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PROPOSITION DE LAJOUT DUN NOUVEAU MOTIF DE DISCRIMINATION : LE PATRIMOINE GÉNÉTIQUE
Mémoire présenté au Comité de révision de la Loi canadienne sur les droits de la personne
par Jean-Noël Ringuet, Chicoutimi Novembre 1999
POUR LAJOUT DUN NOUVEAU MOTIF DE DISCRIMINATION : LE PATRIMOINE GÉNÉTIQUE
Permettez-moi de faire valoir quelques motifs pour lesquels la Loi canadienne sur les droits de la personne mériterait dêtre élargie à une forme de discrimination nouvelle, résultant de lévolution technologique extrêmement rapide dans le domaine des connaissances sur le génome humain, soit la discrimination fondée sur le patrimoine (ou la condition) génétique. Je nai vu aucune référence dans le document de consultation relativement à cet enjeu, pourtant lobjet de discussions et même de mesures législatives en Europe et aux États-Unis, et sur lequel je souhaiterais attirer lattention du Comité dexamen. Mes représentations partent dune préoccupation éthique (ma formation est en philosophie, mon champ dintérêt dans le domaine de léthique de la recherche biomédicale) et je fais appel à lindulgence des membres du Comité pour les formulations malhabiles dun point de vue juridique qui pourraient parsemer mon texte.
Problématique Le projet HUGO (Human Genome Organisation), entreprise de collaboration de savants provenant de divers pays, prévoit avoir terminé, avant la date déchéance de 2005 quil sétait fixée, le séquençage des 100 000 gènes qui constituent le génome humain. Les connaissances acquises au cours des quelques dernières années ont déjà permis didentifier bon nombre des gènes responsables de maladies ou conditions héréditaires physiques ou mentales. On estime quentre 3 000 à 4 000 maladies ou susceptibilités sont dues à des «erreurs» des gènes dont, en plus de maladies héréditaires monogéniques telles la Chorée de Huntington, la dystophie musculaire, la fibrose kystique, etc. plusieurs autres affections multifactorielles dont de nombreux cancers, des maladies cardiaques, le diabète et certaines maladies mentales telles la schizophrénie, la psycho-maniaco dépression, etc. Selon le directeur du National Center for Human Genome Research, "all of us carry probably four or five really fouled-up genes and another couple of dozen that are not so great and place us at risk for something" Dici une dizaine dannées, il nest pas utopique de croire que lon aura identifié les facteurs génétiques à loeuvre dans la plupart des maladies héréditaires. Une meilleure connaissance de ces facteurs a vu déjà samorcer une véritable révolution au plan de la médecine et de la recherche biomédicale. Un travail de prévention est rendu possible auprès des personnes atteintes ou susceptibles dêtre atteintes de certaines affections et de les transmettre : des nouveaux types de traitement font lobjet de recherches intensives, afin dintervenir non plus au niveau des symptômes, mais des causes mêmes des maladies génétiques. Des recherches sont entreprises au niveau de populations homogènes (comme celle du SaguenayxLac-St-Jean) afin didentifier les gènes responsables de maladies génétiques, leurs modes de transmission et les conditions de leur manifestation. Mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres avant que de la connaissance des causes physiques des affections génétiques on puisse passer à un traitement efficace. Il faudra sans doute des décennies de recherche et dexpérimentation avant que des résultats probants puissent être obtenus dans le domaine de la thérapie génique. Dici là, cet écart entre la connaissance et la possibilité dagir est susceptible de favoriser des formes inédites de discrimination face auxquelles les citoyens canadiens sont présentement presque sans défense au plan légal : inédites parce que reposant, contrairement aux autres formes de discrimination fondées sur le genre, la race, la nationalité, etc., non pas sur la condition actuelle dune personne, mais sur la prédisposition à développer ou transmettre telle ou telle maladie héréditaire. Également, parce quune information génétique ne porte pas que sur lindividu lui-même, mais renseigne aussi sur la condition des membres de sa famille, incluant sa descendance éventuelle. Définition de la discrimination génétique La discrimination génétique peut se définir comme étant le traitement inéquitable dindividus ou de leurs parents à cause des différences réelles ou présumées de leur condition génétique. Mais à la différence de la discrimination fondée sur la présence de symptômes dune maladie génétique, la discrimination génétique vise des personnes en bonne santé apparente ou dont les symptômes sont si faibles quils nen affectent ni la vie quotidienne ni la santé. Quelles formes peut prendre la discrimination génétique Au plan de lassurabilité Chez nos voisins du Sud, au début des années soixante-dix, linformation génétique a été utilisée par des compagnies dassurance afin de refuser la couverture ou dexiger des surprimes dAfro-Américains porteurs du gène de lanémie falciforme. Toujours aux États-Unis, des études ont illustré des cas de discrimination à légard de personnes non atteintes mais porteuses dun gène les disposant elles-mêmes ou leurs enfants à développer une maladie, par exemple, la Chorée de Huntington. Un sondage auprès de personnes dont la famille était atteinte dune affection génique a révélé que 22% des personnes, atteintes ou non, affirmaient sêtre fait refuser une assurance-santé à cause de leur condition génétique. Jusquici, lexistence dun programme universel dassurance-santé a sans aucun doute contribué à protéger la population canadienne des effets les plus néfastes de la discrimination génétique. Mais nul nest à labri en ce qui concerne les plans dassurance-santé privés ou collectifs, où rien ninterdit dexiger des candidats des tests génétiques. Le recours jusquici à ce genre de tests était très limité à cause de leur coût élevé et de leur portée réduite : mais on prévoit que le «multiplexage» des tests et leur fiabilité plus grande en feront dici peu un outil beaucoup plus efficace dans lanalyse des prédispositions génétiques individuelles. Ainsi, au plan de lassurabilité, des risques jusquici mutualisés deviendront des facteurs dexclusion, et les personnes «à risque» (et les membres de leur famille) nauront plus la même accessibilité que leurs concitoyens à des plans dassurance-santé et invalidité privée ou collective. Des personnes de bonne foi déjà assurées pourraient même se voir refuser les bénéfices de leur assurance actuelle si les compagnies dassurance considéraient la condition génétique comme une condition préexistante au contrat. Au plan de lemployabilité 13% des personnes du sondage mentionné ci-haut ont affirmé avoir été congédiées ou sêtre vues refuser un emploi à cause de leur condition génétique ; 17% dentre elles ont reconnu quelles cachaient leur situation à leur employeur. Dès le début des années 90, des médecins rapportaient que dimportantes compagnies aux États-Unis et en Europe commençaient à réclamer des tests génétiques chez les chercheurs demplois présentant des risques de maladie (La Presse, 22/11/91). Au Canada, rien ninterdit à un employeur dexiger un test génétique dun candidat : on peut comprendre la nécessité de ce test dans certaines conditions de travail dangereuses pouvant mettre en cause la santé où la vie du travailleur, mais encore ici, la précision des tests et leur faible coût pourront favoriser lintroduction de critères de sélection nayant rien à voir avec les exigences de lemploi et le bien-être des employés. Au plan de la santé publique et des programmes sociaux Des professionnels de la santé et des services sociaux que je connais mont rapporté les situations extrêmement délicates où ils doivent conseiller sur leurs choix de reproduction des personnes atteintes ou porteuses de gènes malades. Des interventions ont lieu auprès de personnes atteintes ou diagnostiquées à risque pour identifier les membres de leur famille, reconstituer les généalogies, intervenir de façon préventive à des fins de dépistage, discussion des choix de reproduction, etc. Au Saguenay, lUnité de recherche clinique du Complexe hospitalier de la Sagamie monte une banque de données informatisée des personnes affectées génétiquement et à risque de lêtre, et de leur généalogie. Il ny a pas de règles strictes concernant la tenue des dossiers médicaux et des dossiers de recherche, pas plus quil nexiste de normes reconnues concernant la constitution et la gestion de fichiers de population. Entre-temps, les chercheurs et les grandes entreprises pharmaceutiques rivalisent pour entreprendre des recherches sur la population régionale, bien connue pour la prévalence de certaines maladies génétiques : un conflit entre chercheurs sur les causes génétiques de maladies mentales sest même rendu en Cour dappel lan dernier (Maziade vs Parent). Jusquà maintenant, tout repose sur la bonne foi des intervenants et aucun cadre juridique significatif ne protège les sujets de recherche et les informations quon recueille sur eux et leur famille : ceux-ci sont la plupart du temps ignorants des risques de stigmatisation auxquels ils sexposent eux-mêmes et leur parenté simplement en acceptant de participer à une recherche. Je connais même le cas dun sujet de recherche sétant fait refuser une assurance pour la simple raison quelle avait participé à un projet de recherche (sa famille comportait des personnes atteintes dune maladie héréditaire, elle-même nétait pourtant pas porteuse). Même sils étaient appliqués, les contrôles les plus rigoureux sur ces informations ne pourraient en garantir la sécurité : une erreur, une malveillance suffiront pour que le contenu entier ou partiel dune banque de données se retrouve entre les mauvaises mains, livrant ainsi des données extrêmement confidentielles sur des personnes. Faute de la possibilité de garantir la parfaite confidentialité des données, lÉtat a la responsabilité de sassurer quon ne puisse en faire un nouvel outil de discrimination contre les personnes qui contribuent, sans attendre de bénéfices pour elles-mêmes, à lavancement des connaissances. Conséquences éventuelles de la discrimination génétique Lexistence de risques de discrimination génétique est susceptible dencourager des comportements néfastes tant pour les personnes concernées que leur famille et la communauté. Notamment, la perception de ces risques aura pour effet de décourager des personnes à recevoir des tests pouvant leur permettre de recevoir des traitements, de faire des choix de reproduction éclairés et responsables, et affectera la relation de confiance patients-médecins. Dans certains cas, lexigence de tests génétiques par des compagnies dassurance et des employeurs placera des personnes dans un dilemme éprouvant : soit se passer dassurance, soit risquer de vivre avec la connaissance de la manifestation éventuelle dune maladie extrêmement grave pour laquelle il nexiste aucun traitement et quelles auraient pu vouloir ignorer (la connaissance de lexistence dun gène ne donne pas dinformation sur lévolution de la maladie ni sur sa gravité). Enfin, il est clair que la discrimination génétique découragera la participation à la recherche. Comment prévenir la discrimination génétique Plusieurs états américains disposent dune législation sur la discrimination génétique dans lemploi ou dans lassurance-santé. Le gouvernement fédéral américain a adopté le Americans with Disabilities Act (ADA) qui accorde une certaine protection aux personnes atteintes ou prédisposées à une maladie génétique. Bien quimparfaites, ces lois manifestent une sensibilisation croissante des autorités publiques à la vulnérabilité des citoyens américains face à la discrimination résultant de la condition génétique. Le Conseil de lEurope sest donnée un outil majeur pour prévenir la discrimination génétique, dans le cadre de sa Convention pour la protection des droits de l'homme et de la dignité de l'être humain à l'égard des applications de la biologie et de la médecine : il sagit de la Convention sur les droits de l'homme et la biomédecine (1997) dont larticle 11 prévoit que :
Proposition Le préambule de votre document de consultation souligne avec justesse les changements qui se sont produits dans la compréhension des droits de la personne depuis vingt ans, et qui ont conduit depuis à lajout, comme motifs nouveaux de discrimination, du harcèlement sexuel, de linvalidité, ainsi que de la grossesse. Vous y exprimez lespoir que cette révision «intégrera de nouvelles idées et prévoira de nouveaux développements». Considérant la portée morale et même quasi constitutionnelle de la LCDP, il serait dommage quà loccasion de sa révision, on ne porte pas - comme sont en train de le faire dautres sociétés démocratiques - une certaine attention aux risques datteintes aux droits de la personne quamènent le développement des connaissances biomédicales dans le domaine de linformation la plus privée qui soit, soit lidentité génétique. Cest pourquoi je soumets respectueusement la suggestion de laddition dun motif nouveau à larticle 2 de la Loi canadienne sur les Droits de la Personne, soit celui de la discrimination en raison du patrimoine génétique.
Jean-Noël Ringuet, professeur de philosophie, membre du Groupe dÉthique Appliquée du Collège de Chicoutimi, ex-membre du Comité déthique de la recherche du Complexe hospitalier La Sagamie. N.B. Il existe une bibliographie fort détaillée au sujet des implications du dépistage génétique à ladresse Internet suivante : http://www.med.upenn.edu/~bioethic/genetics/insurance.html#legal. Également, une compilation darticles de revues scientifiques depuis 1993 relativement aux problèmes de confidentialité reliés à la génétique : http://zobell.biol.tsukuba.ac.jp/~macer/NBBFP.html |