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J'ai pris racine dans un parterre aménagé par une famille, à quelque dix mètres de la maison. Je suis tout petit et déjà je me sens bien solide. Le terrain est en état sauvage, on le coupe pour lui donner l'apparence d'une pelouse. J'aime bien pourtant tous ces pissenlits et ces marguerites qui se trémoussent au gré de leur fantaisie. Le père creuse un puits tout près de moi et installe une pompe à eau. Durant les premières années, je vois souvent la maman venir chercher de l'eau et l'hiver et tandis que je suis endormi , je l'entend casser la glace pour accéder à la pompe. Alors que je suis moi-même en pleine croissance, chaque année, il y a un nouveau membre qui s'ajoute à la famille. Je vois ainsi défiler sept garçons et six filles. Je trouve bien amusant de voir tous ces enfants jouer autour de moi. J'ai quelques compagnons dont un qui se dresse fièrement très haut. Cependant, nul autre a ma popularité. Il faut dire que je possède un attrait irrésistible. Je sens bon ! Mes feuilles qui reflètent ma bonne santé, dégagent une odeur tellement agréable que l'on ne passe pas près de moi sans qu'un petit nez chatouille ses nervures et, coïncidence, un petit sentier qui mène à la route y passe . Les enfants empruntent toujours ce passage pour aller à l'école, ils apportent une de mes feuilles avec eux pour se pénétrer de mon odeur. Lorsque la pluie tombe sur moi, mon parfum devient tellement fort que toute la famille vient me visiter, ils ne se lassent pas de me humer! Quelquefois, ils me prennent dans leurs bras. J'en frissonne encore de plaisir ! Un printemps, alors que je m'éveille de mon long sommeil, je constate que quelque chose dans l'atmosphère est changé. Je trouve étrange de ne plus voir le père aller et venir dans la cour. Les enfants, tout vêtus de noir, passent près de moi, la mine basse sans même me porter attention. Quelquefois, un d'eux met la main sur une de mes branches, comme pour aller chercher une quelconque force. Puis un jour, une des petites filles se blottit contre moi, j'écoute son cœur battre, je vois ses yeux secs emplis d'un gros chagrin, la gorge enrouée, elle me demande de lui infuser un peu d'espoir ! J'espère qu'elle entend la sève descendre dans mes fibres, puisque c'était la seule façon de lui dire que la vie est plus forte que tout ! Que de confidences, j'entend ! Durant l'été, la famille et leurs amis s'assoient souvent à mes pieds pour causer… sans oreilles indiscrètes! Lors de la visite d'une cousine de la famille, un de nos voisins qui a le coup de charme pour elle, lui donne régulièrement rendez-vous sous mes feuilles. Un jour, ils cueillent chacun une et comme un talisman, ils se l'échangent. Leurs doux baisers me rend presque jaloux ! J'apprend qu'ils ont inséré mes feuilles dans un gros bouquin afin de les conserver précieusement. Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants. Peu à peu, je vois les enfants devenir grands et.. partir. Quelle tristesse pour moi ! Je ressens le déchirement de la maman lors de son départ inévitable, avec ses quatre derniers. Peu après, la maison est détruite. Tout cet amour que j'ai reçu et toutes les joies que j'ai distribuées sont passé révolu. Mes compagnons, qui n'ont pas hérité de ma santé florissante tombent malade et meurent . Je reste donc seul en compagnie de quelques arbustes issus de mes racines. De temps à autre, les enfants viennent me visiter, ils déplorent mon mauvais état de santé. J'ai une maladie que l'on me dit, spécifique à ma famille. Mais moi, je sais que je me meurs de solitude et de tristesse. Ma dernière joie est de donner mon descendant pour qu'il soit transplanté sur le terrain d'une de celles que j'appelle encore mes "petites filles"`. J'ai appris que l'opération est une réussite et qu'il est devenu, à son tour, le préféré entre tous ! Je suis un Peuplier baumier du Témiscaminque . Jovie
Le peuplier Tu m'as dit:"J'ai
besoin de toi". Moi j'avais soif,
j'avais froid, j'étais perdue; La source a besoin
du caillou pour chanter, Extrait de Chanson par Rina Lasnier"
Créations Jovie&André 2001
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