L'ÂME À LA TENDRESSE

Est-ce que vous avez l'âme à la tendresse? Personnellement, depuis le suicide de Pauline Julien, j'ai l'âme à la tendresse. Elle était une femme fougeuse, joviale, engagée. La vieillesse et la maladie sont venues tout bousculer. La gloire s'est dissipée en même temps. Cela s'est terminé par un suicide. Après sa mort, nous avons maintes fois vu et entendu Pauline Julien chanter : « Ce soir, j'ai l'âme à la tendresse, tendre, tendre, douce, douce ».

Ces événements nous touchent, mais ils nous questionnent aussi. Avez-vous remarqué le traitement qu'en ont fait les médias d'information. Ce suicide a été rapporté comme un geste normal, lucide et même courageux. Il a été pour ainsi dire valorisé.

Quelles valeurs sommes-nous en train d'avaler tout doucement sans même nous en apercevoir? On parle de suicide, d'aide au suicide, de meurtre par compassion, d'euthanasie, de qualité de vie. Cela entre imperceptiblement dans nos moeurs.

Je crois qu'il faut s'arrêter et se poser quelques questions. Un geste n'est jamais isolé. Tout geste porte en lui la marque d'influences subies et est à son tour porteur d'influences chez les autres.

Si le geste de Pauline Julien est un geste courageux, que dire aux personnes gravement malades, qui ont le mal à l'âme et qui sont un poids pour l'entourage. Doit-on conclure que ces personnes manquent de courage en ne se suicidant pas? Devrait-on leur donner un petit coup de pouce? Nous connaissons malheureusement des personnes qui sont passées aux actes après avoir eu connaissance d'un suicide bien médiatisé. Banaliser le suicide et en faire un geste de courage, c'est envoyer un message clair à d'autres personnes : il vaudrait mieux qu'elles fassent de même.

Comme individus et comme société, nous avons une responsabilité. Que dirons-nous aux jeunes, aux personnes âgées, aux personnes en difficulté?

J'ai trouvé très à propos la réflexion de Mme Nathalie Petrowski dans La Presse du mardi 6 octobre 1998. Elle exprime comment la douleur de l'autre est aussi intolérable pour nous que pour la personne atteinte. « Pauline s'est mise à vieillir, une idée aussi intolérable pour elle que pour nous. » Le geste de Pauline Julien est moins, dit-elle un geste de courage qu'un geste d'épuisement.

Notre monde, poursuit Mme Petrowski, est « obsédé par la jeunesse ». Dans un autre monde plus ouvert, « plus résistant à la maladie », Pauline « aurait peut-être été moins soucieuse d'en finir, moins pressée de renoncer aux petits plaisirs qui faisaient ses joies quotidiennes et qui jusqu'à la dernière minute ont calmé sa douleur ».

Oui, aujourd'hui, j'ai l'âme à la tendresse. Mais de quelle tendresse? Est-ce une tendresse qui banalise le suicide, qui en fait un geste de courage? Est-ce une tendresse qui nous pousserait à vouloir éviter à tout prix le contact avec le vieillissement, la souffrance, celle des autres et la mienne?



Ce n'est pas cette tendresse qui m'habite. Aujourd'hui, j'ai l'âme à la tendresse. Celle qui donne la vie; une tendresse qui donne le courage de toucher à la souffrance; une tendresse qui fait accepter « d'être un poids souverainement inutile, mais souverainement vivant », comme l'exprimait si bien Nathalie Petrowski.

Je termine en nous invitant à la réflexion. Quel monde sommes-nous en train de construire? Quelles valeurs sommes-nous en train de véhiculer? Quels messages sommes-nous en train de transmettre? Quels sont les gestes véritablement porteurs de courage? Nos gestes donnent quel sens à la vie?

André Castonguay

acaston@sympatico.ca