Moi, Jodie F.
28 ans,
actrice,
réalisatrice,
oscarisée...
Vedette du nouveau film de Jonathan Demme, Le silence
des agneaux, Jodie Foster passe derrière la caréra pour réaliser
son premier film. Rencontre très spéciale sur le tournage.
Par Vincent Tolédano
Jodie Foster, 28 ans, 30 films, un Oscar. Curriculum impec. Elle a décroché la petite statuette dorée pour son rôle, en 1988, dans Les accusés de Jonathan Kaplan. L'histoire d'une fille violée qui traîne ses agresseurs devant un tribunal. Depuis, elle a joué dans Le silence des agneaux, le nouveau film de Jonathan Demme ( Dangereuse sous tous rapports, Veuve mais pas trop ), qui sortira en France en mars. Et surtout, elle vient de réaliser son premier film, Little man Tate. Vingt-huit ans!
"Pour une actrice, il y a trois manières de profiter d'un Oscar. Soit faire un film hyper commercial et gagner plein de fric. Soit enchaîner avec le même genre de performance et gagner un autre Oscar. Soit partir dans une nouvelle direction. C'est risqué. C'est ce que j'ai fait.."
Jodie Foster ressemble aux étudiantes américaines croisées sur le campus de Ohio State University, à Columbus, au sud-est de Chicago. C'est là que s'achève le tournage de Little man Tate, commencé quelques semaines plus tôt à Cincinnati. Et c'est là qu'elle nous reçoit. Dehors, une pluie fine. Dedans, une salle de réunion transformée en salle à manger. En jeans et tee-shirt, sur les épaules un haut de jogging rouge; les cheveux courts, les yeux très bleus, elle est assise en tailleur devant son plateau repas. Grignote, fume cigarette sur cigarette. Et parle.
"Quand je ne travaille pas, je lis tout. Je lis même les scénarios dans lesquels il n'y a pas de rôle féminin. Pour moi, un acteur digne de ce nom doit savoir ce qui se prépare. C'est comme ça que je suis tombée sur Le silence des agneaux, qui ne m'était pas du tout destiné."
Adapté d'un roman de Thomas Harris publié en France chez Albin Michel, c'est l'histoire d'une future agent du FBI encore étudiante ( Jodie Foster ), chargée d'interroger dans sa cellule un psychiatre anthropophage condamné pour une série de meurtres. Lui seul peut aider la police à retrouver un autre tueur, surnommé Buffalo Bill, à cause de sa manie: il scalpe la peau de ses victimes. Un film dur, donc malade. Troublant. Comme elle les aime... "C'est vrai, j'aime les drames. J'aime les émotions intenses. C'est mon truc." Avec un léger penchant pour les victimes, non? "Pour l'essentiel, l'histoire des femmes, c'est l'histoire de victimes. Si je jouais tout le temps les wonder women, j'aurais l'impression de tromper le public. Je préfère jouer des femmes fortes qui surmontent leur propre tragédie. Tous les gens que je respecte portent en eux une certaine tragédie. C'est d'ailleurs le propre de l'acteur."
Elle dit "tragédie" et elle parle sérieusement. Le mot revient souvent dans la conversation, pas seulement à cause de ses films. Car elle porte, elle aussi, sa part de tragédie.
Née à Los Angeles le 19 novembre 1962, elle n'a pas connu son père, qui abandonne sa mère, et ses deux soeurs et son frère aîné quelques mois après sa naissance. Pour faire bouillir la marmite, maman travaille comme attachée de presse our un producteur de cinéma. Et le frangin, Brandy, tourne des pubs. Un jour, Jodie, 3 ans, accompagne Brandy à un casting. Elle est repérée et décroche le job. Depuis, l'image a fait le tour du monde: La petite fille à la peau dorée dont un chien découvre la fesse blanche pour la crème à bronzer Coppertone. C'était Jodie! Elle enchaîne avec des dizaines d'autres pubs, puis une cinquantaine de feuilletons télé, genre Kung Fu ou L'homme de fer ( cinéphiles fous, à vos cassettes ). Comme éducation, il y a mieux. À 8 ans, elle tourne son premier long métrage: dans Napoléon et Samantha, une production Disney, elle joue la fifille à Michael Douglas qui s'enfuit de la maison avec un petit lion. Jodie suit les cours du lycée français de Los Angeles. Entre deux films. D'ailleurs, elle parle français comme vous et moi. Enfin pour vous, je ne sais pas.
Gosse de riche angrogyne et blasée dans Alice n'est plus ici, de Martin Scorsese, puis vamp de speakeasy dans le Bugsy Malone d'Alan Parker, elle retrouve Scorsese pour le rôle de la petite pute camée de Taxi driver. Elle a 12 ans. Elle est nominée pour l'Oscar. Roulez jeunesse!
Hollywood est rarement tendre pour les enfants-stars. Et les cimetières de l'histoire du cinéma sont remplis de petits cabots que la puberté a rendu inutilisables. Shirley Temple, qui a quitté le show-business, est l'heureuse exception d'une règle incarnée par Brooke Shields, qui tourne des merdes après avoir pris 15 kilos...
À 18 ans, prudente, Jodie Foster décide donc d'aller faire des études. Elle décroche un diplôme de littérature à Yale. Mention très bien. Sa carrière volontairement mise entre parenthèses, après une série de films pour ados boutonneux, elle revient cependant sur le devant de la scène à travers un drame, un vrai, dont elle refuse aujourd'hui de parler. Et on n'insistera pas. Car elle est sans doute la seule actrice pour laquelle un cinglé, John Hinckley, tentera d'assassiner le président des États-Unis. Ronald Reagan en réchappe de justesse. Jodie Foster aussi. "Pourquoi moi?", demandait-elle, en 1982, dans un article de sa plume publié par le magazine américain Esquire où elle travaillera un temps comme stagiaire.
Non seulement elle lit ( sur son propre tournage, elle trouve le moyen de se promener un bouquin sous le bras! ), mais en plus elle écrit. En france, à son sujet, on parlerait d'une intello. Vraisemblablement, de gauche. Aux États-Unis, on hésite. Que dire d'une star qui vit dans la banlieue de Los Angeles; qui fait ses courses au supermarché du coin et qui n'éprouve pas le besoin d'avoir, comme n'importe quelle minette à l'affiche du moindre téléfilm, un agent, un manager et une attachée de presse? Et comme pour aggraver son cas, Jodie vient donc de passer derrière la caméra ( 1991 verra bientôt sur les écrans le premier film réalisé par les acteurs Kevin Costner, Sean Penn et Dan Ackroyd ).
"En réalité, j'ai envie de réaliser depuis très longtems. Je pensais ne pas être prête, j'avais peur d'être trop jeune, pas assez concentrée, incapable de m'investir aussi longtemps dans un projet. Puis j'ai lu ce scénario, j'ai eu envie de faire le film comme actrice et nous avons commencé à chercher un réalisateur. J'ai demandé un certain nombre de changement dans l'histoire tant et si bien que j'ai fini par proposer de le réaliser moi-même. En plus, j'ai toujours été intéressée par la technique. Pour moi, la difficulté n'était pas de travailler des deux côtés de la caméra, mais de comprencre et maîtriser la fabrication d'un film. Pour vouloir être réalisateur, il faut aussi être un peu mégalo. J'aime avoir à prendre 35 décisions en mêm temps. J'aime le stress, le pouvoir. Le film reste l'oeuvre du réalisateur. Les acteurs passent leur temps à essayer de faire plaisir au réalisateur. Ou en tout cas à essayer de satisfaire sa vision. Je préfère avoir ma propre vision. C'est plus facile. Ou c'est plus stressant."
Le temps presse. Un assistant vient la chercher. Sur le plateau, les enfants sont prêts. Cet après-midi, Jodie ne tourne pas. Enfin, pas devant la caméra. Elle se contente, si on ose dire, de diriger Dianne Wiest, l'une des actrice fétiches de Woody Allen, qui jouait la soeur crapadingue d'Hannah et la tante allumée de Radio Days. Et le jeune Adam Hann-Byrd, 8 ans, qui joue Fred Tate, le petit bonhomme qui donne son titre au film: Little man Tate.
Lorsqu'elle raconte l'histoire du film, difficile de ne pas voir les ponts entre Fred Tate et elle-même. Enfant surdoué, il est élevé et managé par sa mère, interprétée par Jodie Foster, qi est aujourd'hui encore managée par sa mère; et suivi par une psychologue spécialisée dans les petits génies ( Dianne Wiest, qui de cinglée est devenue psychiatre ). Pas besoin de vous faire un dessin. Autobiographie?
"Il y a bien sûr des rapprochement possibles, et je crois que tous les cinéastes mettent un peu d'eux-mêmes dans leurs films. Mais je suis loin d'être aussi sensible, ou passive, que Fred."
Et après? "Comme actrice, j'aimerais beaucoup jouer quelque chose de très romantique, de très sensuel, de très sexuel. J'avais besoin de joueur la mère de Fred pour mettre en valeur cet aspect de ma personnalité. À présent, j'aimerais montrer autre chose. Et je n'ai plus envie de me mettre moi-même en scène."