Sommaire

L'intimité du bois

Le matériau

Le travail

Son habileté

Sa clientèle

Son répertoire

Ses personnages

Ses réussites

Ses thèmes

Ses explorations

Ses perspectives

Notice historique

Notice biographique
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


 

 
Laurent Lachance

 
 
 
 

Fernand Caron et l'âme du bois

L'intimité du bois

À côté des géants comme Michel-Ange qui ont arraché à la pierre les créatures qui s'y logeaient, il y a toujours eu les bergers qui taillaient des flûtiaux ou des têtes de diablotins de bois avec leur canif.

Qui ne s'est accordé un jour ce plaisir de marquer le bois de son couteau? Ne fût-ce que pour garnir un bâton de marche? Pour graver naïvement deux coeurs enlacés sur un arbre?

Les relations entre l'homme et l'arbre sont si anciennes et si intimes qu'elles remontent à des temps immémoriaux. L'arbre a marqué les grands moments de l'histoire de l'humanité, tandis qu'on a réservé la pierre pour en marquer les hauts lieux. Son bois, qui a gardé la chaleur de la vie, s'est fait depuis toujours l'allié de l'homme.
 
 

Qui bien chantera ta valeur ô bois
Tous les registres des vents fous ô bois
Vont par la bouche des bambous ô bois
Trouver le souffle de ton coeur

Écorce à la douceur humaine en peau de bouleau
Première esquisse du papier de pulpe à rouleau
Pendant des années veine à veine en sève et rameau
Tu fais tous les objets premiers

Première roue premiers sabots et premier chariot
Première flèche et premier dé premiers soliveaux
Sarcophage au ventre d'aubier en dernier repos
Premier temple et premier berceau

Le bois nous accompagne toute notre vie. Et on peut en faire autre chose que des tablettes... Certains ont le talent d'extraire des figures de sa matière inconsciente. Fernand Caron est de ceux-là.


Depuis quarante ans, il dégrossit, cisèle, affine le bois pour y redonner sa dignité. Il a fini par partager le caractère débonnaire de cette matière. Sa bonhomie et sa souplesse, il les doit en partie à la chaleur et à la plasticité de ce matériau.

Il est a ce point sociable qu'il aime travailler devant tout le monde. Son atelier est aussi ouvert que les forges d'autrefois où chacun passait faire un brin de causette. Cette attitude d'accueil rappelle la disponibilité même du bois.

Les surfaces de mélanine ont saturé nos décors de leur insignifiance lavable, sans arriver à éclipser le matériau ligneux. Le plastique aura beau se mouler à tous nos caprices, il ne remplacera jamais la vivante présence du bois. La générosité avec laquelle la nature a semé les arbres a pu nous rendre banale leur présence, mais leur bois garde toujours sa noblesse.

Les gens ornent leur maison de toutes sortes de matières artificielles. Ils pensent peu à la sculpture sur bois. Il suffirait d'une autre façon de voir, d'un nouveau mode de penser pour que le vent tourne. Faudra-t-il attendre que nous ayons coupé tous les arbres, qu'une catastrophe ait brûlé nos forêts pour apprécier la présence chaleureuse du bois sculpté? Espérons que non. Le bois nous reste aussi nécessaire que la nature qui le produit.
 
 
 

Le matériau

On sculpte le bois sec, jamais vert. Mais trop sec, il manque de souplesse. La plasticité du bois n'a plus de secrets pour Fernand Caron qui aime ce matériau comme un ami. Il faut le voir s'indigner du mépris dans lequel on tient l'épinette blanche. Si ce bois coûte dix fois moins cher que celui du pin, il ne mérite pas notre mésestime puisqu'il assume la tâche capitale de soutenir la charpente de nos maisons.

La tendreté du bois est de première importance pour notre sculpteur. Il a éliminé les bois trop durs, comme celui du cerisier, qui émoussent ou même ébrèchent les ciseaux qu'on doit manier au maillet pour en pénétrer la matière. Il a tôt fait de délaisser la bruyère récalcitrante aux veines contournées et avec laquelle on fait des pipes aux très beaux effets. L'érable est également trop dur. L'érable à Giguère (négondo) au grain jaune passe encore, mais il reste trop collant. Le chêne est un bois franc qui peut être agréable à travailler et la variété rouge offre une densité qui permet un beau poli lustré. Le frêne est un bois dur qui reçoit assez bien les ciseaux. Le bouleau pose un problème : il se travaille seulement humide et les coups de ciseaux s'allongent au séchage. Quant au vinaigrier, il fournit un bois verdâtre et crémeux qui se prête bien à la fabrication de bijoux grâce à ses veines d'un effet saisissant.

Notre sculpteur a touché au prunier à bois foncé, au saule à chair variée, au noyer dur à couleur de noisette, au noyer cendré de belle nature, au tendre sapin aux ors moirés et même un peu à l'ivoire.

Sa préférence va nettement aux essences très tendres comme le pin et le tilleul. Le peuplier aussi, ce beau bois blanc qui reste longtemps humide. Une fois vernis, ces bois prennent des reflets d'ivoire. Avec le pin, gare aux éclisses. C'est un bois pâle qui fonce en vieillissant pour rejoindre assez vite la gamme des ocres et des caramels.

Fernand Caron a abordé quelques bois précieux. L'acajou n'a pas sa faveur pour la sculpture : il est granuleux, on dirait qu'il contient du sable. Mais c'est un bois qui se polit à merveille. Il le garde pour de petits bibelots de marqueterie qui font alterner agréablement le beige et le rouge. Le cèdre prend une valeur éteinte par le gris que contient sa couleur beige. Il vaut mieux le réserver pour faire des coffrets, surtout le cèdre odorant. Les gros morceaux d'ébène sont trop difficiles à obtenir pour en permettre à notre sculpteur une exploration extensive. À son avis, on a calomnié ce bois : sa réputation de dureté est très exagérée.

Le bois coûte cher et Fernand Caron ne dédaigne pas qu'on lui fasse cadeau de belles pièces utilisables. Le jour où il a reçu du pin jaune centenaire, il y a taillé une tête d'homme et une tête de femme qui encadrent sa vitrine comme deux figures de proue. (Première page)

Le travail

L'odeur du bois peut attirer Fernand Caron dans son atelier, mais c'est la couleur et la légèreté du matériau qui l'incitent à se mettre au travail. Pendant que son oeil évalue les potentialités de la pièce à sculpter, le plaisir que prend sa main à la caresser le stimule à s'approcher de son établi. Ce contact avec le bois tendre crée une relation de sensualité qui déclenche chez lui le goût de prendre ses ciseaux.

Fernand Caron peut rester deux heures assis avant que jaillisse l'éclair. Il attend que l'oeuvre s'impose. Il doit la sentir comme un besoin. Avant de commencer, il en a une vision générale. L'inspiration peut le rejoindre aussi le soir quand il est couché.

Il procède d'habitude à un dessin sommaire sur le bois. Puis il dégage le fond autour d'une tête, d'un corps, d'une fleur. Il vise à atteindre l'efficacité maximale, à prendre le moins de temps possible. Vendre pour vivre est un impératif qui empêche le sculpteur de se livrer plus souvent à la ronde-bosse qu'il préfère au bas-relief.

Sa création terminée, il reste en relation avec son oeuvre : il passe  au stade de l'objectivation, de
l'admiration. Les personnages qui ont pris vie, il les sent indépendants de lui. Il leur parle. Il ne les vernit pas tant qu'ils sont susceptibles de recevoir une retouche, une correction de détail.

D'autres pièces demeurent inachevées : trop longues à finir, elles ne doivent pas ralentir le rythme de la production générale. Souvent elles présentent une nouvelle idée qui n'a pas reçu toute l'attention qu'elle mérite. Le sculpteur les met de côté pour y revenir à loisir. D'autres sont carrément abandonnées : sans être ratées, elles ne satisfont pas le sculpteur. Certaines de ces pièces ont trouvé place dans un montage sur un grand panneau, exposé à l'extérieur, à la porte de la galerie.

Toutes les sculptures reçoivent un verni. Il arrive que des couleurs viennent relever une oeuvre. Ces agréments doivent suivre un code de respect du bois. Une mince couche de peinture avivera certaines zones, mais laissera transparaître le bois. Il s'agit de teintes et non de masquage. Sobriété, pas de peinturlurage. Des traces de feuilles d'or pourront à l'occasion allumer des arêtes qui gagnent d'être mises en valeur.

Fernand Caron travaille beaucoup, presque tous les jours. Les gouges déposées, son esprit demeure en éveil et son imagination explore toujours quelque nouveau champ.
 

Son habileté

La technique des ciseaux n'admet pas de repentir. L'oeil doit guider l'outil avec sûreté. Il n'est pas question de se tromper. Pas de tâtonnement. Une fois marqué, le bois ne peut se remodeler comme la glaise. Les incisions définitives relèvent d'une chirurgie exigeante. Le sculpteur doit prévoir le résultat projeté. Le geste atteint ici une dignité que celui du modeleur ne connaît pas.

Fernand Caron a produit près de quarante mille pièces depuis le début de sa carrière. Comme il ne tient un registre que depuis quatre ans, il est impossible de penser à dresser un catalogue de ses oeuvres. Cet inventaire serait d'ailleurs aussi fastidieux qu'inutile. Autrefois il produisait presque à la chaîne. Il devait «sortir» une moyenne de trente-cinq sculptures par semaine pour atteindre un seuil de rentabilité minimale. Les pièces artisanales d'alors n'étaient pas toujours signées. À part le Bonhomme Carnaval de Québec dont il se souvient avoir fait une tête grandeur nature, très peu de choses lui sont restées en mémoire. Toute cette production contient bien de la paille, mais elle a conduit notre homme à se tailler une technique d'enfer, à acquérir la maîtrise parfaite de la sculpture sur bois.

Sa vitesse d'exécution est remarquable. D'une à trois heures lui suffisent pour réaliser les pièces exposées dans sa boutique. Il craint un peu de révéler ces données qui pourraient surprendre et peut-être indigner les clients qui ont l'habitude de tout évaluer en taux horaire. Qu'il se rassure, les gens peuvent comprendre qu'il dispose d'une expertise de quarante ans qu'il convient d'ajouter au temps d'exécution de chaque oeuvre.

Les personnages naissent avec tant d'aisance des outils du sculpteur qu'on a l'impression que tout le monde pourrait en faire autant. Mais il faut une bonne connaissance des essences d'arbres, du fil du bois, de ses caprices, de ses capacités, du sens de ses veines, en un mot, il faut avoir acquis les secrets des bois pour réussir. Et puis il y a le tour de main...

Ces secrets, Fernand Caron ne demande pas mieux que de les partager avec les élèves qui se mettent à son école. Si indispensables qu'elles soient, ces données ne suffisent pas. On doit, comme notre sculpteur, se laisser guider par une belle imagination, être habité par l'amour de l'art et acquérir un savoir faire qui ne s'affine qu'avec les gestes et les années.

Depuis qu'il tient boutique boulevard Gouin, Fernand Caron a eu une vingtaine d'élèves. Chaque cours compte vingt et une heures, partagées en tranches de trois heures. Lors d'un cours essentiellement pratique, l'élève réalise son projet les ciseaux à la main, accompagné par son maître qui répond aux questions et l'assiste de ses conseils.

Sa clientèle

Fernand Caron est le seul à tenir à Montréal un atelier galerie qui offre de la sculpture sur bois.

Le sculpteur est sans prétention, comme sa création. Il se livre au plaisir de sculpter, et au plaisir de faire plaisir par ses oeuvres. Il se contente le plus souvent d'accommoder son talent à un art d'agrément. Sa simplicité et sa spontanéité rendent la sculpture familière à tout le monde. Sa générosité rend ses sculptures disponibles aux gens simples qui préfèrent une oeuvre originale à toute autre. Rien ne vaut un original. Quoi de plus plaisant que de vivre avec une pièce unique au monde qui nous appartient en propre? Ce plaisir, Fernand Caron nous l'offre à bon compte.

J'ai cédé à cette tentation d'avoir mes petits trolls bien à moi. Sortis de son atelier, ils montent maintenant la garde sur les rayons de ma bibliothèque. Ils ont l'air à prendre leur rôle tellement au sérieux que je sens le besoin de m'excuser quand je vais fouiller dans leur coin.

Les oeuvres de l'atelier Fernand Caron connaissent une très large distribution. Ses registres mentionnent des clients en provenance de Toronto, de Vancouver, de Calgary, de Winnipeg, de Regina, de l'Ontario, d'Atlanta, de Pennsylvanie, de la Corée, de Taiwan, d'Italie, de Cuba, de Paris, de la Nouvelle-Zélande...

Le sculpteur accepte parfois d'exécuter des commandes. Il lui est arrivé de faire des personnages connus, dont les plus remarquables sont Charlot, le Père Gédéon, René Lévesque, Félix Leclerc et Gilles Pelletier dans son rôle de capitaine du Cap au Sorcier, la série télévisée. Mais ce genre de productions entraîne du stress : il faut atteindre la ressemblance.

Quelques oeuvres religieuses sont apparues dans les mêmes conditions : un saint Joseph (pour la Cité de la Santé), un Jésus naissant rappelant les angelots italiens (12 pouces, en tilleul verni, pour l'Opus Dei), un Christ ressuscité (pour une chapelle de Milan), Saint-Pierre martyr de 4 pieds de haut (Fig. 2), avec beaucoup de clarté, de vie et de dignité (Pompéi) et des madones souvent sans visage comme les personnages de Matisse de la chapelle de Vence. Ces Vierges ne sont qu'un élan, une évocation, une flamme. Certaines se réduisent à leur écorce pour ainsi dire : elles atteignent une abstraction évocatrice.

Un bottier a récemment passé la commande d'une enseigne toute en bois : sur un fond parfaitement rond, une grande botte à moitié lacée attend encore son verni spécial.

Fernand Caron a connu une clientèle un peu particulière : des voleurs se sont emparés de certaines sculptures. Hommage un peu cavalier, mais hommage tout de même. Ainsi est disparu un personnage en pied, Le pionnier, de 27 pouces de haut, dans le genre du Balzac de Rodin (Fig. 3). Il n'en reste à l'auteur qu'une mauvaise photo, reproduite dans ces pages.

Le sculpteur s'est donné pour tâche de faire connaître la sculpture sur bois. Il veut en répandre le goût en vendant ses oeuvres à prix populaire. Dans le même esprit, il tient à rester disponible auprès des gens qui visitent son atelier. Sa façon de rayonner rapproche indéniablement cet art du grand public.

 
 

Son répertoire

«Mes sculptures sont faites dans l'innocence et créées dans la spontanéité. La créativité de l'Amour, de la Beauté de la vie; la noblesse des Coeurs et du coeur : l'Âme, par le partage équilibré des choses de la vie.»

Cette déclaration d'intention de Fernand Caron se retrouve en première page de ses quatre livres destinés à enregistrer les ventes. Ces registres sont curieux. Toutes les pages de gauche restent vierges. Sur chaque page de droite, on lit la date, le titre sous le numéro de la pièce avec ses dimensions. Puis l'essence du bois employé. Le prix est indiqué en code. Suit une phrase qui garantit l'exclusivité de l'oeuvre avec la signature du sculpteur. Un croquis griffonné évoque l'allure de la pièce. Au bas de la page, figure la signature de l'acheteur qui ajoute parfois un commentaire. Enfin, deux taches d'encre verte marquent le bas de la page : ce sont les empreintes digitales du pouce et du petit doigt de la main droite du sculpteur. Pour Fernand Caron, c'est un élément signature supplémentaire, une sorte d'engagement solennel. Le sculpteur fait les choses à sa façon, en homme de coeur. On devine qu'un échange verbal a précédé ces notes qui sanctionnent l'entente. De son côté, l'acheteur reçoit un certificat officiel d'authenticité.

«Mes sculptures sont des compagnes et des compagnons du silence.» Voilà les mots du message du répondeur téléphonique du sculpteur pour rappeler au client éventuel qu'il s'agit plutôt d'adopter un personnage sculpté que de l'acheter. Fernand Caron ne considère pas les gens comme des clients, mais comme des parents adoptifs. Il ne fait pas le commerce du bois, il fournit des objets de méditation qui aident l'acquéreur à se centrer, à marquer un temps d'arrêt pour rentrer en lui-même.

Notre sculpteur tient à garder sa simplicité pour faciliter la communication avec les gens simples qui constituent sa clientèle. Il sculpte vite pour ne pas vendre cher. Pour quelques dizaines de dollars , un acheteur retourne dans l'intimité de son foyer avec un personnage qui l'aidera à s'intérioriser. Fernand Caron aime créer de l'espoir avec ses oeuvres et rejoindre bien du monde. Il réussit à en toucher plusieurs comme le montrent les témoignages écrits dans les registres.

Fernand Caron aime les gens. Bien rares dans le quartier ceux qui ne le connaissent pas et n'apprécient la disponibilité de cette figure rayonnante du Saut-au-Récollet. Même s'il est capable de fougue, il est tendre comme du bon pin blanc.

Ses personnages

Le bois a une seconde vie. C'est ce qu'a découvert depuis longtemps Fernand Caron qui réussit à réveiller les petites âmes endormies dans le matériau.

Ici, la tendresse d'un visage rejoint la douceur du tilleul, là un rictus ironique anime une bûche de peuplier, là encore une mère nourrit son bébé dans les rondeurs du pin.

À l'appel incisif du sculpteur, le vieux sage comme la vierge, les trolls comme les anges, chacun est obligé de révéler sa présence cachée. Avec lui, il n'est pas un morceau de bois qui ne dissimule un habitant. Il devient presque gênant de brûler les bûches dans l'âtre. Leurs cendres dispersent l'âme qui les habitait et qu'aurait pu libérer le sculpteur.

Sous ses mains habiles, un cube de bois sort de l'anonymat pour se creuser en lignes élégantes, en traits de caractère, en fleuron ornemental. Mais c'est le portrait qui intéresse surtout notre sculpteur. Tous les sentiments s'illustrent sur les visages qui animent son atelier. Les physionomies en restent obstinément québécoises. Chacun peut retrouver des ressemblances avec des gens qu'il connaît. Certaines figures mythiques peuvent se glisser dans la galerie, mais elles gardent un petit quelque chose de nous, un air de famille.

Parmi la foule des personnages qui habitent l'âme du créateur, celui qui se pointe le nez devient l'élu du jour. À moins que ce ne soit une étoile ou une flamme qui brille avant, pour évincer l'inconnu qui gratte le bord de l'esprit du sculpteur.

Suivant en cela le dogme des peintres automatistes, il arrive à Fernand Caron de se laisser inspirer par la matière même dont il part. Une forme de fourche peut lui suggérer une trinité de têtes (Fig. 4), des corps qui s'élèvent en une harmonie qui les épouse. La courbure d'une branche livre une madone saisie dans un élan d'aspiration spirituelle.

Une pièce évidée se prête bien à une rencontre intime. Une planche se transforme en une connivence d'amoureux. Une petite bûche ouvre son écorce à une tête de femme arrondie en camée. Une écorce se perce d'une fenêtre indiscrète pour surprendre une femme dans son intérieur. Une surface de pin coordonne deux profils qui regardent dans la même direction. Un autre personnage peut rester à demi enfoncé dans une gangue qui préserve son intimité (Fig. 5).

Le temps a presque entièrement affranchi l'artiste des aspects folkloriques des sculpteurs de Saint-Jean-Port-Joli où il a appris son art avec Jean-Julien Bourgault au début des années soixante. Son inspiration se libère. Il devient indépendant : son caractère et son oeuvre l'exigent.

Il baptise chaque sculpture de titres comme Merlin, Le druide, Fertilité, L'observateur, Le monde, Le primate, Réflexion, Le couple, La mère et l'enfant, Le blé, Douceur, Mère, Le bon vivant, Nabuchodonosor, Le veilleur de nuit, La vierge de la paix...

Ses réussites

Fernand Caron se livre encore à l'occasion à du simple artisanat : il faut bien vivre. L'an passé, il a construit une centaine de crèches de Noël. Faites de découpes de bardeaux de cèdre en forme de sapins et d'un abri sommaire, elles se sont toutes vendues.

Parmi les sculptures bibelots, se glissent des oeuvres plus fortes, plus intéressantes. Certains jours, Fernand Caron congédie tout son petit monde intérieur pour se livrer aux choses sérieuses. Une rencontre mystique, un prophète qui en impose, un appel plus abstrait viennent donner un souffle plus profond à la galerie. Ces jours-là, les lignes des cheveux ou des barbes se prolongent en vêtements d'envol qui permettent de fuir vers une autre dimension (Fig. 6).

L'audace du créateur s'affirme. Il est de plus en plus fréquent que ses créatures ne se livrent pas tout entières, elles demeurent liées au bois qui les a vues naître. Ainsi, un personnage est réduit à ses seuls nez et bouche. Incapable de voir, le personnage se tord les lèvres dans une moue frustrée. Incapable de connaître, il reste muet à jamais. Un autre, au contraire, est sans bouche (Fig. 7), enfermé dans un secret indicible. Un troisième n'a que les yeux. Souvent, c'est justement la bouche qui manque aux têtes actuelles, comme si l'auteur voulait imposer le silence à tout ce peuple intérieur qui sollicite son attention et son acte créateur. On dirait même que cela ne fait pas l'affaire du tout aux quatre personnages sans bouche groupés dans une colonne de tilleul (Fig. 8).

Soudain, sur une étagère, une vierge qu'on dirait tirée du moyen âge, fait son apparition (Fig. 9). Plus loin, un très beau nu féminin offre ses blondes rondeurs à la caresse des doigts (Corps de femme, taillé dans un tilleul provenant du boulevard Gouin, Fig. 10).

Un bas-relief s'ouvre en retable mystique où deux personnages échangent un secret (Dans toutes les richesses du monde, l'amour dominera toujours, Fig. 11).

Un professeur lance un regard par-dessus ses lunettes comme s'il se tirait un moment de ses études pour nous faire part d'une découverte heureuse. Pour atteindre plus de portée, le bas-relief se double d'une plaquette arrière qui forme un coffre (Fig. 12).

 

Une figure du Père créateur domine, seule, sur un long tronc garni d'écorce et se prolonge en coups de ciseaux orientés vers le bas comme en autant d'actions créatrices répercutées (Fig. 13).

Dans un bas-relief en pin, un vieillard domine une scène où une mère et son enfant, placés en contrebas, évoquent trois générations avec la promesse concrétisée d'une renaissance (Fig. 14).

L'Icône montréalaise, un bas-relief polychrome en tilleul, se déploie en une belle harmonie, enclose dans les cheveux maternels (Fig. 15).

Un autre bas-relief sur le thème de La mère et l'enfant reçoit un traitement tout autre. Les lignes des cheveux font respirer à cette mère une liberté sauvage (Fig. 16).

Le blé, un ronde-bosse en tilleul on l'on retrouve la majesté de Cérès présentant son blé dans un sourire discret. Une sorte de hotte portant des épis de blé derrière le personnage explicite le titre. Ce côté décoratif vient-il rompre le charme ou lui conférer une modernité très libre (Fig. 17)?

Dans Mouvement de profil, le dessin en creux de quatre profils crée un mouvement cinétique d'un genre inattendu dans une sculpture (Fig. 18).

Ses thèmes

Quatre thèmes reviennent sous les ciseaux du sculpteur : des fleurs, des gnomes, un visage de femme et la tête du Père créateur.

Jusqu'à l'année dernière, les fleurs de lys et les fleurons se figeaient dans une fixité toute héraldique. Les motifs furent même traités sur un écu d'armoiries. Maintenant, les fleurs ont quitté leur état statique pour s'élancer dans des mouvements de danse. Le sculpteur a trouvé un nouveau langage pour les traiter (Fig. 19). Les plantes offrent parfois le prétexte à des enchevêtrements d'un travail ajouré et compliqué auquel il lui arrive de se laisser tenter.

Les nains, gnomes, farfadets et trolls naissent sous ses doigts qui s'en amusent. Il en a semé des centaines et probablement des milliers. C'est un flirt avec la dimension du merveilleux, un goût resté de l'enfance qui le fait s'entourer comme Blanche Neige de ces lutins dont il perçoit peut-être la présence. Il est possible que sa sensibilité le mette en contact avec ces élémentaux dont nous sommes accompagnés, au dire des clairvoyants (Fig. 20). Il semble exister une connivence entre le petit peuple et le bois. La croyance populaire veut que certains arbres aient un troll qui les habite. Quand on voit un grand hêtre forestier étaler ses branches horizontales, on sent une telle présence qu'on serait porté à donner raison à cette fable. C'est ce qui a dû frapper notre sculpteur qui en traduit la légende dans deux figures pleines d'humour complice (Fig. 21).

Une figure de femme se fait récurrente. De trois quarts ou de profil, elle reçoit les mêmes traits de fraîcheur avec l'esquisse d'un sourire. De fois en fois, le sculpteur dit tâcher d'aller plus loin dans l'expression, dans l'affirmation de cette image de son anima (Fig. 22).

La figure dominante de sa production reste celle de Dieu le Père. Le sculpteur a conscience que cette recherche incessante relève à la fois d'une projection et d'une aspiration. Il poursuit ainsi l'exploration de son propre profil, aussi bien extérieur qu'intérieur, qu'il tente de préciser. Il s'efforce, par ailleurs, de rejoindre l'expression du divin Créateur auquel l'identifie l'acte même de la création. Utilisant les mille noms de Dieu, il fait défiler des figures qui le rapprocheront peut-être du vrai visage de l'Être suprême. Chaque fois, il tend à lui donner plus de profondeur parce qu'il le sent mieux (Fig. 23).

Fernand Caron cherche à tout extraire de son propre fonds. Il est heureux quand il va loin en lui pour faire jaillir le feu de son intériorité. Dans une image du Père à figure tordue, il dit avoir atteint un sommet dans l'expression de la figure divine (Fig. 24).

Cette double tentative pour cerner son animus et son anima a conduit le sculpteur à produire d'étonnants visages hermaphrodites qui nous déséquilibrent un moment pour nous interroger sur notre complétude.

Ses explorations

Fernand Caron se livre à de la prospection. Sa facilité d'exécution libère son esprit qui explore de nouveaux sentiers.

Par exemple, une figure sculptée dans une planche est refendue en plusieurs tranches à la verticale. Les morceaux en sont retenus par deux tiges horizontales enfilées dans chacune des tranches qui peuvent se décaler plus ou moins au gré du client. C'est une façon pour le sculpteur de traduire la distorsion que nous fait subir la vie. Très prometteur, le procédé est encore à l'état de recherche (Fig. 25).

Une autre recherche s'avère déjà intéressante. Elle n'a donné jusqu'ici que deux pièces. Il s'agit d'un montage sur un goujon fiché à la verticale dans une base. Sur ce pivot central, sont engagées des lames de bois de longueur décroissante, sculptées comme des vagues et empilées l'une sur l'autre. La mobilité des lames permet de donner à la sculpture diverses valeurs : elle devient voilier ou arbre à formes modifiables, évoquant un cèdre du Liban ou un pin de paysages chinois. Ces petites merveilles pourraient avantageusement servir de maquettes pour des oeuvres d'envergure, trônant dans un parc et suscitant admiration et amusement. Elles méritent bien le surcroît de méditation que veut y consacrer leur créateur (Fig. 26).

Une troisième expérimentation assez curieuse est en cours. S'aligne en frise une série de plaquettes de hauteurs et de couleurs différentes, chacune personnalisée par un profil sculpté de farfadet. Les nez des personnages déterminent des intervalles d'une gamme musicale particulière. Même tel quel en simple ribambelle, cet assemblage est du plus bel effet. Mais laissons mûrir l'idée dans la tête du créateur qui la poussera plus avant (Fig. 27).

Quelques autres pièces méritent une mention particulière parce qu'elles sont justement particulières.

Une première est un montage de deux masses de bois en déséquilibre qui retiennent prisonnière une grosse bille d'acier mobile (Fig. 28).

Une deuxième, un bas-relief en deux pièces, réunit deux profils qui s'emboîtent tête-bêche, rappelant les prouesses d'Escher, le célèbre graveur.

Une troisième se présente comme une bûche dressée, laissée à l'état brute. Mais, fendue en son milieu à la verticale, elle s'ouvre pour laisser découvrir, en son coeur, un personnage, dans sa partie de gauche et une fleur, dans sa partie de droite. Cette pièce, nommée L'âme du bois, rappelle les géodes que les lapidaires scient en deux pour nous permettre d'admirer un noyau d'agate aux couleurs saisissantes.

Deux montages récents appelés «Tas de bois avant» et «Tas de bois après» évoquent aussi bien la ville, dressée et écroulée, que l'édification et la sclérose des idéologies (Fig. 29).

Ces voies conduisent peu à peu le sculpteur vers un art conceptuel qui n'en est qu'à ses débuts. On voit poindre chez l'artiste la volonté de dépasser la simple pièce sculptée pour l'engager dans une idéologie qui sollicite un nouveau sens. Son acte habituel cherche à se transcender dans un degré second de la sculpture représentative. L'artisan cède le pas à l'artiste.

Ses perspectives

Fernand Caron risque-t-il de se disperser dans le monde du petit peuple des lutins? Risque-t-il de perdre ses meilleures inspirations dans la foule houleuse qui se presse dans son esprit pour obtenir un semblant d'incarnation? Sa générosité l'a poussé jusqu'ici à donner dans l'abondance, comme la nature qui projette ses fruits en larges brassées. En continuant sur sa lancée, il ne laisserait de trace que celle d'un artisan habile.

Son avenir d'artiste se joue maintenant. Il épure, approfondit, relève le niveau de son inspiration ou il se laisse déborder par la foule de ses personnages. Il a déjà quitté les têtes de vieux marins, les personnages anecdotiques, les stéréotypes de folklore pour aller vers des personnages plus intenses, qui témoignent d'une vie intérieure qui nous touche.

Deux pièges restent à éviter. Le premier consiste à ne plus céder au désir de plaire à tous et chacun par ses oeuvres. Cette attitude conduit à faire gentil et s'oppose à l'approfondissement. Le second écueil est d'être trop expéditif pour fin de rentabilité. Impossible, dans ces conditions, d'aller chercher des morceaux de son âme pour les transplanter à vif dans des figures qui atteignent des bouts d'éternité. Ainsi, la maturité qui lui est venue pourra servir la création qui fait les grands artistes.

Chose certaine, il doit réduire le temps consacré à répéter ses bibelots, à se disperser dans des coffrets, des appui-livres, des lampes et des cadres de miroir, pour se concentrer dans une création plus exigeante. Sans nous livrer nécessairement des têtes de Monte-Cristo, de Robinson Crusoé, de Victor Hugo, de Beethoven ou de Molière, il doit se laisser hanter par de grandes âmes porteuses de rêves et de réalisations. Il doit arriver à nous faire entrer dans le mystère de personnages à dimension profondément humaine. Certains de ses personnages tendent à rejoindre ce registre par la vie propre dont ils témoignent (Fig. 30).

Jusqu'ici, il s'est amusé. Il a sculpté ce qu'il aimait. La survie lui imposait un impératif de vente. La maturité lui fait voir les choses autrement. Il n'est amoureux de son métier que depuis trois ou quatre ans. Consacrant moins de temps à sa manière expéditive qui lui permet de gagner sa vie, il arrivera à se livrer à l'approfondissement.

Il veut d'ailleurs pouvoir s'isoler plus souvent pour profiter d'une meilleure continuité et d'une plus grande concentration. Les visiteurs, qui lui apportent stimulation et enrichissement, peuvent malencontreusement faire diverger son idée créative de départ.

Il est difficile de vivre de son art. Bien peu y parviennent. Les revenus de notre sculpteur demeurent très modestes. S'il n'avait pas la passion pour son art et ce talent qui le poussent à gratter le bois, il serait bien triste de vivre petitement comme il le fait. Il garde le moral malgré tout. Sa bonne humeur ne se dément pas. Il n'empêche que cette cigale qui fait chanter le bois cherche toujours le moyen de rejoindre les fourmis, ses clients dont il veut enrichir la vie. Paradoxalement, ce sont ces mêmes clients qui l'empêchent de prendre toute son envergure. Mais c'est une question d'organisation : il ne devrait plus sacrifier à son seul désir de sauver le monde en se laissant envahir, à toute heure du jour, par une clientèle à qui il prodigue un soutien psychologique qui n'a rien a voir avec l'art. Rien n'empêche qu'il entretienne ces contacts auxquels il tient. Mais il pourrait s'aménager des plages privées dans la semaine pour se livrer à sa recherche et à des oeuvres de maturité.

Fernand Caron rêve d'aller vers le bronze pour percer le temps. Le bois est fragile. Ce rêve l'obligera à se garder du temps pour s'ajuster au niveau de ce noble médium.

Une nouvelle attitude lui permettra également de pousser une pointe du côté de l'art abstrait. Autrefois, des problèmes financiers avaient brisé son élan vers ce mode d'expression.

Des jours meilleurs viendront sans doute rendre justice à son talent qui arrivera à lui procurer des conditions de vie plus intéressantes.

 


 

Notice historique

La sculpture au Québec était à l'origine un art essentiellement religieux et marin. Nos anciennes églises témoignent encore par leur décoration intérieure du beau travail d'ornementation auquel se sont livrés les sculpteurs des siècles passés. L'importance de la navigation développée à la faveur du fleuve Saint-Laurent multipliait les navires dont chacun arborait fièrement, comme une marque de distinction, une figure de proue originale en bois. Même les embarcations des pêcheurs n'y échappaient pas.

Il faut attendre les années 1930 pour voir s'affranchir la sculpture sur bois de ses fonctions traditionnelles. Le mérite en revient aux frères Bourgault, Médor, André et Jean-Julien, qui ouvrent leurs ateliers à Saint-Jean-Port-Joli. Les sculptures qui en proviennent sont offertes au grand public. Et leur qualité permet à leurs créateurs de connaître une réputation internationale.

Bientôt, une pépinière de sculpteurs pousse autour des frères Bourgault qui font école et contribuent à accroître la réputation des ateliers déjà célèbres. Le petit village du bord du fleuve reçoit désormais assez de visiteurs pour servir de moteur à l'économie locale.

Étrangement, à Montréal, ne s'ouvre aucune boutique du genre avant que Fernand Caron ne vienne s'y installer en juin 1994. Certaines grandes galeries offrent bien les oeuvres de sculpteurs connus et dont les pièces se vendent à prix fort. C'est un marché pour collectionneurs et non pour grand public. Non seulement Fernand Caron tient boutique, mais il travaille devant les gens et offre une formation en sculpture. Qui mieux est, ses oeuvres se vendent à des prix accessibles à toutes les bourses.
 
 
 
 
 


 
 

Notice biographique

 Atelier


Fernand Caron Enr.
2080 Est boulevard Gouin
Montréal, Québec
H2B 1W9
Téléphone : (514) 383-1923
 

 Formation

Saint-Jean-Port-Joli  De 1959 à 1962.
     Cours de sculpture auprès de
      Jean-Julien Bourgault.
 

 Vie professionnelle

Ville de Québec   Été 1962.
     Rue du Trésor, restaurant Nouvelle-France.
     Sculpture sur bois, exécutée devant la clientèle.

Saint-Aubert, Québec  De 1962 à 1964.
     À domicile. Création de sculptures sur bois.

Saint-Jean-Port-Joli  De 1964 à 1966.
     Créations sur demande de Paul-Émile Caron.
     Et créations personnelles.

Saint-Jean-Port-Joli  De 1966 à 1969.
     À domicile. Créations personnelles.

Montréal et Québec   De 1969 à 1974.
     Employé à Encadrement Marcel.
     Créations personnelles.
     Oeuvres distribuées par la galerie Michel Descardau, à Québec.
     Oeuvres acquises par des collections privées.

Saint-Jean-Port-Joli.  De 1974 à 1977.
     Ouverture d'un magasin saisonnier, La Remise.
     Vente de ses sculptures.

Saint-Aubert, Québec  De 1977 à 1985.
     Création de sculptures sur bois. Exploration de sculpture sur granit.
     Confirmation de son attachement à la sculpture sur bois.
     Sculpture du Saint-Suaire, exposé à la chapelle du Lac-Trois-Saumons Est.

Saint-Jean-Port-Joli.  De 1985 à 1986.
     Bref séjour qui le convainc de s'installer à Montréal.

Montréal.    De 1986 à 1993. Créations de sculptures sur bois.

Montréal.    Juin 1994.
     Ouverture de l'atelier galerie actuel.
     Depuis 1995, cours de formation offerts au public.
 

 Présentations publiques

1973 .................. Institut des viandes de Montréal.

1975 .................  Maison de l'ambassadeur du Canada au Japon.

1979 ................. Création du trophée Émile Séverin, Vélodrome
    de Montréal, les 6 jours cyclisme.

1988 -1989 .... Banque de Montréal. Exposition de 19 sculptures.
 


 

On peut rejoindre Fernand Caron à :

fernandcaronsculpteurbois@qc.aira.com
 
 

Photos : Michel Marcotte.
Tous droits réservés, Laurent Lachance et Fernand Caron, décembre  2000.
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