LES CHANGEMENTS DE PARADIGME

J'ai entendu un reportage à la radio concernant les éditions de La courte échelle. Est-ce que vous connaissez cette maison d'édition? C'est une maison québécoise qui publie des livres pour enfants. J'en ai consulté quelques-uns à la bibliothèque de l'école primaire tout près de chez moi. Ça ne ressemble pas aux livres de mon enfance.

Dans le reportage à la radio, on nous révélait que cette maison a aussi un très fort tirage en France. Le succès est dû à un concept nouveau. Au lieu de considérer la France comme un prolongement du Québec, à cause de la langue, ce qui est le cas pour les autres maisons d'édition, La courte échelle traite la France comme un pays étranger. Elle fait des ententes avec des maisons françaises qui publient les auteurs québécois sous leurs propres noms et assurent une large diffusion. C'est un changement d'approche.

Une autre question : qui choisit le livre? L'enfant ou les parents? Auparavant, c'est le parent qui choisissait pour l'enfant. Le parent choisissait de donner à son enfant les livres qu'il avait lui-même lus dans son enfance. Mais aujourd'hui, il en va différemment. L'enfant, même très jeune, choisit les livres qui lui conviennent. La perspective est différente. Cela aussi influence les orientations d'une maison d'édition comme La courte échelle. On ne pense plus les choses de la même façon, on ne juge plus avec le même cadre de référence. Nous nommons paradigmes ces perspectives, cet ensemble de valeurs et de façon de comprendre. Le changement de paradigme peut faire la différence entre la réussite et la faillite d'une maison d'édition.

Prenons un autre exemple de changement de paradigme, de changement de modèle. En 1984, j'ai fait parti d'un comité, relevant de l'Assemblée des évêques du Québec, pour l'informatisation des paroisses. L'ordinateur personnel, tel qu'on le connaît aujourd'hui, en était à ses premiers pas. Lorsque je parlais de l'utilité, pour une paroisse, de s'équiper d'un ordinateur, je rencontrais beaucoup d'oppositions. Des prêtres, des autorités diocésaines me disaient : pourquoi informatiser des rapports financiers que les paroisses font déjà à la main?

Ou encore on m'objectait : nous ne sommes pas pour introduire des ordinateurs dans les paroisses : les prêtres et les secrétaires vont passer leur temps à faire des jeux sur leur ordinateur.

Aujourd'hui, l'archevêché et des paroisses qui ne voulaient rien savoir des ordinateurs sont tous équipés et ne peuvent pas concevoir comment on pourrait s'en passer.

Tout ceci m'amène à dire que les changements ne sont pas faciles à faire. Nous sommes portés à reproduire ce que nous avons toujours fait. Nous sommes portés à comprendre et à regarder avec nos lunettes d'autrefois. Si bien que nous sommes empêchés de découvrir des voies d'avenir.

Jusqu'ici, j'ai parlé de sujets pas tellement compromettants. Mais si nous parlons des réaménagements pastoraux, c'est-à-dire des changements dans les paroisses, il en va tout autrement. Là, nous touchons à tout un système de valeurs. Là nous rencontrons beaucoup d'émotivité. Lorsqu'il est question de perdre son curé ou même d'unir deux paroisses ou carrément d'en fermer une, ou d'en fusionner, là nous ne voyons plus les choses de la même façon.

Nous tentons toujours de réfléchir selon notre façon la plus habituelle, selon ce que nous avons toujours fait, selon le modèle auquel nous sommes habitués.

On appelle cela un paradigme : un cadre de valeurs, un cadre de références, un modèle. Nous avons besoin de cadres de référence, de modèles. Mais cela peut aussi nous jouer des tours. Lorsque l'on veut appliquer son modèle ancien aux situations nouvelles, cela ne réussit pas parce que cela nous empêche de voir et de comprendre ce qui se passe vraiment, cela nous empêche de découvrir des pistes d'avenir. Au lieu de nous ouvrir à l'avenir, nous nous enfermons dans le passé. Nous nous disons : si telle solution a bien fonctionné dans le passé, pourquoi ne pourrait-elle pas fonctionner pour l'avenir?

C'est ce qui se passe actuellement dans toutes les discussions autour des changements dans les paroisses. On a en tête un modèle de paroisse qui a bien fonctionné dans le passé. Et l'on voudrait que cela fonctionne encore de la même manière. On voudrait que les gens puissent revenir à l'Église comme avant. Mais cela ne se fera pas.

Pour moi, le plus grand défi dans les changements actuels, c'est d'apprendre à regarder différemment, d'apprendre à écouter autrement, c'est d'oser être créatifs. L'avenir appartient à ceux qui sont capables de s'ouvrir à un nouveau regard, à de nouvelles façons de vivre l'Évangile aujourd'hui.
 

André Castonguay

acaston@sympatico.ca