LA « LIBERTÉ » D’ÉTUDIANTES DE S’AFFICHER NUES ?  

(Ce texte fait suite à une controverse provoquée par la publication et la diffusion au Cégep de Jonquière d’un calendrier présentant des étudiantes en tenue d’Ève) 

Madame Catherine Delisle,  
Journal Le Quotidien.

Madame Delisle, 

            J’ai été désolé de voir votre commentaire de jeudi dernier le 11 mars en rajouter au déferlement critique unanimiste contre les autorités du Cégep de Jonquière dans ce qu’on peut appeler  « l’affaire du calendrier ».

            « Attitude teintée d’une trop grande pudeur », dites-vous ? Faut-il donc être un Tartuffe pour désapprouver la vente de ce calendrier dans les locaux d’un Cégep ? Une perspective progressiste et féministe, pour de toutes autres raisons, pourrait aussi justifier une critique non seulement du bon goût, mais de l’à-propos du calendrier et des valeurs qui y sont associées. 

Personnes ou marchandises ?  

            Notre système économique n’a qu’un seul principe : tout ce qui peut se transformer en marchandise doit le devenir. La nature, le travail, la science,  le sport, la culture, les gènes, la vie humaine même sont désacralisés et transformés en sources de profit. Les jeunes apprennent très tôt qu’on est ce dont on a l’air (d’où la popularité extraordinaire d’émissions exhibitionnistes comme Loft Story, des défilés de modes dans les écoles) et que sans argent, on n’est rien (pensons au travail de moins en moins à temps partiel de jeunes de 15-16 ans). Même le système d’éducation les amène à se percevoir non plus comme personnes et citoyens avant tout,  mais comme des agrégats de compétences dont la raison d’être principale est d’avoir une job payante et de faire rouler la grande roue du Marché. 

            Bien sûr, à l’école, il y a encore des lieux où on tente de faire voir les choses autrement aux jeunes, d’en développer le sens critique, mais la tâche n’est pas toujours facile car ils évoluent dans un environnement qui ne reconnaît pour seule valeur que  la valeur d’achat. Étant professeur,  c’est par rapport à cette réalité que j’ai tenté de me « faire une tête » sur le fameux calendrier.           

            Tout d’abord, le Cégep est (pour encore une certain temps, j’espère) non seulement un lieu de transmission de connaissances, mais également de valeurs et d’attitudes favorisant l’épanouissement de la personne humaine. Il est du devoir d’autorités scolaires de tenir compte de la concordance de ce qui est véhiculé dans leurs murs avec leur mission : celles  du Cégep de Jonquière ne pouvaient donc rester indifférentes à la vente de ce calendrier dans leur institution. 

            On a beaucoup fait référence à l’injustice dont auraient été victimes les étudiantes d’ATM comparativement à leurs confrères masculins l’année précédente. En effet, les autorités (si elles étaient au courant) auraient dû réagir aussi l’an dernier au calendrier « sexy » des étudiants  mais sans vouloir leur donner raison, il y a des différences significatives entre les deux situations. Ce ne sont pas les gars qui, généralement, sont traités en objets sexuels dans notre société, ce sont les femmes et c’est toujours le cas aujourd’hui malgré les progrès des dernières décennies. Ce que les gars singeaient sur leur calendrier, c'étaient les femmes-objets de ce genre de média. Il y avait de la dérision dans leur exhibition, si douteuse, discutable et méprisante à l'égard des femmes ait-elle été. 

Libération ou aliénation ?  

Mais quand les étudiantes d'ATM s'affichent à leur tour pour le financement de  leur party de fin d'année, ce sont elles qui se font  marchandise. C’est avec beaucoup de sérieux qu’elles miment les allumeuses des calendriers de garage. C'est d’ailleurs leur sérieux et leur application qui me frappe le plus : je n'y vois pas un signe de  libération, mais d'aliénation. Justement le genre d'aliénation contre laquelle se sont battues les femmes des années '80 qui ont fait campagne pour faire enlever la "pin-up" quotidienne (pourtant consentante!) dans le Journal de Montréal. Je ne vois pas de différence sur le fond entre la "liberté" de se traiter en objet dont ont pu se réclamer les étudiantes d’ATM et la "liberté" de porter le voile à l’école pour laquelle ont manifesté récemment leurs consoeurs islamistes à Paris. D'ailleurs, que pensent les mères de ces filles dont probablement plusieurs ont combattu il n’y a pas si longtemps les stéréotypes que leurs filles reproduisent ? Y a-t-il encore un comité de la condition féminine au Cégep de Jonquière ? Leur silence m'est apparu plus écrasant que toutes les critiques  adressées aux autorités du Cégep. 

            Peut-on reprocher à ces dernières d’affirmer que leurs  étudiantes ont projeté une image des femmes stéréotypée qui ne correspond pas à ses valeurs et à sa mission ? Qu’il y a d'autres manières  que de se transformer en hommes ou femmes-objets pour financer un party de fin d'année ? Que dans leur propre intérêt, il ne sera pas toléré que des personnes soient traitées ou se laissent traiter de cette manière dans les murs d'une maison d'éducation, fut-ce avec leur consentement ? Si une institution d’enseignement de niveau supérieur ne peut défendre légitimement des principes du genre, que lui reste-t-il de significatif comme valeurs à transmettre à la relève qu’elle doit préparer ? 

Jean-Noël Ringuet, professeur de philosophie,
Cégep de Chicoutimi.

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