Texte de réflexion sur l'Église d'aujourd'hui.

LE VIRAGE AMBULATOIRE DE L'ÉGLISE

Dans le domaine social et celui da la santé, nous sommes présentement emportés dans le tourbillon du virage ambulatoire. Il y a de nombreuses organisations différentes qui se mettent en place, mais qui nous laissent très songeurs, sinon perplexes. En même temps, nous avons conscience de ne pas pouvoir continuer comme avant. Tout cela suscite des tensions. Nous avons souvent l'impression de jouer à la chaise musicale. Évidemment, toutes ces questions sont fort complexes. Le choix du meilleur virage n'est pas évident. Il faut s'attendre à quelques ratés.

Je crois que l'Église du Québec vit une situation de crise semblable et qu'elle aussi est entraînée dans un virage ambulatoire dont toutes les coordonnées ne sont pas évidentes et pré-définies. J'ai écouté avec intérêt l'émission de télévision « La commission Mongrain », il y a un peu plus d'une semaine. On y posait la question de l'avenir de l'Église au Québec. J'ai apprécié cette émission. Les propos tenus par les personnes invitées (évêques, prêtres, religieuse, laïcs, théologienne, hommes, femmes, jeunes et moins jeunes) m'inspirent une réflexion en lien avec le virage ambulatoire.

Depuis les années soixante, l'Église au Québec vit une crise et une remise en question en profondeur. Cette crise se situe dans la même lignée que celle des valeurs dans l'ensemble de la société occidentale. L'Église n'y échappe pas. Il y a crise aussi au coeur des sécurités acquises. Celles-ci perdent leurs fondements et leurs influences sur la vie. Il y a une crise du langage qui ne trouve plus comment parler de Jésus-Christ dans les mots et la culture d'aujourd'hui. Comment traduire l'Évangile dans les réalités modernes et dans la façon dont l'homme moderne réfléchit le sens de sa vie? Cette crise provoque des abandons, des exclusions ou des sentiments d'exclusion.

Avec le Concile Vatican II, l'Église, et cela est très vif au Québec, a commencé à opérer un virage aussi important que le virage ambulatoire dans le domaine social et celui de la santé. L'Église n'a pas le choix d'opérer ce virage ambulatoire. Dégageons quelques-uns des virages nécessaires.

L'homme moderne continue, avec même plus de vigueur, à se poser des questions sur le sens de la vie. Jusqu'ici, l'Église s'était présentée comme seule détentrice d'une réponse valable aux questions fondamentales du sens à la vie. Un premier virage consiste à se voir comme une voix parmi d'autres. Sa voix et ses réponses, l'Église les tire de l'Évangile de Jésus Christ. Mais elle ne saurait les imposer ni les proposer comme seule interprétation possible. Un autre virage important est dans la façon de comprendre et de vivre le message de Jésus. La doctrine de l'Église, le chemin pour vivre l'idéal évangélique, se présentaient sous forme d'un bloc monolithique rigide. L'Église comprend maintenant que vivre l'Évangile peut prendre plusieurs formes différentes. C'est là un virage très important. Il y a de nouveaux lieux pour vivre sa foi, de nouvelles avenues pour rejoindre ceux qui ont pris une distance de l'Église, ce qui, par ailleurs, ne doit pas être confondu avec une distance de l'Évangile. Il y a une multiplicité de formes de regroupements. Un troisième virage est dans le regard que l'Église porte sur elle-même, sur la façon dont elle se comprend. L'Église est en train de prendre le virage d'une Église hiérarchique à une Église peuple de Dieu. Cela implique d'opérer un autre virage : passer de l'obéissance à la responsabilité et à l'autonomie de chaque chrétien tout en maintenant un lien communautaire. Tout cela pour mieux vivre de l'Évangile en l'accueillant pour ce qu'il est.

Par ses attitudes rigides, l'Église a souvent suscité des exclus ou à tout le moins un sentiment d'exclusion. Cela ne se retrouve pas dans l'attitude du Christ. Comment alors opérer ce virage où personne ne se sentira exclu. Nous pouvons penser en particulier aux divorcés et aux homosexuels. C'est le virage de l'accueil dans l'esprit de Jésus. Comment ne pas penser aussi à la place de la femme en Église. Ce virage est en train de s'opérer mais est loin d'être acquis définitivement. Notre Église diocésaine, après le récent synode, est en train d'opérer un virage important mais dont les axes sont encore à venir. Nous pourrions mentionner bien d'autres virages en train de se prendre.

Tous ces virages ne se prennent pas sans souffrance et sans un mélange de ratés et de réussites. L'idéal est toujours plus grand que nous. Le fait de ne pas l'atteindre immédiatement ne nous amène pas à le nier ou à refuser d'y tendre. Nous croyons que l'Esprit est avec nous pour toujours. Nous croyons que l'Esprit habite tous les croyants et toutes les croyantes. Nous croyons que l'Esprit habite aussi l'homme moderne avec qui nous voulons entrer en dialogue. Nous sommes habités par la certitude de la vie dont la source est dans le Christ. Nous continuons de nous y abreuver pour poursuivre notre quête spirituelle. Les réponses à nos questions ne sont pas toutes faites à l'avance. Comme dans le virage ambulatoire dans le domaine social et celui de la santé, nous connaîtrons des erreurs et des réajustements de parcours. Mais nous croyons à la vie. Nous croyons à l'amour de Dieu pour chaque personne quels que soient son histoire et son chemin de vie. Cette foi qui nous habite nous lance en avant dans un virage ambulatoire aux contours indéfinis, mais porteurs d'espérance. C'est cette espérance que nous voulons partager et cultiver en dialogue avec tout homme et toute femme en quête de spiritualité, et cela quel que soit le parcours de sa vie.

André Castonguay

acaston@sympatico.ca