À l'été 1996, la région de l'Estrie a connu plusieurs crimes odieux. Mme Isabelle Bolduc fut d'abord violée, battue puis assassinée. Tous ces crimes ont fait surgir à nouveau chez certains le désir de militer pour le retour de la peine de mort. Le conseil d'administration d'un organisme de la région a voté en ce sens et s'est engagé pour le rétablissement de la peine de mort. Cet organisme a voulu prendre un appui moral, une caution de son action, en citant un passage du Catéchisme de l'Église catholique dans lequel il est affirmé que la société peut se protéger contre les crimes « sans exclure dans des cas d'une extrême gravité la peine de mort ».
Les membres du conseil d'administration ont sans doute voté de bonne foi. Mais manifestement, ils manquent d'information. L'Église, le Pape et les évêques ne sont pas favorables à la peine de mort. C'est tout le contraire qui est vrai. De toute évidence on comprend mal le Catéchisme de l'Église catholique. Celui-ci ne veut pas appuyer la peine de mort, mais en arriver à l'abolir de plus en plus là où elle existe encore.
En 1991, les évêques de France se sont exprimés contre la peine de mort. Nous lisons en effet dans le Catéchisme pour adultes : « Pour des raisons diverses, beaucoup de pays ont aboli la peine de mort. Le chrétien ne peut que se réjouir de voir ainsi se développer le sens du respect absolu de la vie. Cependant, la justice doit être assurée et la société protégée. Mais, quels que soient ses crimes, une personne humaine reste un enfant de Dieu que l'on doit respecter comme tel. L'espérance chrétienne croit toujours l'homme capable de s'amender. » (Les évêques de France. Catéchisme pour les adultes, no 588.) Lorsqu'en 1992 fut publié le Catéchisme de l'Église catholique, on s'est demandé s'il y avait une contradiction : les évêques français, contre la peine de mort et, le Catéchisme de l'Église catholique, pour la peine de mort.
Il est éclairant de lire la réponse de Mgr Jean Honoré. Celui-ci fut l'un des rédacteurs du Catéchisme de l'Église catholique. Il est bien placé pour nous faire comprendre le sens du texte cité plus haut et utilisé comme appui au rétablissement de la peine de mort. Il affirme : « Le Catéchisme (art. 2266) distingue fermement l'affirmation du principe de légitimité de la peine de mort, et son application qu'il réserve "aux cas d'extrême gravité". Le texte lui-même, dans sa rédaction et dans l'article qui suit (art. 2268), exprime une pensée très déterminée en faveur de l'abrogation de la peine de mort, et il en donne les raisons. Il n'est pas équitable d'opposer sur ce point le Catéchisme des adultes des évêques de France (art. 588). » ( «Le "Catéchisme" et la peine de mort : réponse de Mgr Honoré », La documentation catholique, 21 février 1993, no 2066, p. 197.)
Mgr Honoré nous fait comprendre que le Catéchisme n'est pas favorable mais est radicalement contre la peine de mort. Il faudrait comprendre cela avant de voter pour le retour de la peine de mort soit disant au nom de l'Église. Que dit encore le Catéchisme de l'Église catholique? Il affirme que les moyens « non sanglants » pour se protéger « correspondent mieux aux conditions du bien commun et sont plus conformes à la dignité de la personne humaine ». (art. 2267) Le Catéchisme de l'Église catholique rappelle en outre le cinquième commandement qui interdit de tuer (art. 2268). Mgr Honoré nous fait comprendre qu'en vertu de ce commandement, on ne peut pas tuer le criminel.
Le Pape Jean-Paul II lui-même affirme son opposition à la peine de mort dans son encyclique Evangelium vitae, en date du 25 mars 1995. Il parle, comme le Catéchisme de l'Église catholique de cas « d'extrême nécessité », mais pour nous dire qu'ils sont très rares, sinon inexistants. « Dans cette perspective, se situe aussi la question de la peine de mort, à propos de laquelle on enregistre, dans l'Église comme dans la société civile, une tendance croissante à en réclamer une application très limitée voire même une totale abolition. » Il affirme que les finalités de la protection contre le crime « ne doivent pas conduire à la mesure extrême de la suppression du coupable, si ce n'est qu'en cas de nécessité absolue, lorsque la défense de la société ne peut être possible autrement. Aujourd'hui, cependant, à la suite d'une organisation toujours plus efficiente de l'institution pénale, ces cas sont désormais assez rares, si non même pratiquement inexistants. » ( Jean-Paul II. « La valeur et l'inviolabilité de la vie humaine », La documentation catholique, 16 avril 1995, no 2114, p. 380, no 56.) Selon Jean-Paul II, on doit porter un très grand respect à toute vie, « même de celle du coupable et de l'injuste agresseur » (no 57) .
Si un des rédacteurs du Catéchisme de l'Église catholique nous dit que celui-ci veut en arriver à faire abolir partout la peine de mort, si le Pape Jean-Paul II nous dit que les « cas extrêmes » sont à toute fin pratique « inexistants », je ne vois pas comment, au nom de l'Église, on peut réclamer le retour de la peine de mort. Nous pourrions citer de nombreuses interventions des évêques contre la peine de mort : les évêques canadiens en 1973, Mgr Maurice Couture en 1985, les évêques américains en 1995, en 1994, en 1992, en 1988, en 1981, les évêques des Philippines en 1992, ceux de l'Irlande en 1981, ceux de Slovaquie en 1994, ceux du Brésil en 1993, ceux de France en 1991, les Églises chrétiennes de France en 1991. Et la liste pourrait continuer ainsi très longuement.
Promouvoir le retour de la peine de mort, c'est aller contre la pensée de l'Église. C'est aussi contraire à l'Évangile. Les personnes qui prennent appui sur l'Église pour le rétablissement de la peine de mort sont de toute évidence bien mal informées sur cette question. Une réflexion mieux documentée devrait les conduire à réviser leur position. Si le conseil d'administration dont il est question plus haut persiste dans son orientation, il ne peut certainement pas le faire au nom de l'Église.
Les évêques canadiens jugent en outre « abusif le recours à des textes bibliques - spécialement de l'Ancien Testament - pour justifier le maintien de la peine de mort. » Ils ajoutent : « Jésus-Christ condamne cette tendance habituelle de l'homme à répondre à une injure par une autre injure et invite plutôt à la magnanimité. » ( « Les évêques canadiens et la peine de mort », La documentation catholique, 4 mars 1973, no 1627, p. 246.) En 1985, Mgr Maurice Couture intervient dans le même sens. Il invite à rechercher des « moyens susceptibles de briser la spirale de la violence ». Il développe beaucoup une approche nous permettant de mieux comprendre la Bible, et il insiste sur un agir pastoral positif et vraiment efficace contrairement à la peine de mort qui, toutes les enquêtes le prouvent, est inefficace et ne résout pas les problèmes. Il faut, dit-il travailler pour la vie. (Mgr Maurice Couture. « Alternatives à la peine de mort », L'Église canadienne, 3 janvier 1985, no 9, p. 267-269.)
Lors de l'exécution capitale de Robert Harris, le 22 avril 1992, en Californie, des protestations se sont levées de partout. Parmi celles-ci, l'on retrouve Mère Teresa, et les archevêques de San Francisco et de Los Angeles. Le Vatican a lui aussi protesté. « Pour Radio Vatican, "la peine de mort est pour la société une manière très primitive de se faire justice"; quant à l'Osservatore Romano, le quotidien du Saint Siège, il a dénoncé le 23 avril, "la barbarie de l'exécution et la cruauté d'une agonie inhumaine". » ( « Réactions de l'Église après une exécution capitale », La documentation catholique, 7 juin 1992, no 2051, p. 563.)
En fait, ce n'est pas par la violence que l'on résout la violence. Jean-Paul II nous invite à contrer la culture de la violence et à nous engager résolument dans le sens de la vie sous toutes ses formes d'expression. Les évêques américains expriment bien ce contre-témoignage de la violence pour enrayer la violence. « Notre société envisage des mesures violentes pour traiter certains problèmes sociaux les plus difficiles [...] Nous nous tournons tragiquement vers la violence à la recherche de réponses rapides et faciles à des problèmes humains complexes [...] La violence n'est pas une solution; elle est le signe le plus évident de nos échecs. Nous sommes en train de perdre le respect de la vie humaine. Comment apprendrions-nous aux jeunes à contenir leur violence si nous la préconisons comme la solution à nos problèmes sociaux? Nous ne pouvons enseigner que le meurtre est mauvais si nous tuons [...] Ce cycle de la violence nous diminue tous, en particulier nos enfants [...] Nous devons rejoindre Jean-Paul II pour "proclamer, avec toute la conviction de ma foi en Christ et avec la conscience de ma mission, que la violence est inacceptable comme solution aux problèmes, que la violence est indigne... La violence est un mensonge, car elle va à l'encontre de la vérité de notre foi, la vérité de notre humanité". » ( « Faire face à une culture de la violence, message pastoral des évêques des États-Unis », La documentation catholique, 5 février 1995, no 2109, p. 130-137.) Préconiser la peine de mort, c'est entrer dans la culture de la violence. Il nous faut briser ce cercle de la violence.
Plutôt que de promouvoir le retour de la peine de mort comme solition à la criminalité, on ferait oeuvre plus évangélique et plus efficace en se joignant à des actions telles que posées par M. Marcel Bolduc et la Fondation Isabelle Bolduc. Je suis aussi convaincu, et les citations d'évêques abondent en ce sens, qu'il faut travailler à établir des conditions d'incarcération plus efficaces. Il faut revoir l'application des libérations conditionnelles. Il faut plus qu'incarcérer : il faut travailler à la réhabilitation et à la réinsertion sociale des criminels qu'ils aient tué ou non. Il faut rechercher les causes de la violence, les enrayer et travailler à cultiver la vie et le respect. Il faut travailler avec toute son énergie à aider les personnes victimes de crimes. Comme l'exprimait bien M. Bolduc, tuer les assassins de sa fille ne la ramènera pas à la vie. Tuer l'assassin ne rend pas justice mais ne fait qu'exercer une vengeance. Tuer rendrait justice si cela conduisait à réparer le tort en redonnant la vie à Isabelle. De toute évidence, ce ne sera pas le cas.
La famille d'Isabelle Bolduc a besoin de beaucoup de compassion et de soutien. Elle requiert notre solidarité. En joignant ses efforts à ceux de la Fondation Isabelle Bolduc on ferait oeuvre vraiment efficace, humaine et évangélique. La famille Bolduc n'est pas la seule victime de crimes tous plus odieux les uns des autres. Les chrétiens et chrétiennes sont appelés à devenir des annonciateurs de la bonne nouvelle de Jésus Christ qui est venu non pour condamner mais pour sauver, pour donner la vie et l'amour. « Dieu n'a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de la perte des vivants. Il a tout créé pour que tout subsiste. » (Sg 1, 13-14) Il est encore dit que Dieu « ne prend pas plaisir à la mort du méchant », mais, « plutôt qu'il renonce à sa conduite et qu'il vive ». (Ez 18, 23) Ce message d'espérance, de pardon, de vie et d'amour, Jésus l'a porté avec toute la force de son être jusqu'au don de sa propre vie pour que nous vivions aussi de lui.
La Fondation Isabelle Bolduc a décidé de ne pas s'engager dans le cercle infernal et inefficace de la violence, mais pour la vie : la vie de la personne humaine cachée derrière les masques d'une vie devenue criminelle, et la vie blessée des personnes victimes de violence. Cette action se situe davantage dans la foulée de l'Évangile et dans celle de l'Église depuis plusieurs décennies.
André Castonguay
acaston@sympatico.ca