Moi, je suis la tulipe, une fleur de Hollande ;

Et telle est ma beauté que l' avare Flamand

Paye un de mes oignons plus cher qu'un diamant,

Si mes fonds sont bien purs, si je suis droite et grande.

Mon air est féodal, et, comme une Yolande

Dans sa jupe à longs plis étoffée amplement,

Je porte des blasons peints sur mon vêtement :

Gueules fascé d'argent, or avec pourpre en bande;

Le jardinier divin a filé de ses doigts

Les rayons du soleil et la pourpre des rois

Pour me faire une robe à trame douce et fine.

Nulle fleur du jardin n'égale ma splendeur,

Mais la nature, hélas! n'a pas versé d'odeur

Dans mon calice fait comme un vase de Chine.

 

 

« Il ne va pas plus loin que l’oignon de sa tulipe… »

 

 Le fleuriste a un jardin dans un faubourg; il y court au

lever du soleil,et il en revient à son coucher. Vous le

voyez planté et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et

devant la Solitaire : il ouvre de grand yeux, il frotte ses

mains, il se baisse, il la boit de plus près, il ne l’a jamais

vue si belle, il a le cœur épanoui de joie : il la quitte pour

l’Orientale ; de là, il va à sa Veuve; il passe au Drap

d’or; de celle-ci à l’Agathe, d’où il revient enfin à la

Solitaire, où il se fixe, où il se lasse,oú il s’assied, où il

oublie de dîner : aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à

pièces emportées ; elle a un beau vase ou un beau calice;

il la contemple, il l’admire; Dieu et le nature sont en tout

cela ce qu’il n’admire point : il ne va pas plus loin que

l’oignon de sa tulipe, qu’il ne livrerait pas pour mille

écus, et qu’il donnera pour rien quand les tulipes quand

seront négligées et que les œillets auront prévalu.

 Cet homme raisonnable qui a une âme, qui a un culte et

une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort

content de sa journée : il a vu des tulipes.

Jean de la Bruyère

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