l'avion", ça doit être difficile de contrebalancer. On verra. Je l'ai rencontré une fois, c'est juste un adorable petit gosse tout à fait normal.
Qu'avez-vous ressenti le soir où vous avez remporté l'Oscar pour
"Les accusés"? (2).
C'était génial, j'étais au bord de l'hystérie. Je ne savais pas quoi faire ni quoi penser. Je riais, je riais, je ne pouvais plus m'arrêter de rire.
C'était très important pour vous?
Important, non. C'est comme à la loterie: il y a cinq noms dans un chapeau et on en tire un seul. Ce n'est pas important mais c'est comme un message qu'on vous enverrait et qui vous dirait: "Vous faites partie de ce métier à part entière." Non pas que je m'en sentais exclue jusque-là, mais un Oscar, c'est un peu comme une preuve. Ça m'a fait d'autant plus plaisir que cet Oscar me récompensait aussi d'avoir misé sur la qualité. Ça m'a prouvé que j'avais eu raison de faire confiance à mon instinct et à mes envies. Il y a tellement de jeunes acteurs qui grandissent en pensant qu'en faisant ceci, ils pourront atteindre cela et de là, faire encore ceci... C'était génial d'être récompensée pour quelques chose qui tenait simplement à mon travail et non à des calculs. Je veux dire que personne ne pensait que "Les accusés" serait un tel succès. C'était juste un petit, un tout petit film tourné au Canada.
En considérant tous les rôles que vous avez joués, vous semble-t-il juste d'avoir reçu cet Oscar pour "Les accusés"? Cela aurait-il été aussi votre choix?
Je ne sais pas... Mon personnage dans "Les accusés" était un rôle très "voyant". Celui d'Anthony Hopkins dans "Le silence des agneaux" est aussi ce que j'appelle un personnage "voyant". Dans "The Good Father" (de Mike Newell en 1986), Anthony Hopkins était phénoménal mais il n'a pas été nommé aux Oscars pour autant. Ce n'est pas seulement la qualité du travail d'un acteur qui est récompensée mais aussi un certain type de rôles. Un acteur doit jouer ce qui est bon pour le film de la même manière qu'un musicien joue ce qui est bon pour l'orchestre. Si vous faites partie d'un groupe de folk, vous ne pouvez pas faire un de ces solos hallucinants à la Van Hallen. Vos choix s'accordent nécessairement aux films. À bien des égards, j'estime que mon travail dans "Le silence des agneaux" est aussi bon que celui que j'ai fait dans "Les accusés". Simplement, c'est un personnage plus introverti et plus complexe émotionnellement, alors que chez Sarah Tobias des "Accusés", tout était colère, frustration et peur. Toutes ses émotions transparaissaient parce qu'elle n'avait pas les moyens de les dissimuler. Les Oscars récompensent plus facilement ce genre de rôles vitriolés que des rôles plus "intériorisés" comme , par exemple, celui de Meryl Streep dans "Un cri dans la nuit". Pourtant, Meryl Streep était géniale dans ce film. Mais comment comparer ces deux rôles? D'un côté, dans "Un cri dans la nuit", on a un personnage dont le système émotionnel est hypersophistiqué et de l'autre, dans "Les accusés", on a, au contraire, un personnage très primaire dans ses réactions émotives. Pourquoi vouloir comparer les deux? C'est pour ça que je dis que les Oscars, c'est comme la loterie.
Voyez-vous un point commun entre tous les personnages que vous avez joués?
Il y a des similitudes bien sûr. Ce n'est pas que je sois capale de ne jouer qu'un seul type de personnages, mais il y a peut-être une similitude entre les film par an et je lis soixante-quinze scénarios. Il est normal que celui que je choisis me touche pour des raisons personnelles. Il y a de très bons scripts qui ne me touchent pas. Les femmes que j'aime interpréter sont généralement des survivantes. Et quand je dis survivantes, ce n'est pas nécessairement survivre à un traumatisme provoqué par un viol comme dans "Les accusés". Ce sont simplement des femmes qui, au départ, se situent à un certain point et qui, à l'arrivée, en ont atteint un autre. Ce sont des femmes qui, par cette évolution, me semblent héroïques.
Vous avez une préférence pour l'un de vos personnages?
J'aime bien le personnage que je joue dans "Le petit homme". C'est sans doute la femme la plus douce, la plus simple que j'ai interprétée. C'est un aspect de moi que je ne pense pas avoir montré auparavant. Mais je crois que personne ne va s'en rendre compte. Personne ne va s'asseoir et dire: "Oh mon Dieu, c'est la plus belle performance qu'elle ait jamais donnée!" Parce que justement, ce n'est pas un personnage "voyant" et en plus, c'est un rôle secondaire.
Le fait que "Le silence des agneaux" ait été votre plus gros succès public vous étonne-t-il?
Si ce film avait été produit par Disney (3), la première chose qu'ils auraient faite, c'est de transformer la fille en garçon, puis ils auraient coupé toutes les scènes de six ou sept pages qui se déroulent de part et d'autre des barreeaux de la prison. Ce que je veux dire par là, c'est que "Le silence des agneaux" n'a pas été conçu de façon à ce qu'on puisse se dire: "Ce film-là, des millions de gens vous venir le voir..." C'est un film très littéraire, très subtil, très sophistiqué. S'il était tombé dans de mauvaises mains, si un réalisateur s'en était servi pour glorifier la violence ou la haine, alors oui, le succès du film aurait pu devenir quelque chose de tout à fait effrayant. Mais ce n'est pas le cas. "Le silence des agneaux" a marché parce que c'est un film qui a su trouver un équilibre entre la consistance et la distraction. Tout le monde se plaint ces jours-ci que les gens n'aillent plus au cinéma mais c'est tout simplent qu'il n'y a pas de bons films. "Le silence ds agneaux" ou "Danse avec les loups" ont marché parce qu'ils ne sont pas fondés sur cette formule imbécile qui consiste à faire des films en fonction de ce que les gens sont censés attendre.
Vous avez récemment tourné avec Woody Allen. Quelle a été votre impression?
C'était une drôle d'expérience. Je ne sais pas de quoi parle le film, je ne sais pas ce que j'ai joué. J'y suis allé trois fois retourner des scènes et il y a encore un mois, je ne savais même pas le titre du film! Je ne me sens aucun degré d'implication dans le film et la seule chose que je peux dire, c'est que j'ai passé du bon temps avec Woody Allen. Dès le premier jour, j'ai senti qu'il n'avait absolument aucune envie de parler de son film, ce que j'ai respecté et donc, je ne lui ai pas posé de questions. Je crois vraiment que Woody Allen, du moins sur ce film-là, est un réalisateur qui n'a aucune envie de partager son film avec quelqu'un d'autre.
Sa manière inexorable de tourner un film par an, toujours à la même période de l'année, c'est quelque chose qui vous tente?
Moi? Ah non, ce n'est pas du tout mon genre. Non, jamais! (Rires.)... Chacun son style. Ainsi, je pense que le plateau du "Petit homme" était un plateau très "bavard" sur lequel tout le monde participe à tout. Je suis quelqu'un qui ne pense qu'en parlant et donc je parle tout le temps quand je tourne. Je n'arrête pas de parler parce qu'il y a toujours quelque chose qui peut en sortir. Je préfère m'entourer de gens qui me disent: "Je pense ceci ou cela", plutôt que de gens qui répètent sans cesse: "Qu'est-ce que tu veux? Qu'est-ce que tu penses?" Je ne tiens pas à ce qu'un film n'appartienne qu'à moi, je veux que ce soit celui de tous ceux qui travaillent avec moi. J'aime partager. Woody Allen n'aime pas partager mais je ne lui en fais pas le reproche. C'est simplement sa manière de travailler et d'ailleurs, c'est la raison pour laquelle ses films lui ressemblent tant. Ils ne sont pas le fruit d'une combinaison de gens.
Avez-vous envie d'écrire vos propres scripts?
Je sais que je le ferai un jour parce que c'est la seule chose que je n'ai pas faite et que j'aime bien écrire, mais à ce stade de ma vie, non, je n'ai pas de projets immédiats.
Votre mère a-t-elle vu "Le petit homme"?
Oui, elle l'a beaucoup aimé. J'ai été surprise qu'elle n'ait pas été plus critique. D'habitude, elle a une opinion sur tout: "Ceci fonctionne bien, cela moins bien." Pour "Le petit homme", elle m'a simplement dit l'avoir beaucoup, beaucoup aimé sans chercher à le qualifier. Je crois que ce film l'a plus touchée qu'aucun film que j'avais fait auparavant.
(2) Les quatre autres actrices nommées aux Oscars en 1988 étaient Meryl Streep ("Un cri dans la nuit"), Glenn Close ("Les liaisons dangereuses"), Melanie Griffith ("Working girl") et Sigourney Weaver ("Gorilles dans la brume").
(3) "Le silence des agneaux" a été produit par la firme indépendante Orion, tout comme "Le petit homme".
(4) "Ombres et brouillard, avec Mia Farrow, Madonna, John Malkovich. Il n'est toujours pas sorti aux USA à cause des gros problèmes financiers que connaît actuellement Orion, son distributeur.