Écrire à côté de la page

Je pense trop.
Comme si j'étais double, deux cerveaux dans un seul crâne.
Un pour examiner l'autre.

Tout ce qui y passe saisi au passage. Avec des pinces, pour ne pas que ça grouille. C'est un foutu laboratoire que j'ai là-dedans. Analyse et dissection, construction méticuleuse de théories pour tout expliquer. Je voudrais tout expliquer. Réduire le mal à une équation mathématique. Me guérir par raisonnement logique. Que tout soit clair et limpide. Clair comme une tête vide.

Des fois j'aimerais entrer là-dedans et tout saccager. Balancer toutes les éprouvettes par terre dans un grand fracas. De la vitre brisée coupante partout sur le sol, pour que je puisse me l'enfoncer dans les pieds. Pour que ça saigne.

Parfois j'écris des poèmes dans l'autobus, en regardant juste à côté de la page de mon cahier. Comme elle regardait juste à côté de ma tête, quand elle me parlait. Jamais dans les yeux. Juste à côté. J'écris sans me lire, j'écris ce qui sort, j'écris en regardant ailleurs. Ça ne fait pas de sens. Ce n'est pas lisible, ce n'est pas beau. Le laboratoire n'y comprends rien. Pourtant, il me semble que c'est plus vrai que le reste.

 

Ma petite Anomalie

Il m'arrive d'aimer penser. J'aime sentir monter en moi de belles idées froides et rigides, j'aime sentir des théories poindre, j'aime voir des mots être expulsés, s'agglomérer et se calcifier, j'aime voir des liens se tisser, une belle logique dont je peux être fier - j'aime m'effondrer dans mon lit l'esprit totalement vidé, le sentiment d'avoir accompli quelque chose. Une sale besogne qui devait être faite. Comme abattre une forêt. Déraciner une montagne. Empaler un dieu.

Je n'ai pas d'effort à faire. Quelque chose se poursuit en moi, malgré moi, à mon insu, sans cesse, et me livre son rapport, deux ou trois fois par mois. Des rapports aux titres prétentieux comme «élévation», «proto-anarchie», «la dysfonction glorifiée» ou «justification a posteriori». J'appelles tout cela Anomalie.

Mais je ne vois pas pourquoi j'en serais fier. Anomalie ne me donne rien. Ne m'apporte rien. Rien d'autre que la satisfaction de me vider, comme d'une solide envie de chier. Je tire la chasse - je balance le texte, et c'est tout. On se sent toujours mieux les boyaux vides. Mais la nuit, dans l'affreux silence des banlieues, dans mon grand lit froid, anomalie n'est pas là pour me rassurer. Anomalie n'est qu'un amoncellements de fragments de moi expulsés, une belle sculpture d'excréments. Je ne sentirai jamais son souffle chaud contre mon cou. Anomalie ne me dira jamais qu'elle m'aime.

Anomalie ne me sauvera pas.

 

Rewind

Je reviens toujours en arrière. Comme si je ne pouvais pas me contenter de vivre. Je dois repasser sur mes traces. Rembobiner chaque journée, le soir venu. Dans la noirceur de ma chambre, dans ma tête, devant un écran. Écrire chaque journée - sans détails parce que je ne remarque rien, sans images parce que je ne vois rien, mais chaque journée quand même : je cherche une signification, une progression, une direction, n'importe quoi. Je cherche quelque chose. Ce que j'aurais raté.

Je cherche à savoir comment j'aurais pu vivre. Je n'y arrive pas en direct.

Puis je relis chaque journée. Deux années, comptabilisées, décrites, deux années perdues. Deux années de ma vie, durant lesquelles je n'ai pas su vivre. Voilà ce que je retire de ces expériences : je suis quelqu'un qui ne sait pas vivre. Quelqu'un qui n'agit pas. Je n'ai aucune spontanéité. Je pense beaucoup, mais je pense surtout après.

Trop longtemps. Trop tard.