|
Fascicule III - Maux d'enfants |
|
|
Contenu |
«J'ai des amis qui
prennent du Ritalin» Poème: Lettre écrite à une jeune amie |
|
(Juillet 2001) |
Je ne suis pas un produit de la psychiatrie. Ma formation de base est pédiatrique. J’ai dû, comme tout le monde, étudier la psychiatrie générale pendant 2 ans. Mais je dois avouer que cela ne m’a jamais vraiment intéressé. Je suis allé ensuite en pédopsychiatrie comme on retourne chez soi. Cela me paraissait, et me paraît encore, en continuité naturelle avec les quatre années antérieures pendant lesquelles j’avais étudié la pédiatrie. En fait, pour moi, ce qui était important, c’était de vivre et de travailler avec des enfants. C’est ce que j’ai fait durant la majeure partie de ma vie. J’espère pouvoir le faire encore jusqu’au bout de mes forces. J’ai commencé mes études psychiatriques à une époque ou ce domaine était encore largement dominé par la psychanalyse. Je me souviens de la déception que j’éprouvais devant cette impression de vide que me donnaient ces jugements tout faits, que rien dans la réalité n’étayait. Qui ne pouvaient s’appuyer sur aucune preuve scientifique. Cette ambiance de vérité révélée, que personne ne pouvait remettre en question sans se faire excommunier, où la recherche se bornait le plus souvent à faire l’exégèse béate des oeuvres de Freud. Et surtout, cette culpabilisation unanime, chez les gens de formation psychanalytique, de la mère, cette marâtre rejetante qui avait fait de son enfant un horrible monstre quasi-irrécupérable. Un de mes professeurs ne m’avait-il pas affirmé qu’un individu était schizophrène parce que sa mère était une "méchante" ("a bitch", m’avait-il dit en anglais). La rencontre des théories béhavoristes est venue jeter un baume sur mes blessures intellectuelles. Au moins, là, il y avait des bases scientifiques indéniables. On ne pouvait plus affirmer n’importe quoi, au gré de ses fantasmes. Il y avait là matière à l’expérimentation scientifique. Je me suis servi longtemps et intensément des techniques béhavoristes, et je le fais encore, tout en les insérant dans une perspective plus large. Car, là encore, il me manquait une dimension qui me paraissait primordiale. Cela ne m’est jamais apparu de façon aussi crue que lorsqu’un psychologue béhavoriste m’a dit au cours d’une discussion amicale :"Si un enfant a pu apprendre à être autistique, il peut désapprendre à l’être". Parce qu’il l’avait appris ? Vraiment ? Il me semblait, à moi, qu’il était né autistique, et qu’à cause de cela, tous ses processus d’apprentissage avaient été profondément perturbés. Voilà une idée à peu près universellement acceptée à l’heure actuelle. À l’époque, je parle du tournant des années 60-70, c’était presqu’iconoclaste de l’affirmer, et un résident pouvait s’attirer les foudres de la direction, s’il persistait à répandre une pareille hérésie. Encore là, je retrouvais, au fond, la même condamnation implicite de ceux qui avaient assumé la charge des tous premiers apprentissages de ces enfants, c’est-à-dire les parents, et, en tout premier lieu, la mère. Et cela me déplaisait souverainement. J’ai essayé, moi, de "désapprendre" à un enfant des comportements autistiques. Je me souviens, en particulier, de ce jeune adolescent écholalique, qui, lorsque je lui disais :"Bonjour, Alain", me répétait invariablement :"Bonjour, Alain". J’ai réussi, après de longs efforts, à lui enseigner cette brève conversation : "Bonjour, Alain. - Bonjour, Maurice. J’étais fier de lui, et surtout de moi, je dois l’avouer. Peu de temps après, il a été transféré ailleurs. Je ne l’ai revu que quelques semaines plus tard. Dès qu’il m’a vu, il s’est mis à débiter, d’une voix monocorde, tel un robot : "Bonjour, Alain, bonjour, Maurice, comment vas-tu, ça va bien". J’ai compris, et n’ai point insisté. Il avait tout appris, mais rien intégré. Au fond, je ne lui avais enseigné qu’une forme plus élaborée d’écholalie, sans rien changer aux processus autistiques sous-jacents. Ces deux grandes théories qui avaient cours à l’époque ne me paraissaient pas très utiles dans l’évaluation d’un enfant (même si, au plan thérapeutique, les techniques béhavoriales avaient sûrement leur place). Il leur manquait à mon sens un élément essentiel : elles ne me permettaient pas de savoir qui était cet enfant que j’avais devant moi. Sa façon intime d’être, de fonctionner, de réagir. Ses forces, ses faiblesses. Ce qui faisait de lui un être unique, différent de son petit voisin, de sa petite copine, même de son petit frère ou de sa soeur aînée. La découverte des études de Stella Chess et d’Alexandre Thomas sur le tempérament et, de façon plus large, sur l’individualité bio-psychologique de l’enfant a marqué pour moi une étape importante de mon évolution professionnelle. Il s’agit d’une étude dite "longitudinale et antérospective", entreprise depuis 1956 à New York par S. Chen, A. Thomas, M. Birch, sur 141 enfants, inclus dès leur naissance et suivis de façon continue, ainsi que leurs parents. · longitudinale, car elle suit l’enfant durant toute son évolution · antérospective, car elle regarde en avant au lieu d’essayer d’imaginer, à partir des fantasmes d’un adulte, ce qui a bien pu se passer dans la tête de l’enfant qu’il a été. Elle introduit la notion du tempérament, qui, à côté du "quoi" (contenu) et du "pourquoi" (motivation), indique le "comment" du comportement. Autrement dit, le style comportemental de l’individu. D’origine génétique, c’est également une donnée dynamique, c’est-à-dire susceptible d’évolution et de modification sous l’influence d’évènements provenant de l’extérieur. Cette recherche a visé à établir : 1) à partir d’un certain nombre de caractéristiques tempéramentales : - niveau d’activité 2) divers types d’enfants, avec leur style particulier de fonctionnement et le degré de risque que présente chaque type d’éprouver des difficultés d’adaptation : - l’enfant facile 3) les attitudes parentales qui favorisent ou non un développement harmonieux chez l’enfant selon qu’elles sont ou non concordantes au style particulier de l’enfant (ce que les auteurs appellent en anglais "goodness of fit"). La discordance entre attitudes de l’entourage et style tempéramental suffit en général à expliquer les états de mésadaptation chez l’enfant, sans qu’il soit nécessaire d’évoquer l’existence de processus motivationnels intrapsychiques complexes. Ceux-là, quand ils existent, deviennent des phénomènes secondaires plutôt que la cause du symptôme. Les études de Chess et Thomas sur le tempérament de l’enfant ont servi de base à celles menées par Michel Mariade et son groupe, à Québec, qui ont cherché à savoir quel pourcentage relatif de filles et de garçons présentait des caractéristiques à risque ou favorables à l’épanouissement. Je ne me souviens pas des chiffres exacts, mais cela tournait autour du fameux 3/1 : trois filles pour un garçon avaient un profil de tempérament facile alors que trois garçons pour une fille montraient des signes évidents de grande vulnérabilité. Ce qui correspond aux statistiques observées dans à peu près toutes les cliniques pédopsychiatriques à travers le monde, où la clientèle est, en général, constituée par trois fois plus de garçons que de filles. Il y a là une constance qui fait réfléchir, par exemple, lorsqu’on essaie de cerner ce fait bien connu de la différence de réussite scolaire des filles et des garçons. L’on peut envisager, et il faut le faire, toutes les conditions environnementales susceptibles d’intervenir dans la production de ce phénomène. Mais il est impossible d’éluder ce fait incontournable : environ trois fois plus de filles que de garçons possèdent, de par leur individualité bio-psychologique de base, d’origine génétique, des qualités d’écoute et de discipline personnelle, une stabilité d’humeur, une réactivité positive et une capacité d’adaptation qui leur permettent de franchir avec plus de succès les différentes étapes de leur cheminement pédagogique. Quelles conclusions pratiques peut-on en tirer ? Je n’en ai pas la moindre idée. Mais il y a certainement du pain sur la planche pour les spécialistes de la question. En fait, ultérieurement cette conception s’est élargie, dépassant la notion du tempérament pour englober toutes les autres caractéristiques bio-psychologiques de l’individu et aboutir à une vision interactionniste globale du développement et du fonctionnement de l’enfant. Dès sa naissance, l’enfant apprend progressivement à maîtriser un certain nombre de "compétences" qui lui permettent de tisser des liens interactifs avec son entourage, en se dotant d’outils efficaces d’évaluation du monde extérieur, et de moyens d’adaptation adéquats en réponse aux stimulations externes (Cela ne nous rappelle-t-il pas Piaget et ses réflexes circulaires ?) Cela commence à la naissance effectivement sous forme de réflexes (capacité de têter, réflexe d’embrassement...), qui lui assurent non seulement la survie, mais aussi lui attirent des attitudes plus positives de son entourage. (Soyons francs : sommes-nous aussi portés vers un nourrisson qui reste inerte comme une poupée de son et ne nous tend pas les bras quand on le touche ? Ou qui se met à pleurer quand on le chatouille ou simplement reste indifférent à nos guili-guilis ? Le problème de cet enfant, c’est qu’il risque d’être privé de sources de stimulations indispensables à son développement. Et cela se poursuit ainsi, toute l’enfance et même, dans une certaine mesure, toute la vie). Et la ronde des "compétences" continue. La marche. Le contrôle sphynctérien. La capacité de préhension et de manipulation. Le contrôle pulsionnel et attentionnel. Le langage. Autant d’outils (j’aime bien ce terme) qui vont non seulement permettre à l’enfant d’aller vers son entourage et d’apprendre à le connaître, mais aussi forcer cet entourage à se positionner, si je peux m’exprimer ainsi, face à lui, adapter ses attitudes en tenant compte de ce qu’il est, et de sa façon particulière d’être, et à lui apporter finalement les occasions d’apprentissage dont il a besoin pour s’épanouir dans tous les domaines de son développement. Je vais me permettre une petite comparaison tirée du fond des âges de l’humanité. Il y a environ 3 millions d’années, l’homme, ou tout au moins ses précurseurs, a appris à tailler la pierre pour en faire des outils. Pendant longtemps, ce fut fait de façon grossière, car cet être ne possédait pas un cerveau (et possiblement d’autres éléments comme les articulations) suffisamment raffiné pour lui permettre de la délicatesse et de la précision dans les gestes. À écailler ainsi son caillou, il produisait forcément des petits morceaux de pierre (des microlithes), dont il était incapable de se servir. Il a fallu 1 million et demi d’années, (les choses n’allaient pas vite à cette époque-là), d’efforts acharnés pour que l’être humain acquière la dextérité nécessaire à la manipulation des ces menus objets tranchants, d’une indéniable utilité. Ce qui a fait dire à une anthropologue française, réputée (dont j’oublie le nom, comme toujours) qu’entre l’homo faber et l’homo sapien, il se produit tout un système d’influence réciproque : l’homme qui fait se rend ainsi plus savant et plus intelligent, ce qui lui permet en retour d’apprendre à faire plus... et mieux. Serait-ce le vieux principe qui veut que l’ontogénèse reproduise la phylogénèse ? Chez l’homme, individu, les choses se passent de la même façon. L’enfant qui acquiert de plus en plus les outils de maîtrise personnelle et d’échange avec l’entourage physique et vivant, est bombardé de stimulations constantes et multiformes qui vont solliciter toutes ses ressources internes d’apprentissage et d’adaptation pour mettre en place de nouveaux modes de faire, de nouveaux outils encore plus incisifs d’évaluation et d’interactions. On peut essayer de fantasmer sur la façon dont cela se passe au plus profond de son être. Imaginons un visiteur (une expérience, un apprentissage...) qui se présente à une de ces connexions nerveuses qu’on appelle les synapses, et qui frappe à la porte avec suffisamment d’insistance pour forcer les autorités locales à trouver une réponse adéquate à cet inconnu. Prises au dépourvu, elles n’ont pas d’autre choix que de dépêcher un messager (celui qu’on appelle le second) au centre de contrôle génétique et de réclamer de ce dernier des instructions nouvelles, différentes de celles que leur fournissait jusqu’à présent son messager (le premier). C’est ça, l’adaptation. Évidemment, je dis les choses de façon simpliste, voir caricaturale. Il s’agit en fait de mécanismes moléculaires extrêmement complexes qui sont loin d’être élucidées. J’ignore d’ailleurs, je l’avoue bien humblement, où en sont les recherches actuelles à ce sujet. Mais la connaissance de ces mécanismes moléculaires de l’adaptation, tant à l’aller qu’au retour, me paraissent fondamentales, essentielles à la compréhension des processus normaux et pathologiques du fonctionnement humain en général, du développement de l’enfant en particulier. Remarquons bien, ce que je viens de dire est vrai de tous les animaux (peut-être même des plantes!) Mais l’homme se démarque sur deux points particuliers : · la psychologie, c’est-à-dire cette capacité qu’il semble posséder en exclusivité, de se percevoir, de se juger, et de se transformer lui-même par les apprentissages divers qu’il peut s’imposer; · la complexité et la mouvance extrêmes du milieu socio-culturel dans lequel il vit. L’enfant est particulièrement tributaire de ces deux facteurs. C’est à ce moment qu’il se construit petit à petit, à travers ses expériences d’affrontement de la réalité, une vision positive ou négative de lui-même et du monde extérieur. C’est dans la mesure où ses confrontations sont couronnées de succès qu’il se bâtit le noyau de ce qu’Érickson appelle la confiance de base, cette quasi-certitude que l’on développe de pouvoir relever jour après jour les petits et grands défis que nous pose l’existence, surtout d’être capable d’apprendre, d’avoir du plaisir et de se faire aimer ! Sans trop d’efforts, en plus ! Cela ne peut se faire bien sûr sans l’étroite collaboration de l’entourage, familial en tout premier lieu, qui doit fournir le mode d’emploi et les balises nécessaires à un sain apprentissage et servir à l’enfant de miroir à la belle image. Qu’il y ait des dérapages à quelque niveau que ce soit dans ces liens privilégiés et cela risque d’entraîner, sinon la catastrophe, du moins des situations fort préoccupantes. Et c’est souvent l’une des choses les plus difficiles en thérapie que de modifier dans le bon sens la perception négative qu’un enfant a établi en lui, surtout à un stade précoce de son développement. Ceux qui ont eu en charge de grandes carences affectives en savent quelque chose. Une des illustrations les plus intéressantes de l’importance des échanges entre individualité biologique d’origine génétique et milieu environnant se retrouve chez les enfants dont l’un des aspects particuliers de leur personnalité est l’anxiété. Ces enfants qui ont peur. Peur de leur ombre. Peur des araignées. De l’obscurité. Du petit monstre qui est toujours couché sous leur lit ou tapi au fond de la garde-robe. Ces enfants qui s’énervent ou même paniquent devant le moindre événement qu’on ne leur a pas annoncé au moins 6 jours à l’avance, ou dont ils ne peuvent prévoir le déroulement. Le début de l’année scolaire, l’apparition soudaine d’une nouvelle prof-remplaçante (l’ancienne étant tombée malade sans les prévenir), la visite chez le dentiste. La classe verte qu’ils n’ont pas vue venir, ou même des choses normalement agréables comme une sortie familiale ou l’arrivée soudaine des cousins et cousines un dimanche après-midi ! Mon dieu, que leur vie n’en finit pas d’être dure ! Les réactions sont diverses et vont de la simple réticence devant la nouveauté jusqu’aux grandes crises de désorganisation, comme on en voit particulièrement chez les enfants atteints de troubles envahissants du développement de haut niveau (syndrome d’Asperger). J’ai vu un adolescent de 15 ans paniquer littéralement comme si le plafond menaçait de s’écrouler sur sa tête, parce que, son professeur l’ayant envoyé chercher un outil dans le tiroir en haut, à droite, le dit tiroir était vide ! N’importe qui d’autre aurait vérifié dans les autres tiroirs, rien que pour voir, et se moquer du professeur ensuite. Lui... On est vraiment devant des individus foncièrement fragiles, habités par une peur cachée, qui n’attend qu’un vague prétexte pour se pointer le nez, si ce n’est pour déferler en vagues envahissantes dans tout le territoire de la personnalité. Tous les cliniciens connaissent ces phénomènes, pour les avoir expérimentés dans leur pratique quotidienne avec leurs patients. Mais y aurait-il quelqu’un dans la salle qui pourrait m’en expliquer la nature profonde et me fournir des notions claires et précises sur la génétique moléculaire de la fragilité ? J’ai l’impression de me répéter d’ailleurs, ayant déjà réclamé des informations sur la biologie moléculaire de l’adaptation, car, au fond, la fragilité, c’est l’incapacité à s’adapter, tout au moins, à s’adapter vite et bien. Et, en plus, la "société" qui s’en mêle. Car bien des gens de leur entourage veulent les aider, ces petits peureux. Mais la plupart du temps, ils s’y prennent très mal. D’abord les amis. "Mais voyons, t’es donc ben niaiseux, y a rien-là, viens avec nous, tu vas voir, on va t’arranger ça "Misère! Et le père en rajoute :"Vas-y, mon gars, t’es capable, fais un homme de toi. Moi, quand j’avais ton âge..." Et, le coup de grâce : la bonne maman, la mère-poule née, qui se trouve toutes les bonnes raisons pour couvrir de son aile surprotectrice son rejeton effarouché. "Pauvre petit, il a été malade depuis sa naissance, sa grand-mère est morte quand il avait deux ans, son petit chien s’est..." Pitié! Je me souviendrai toujours de cet enfant (que je suivais déjà en thérapie), qui, inscrit à un cours de natation, est devenu complètement figé devant la piscine, cette gueule immense qui semblait prête à l’engloutir pour toujours. "Non. J’y vais pas" a-t-il dit, incapable de faire le moindre mouvement. Après deux samedis matin infructueux, la mère m’appelle et me dit : "J’ai deux choix : ou je le lance à l’eau ou j’annule son inscription. Dis-moi ce qu’il y a de mieux à faire !" Voilà ce que fut ma réponse : "Tu vas lui dire ceci :"On sait que tu as peur, et on te comprend. Mais la seule façon de te débarrasser de ta peur, c’est de l’affronter. Tu vas t’approcher tranquillement de la piscine, au rythme que tu voudras. Si, un jour, tu mets un pied dans l’eau, on va être contents. La semaine d’après, tu mettras l’autre pied". Ainsi fut fait. Vingt minutes après, il était dans l’eau, heureux, fier de lui... et ne voulait plus sortir. Bien sûr, ce genre de problèmes n’est pas toujours aussi simple, ni aussi facile à régler. Mais ce que j’ai voulu montrer ici, c’est l’importance d’une approche globale dans leur évaluation et leur traitement. D’abord, faire en sorte que les attitudes de l’entourage soient le plus adéquates possibles. Ne pas minimiser, encore moins ridiculiser les peurs d’un enfant, si absurdes paraissent-elles. Lui éviter la surprotection, qui est la façon la plus efficace de lui passer le message le plus dévalorisateur qui soit et de l’empêcher de vivre lui-même des expériences d’affrontement. D’autre part, il est impératif de dire à l’enfant lui-même que sa peur, c’est son affaire et que c’est à lui de faire, à son rythme, et suivant des techniques qu’on lui propose, ses efforts d’affrontement et que c’est seulement cela qui lui permettra de renforcer ses capacités de faire face aux dures réalités de la vie. Comme on dit en Haïti : "Déyè monn, gain monn", derrière une montagne, il y a une autre montagne. Quand on a gravi la première, on est plus équipé pour les suivantes. Cette approche globale (faut-il parler de l’approche bio-psycho-sociale, dont à peu près tout le monde se réclame aujourd’hui ?) est primordiale dans les choix thérapeutiques que nous avons à faire, par exemple, la médication. Elle est parfois indispensable parce que les phénomènes proprement biologiques sont trop importants pour qu’on puisse espérer les contrôler par des techniques purement psychothérapeutiques, quelles qu’elles soient. Mais dans certains cas moins graves, on peut parfois temporiser. Un enfant anxieux, qui a la motivation et la discipline nécessaires pour pratiquer régulièrement sa relaxation et ses exercices d’affrontement progressif, et qui jouit d’une complicité bien efficace des parents peut éventuellement se passer de pilules. Dans le cas contraire, ces dernières sont indispensables pour diminuer l’intensité symptomatique, permettre le rétablissement de meilleures relations avec l’entourage et l’amélioration de l’image de soi. Il existe bien sûr, des conditions environnementales extrêmes qui affectent un enfant, peu importe le profil de fonctionnement. Un enfant, surtout en bas âge, est menacé de mort s’il est souvent en présence d’un individu irascible et violent. Il est évident qu’un enfant hyperactif et irréfléchi peut donner plus d’occasions à un personnage lui-même très impulsif de se laisser aller à sa colère. Mais un enfant tranquille peut également provoquer le même genre de réactions, de par sa passivité même. Et je ne parlerai pas de ces enfants plongés dès leur naissance dans des tourmentes généralisées, du genre Sarajevo ou Jerusalem-Est. Et même dans des conditions difficiles qui auraient démonté la plupart des enfants, certains réussissent à se faufiler entre les attaques de tout genre pour arriver relativement indemnes à l’âge adulte, grâce à leur force de résistance, où leur extraordinaire capacité d’adaptation. J’ai lu l’histoire de cette jeune fille qui vivait à New York seule avec sa mère, laquelle passait le plus clair de son temps droguée et à peu près inconsciente. Le père, lui, s’était fondu dans la nature peu après la naissance de l’enfant. À l’âge de 5 ans, cette fillette est allée elle-même faire son inscription à l’école du quartier. À 14 ans, elle en a eu assez de voir sa mère dans cet état, et a entrepris des recherches pour retrouver son père. Elle l’a retrouvé en effet qui menait une vie tout à fait rangée quelque part sur la côte ouest américaine et elle est partie vivre avec lui. D’autres se servent du caractère agréable et attrayant de leur personnalité pour trouver dans leur entourage des gens qui s’occupent d’eux, même en l’absence de parents adéquats. J’ai le souvenir de ce garçonnet d’à peine 4 ans, dont la mère passait de longues journées couchée, accablée par la dépression et qui s’en allait chez une voisine, laquelle en prenait soin, séduite par tant de joliesse, de gentillesse, et par ce délicieux et irrésistible petit sourire. Dans mon service où il a passé quelques semaines en dépannage avant d’aller dans une famille d’accueil, toutes les filles voulaient l’adopter. Ces belles réussites peuvent quand même avoir leur revers. Ces enfants, devenus adultes, risquent, soit de ne faire confiance à personne et ne compter que sur eux-mêmes pour se frayer un chemin dans un monde hostile, soit utiliser leur charme naturel pour manipuler leur entourage à leur guise. Mais ce sont là des inconvénients relativement mineurs, à côté de ces enfants hyperactifs, indisciplinés, grognons et opposants, qui, à l’âge de 9 ans, ont déjà "brûlé" une bonne douzaine de familles d’accueil. Il arrive aussi que des enfants, le plus souvent des filles, soient victimes en quelque sorte de leurs propres qualités naturelles. Simplement belles, intelligentes et agréables, elles ont été "oubliées" dans leur coin par des parents trop occupés à gérer la maladie physique ou les débordements comportementaux d’un autre jeune membre de la famille, parce que, de toutes façons, elles faisaient bien tout ce qu’elles avaient à faire. La crise éclate souvent à l’adolescence ou même au début de l’âge adulte. Comme quoi tout se paie dans la vie, même la force de caractère. Une de mes jeunes consoeurs m’a demandé une fois comment j’ai pu pratiquer la pédopsychiatrie en solitaire dans mon petit bureau. C’est vrai que je suis une sorte d’omnipraticien de la pédopsychiatrie, multidisciplinaire à moi tout seul, et cela depuis juillet 1987. Mais cela a pu fonctionner, grâce à deux conditions : · l’étroite complicité que j’ai toujours essayé d’établir avec les parents · la collaboration régulière que j’ai pu maintenir avec les instances communautaires de la région, en particulier les intervenants scolaires, mais aussi les CLSC, la DPJ et d’autres. Dès le début de ma carrière, j’ai toujours trouvé absolument incongru de faire porter aux parents, particulièrement à la mère, la responsabilité de tous les dérèglements développementaux de leur enfant, surtout les plus graves. Il m’a semblé infiniment plus rentable de remplacer cette entreprise systématique de culpabilisation par de l’information et des conseils d’attitudes. Quand j’ai commencé ma pratique en solo, j’ai intensifié mes rencontres avec les parents, avec l’idée de leur offrir une place dans le processus du traitement, comme des sortes d’adjoints thérapeutiques, si je peux m’exprimer ainsi. Et je reconnais que, à part quelques insuccès, cela a très bien marché dans l’ensemble. Le moment culminant de cette collaboration a été, et est encore mes visites à domicile des mois d’été (aux alentours de 140 visites par année). Je pourrais parler longuement de cette expérience, pour moi irremplaçable, décrire en détails tout ce qu’elle m’a apporté, sur le plan personnel et professionnel, souligner certaines interventions même para-thérapeutiques qu’elle m’a permises. Je crois aussi que les parents et souvent l’ensemble de la famille, y ont trouvé leur compte de pouvoir ainsi me rencontrer, de façon bien simple, comme une sorte de vieil ami, hors de l’ambiance un peu inquiétante d’un bureau de médecin, dans le calme rassurant de leur foyer, mais aussi parfois, en plein coeur de leurs conflits et de leurs angoisses. Ai-je dit le plaisir que j’ai, non seulement de revoir mes jeunes amis, mais aussi de faire la connaissance du grand frère, de la soeur cegepienne, du petit jeune un peu tannant, de vivre des expériences terrifiantes comme celle de la petite tortue égarée quelque part dans le sombre sous-sol ? Mes rencontres hebdomadaires de concertation dans des institutions scolaires sont également pour moi un instrument privilégié pour la conduite de l’évaluation et du traitement des enfants. L’occasion d’échanges extrêmement fructueux avec des professionnels du comportement (psychologue, orthophoniste, éducatrice...), mais surtout avec des enseignantes qui constituent une source irremplaçable de renseignements sur le fonctionnement et la personnalité des enfants dont nous partageons la charge. Combien de fois j’ai dû modifier un diagnostic ou réorienter un traitement en raison de ces informations de première main ! De mon côté, je pense que je leur apporte un éclairage nouveau, en raison de ma formation scientifique particulière. Et surtout, j’y ai côtoyé des femmes (et parfois des hommes) d’un exemplaire dévouement. J’ai vu de ces filles pleurer des larmes de sang, vidées qu’elles étaient par l’inanité des efforts qu’elles déployaient pour comprendre et aider un enfant particulièrement difficile. Bien sûr, il y a des exceptions. Comme dans la population générale, il y a des gens pour qui le travail n’est rien qu’un travail., simplement un travail. Travailler avec des enfants, ce n’est plus un travail, c’est une vie, et une vie un peu spéciale. On a l’impression, parfois, que l’on n’existe plus tout à fait pour soi-même. Quand on s’occupe d’enfants, on n’a pas besoin de projets personnels. Chaque enfant est un projet vivant, dont il n’est souvent pas très conscient lui-même, qu’il peut contrecarrer sans le savoir. Notre rôle est de l’accompagner dans sa découverte et sa réalisation, en dépit de toutes les embûches et difficultés de parcours, parfois contre sa propre résistance. Tout en étant chaleureux, compréhensif, patient et disponible. Quand un enfant de 5 ou 6 ans, dont on est peut-être le meilleur ami, sinon le seul, nous dit : "Viens jouer avec moi" on oublie fatigue, courbatures et maladies, on accroche un pauvre sourire à sa face, et on y va. On se résigne même devant la possibilité de l’échec. Mais aussi quelle joie quand on se rend compte, parfois plusieurs années plus tard que le message est passé malgré les apparences, que la graine lancée sans espoir dans un terrain d’apparence infertile, a bel et bien germé. Je me souviendrai toujours de ce grand 6 pieds et quelques pouces qui est rentré un jour à l’improviste dans mon bureau et me dit :"Salut, Maurice. Te souviens-tu de moi ? Je venais ici à 12-13 ans. Tu me disais de travailler pour faire quelque chose de bien de ma vie. Moi, je ne pensais qu’à niaiser et à m’amuser. Aujourd’hui, j’ai 19 ans et j’ai compris que tu avais raison. Je suis retourné à l’école". Certains sont aujourd’hui dans la trentaine et sont devenus des amis personnels, malgré la différence d’âge. Tout cela, et bien d’autres choses encore, est si intensément agréable et réconfortant, qu’on préfère ne pas voir venir le moment où il faudra bien arrêter ! |
|
|
Suite : «J'ai des amis qui
prennent du Ritalin» |