Le Monde 10 août 99
 
Une équipe française obtient des résultats prometteurs dans le
traitement d'une maladie d'origine génétique.
 
Un groupe de biologistes et de médecins français vient d'annoncer
avoir réussi, pour la première fois, à obtenir des résultats
prometteurs dans le traitement de l'ataxie de Friedreich, une
maladie héréditaire aux conséquences gravissimes due à la
dégénérescence des neurones de la moelle épinière.
 
Cette annonce, publiée dans les colonnes du dernier numéro de
l'hebdomadaire médical britannique The Lancet (daté 7 août), est
faite par une équipe réunissant des généticiens de l'unité 393 de
l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm)
- Pierre Rustin, Jürgen-Christoph von Kleist-Retzow, Karine
Chanterel-Groussart, Arnold Munnich et Agnès Rötig - et le docteur
Daniel Sidi (service de cardiologie pédiatrique, hôpital
Necker-enfants malades, Paris). Au vu des premiers résultats obtenus
à partir d'un simple traitement médicamenteux, un essai à grande
échelle vient, en collaboration avec le groupe hospitalier
Pitié-Salpêtrière d'être lancé, pour une durée de deux ans auprès de
cinquante-deux malades, dont vingt enfants.
 
La maladie - ou ataxie - de Friedreich a été décrite pour la
première fois en 1863 par le neurologue allemand dont elle porte le
nom. Elle se traduit par l'apparition, entre cinq et quinze ans, de
troubles rapidement progressifs de la coordination motrice et de la
sensibilité. L'intellect des malades et habituellement préservé. On
ne disposait jusqu'à présent d'aucun traitement et la survie dépasse
rarement le début de l'âge adulte. La mort est souvent due aux
anomalie cardiaques (cardiomyopathie) qui sont associées aux lésions
dégénérative des neurones. L'ataxie de Friedreich est la plus
fréquente des maladies classées dans le groupe des "ataxies
héréditaires". On estime qu'en Europe une personne sur cent vingt
est porteuse de l'anomalie génétique à l'origine des symptômes et de
la pathologie observée. Cette anomalie, qui n'est pas liée au sexe,
se transmet sur un mode récessif. Les porteurs de l'anomalie ne sont
pas atteints si cette dernière n'existe qu'en un seul exemplaire au
sein de leur patrimoine héréditaire. En revanche, deux parents
"porteurs" peuvent donner naissance à des enfants malades.
 
Un essai encourageant
 
Il y a moins de dix ans, une équipe londonienne parvenait à
localiser sur le chromosome numéro 9 le gène a priori impliqué dans
cette maladie. Ensuite, grâce aux travaux de l'équipe du docteur
Michel Koenig (Strasbourg) et aux nouveaux outils de dépistage
génétique fournis par le Centre d'étude du polymorphisme humain
(Paris), ainsi qu'à la collaboration de près de deux cents familles
concernées en France, en Italie et en Espagne, on put cerner plus
finement la zone critique (Le Monde du 9 mars 96).
 
Les résultats obtenus aujourd'hui par les chercheurs parisiens
marquent une nouvelle étape dans la compréhension et la correction
des processus physiopathologiques de cette maladie. Ces résultats
sont d'autant plus importants qu'ils ne correspondent pas aux
schémas habituellement proposés et mis en oeuvre dans ce champ de la
pathologie humaine.
 
Ainsi, loin de "greffer" un fragment d'informations génétique visant
à corriger l'anomalie, et loin d'administrer la protéine absente ou
anormale du fait même de cette anomalie, les auteurs de la
publication du Lancet ont cherché à corriger, simplement, l'un des
mécanismes pathologiques qui avaient été mis en évidence : une
accumulation anormale de fer dans certaines structures
intracellulaires - les mitochondries -, siège de la respiration
cellulaire et de la production d'énergie. Ce "trop-plein" de fer
conduit à l'apparition de molécules toxiques pour les cellules
(radicaux libres).
 
Après des tests in vitro, une molécule - l'idébénone - s'est révélée
plus efficace et dénuée d'effets secondaires. Un premier essai a été
lancé chez trois jeunes malades pendant une période de quatre à neuf
mois. " Les résultats sont encourageants. En peu de temps,
l'hypertrophie cardiaque, qui peut être mortelle dans cette maladie,
a significativement diminué et le produit est parfaitement toléré,
précisent les auteurs de l'étude. La courte durée de cet essai n'a
pas permis de noter de changement au niveau des atteintes
neurologiques, mais l'entourage des malades a remarqué une
amélioration de la force musculaire et de la précision des
mouvements."
 
Les résultats de l'essai lancé auprès de cinquante-deux patients
permettront de dire si les progrès observés dans la connaissance de
la génétique moléculaire peuvent être prolongés par une approche
pharmacologique classique. Si tel était le cas, les perspectives
thérapeutiques en seraient considérablement élargies.
 
Jean-Yves Nau

Droits de reproduction et de diffusion réservés; © Le Monde 1999
Usage strictement personnel. L'utilisateur du site reconnaît avoir pris
connaissance de la Licence de droits d'usage, en accepter et en respecter
les dispositions. Lire la Licence.