QUELLE MORALE POUR AUJOURD'HUI?
Nos ancêtres vivaient autrement que nous. Cela est évident quand on regarde les changements rapides survenus depuis environ un siècle dans tous les domaines de la vie courante. La génération qui nous précède vivait autrement que nous. Cela se vérifie dans toutes sortes de détails, y compris dans l'avènement de l'ordinateur dans la vie quotidienne, du téléphone cellulaire, du micro-ondes, etc. On n'en finit plus de recenser les changements qui affectent la vie ordinaire des gens.
On ne peut s'en plaindre. Qui voudrait retourner aux moyens de transport d'autrefois, se priver de l'électricité, du téléphone, et revivre les froids sibériens où on gelait autour d'un poêle à bois incapable de suffire à la demande. Mais tous ces changements ont aussi bouleversé le fonctionnement intérieur des humains. Ils ne pensent plus comme autrefois. Ils croient tout possible. Ils ont une confiance totale en leur propre pouvoir et utilisent ce pouvoir pour piétiner ceux qui ne suivent pas le mouvement très rapide du changement.
Nous voilà lancés, nous les humains, à la conquête du monde, à la mondialisation des marchés, de la culture, et de la pauvreté. Nous n'avons pas fini de compter les victimes de cette course effrénée du progrès qui est mené surtout sur le mode de la concurrence sans merci. Ce que nous nommons le néo-libéralisme commence à faire des ravages dans notre société dite d'abondance. Les plus favorisés tirent la couverte de leur côté, et discréditent les plus pauvres qui ne peuvent suivre le mouvement. Réforme de l'aide sociale, de l'assurance-chômage, de la sécurité de la vieillesse, des soins de santé, coupures dans les dépenses de l'éducation.... On sait bien que cela n'affecte que les plus fragiles, et que les plus riches vont traverser la crise sans trop souffrir.
L'histoire se répète donc, avec d'autres façons de situer les acteurs. Il n'y a plus de maîtres et d'esclaves, comme aux temps anciens, mais la disparité structurelle entre les pauvres et les riches, ces derniers jugeant normal d'avoir la position qui est la leur, et jugeant de haut les malchanceux de l'existence comme étant des paresseux, des parasites, des parias...
La morale se situe dans ce décor. La morale chrétienne également. Elle ne concerne pas seulement le vécu individuel dans la chambre à coucher ou le petit monde intérieur: elle concerne les rapports entre les humains, elle vise à rendre leurs relations porteuses de libération, d'autonomie, de sécurité, de respect mutuel. La morale est au coeur des existences humaines qui s'entrecroisent. Dans le Nouveau Testament, elle porte un seul nom: la charité totale, le désintéressement. Et elle se pare de multiples couleurs: celle de la pauvreté, de l'humilité, de la douceur, du service, de la générosité, du pardon sans limite. Elle est le ciment qui aide les existences isolées à faire corps, en Église, comme les cellules qui sont tissées ensemble.
Il n'est donc plus question de comprendre la morale comme une recette de tranquillité personnelle, une sorte d'assurance-bonne-conscience qui t'aide à dormir sur tes deux oreilles en pensant que tu es en règle avec le Bon Dieu. La morale est au contraire une sorte de mise à la question permanente de nos sécurités intérieures. Ai-je aujourd'hui fait tout le bien que je pouvais faire? Ai-je donné le meilleur de moi-même? Ai-je accepté de sacrifier ma vie, mon temps, mon argent, mes loisirs, pour aider les autres à être plus heureux?
Il ne s'agit pas de faire le minimum, de se protéger contre les poursuites que pourrait nous intenter monsieur le bon Dieu... La morale telle que nous l'enseigne Jésus est un grand défi de perfection du coeur, de qualité du coeur. Vivre pleinement l'amour de Dieu. Au maximum. Toujours plus haut, toujours plus loin.
Notre époque est devenue sensible à l'éthique, nouveau nom un peu neutre de la morale, qui dit assez spontanément les devoirs essentiels, les principes les plus évidents à respecter en société: l'honnêteté, le travail bien fait, la compétence, la responsabilité, la justice, etc. Mais bien souvent, on en reste là, en sachant que si on a vécu en conformité avec la règle prescrite, on ne pourra rien nous reprocher. Tant que les humains et les sociétés fabriqueront leurs relations en fonction d'une sorte de minimum à préserver, on n'ira pas loin. C'est là une sorte d'idéal de médiocrité. La seule manière de changer un peu ce monde violent et froid, c'est de lui insuffler cette folie de la gratuité, du don de soi, du total désintéressement. La morale chrétienne s'inscrit dans cette inspiration qui fait dire à Paul: pour le Christ Jésus, j'ai accepté de tout perdre...
L'héroïsme qui est ainsi suggéré ne tient pas seulement à la force de caractère de chacun de nous. Il est l'expression de l'influence de l'Esprit de Jésus dans nos vies. C'est pour cela que la morale chrétienne apparaît comme le rebondissement de ce que Dieu fait en nous. Parce qu'il nous aime et transforme nos coeurs, nous sommes rendus capables de faire de grandes choses. La morale chrétienne est le prolongement de l'amour de Dieu qui nous touche et nous rend capables de donner de l'amour, à notre tour.
Il ne suffit pas de comprendre la morale, ou l'éthique, comme une bonne discipline du bon choix rationnel. Dans la morale intervient de l'irrationnel, de l'affectif, de la *dévotion+ du coeur à une cause, à quelqu'un. Le rêve des chrétiens est que les gens soient heureux, totalement, jamais abandonnés à leur misère, vivant par en dedans. Cela ne se réalise pas seulement par des équations et des arguments. Cela se vit, se transmet, par une présence, une manière d'être, une sorte de gratuité du coeur auprès des jeunes, des vieux, des souffrants. La morale chrétienne est comme la fleur qui réjouit le coeur, la délicatesse du geste et du regard, le souci constant de la joie à communiquer à l'autre. Elle est, comme l'Évangile, une bonne nouvelle.
Nous essayons de comprendre les choses de cette manière, en tournant le dos à une certaine présentation très négative qui identifie la morale au péché et aux interdits. La morale de Jésus est un projet de bonheur, dans les béatitudes, dans la manière de nous dire que nous sommes capables, que nous sommes extraordinaires, puisque c'est lui qui nous a faits. Seule une morale qui annonce la bonté de Dieu et la bonté qu'il a semée en l'être humain pourra nous interpeller et nous séduire.
Jean Desclos
Faculté de théologie, d'éthique et de philosophie
Université de Sherbrooke