Le 14 novembre 1980

 

Monsieur Claude Morin

Ministre

Ministère des affaires intergouvernementales

Du Québec,

1225 Place Georges V,

Québec

G1R4Z7

 

Monsieur le ministre,

                            Depuis deux ans, je suis votre homme à Ottawa. J’ai traversé la suspicion, la semi-clandestinité, les mauvaises rencontres et trois gouvernements.

                            À l’occasion, vous m’avez manifesté votre appréciation pour le travail que j’ai accompli, envers et contre tous, dans l’isolement total.

                            Vous avez renouvelé mon contrat à deux reprises et m’avez accordé généreusement une très modeste augmentation de salaire. J’ai donc conclu que vous étiez satisfait de mes services.

                            Mais, après deux ans de cette vie entièrement dévouée à la cause du Québec, et après certaines bavures pendant la Conférence de septembre, je me vois contrainte de demander des précisions sur mes conditions de travail. Précisions qui me sont essentielles pour orienter sainement mon futur : j’ai aussi des devoirs envers moi-même, comme celui, très impérieux, de la fragile harmonie intérieure. Je ne peux pas vivre à la fois dans l’isolement, l’hostilité d’Ottawa et la méfiance de Québec. Cela, je l’avoue, est au-dessus de mes forces, et demande un courage que je n’ai plus.

         Les faits.

                            Aujourd’hui, le 12 novembre 1980, après deux ans de service à Ottawa, je n’ai toujours pas de bureau sur les lieux de mon travail, pas de bélino  ( fax) pour communiquer avec Québec, pas de laissez-passer pour circuler sur la colline parlementaire, et pas de statut.

                            Mes collègues des autres provinces qui sont tous installés somptueusement, seraient bien étonnés d’apprendre que je ne possède aucun des instruments dont ils disposent, eux qui me considèrent à bien des égards comme une doyenne ici.

                            Je pose donc les questions suivantes :

1.    Pourquoi n’ai-je pas encore un bureau sur les lieux de mon travail, alors qu’après la phase expérimentale de trois mois au début 1979, nous étions convenus que le poste d’Ottawa était nécessaire et qu’il fallait le rendre permanent?

2.    Pourquoi après deux ans, n’ai-je pas encore de bélinographe, alors qu’un fonctionnaire des Affaires intergouvernementales affecté à Ottawa temporairement reçoit son bélino le jour même de son arrivée dans sa chambre d’hôtel?

3.    Pourquoi après deux ans, n’ai-je pas encore de laissez-passer pour circuler sur la colline parlementaire, où toute circulation est contrôlée?

4.    Pourquoi après deux ans, n’ai-je pas encore de statut? Pourquoi dois-je encore assumer une semi-clandestinité absurde, alors que mon poste est parfaitement légitime et que je suis parfaitement connue des intéressés?

5.    Pourquoi mon salaire ne rentre-t-il généralement que deux mois après ma période de travail, au lieu de quinze jours comme il convient?

6.    Avez-vous, oui ou non, comme membre du gouvernement, une responsabilité personnelle envers un employé que vous avez fait travailler dans des conditions aussi délicates et aussi onéreuses pour cette personne (incluant l’atteinte à sa sécurité)?

7.    Avez-vous, oui ou non, été parfaitement bien informé par moi des intentions d’Ottawa, et ce, souvent longtemps à l’avance? Vous ai-je déjà entraîné sur de fausses pistes?

J’aimerais, monsieur le Ministre, que vous répondiez à toutes ces questions.

J’aimerais que vous me décerniez aussi, urbi et orbi, un brevet d’efficacité.

J’aimerais aussi que vous veilliez à ce que votre gouvernement me décerne enfin, après deux ans d’office, et dix ans de bénévolat, une « security clearance ». Car, enfin, si je n’ai pas mérité un brevet d’étanchéité, qui le mérite?

J’aimerais enfin, monsieur le Ministre, puisque je ne me rapporte qu’à vous, ( que je suis d’une certaine façon tenue « incommunicado », que vous vous teniez gracieusement responsable de ma réputation et que vous pourchassiez impitoyablement la rumeur publique de Grande-Allée, s’il arrivait à cette dame, de colporter que je serais un « security risk », ou bien encore que je pourrais bercer le repos de quelque guerrier que ce soit. Je compte sur vous, monsieur le Ministre.

  En terminant sur une note féministe, laissez-moi attirer votre attention sur le fait que si, moi, femme, j’ai marché sur des œufs à Ottawa pendant deux ans, ce n’est pas pour vous laisser ensuite dérouler tranquillement le tapis rouge sous les pieds d’un homme en complet rayé quand viendra l’heure des organigrammes et de la respectabilité!

  Malgré tout, croyez, monsieur le Ministre, que je demeure, comme d’habitude,

 

  Votre homme à Ottawa et votre toute dévouée,

                              Loraine Lagacé

 

N.B. Compte tenu des remous que j’ai créés lors des quelques entretiens privés que j’ai eus avec le Premier Ministre, me diriez-vous , par écrit, si j’ai besoin d’une permission spéciale pour lui parler, et si oui, de qui dois-je obtenir cette permission?

 

c.c :  M. René Lévesque, premier ministre

      M. Jacques Parizeau, ministre des Finances

      Mme Jocelyne Ouellette, ministre des Travaux publics