Déclaration
Publié
dans le journal La Presse en mai 1992, après le reportage de Normand
Lester.
BEAUCOUP D’ASTUCE, BIEN PEU DE RÉSULTATS.
En réponse à l’appel de Monsieur Parizeau, voici ce que je sais concernant l’affaire Morin.
En 1979, je
suis nommée Directrice du Bureau du Québec à Ottawa. Nous convenons que
je me rapporterai directement à Claude Morin et à René Lévesque. Dès le début,
Claude Morin me fait comprendre qu’il a été forcé d’ouvrir un bureau à Ottawa
par ses collègues du cabinet, mais que lui-même n’en voit pas trop la nécessité.
Il a tous les contacts nécessaires à Ottawa après vingt ans de carrière, dit-il,
et puisqu’il s’agit d’être bien informé, il croit l’être
suffisamment.
Le Québec a
déjà eu un tel bureau à Ottawa, dirigé par Lorenzo Paré, sous Daniel Johnson, et
quand j’y arrive durant la période pré-référendaire, toutes les provinces
canadiennes en ont un. Je ne connais pas Claude Morin, mais j’ai connu Jacques
Parizeau en 1970, et je suis parmi les indépendantistes outaouais que la GRC a
regroupés sous le vocable “Réseau Parizeau”.
En dépit de notre convention de départ, Claude Morin me dit de me rapporter seulement à lui, et de ne pas déranger le Premier Ministre, qui, de toute façon, dit-il, ne s’intéresse pas aux questions constitutionnelles, et n’y connaît pas grand chose. Je prends donc l’habitude de parler surtout à Claude Morin, la plupart du temps. Pourtant, quand je rencontre Monsieur Lévesque, il me dit au contraire de ne pas hésiter à le déranger. Mais quand je le fais, quand je parle directement à Monsieur Lévesque, Claude Morin ne manque pas de me faire des remontrances. « Tu vas le mêler, »répète-t-il.
Malgré la cordialité de nos rapports, un an après ma nomination, je proteste vivement contre la manière inexplicable dont il traite son bureau d’Ottawa. Je n’ai pas de bureau sur la Colline Parlementaire, pas de bélinographe, pas de laisser passer pour circuler sur la Colline, bref, je n’ai pas les moyens élémentaires de fonctionner. Je décide alors de prendre la méthode forte. Pour mettre de la pression sur mon patron, je lui envoie une lettre furieuse, avec copies à Lévesque et Parizeau. Immédiatement, j’ai les instruments de travail que j’ai demandé. Et je commence à envoyer plus régulièrement des mémos directement à Monsieur LévesQue mémos qui portent sur les préparatifs référendaires; par exemple, je vois bien, dès 79, qu’Ottawa fera campagne sur la notion de pays, et j’insiste pour que le Québec ne soit pas piégé à faire campagne sur une abstraction comme le” bargaining power”.
Mais, à
Québec, c’est la logique de Claude Morin qui prévaut. Il y a durant cette
période, d’innombrables cas où je ne suis pas d’accord avec Claude Morin, que
j’accuse souvent d’être un fonctionnaire, et non un politique. Je lui dis aussi
que ce n est pas le temps de mettre les peureux en avant.
La tension culmine au moment de la question référendaire que j’estime être une erreur de tir fondamentale.
Quoi qu’il en soit, après le référendum, plusieurs fonctionnaires fédéraux manifestent une grande sympathie pour le Québec, ( même des fonctionnaires fédéralistes, qui n’aiment pas que, sous couvert démocratique, le fédéral utilise des moyens pervers pour empêcher l’indépendance du Québec). Ils manifestent leur sympathie en me faisant parvenir des documents ultra confidentiels sur la stratégie fédérale au Québec (documents que je n’ai jamais sollicités). A ma stupéfaction, Claude Morin brûle mes sources, en faisant couler certains documents dans la presse. J’ai beau penser qu’il agit par vanité, pour montrer son efficacité, je ne parviens pas vraiment à comprendre qu’il sabote mon travail. Et durant tout ce temps, je suis sous surveillance intensive de la GRC. Non seulement, Claude Morin ne me protège pas, mais je subis les attentions de la GRC comme jamais auparavant dans ma vie. Dès la première fin de semaine, on force la serrure de mon bureau sur la Colline Parlementaire. Quand je pars à Cuba en vacances, trois agents de la GRC me suivent, l’idée étant de me piéger avec des espions cubains; par la suite, ma voiture est démolie deux fois dans mon garage, pour m intimider; il y a micro et caméra dans mon appartement; bref, je suis gâtée...
En août 81, paraît le rapport MacDonald. Le bureau du Solliciteur général me l’envoie aussitôt à ma demande, mais ô surprise, dans ce rapport tout neuf, il v a des passages soulignés. Ces passages parlent d’une infiltration du PQ au plus haut niveau, et des documents qui ont été livrés par ces sources extraordinaires. J’en informe aussitôt Claude Morin, et je lui fais remarquer que les documents livrés par la” Source “gravitent presque tous autour de son ministère. Je note aussi que quelqu’un chez le solliciteur général veut que je m’intéresse à ces sources de très haut niveau, puisque les passages sont soulignés. Claude Morin me demande qui je connais chez le solliciteur général. Je lui donne le nom de quelques collègues d’Université qui sont là, mais que je n’ai pas revus depuis des années.( J’espère qu’aucun de ces malheureux, n’a eu de difficultés de carrière.. .parce que son nom serait tombé dans la mauvaise oreille.)
A la même époque, un journaliste de la tribune parlementaire, qui habite au Jardin du Château, comme moi, me dit:« Je vais te présenter un de nos voisins, qui travaille à la sécurité, à la GRC, un certain Jean-Louis Gagnon. » Je le répète à Claude Morin, qui est aussitôt convaincu que je sais tout à son sujet, puisque Jean-Louis Gagnon, c’est son ancien contrôleur.
Il m’avoue alors que la source que je cherche au plus haut niveau du PQ, c’est lui. Je n’en reviens pas. J’en suis malade. Je lui demande s’il prend de l’argent, il me dit oui. Combien d’argent? C’est vague... Qui est au courant? Il y a un état-major me dit-il. «Est-ce que le Premier Ministre le sait?» « Ne va pas lui dire ça, tu vas le bouleverser! ». Je deviens de plus en plus furieuse. « Mais voyons, c’est invraisemblable, il faut que le Premier Ministre le sache, c’est une bombe, c’est lui qui doit la contrôler! » Je suis furieuse, et surtout à cause de tout ce que j’ai vécu d’incompréhensible depuis que je travaille avec lui. Pourquoi sabotait-il mon travail? Est-ce que je rêve, bon Dieu?
« Toi, le moins fougueux des indépendantistes, c’est toi qui fais du zèle au point de te faire agent secret? Si encore tu étais un pur et dur, mais non, ton Québec, c’est celui de Bourassa... Toi qui nous as fait tourner en rond si souvent?»
Je suis malade. Pendant trois jours, je ne vais pas travailler, j’ai trop mal à l’estomac. Puis, je décide de le dire à Monsieur Lévesque, malgré la promesse que Claude Morin m’a extorquée de ne pas lui en parler. Je suis coincée entre deux loyautés, puisque j’ai deux patrons. Je choisis d’être loyal d’abord à René Lévesque. Ça s’impose. Je ne peux pas faire autrement. Le Premier Ministre ne peut pas laisser cette bombe en liberté. Nous sommes en pleine négociation constitutionnelle, octobre 1981.
Monsieur
Lévesque me reçoit à son bureau de Montréal. Nous sommes seuls, parce que j’ai
demandé que son chef de cabinet ne soit pas présent. Je lui dis: « Monsieur
Lévesque, Claude Morin est ou était sur le payroll de la GRC.» Il semble très
surpris. Il me demande comment je le sais. J’explique. Il me demande si ça dure
encore; je ne le sais pas, les dates changent. Il me demande si, d’après moi,
Claude Morin nous trahit. Je dis que je ne le sais pas; le Québec de Bourassa,
non, il ne le trahit pas, mais celui du PQ, je n en suis pas sûre. Je le vois
surtout comme un pantouflard qui rêve d’être un héros sans en payer le
prix. Je lui dis tout ce que j’ai vécu depuis que je travaille à Ottawa; je
dis que je suis très troublée, parce que j’ai souvent pensé auparavant qu’il
sabotait mon travail. Je ne sais pas s’il nous trahit, mais je suis convaincue
qu’il nous fait tourner en rond. Comme c’est sa spécialité, je suis portée à
croire qu’il fait la même chose avec la GRC, qu’il les a fait tourner en rond
eux aussi. Je pense que les plus grands dommages, ce n est pas comme informateur
qu’il les a causés, c’est comme stratège. Ce sont les résultats qui posent
problème.. .Il déploie beaucoup d’astuce pour très peu de résultats... C’est ce
que je dis à Monsieur Lévesque. Mais je suis très troublée par tout ce que j’ai
vécu depuis que je travaille avec lui. Je ne sais plus quoi penser. Et je ne
veux pas le condamner trop vite, moi non plus, même si, de mon bout de la
lorgnette, les apparences sont tout à fait contre lui. Combien de fois, je me
suis sentie enfermée dans son système logique et émotif dont il semblait
impossible de sortir? où je me sentais étouffée?
Monsieur Lévesque a un malaise; il se tient l’estomac, ou le coeur à deux mains. Il me demande de l’excuser. J’offre d’aller lui chercher de l’eau. Il me dit non, il va dans sa salle de bain, adjacente à son bureau. Je suis inquiète. Quelques minutes plus tard, il revient. J’ai l’impression de lui avoir porté un coup mortel. Il est pâle. Il ne se sent pas bien. Il me demande si j’accepte la présence de Jean-Roch Boivin. Je dis oui. Nous reprenons le résumé de mes propos. Jean-Roch ne semble pas surpris ( mais il n’est pas très démonstratif de nature... ). Est-ce à ce moment qu’il me demande si j’ai des preuves? Je ne sais plus. Mais quelqu’un de l’entourage du Premier Ministre me suggère qu’il serait bon que j’en aie.
Quelques semaines plus tard, ce sont les désastreuses négociations constitutionnelles du 5 novembre 1981. Claude Morin en est l’artisan principal. Durant ces conférences, il arrive toute sorte de petits événements qui me font croire que Claude Morin travaille pour eux plus que pour nous. Souvent, je croise le regard de Monsieur Lévesque; il est dévasté; moi aussi. Je me sens coupable de l’avoir déstabilisé. Mais si j’avais attendu après le 5 novembre, je me serais sentie encore plus coupable, certainement. A un moment, pendant la négociation, nous sommes seuls dans la pièce, je lui dis: « Je crois que vous vous faites rouler (en vérité, j’ai employé un mot qui commence par f) ». Il ne dit rien, il semble découragé; en guise de réponse, il s’avance vers moi, et me serre dans ses bras, comme font les gens pour se réconforter à l’occasion de funérailles. Il est plus seul que jamais en ce moment.. .et je ne peux rien faire pour alléger son fardeau. (Nous n’avions que des rapports professionnels, bien entendu, mais je crois qu’il me rendait l’estime et l’affection que j’avais pour lui.)
Quelques
semaines plus tard, au Concorde, à Québec, j’enregistre une conversation entre
Claude Morin et moi, où j’essaie de lui faire dire combien d’argent il a reçu de
la GRC. Je réussis à peu près, sans chiffre précis, dans une conversation
extrêmement grossière où je joue un rôle détestable, avec un vocabulaire rempli
de mots d’église.
J’apporte la cassette et le transcript de cet enregistrement au bureau de Monsieur Lévesque. (Je sais qu’à la même époque, je suis allée au domicile de Michel Carpentier, et à celui de Jean-Roch Boivin, est-ce que je les ai remis en main propre à l’un d’eux? Je ne m’en souviens plus.) Mais il est sûr que Monsieur Lévesque a lu le transcript de cette cassette.
Cette conversation de 1981 n’ajoute rien à ce que le public connaît déjà, ni sur les montants d’argent en cause, ni sur les dates de début et fin du rôle d’informateur. Elle ne fait que confirmer que Claude Morin a été rémunéré par la GRC pour ses services d’informateur.
Par la suite, à ma connaissance, Monsieur Lévesque a demandé la démission de Claude Morin. Je le tiens, entre autres, du démissionnaire lui-même qui m’a accusée pendant des années d’avoir détruit sa carrière politique. Il dit que c’est à cause de moi que le Premier Ministre a demandé sa démission.
Je suis approchée alors, par un soi-disant agent français qui veut me faire gagner beaucoup d’argent. Je refuse d’aller prendre un café avec lui: je suppose qu’on aimerait nous photographier ensemble...
Deux mois plus tard, en vacances en Floride, je me fais voler tous mes bagages, dans lesquels se trouvent ma seule copie de la cassette incriminante...
Quelques semaines après, en visite exploratoire à Los Angeles, où Monsieur Lévesque me nomme conseiller en communications, je me fais voler ma voiture. Je décide de renoncer à toute activité politique. Je n’ai pas peur des agents secrets, ce sont des tigres de papier; mais je suis fatiguée d’être isolée, de faire face à la méfiance et à l’incompréhension des miens.
Voilà ce que j’ai à dire pour répondre à l’appel à la vérité de Monsieur Parizeau.
Est-ce que Monsieur Lévesque le savait ou non? J’ai cru fermement qu’il ne le savait pas. (Est-ce qu’il le savait un peu, sans savoir, par exemple, qu’il se faisait payer?... Je ne sais pas.)
Est-ce qu’il a demandé la démission de Claude Morin seulement pour éloigner la bombe, tout en lui conservant sa confiance? Seul Monsieur Lévesque pourrait le dire.
Si René Lévesque était là, je ne parlerais pas. Je le laisserais parler.
Loraine Lagacé
N.B. Je n’ai eu aucune activité politique depuis onze ans, et je n’en aurai jamais d’autre. J’écris un roman intitulé STRATÈGE, inspiré de l’affaire Claude Morin.