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Fascicule III - Un syndrome autiste haïtien ? |
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Un syndrome autiste haïtien ? (Décembre 2002) |
Le 3 avril 1998 eût lieu à l’Hôpital
Rivière-des-Prairies un colloque qui réunissait un certain nombre de personnalités
oeuvrant dans le domaine de l’enfance.
Des parents participaient à cette journée spéciale, qui avait été
organisée sous l’impulsion de Jocelyne Bonnefil, orthophoniste. Plusieurs de ces intervenants
appartenaient à la communauté haïtienne et pour cause : les discussions étaient centrées sur
les problèmes d’autisme et de dysphasie chez des enfants québécois d’origine
haïtienne. Je dois avouer que je n’ai pas participé au
colloque. Je ne pense même pas
avoir été au courant de sa tenue.
Je ne l’ai apprise que longtemps après, au cours de conversations avec
Jocelyne, une amie personnelle.
J’ai été vraiment introduit à toutes les données du problème quand
Jocelyne, devant préparer un compte-rendu de la journée, a sollicité mon aide
pour débroussailler toute cette masse de documents, tant écrits
qu’enregistrés sur cassette.
L’occasion, certes, était belle : je ne l’ai pas esquivée. Mais la satisfaction avec laquelle
j’ai abordé cette entreprise se teinte maintenant d’une certaine inquiétude. Celle du gars qui n’était pas là
quand les choses ont été discutées et qui vient ensuite, après coup, donner
une opinion qu’on ne lui a pas demandée. Et qui risque de se faire dire de rester chez lui par les
autres, qui, eux, étaient là. Je vais laisser Jocelyne exposer le problème. Qui
d’autre pourrait le faire mieux qu’elle, qui a pris les choses tellement à
coeur et en a fait quasiment son obsession durant ces dix dernières années
? Voici les premiers paragraphes
d’un article qu’elle a rédigé en juillet 1993, et qui est actuellement publié
sur l’internet à l’adresse :
http://pages.infinit.net/bonnefil/ “Depuis environ six ans, on note un phénomène
particulier dans les cliniques orthophoniques et pédopsychiatriques
montréalaises : un pourcentage
sans cesse croissant d’enfants de famille haïtienne nés au Québec souffrant
de troubles très graves et persistants de la communication verbale. Selon une échelle croissante de
gravité, ils sont diagnostiqués dysphasiques, audimuets ou autistes. Plusieurs de ces enfants se
retrouvent, par la suite, dans des classes spéciales, à faible effectif. À titre d’exemple, en avril 1993, dans la clinique
de jour du secteur St-Michel de l’Hôpital Rivière-des-Prairies, leurs 6
enfants dysphasiques étaient tous de famille haïtienne; dans le secteur
Montréal-Nord, les enfants haïtiens constituaient 80% des dysphasiques. L’école Marc-Laflamme, rattachée au
même hôpital, reçoit des enfants dont le diagnostic varie entre l’autisme, la
dysphasie ou la psychose; 50% de la clientèle de cette école est formé
d’enfants de familles immigrantes haïtiennes. Au Centre des audimuets de l’Hôpital Ste-Justine, durant
l’année scolaire 92-93, dans le groupe des 4 ans, on dénombrait 3 enfants
haïtiens sur 6; dans les groupes des plus âgés, il y en aurait moins, soit 1
par groupe. Les intervenants de
ce Centre nous rapportaient que, d’année en année, ce phénomène de
surreprésentation des enfants haïtiens s’accentuait. En 92-93, dans les classes d’autistes
du Centre St-Pierre-Apôtre de la C.E.C.M., où sont scolarisés des enfants
ayant une déficience intellectuelle, 11 enfants sur 16 sont de familles
immigrantes haïtiennes. Ces
données, et d’autres semblables, nous permettent d’estimer qu’à Montréal
actuellement environ 25% des enfants diagnostiqués dysphasiques (ou
audimuets) sont de famille haïtienne; dans le cas des enfants autistes, le
pourcentage pourrait aller jusqu’à 40%.
Pourtant la communauté haïtienne ne comprendrait qu’environ 40 000
personnes dans la région de Montréal (Lamotte, 1985; Piché, Larose et
Labelle, 1983, cités par C. Sabatier et M. Tousignant, 1990),soit à peu près
4% de la population montréalaise. La situation décrite est d’autant plus surprenante
que le taux moyen de prévalence de ces pathologies est de 4 sur 10 000 pour
l’audimutité (Rapport MEQ-MSSS sur l’audimutité, 1988) et de 4 à 5 sur 10 000
pour l’autisme (Manuel diagnostique et statistiques des troubles mentaux, DSM
III-R, page 30). Pourtant, le
taux de prévalence en Haïti, pays d’origine des parents, serait le même que
partout ailleurs dans le monde, selon des renseignements obtenus, à
Port-au-Prince, du Centre d’évaluation d’enfants ayant des problèmes de
développement. De plus, on
constate que ces problèmes n’ont jamais été signalés chez les enfants
immigrants Haïtiens, nés en Haïti (comme, par exemple, ceux venant des
classes d’Accueil de la C.E.C.M.).
Il n’est donc pas plausible d’évoquer une possible cause génétique. Il semble s’agir, apparemment, d’un
problème associé au vécu migratoire de certains parents créolophones
haïtiens. Une autre observation associée au phénomène
constitue aussi une curiosité.
Il semblerait que la majorité des enfants de famille haïtienne qui
sont diagnostiqués dysphasiques présenterait à des degrés divers un même syndrome,
soit le syndrome sémantique-pragmatique, caractérisé par une compréhension
verbale limitée, une utilisation inadéquate du langage en contexte, une
écholalie immédiate ou différée, de la persévération et un langage expressif
peu perturbé au plan de la forme. (I. Rapin 1988, citée par M. Samson, 1993,
Mise au point sur l’Audimutité).
Il est frappant que les symptômes de l’autisme - autre pathologie
diagnostiquée chez les enfants de famille haïtienne - s’apparentent à ceux du
syndrome sémantique-pragmatique, avec des manifestations plus aiguës,
auxquelles s’ajoutent des désordres psychiques. Il faut donc se demander si ces deux diagnostics donnés
aux enfants de famille haïtienne seraient conditionnés par un certain nombre
de causes communes ? ” Je crois qu’il est important de bien définir ces différents termes, surtout pour le bénéfice des non-initiés qui liront ces pages. Les troubles du développement se divisent, en gros, en deux grands groupes : C les
troubles spécifiques du développement, dans lesquels les perturbations
portent sur un ou plusieurs domaines du fonctionnement de l’enfant : langage,
motricité, contrôle sphinctérien, contrôle de l’activité motrice, de
l’attention et de l’impulsivité..., sans altérer l’ensemble même du
fonctionnement de la personnalité. C les
troubles envahissants du développement (TED) qui, à des degrés divers,
perturbe le fonctionnement global de l’individu, les processus d’intégration
et de cohérence de ses différentes fonctions mentales (cognitives,
affectives, etc.) Ils
comprennent différents états pathologiques qui vont du délabrement
psychologique avancé, avec un emmurement quasi complet, à des syndromes plus
légers (autisme de haut niveau, syndrome d’Asperger), où l’on détecte une
fragilité particulière de la personnalité, avec des déficiences sur le plan
de la communication, du jugement social, et des capacités d’adaptation. Le syndrome sémantique-pragmatique occupe une
position spéciale, mitoyenne. En
principe, il s’agit d’un trouble spécifique du développement du langage, mais
qui frôle si souvent l’envahissement qu’on en arrive souvent à se demander
s’il ne s’agit pas-là de domaines connexes, et même très étroitement reliés
entre eux. Durant le colloque, on n’a pas parlé
d’étiologie. Je relève juste cette
courte phrase dans le texte de Jocelyne : “Il n’est donc pas plausible
d’évoquer une possible cause génétique.” Je m’excuse auprès de Jocelyne, mais je dois m’inscrire en
faux devant cette assertion. Il
y a actuellement un large consensus, pour percevoir les causes de l’autisme
(comme de la plupart des grandes maladies mentales d’ailleurs) dans un cadre
multifactoriel et interactionniste.
Et, dans ce cadre, le facteur génétique est absolument incontournable. Il n’y a aucun élément
environnemental qui peut rendre un enfant autiste, s’il n’y a pas, à la base,
un ou plusieurs gènes responsables d’un état particulier de vulnérabilité qui
rend l’enfant non seulement moins résistant à certaines formes d’agression
extérieure, mais susceptible d’y répondre suivant ce canevas bien déterminé
que sont les symptômes autistiques.
Du reste, bien des maladies, même à manifestations somatiques, sont
actuellement perçus à travers cette lunette interactionniste : le diabète,
l’hypertension, le cancer du poumon et bien d’autres. Que des événements environnementaux
aillent réveiller en quelque sorte des gènes qui, autrement, seraient restés
plus ou moins silencieux n’a vraiment rien d’exceptionnel. Reste à savoir quels sont ces gènes,
par quels mécanismes ils se font solliciter et par quel événement
extérieur. On peut aussi se
demander si, en l’absence de toute provocation extérieure, il leur arrive
malgré tout de se manifester, ne serait-ce que sous forme larvée, atténuée. En ce qui concerne l’autisme, les recherches
galopent. Les trouvailles se
précisent. On est loin des
vagues affirmations qui tenaient plus de la foi idéologique que de la
science. Ce qui semble certain,
c’est qu’il ne s’agit pas d’un gène, mais de plusieurs, probablement reliés
étroitement entre eux.
Actuellement, on médite très sérieusement sur le rôle d’un gène situé
sur le bras long du chromosome 15.
D’autres gènes, situés, eux, sur les chromosome 6 (bras court), 13, et
7 (celui-là relié particulièrement, semble-t-il, à des troubles de langage),
font également l’objet d’enquêtes minutieuses. Et les résultats sont prometteurs. On va s’épargner, quant à nous, des détails qui
peuvent être fastidieux. Ceux
qui s’y intéressent de façon plus intensive peuvent se promener sur le Web,
ils y feront des découvertes passionnantes (je suggère, entre autres, le site
www.autisme.qc.ca). Moi, cela me
rassure de savoir qu’il y a des super-spécialistes qui fouillent toutes ces
questions à la loupe. Car je
crois (on revient à la foi) qu’en dernière analyse la vérité est là. C’est seulement en précisant le rôle
de ces gènes, en précisant leur façon de s’exprimer, que ce soit de leur
propre chef ou en réponse à des instigations venues d’ailleurs que l’on
pourra établir des classifications nosologiques exactes et définir même ces
zones de pénombre entre les différentes entités pathologiques. Il n’est pas impossible qu’on
découvre des liens étroits entre le syndrome d’Asperger, la dysphasie
sémantique-pragmatique et même certains troubles spécifiques comme le
syndrome de Gilles de La Tourette, les déficits de contrôle, et certaines
formes graves d’anxiété. Et, en
dernier lieu, on pourra parler de traitement causal. En ce qui me concerne, j’espère bien
voir l’aboutissement de toutes ces recherches de mon vivant. C’est dire à quel point je suis
optimiste. Il ne faut pas oublier le cerveau, lieu de
rencontre obligé des facteurs génétiques et environnementaux, là où
l’apprentissage au sens large du terme cogne à la porte des architectes moléculaires
par messagers interposés pour les forcer à des révisions de
programmation. Je lisais
récemment dans un numéro de L’Actualité Médicale, une brève note concernant
une théorie exposée dans le numéro du 12 février 2002 de la revue Neurology,
par le Dr Manuel Casanova, du Medical College of Georgia, à Augusta. Il semble que le cerveau autiste
comporte un nombre plus grand de “minicolonies” (unités de base du cerveau
qui traitent l’information), et que ces minicolonies seraient de plus petite
taille que dans un cerveau ordinaire.
On émet l’hypothèse d’une surabondance de signaux qui produisent des
réponses inadéquates voire chaotiques, mais parfois aussi des aptitudes d’une
qualité nettement supérieure à la normale (les fameux “îlots de performance”). La théorie de la surstimulation
cérébrale chez les enfants autistes n’est pas nouvelle. Elle recevrait ici cependant une
confirmation expérimentale avec des données précises sur les mécanismes par
lesquels cette stimulation s’exerce.
Là encore, la recherche fait des bonds en avant absolument
remarquables. Tout cela est fort bien, comme on dirait dans le
temps jadis. Mais quelqu’un
peut-il m’expliquer, au nom de la science, ou de n’importe quoi d’autre,
comment il se fait que, subitement, sans aucune raison apparente, sans qu’à
vue d’oeil rien n’ait changé dans l’histoire environnementale d’une région
donnée, des enfants nés de parents fraîchement immigrés dans cette portion du
monde se mettent à présenter des symptômes d’autisme dont, selon toute vraisemblance,
plusieurs d’entre eux n’auraient pas souffert s’ils avaient eu la chance de
naître dans leur pays d’origine ?
C’est hallucinant ! Absurde ! Kafkéen ! Pour un peu on crierait au racisme ! Si seulement on avait pu prouver
quelqu’intervention humaine que ce soit. Mais non, seule la nature semble en être responsable. Mais elle a fait quoi, au juste, la
nature ? On n’en sait pas
grand’chose. Tout ce qu’on peut
avancer, c’est qu’il doit s’agir-là d’une agression perpétrée durant la
période intra-utérine. Mais
forcément ! Puisque les enfants
nés en Haïti, et venus ici même en très bas âge semblent en être
épargnés. Mais qui sont les
suspects de cette agression ?
Une infection intra-utérine, virale, bactérienne, parasitaire ? La pollution, des vapeurs toxiques
? Les fast-foods ? Le stress ? Et pourquoi seule en est frappée la petite dame haïtienne
et pas la maman chilienne de la porte d’à côté, qui est arrivée au Québec à
peu près en même temps, a vécu le même choc culturel et linguistique, a
respiré le même air vicié et ingurgite les mêmes insanités ? Et pourquoi pas les bébés haïtiens
nés à Montréal durant les années 70, dans à peu près les mêmes conditions ? Les réponses ne sont guère évidentes,
l’obscurité reste épaisse. Et
personne, je crois, au cours de ce colloque, n’a craqué la moindre petite
allumette pour tenter, même d’une lueur vacillante, d’en déchirer l’opacité. Cela n’a pas empêché les participants de travailler
fort, durant toute la journée.
Ils étaient 111, au total, des intervenants de nombreuses disciplines
impliquées dans la prise en charge de ce genre d’enfants. Et aussi des parents, les premiers
intéressés. La journée elle-même
était divisée en deux parties, la première consacrée à des discussions en
ateliers, la deuxième aux interventions des panélistes, sous la houlette
pastorale du docteur Gloria Jeliu. Un questionnaire était fourni aux participants des différents ateliers (7 au total). Il est joliment bien fait, de toute évidence, par des gens bien imbus de la question, et il fournit les pylônes de soutènement indispensables à une fructueuse discussion (en créole, je parlerais d’un poteau-mitan, ou pylône du milieu, qui soutient toute l’architecture d’un houmfort, ou temple vaudou). Le voici, ce questionnaire. VOLET ÉVALUATION DE
L’ENFANT 1. CUEILLETTE DE DONNÉES Pour comprendre et pour agir efficacement sur les
comportements communicatifs, cognitifs, affectifs, linguistiques, d’enfants
dont l’histoire et le mode de vie peuvent être très éloignés des nôtres, il
importe que la cueillette des données en vue de l’évaluation diagnostique
tienne compte d’un certain nombre de facteurs liés à l’environnement. 1.1 Selon
vous, quels sont ces facteurs ? 1.2 Quels
sont les écueils possibles à une bonne cueillette de données ? 1.3 Quels
sont les moyens, les attitudes et les façons de faire dans les contacts avec
la famille, susceptibles de faciliter une cueillette de données qui renseigne
véritablement sur l’environnement dans lequel l’enfant évolue ? 2. CONTEXTE FAVORABLE D’ÉVALUATION Plusieurs études américaines effectuées auprès des
enfants noirs américains démontrent que la façon de mener l’évaluation intellectuelle,
psycholinguistique et académique de cette population peut amener des
résultats peu représentatifs de leur potentiel et ainsi biaiser le diagnostic
porté. 2.1 Avez-vous
observé des contextes d’évaluation (ex. formel versus informel, outils
utilisés, échanges de l’enfant avec l’adulte versus échanges avec ses pairs,
certains types d’interactions...) qui vous empêchent d’apprécier le véritable
potentiel de ces enfants ? 2.2 Quels
types de contexte et d’interaction peut favoriser une connaissance plus juste
de leur potentiel ? VOLET INTERVENTION 1. FACILITER LES ÉCHANGES, LA COLLABORATION AVEC
LA FAMILLE Les malentendus interculturels sont nombreux et
bien connus. Ils amènent des
gens de culture différente à mal percevoir l’autre, et gênent une saine
collaboration entre les intervenants et la famille. 1.1 À
partir de vos expériences ou observations personnelles, pouvez-vous indiquer
quelles peuvent être les causes de malentendus ou d’incompréhension mutuelle
avec les familles immigrantes qui nous concernent aujourd’hui, celles
d’origine haïtienne ? 1.2 Qu’est-ce
qui, selon vous, facilite l’établissement d’une relation de confiance et de
collaboration avec ces familles ? 2. POUR CES ENFANTS, RENDRE LE MONDE QUI LES
ENTOURE PLUS SIGNIFIANT Il y a souvent une telle distance qui sépare “le
monde de l’école” ou encore “la société occidentale” du “monde de la famille”
tel que vécu par les enfants de famille immigrante - et même ceux issus de groupes
marginaux dans une même société - que certains de ces enfants n’arrivent pas
à faire la part des choses entre ces deux mondes. Parfois ces enfants n’arrivent même pas à donner une
signification appropriée à ce qu’ils voient, à ce qu’ils entendent, ce qui
peut engendrer des dysfonctionnements. Quels sont les moyens, quelles sont les
façons de faire qui pourraient permettre de jeter des ponts entre les
deux cultures et rendre plus signifiant l’environnement de ces enfants ? VOLET PRÉVENTION Suite aux différents témoignages de la journée et
aux échanges auxquels vous avez assisté et participé jusqu’ici (table-ronde,
ateliers, etc...) et tenant compte de vos observations et expériences
personnelles, quels seraient selon vous, les facteurs sur lesquels devraient
agir des programmes de prévention (ex. l’isolement social des familles, la
dévalorisation de la langue maternelle et de la culture, etc...) 1. Pouvez-vous énumérer ces facteurs (autant que
possible par ordre de priorité) : 2. Partant de là, quels pourraient être, 2.1 les
instances concernées par des démarches préventives : 2.2 les
modalités à privilégier pour tenir compte des mentalités et modes de vie des
familles immigrantes, notamment celles d’origine haïtienne : Plusieurs rapports ont été produits par les
différents secrétaires d’ateliers.
On y trouve, bien sûr, de nombreuses informations témoignant du
travail intensif qui y a été accompli.
Il y a évidemment beaucoup de redites , car, au fond, ce sont les mêmes problèmes qui
ressortent, que ce soit pour l’évaluation, l’intervention ou la
prévention. À part le lumineux
rapport de Hans Fleury, (atelier 12) rédigé avec logicisation et stylisation
(je le publie d’ailleurs in extenso), les autres fourmillent d’idées
intéressantes, le plus souvent
rédigées en style télégraphique, jetées un peu pêle-mêle sur le papier, en
pleine moisson, si j’ose dire.
J’y ai glané un certain nombre d’entre elles, et tant pis pour les
redites. Après tout, “bis
repetita placent”, n’est-ce pas ! Et, en passant, une petite pensée de
reconnaissance pour ma secrétaire Odette, qui a réalisé, avec son sourire et
son calme habituels, l’ingrate tâche de retranscription des documents
manuscrits et des enregistrements audio. Rapport de l’atelier 12,
volet intervention Présenté par Hans
Fleury, psychologue 1. Causes de malentendus ou
d’incompréhension mutuelle avec les familles immigrantes qui nous concernent
aujourd’hui, celles d’origine haïtienne. 1.1
Points de vue des parents 1.1.1 Pas suffisamment
d’informations et d’explications sur les symptômes présentés par les enfants,
sur les services médicaux et professionnels donnés et sur les différents
types de professionnels devant interagir avec l’enfant ou la famille. Les professionnels prennent pour
acquis que les membres de la famille savent, par exemple, ce que fait un ou
une professionnel(le) de l’ergothérapie, de la psychologie, de l’orthophonie,
etc..., alors que ce n’est pas nécessairement le cas. Les parents ne se font pas suffisamment
expliquer pourquoi tel service est donné et ce que l’on vise à travers ce
service. 1.1.2
Les moyens fournis pour
aider ne collent pas aux situations concrètes de la famille. 1.1.3 Certains parents se sentent
maltraités dans le cadre d’une interrogation d’ordre psychologique où on
entre trop vite dans l’intimité de la famille sans qu’ait été préalablement
établie une relation de confiance et sans qu’ils sachent pourquoi on tient à
procéder à une investigation d’éléments relativement intimes de l’histoire de
la famille. 1.1.4 Perception de non-respect
du rythme d’intégration des informations et des directives qui sont fournies
dans le cadre des services. 1.1.5 Impression que les parents
investiraient et s’ouvriraient davantage s’ils percevaient que le
professionnel était davantage concerné et investissait plus dans la façon de
donner le service (attitude, humanisation des soins et services). 1.1.6 Les parents cherchent à
recevoir quelque chose de “concret” suite à chaque rencontre et n’ont pas
l’impression que c’est ce qui se passe suite à chacune des entrevues. 1.1.7 Désir des parents de savoir
et de percevoir qu’on “croit” en leur enfant, ce qui ne se traduit pas
suffisamment dans le cadre des services reçus. 1.1.8 Certaines situations où les
parents se sentent pénalisés par rapport aux problèmes de l’enfant (hostilité
et comportement erratique, etc...), alors que les intervenants devraient
plutôt trouver les aménagements nécessaires pour répondre de façon actualisante
aux besoins de l’enfant en difficulté.
L’enfant est d’ailleurs lui aussi fondamentalement pénalisé dans cette
situation (ex : un enfant qui n’est pas autorisé à se présenter à l’école à
cause de certains comportements impulsifs et est obligé de rester à la maison
pour deux ou trois jours sans services professionnels et les parents sont
obligés de trouver d’autres moyens ou de rester à la maison pour s’occuper de
l’enfant). 1.2 Points de vue des intervenants 1.2.1 Problème de langue,
difficultés pour les intervenants de saisir véritablement ce que disent
certains parents d’origine haïtienne qui donnent l’impression de parler le
français alors que la compréhension et l’expression de ceux-ci en est limitée
avec des risques d’informations ou de consignes mal comprises par les
parents, et de données mal comprises et mal interprétées par les
intervenants. 1.2.2 Perception d’une attitude
de méfiance chez des membres de la communauté haïtienne par rapport à l’aide
sociale, à la Direction de la protection de la jeunesse, à la police, aux
organismes communautaires, etc... 1.2.3 Malentendus par rapport à
la collaboration, mauvaise interprétation de certaines expressions
d’acceptation par rapport à des informations ou à des directives alors que ce
n’est pas en fait le cas. Bref,
certains “oui” explicites n’impliquent pas nécessairement un assentiment
réel. 1.2.4 Attentes irréalistes par
rapport aux parents. 1.2.5 Irritations par rapport au
rythme, au temps, ex: retard important de certains parents au rendez-vous,
présence au rendez-vous le lendemain de la journée prévue, etc. 1.2.6 Difficulté à référer à des
groupes communautaires, même haïtiens, compte tenu d’une certaine méfiance de
la part des membres de la communauté haïtienne vis-à-vis de certains groupes
communautaires haïtiens. 1.2.7 Période relativement longue
pour établir une relation de confiance. 1.2.8 Généralisation non
pertinente de certains éléments de la culture haïtienne à la famille qui se
présente en consultation. 1.2.9 Difficulté à mobiliser
certains parents qui sont déprimés compte tenu de certains problèmes
psychosociaux (chômage ou autre condition de vie). 2. Quelques moyens pour établir une
relation de confiance et de collaboration avec les familles 2.1 S’impliquer
comme personne réelle, développer attitude d’accueil, d’ouverture; 2.2 S’intéresser
véritablement aux membres de la famille, autant aux parents qu’à l’enfant; 2.3 Confirmer
et reconnaître la compétence des parents là où elle se situe; 2.4 Contribuer
à développer un respect mutuel en précisant et en établissant ensemble les
règles à respecter à l’intérieur de la relation; 2.5 Prendre
le temps d’écouter, d’expliquer, de valider, etc... 2.6 Utiliser
les ressources du réseau familial dans le cadre de l’intervention, favoriser
l’intervention réseau; 2.7 Utiliser,
au besoin, des jeunes de la communauté haïtienne qui arrivent à prendre leur
place de façon positive et créatrice comme figures modèles pour les autres
jeunes. Quelques points importants, mis en lumière dans les
autres rapports : Difficultés de communications C La
maladresse en langue française comme moyen d’expression, les différences de
signification du même mot (sous = à la fois sur et en-dessous) C l’importance
des croyances religieuses comme moyen d’explication de la maladie C la
méfiance face à l’intervenant (même haïtien) perçu comme un représentant de
l’autorité, voire de la police, des refus de collaboration qui ne sont en
fait que des attitudes d’autoprotection C la
méfiance contre les institutions (école, DPJ) Pour établir une relation de confiance C Créer
une alliance, être sensible au malaise que vivent les parents, en s’informant
sur leur pays d’origine, leurs difficultés d’adaptation C préciser
aux parents le but visé, le rôle qu’on se propose de jouer, les tenir au
courant des progrès de l’enfant Pour améliorer la communication C Parler
créole, ou utiliser comme interprète une autre personne de la famille C vérifier
souvent ce que le parent a compris C faire
des visites à domicile, si possible, mais y aller sur la pointe des pieds, en
raison des dangers de rejet.
Cela permet, entre autres, de connaître la famille élargie C mettre
un fond de musique créole lors de la rencontre avec les parents C leur
permettre d’assister à certaines interventions (orthophonie...) et les
inviter à venir en classe. C bien
questionner sur l’environnement familial, le nombre d’années passées au
Québec, la structure et le fonctionnement de la famille élargie, le milieu
socio-économique, les contacts avec la communauté, l’importance de la
religion dans la famille. Les ateliers se tenaient en après-midi. Le panel, lui, a occupé la matinée,
et a fait appel à quelques personnalités oeuvrant dans le domaine de
l’enfant, y compris un parent d’enfant autiste. Il est impossible de résumer toutes ces interventions
aussi pertinentes et structurées.
J’ai essayé de rapporter ici quelques-unes des idées les plus
marquantes, en omettant de citer des noms qui, bien souvent, ne sont pas identifiables
dans les enregistrements audio: C Plusieurs
facteurs provenant de la culture haïtienne (enfants bien élevés, souvent très
réservés avec des personnes étrangères) et du bilinguisme de la famille
mettent des barrières au processus d’évaluation, d’où il peut être inquiétant
de poser un diagnostic dès la première rencontre. C Les
parents sont dans une situation de transition culturelle qui est parfois
extrêmement inconfortable pour des raisons d’ordre économique, linguistique,
culturelle et ce phénomène migratoire et cette transition douloureuse pour
les parents est probablement, au moins en partie, à l’origine de ce syndrome. C Y
a-t-il possibilité d’identifier, même sans certitude absolue, des éléments
pronostiques dans un sens comme dans l’autre ? Quand l’enfant nous arrive avant 3 ans, il y a un peu plus
de possibilités, car le potentiel préservé est l’un des facteurs
d’espoir. Si l’enfant est
capable de faire la preuve qu’en dehors du langage il a des capacités de
raisonner, de faire des liens, il y a de bonnes chances qu’il va pouvoir,
avec l’aide de toute la panoplie de spécialistes autour de lui, utiliser les
ressources cognitives qu’il a en lui.
Certains maniérismes ne semblent être que des mécanismes défensifs
(sentir, toucher...) que l’enfant met à la place des outils verbaux dont il
n’a pas la maîtrise et qui sont probablement des façons maladroites de
compenser le déficit verbal. Le
maniérisme “vrai”, apparemment dénué de sens, n’ayant d’autre but qu’une stimulation sensorielle à vide, est
beaucoup plus inquiétant sur le plan pronostique. C Il
est important de ne pas enfermer l’enfant dans une boîte diagnostique trop
rigide, parce que les évolutions sont parfois imprévisibles. Il faut signaler
le cas d’enfants qui présentent à l’origine un handicap jugé comme sévère et
que l’on retrouve quelques années plus tard avec un déficit léger, sans qu’on
puisse expliquer cette évolution favorable. Il faut donc éviter de décourager les parents avec un
pronostic trop pessimiste. C Par
contre, éviter de poser un diagnostic précoce peut priver un enfant de
services, d’interventions précoces qui pourraient lui être profitables. C Cette
question de diagnostic précoce a été souvent abordé, et certains, pour éviter
d’enfermer inutilement un enfant dans un cadre nosologique qui ne lui
convient peut-être pas, en viennent à suggérer de se cantonner à un bilan
fonctionnel précis. C Les
interrogations sur le plan des causes réelles de cette pathologie restent en
gros des interrogations. Bien
sûr, le choc culturel que vivent souvent ces familles saute aux yeux, mais
est-ce suffisant pour en faire la cause d’un syndrome aussi dévastateur
? D’autant plus que dans la même
famille, les autres enfants, eux, se développent de façon tout à fait
normale. À ce niveau-là, il faut
vraiment faire confiance à la recherche. C Un aspect crucial, qui n’a cependant pas
besoin d’études particulières pour être identifié, c’est tout le drame que
vivent ces familles haïtiennes, qui, en plus d’affronter le choc culturel,
doivent s’occuper inlassablement, parfois jour et nuit, d’un enfant
lourdement hypothéqué, au prix de leur vie sociale, de leurs relations
affectives et même intimes. Un
de ces parents haïtiens, Mr Philippe, a fait une intervention très émouvante
pour décrire cette situation et réclamer de l’aide, et s’est même proposé de
fonder une association pour apporter du répit, des conseils et de l’espoir à
ces parents essoufflés. C Certaines
conditions de vie pénibles de ces familles ont été évoquées : la pauvreté (certains
parents travaillent durant des heures interminables, non seulement pour
nourrir leur famille au Québec, mais aussi pour envoyer de l’argent en Haïti)
et même la religion, souvent contraignante et génératrice de préjugés, de
conceptions erronées, et de méfiance. C Les
difficultés de communication dues à des différences sémantiques (un même mot
peut véhiculer des significations totalement différentes), aux particularités
du code culturel (on peut imaginer le choc d’une famille qui vient d’un petit
village haïtien, dans lequel être enfant, c’est être l’enfant du village et
non du couple parental et qui se retrouve brusquement dans un univers
totalement atomisé et dans un système de référence que, non seulement elle ne
comprend pas, mais qu’elle disqualifie. C Difficultés
dues aussi à des attitudes inadéquates de certains intervenants qui ne
prennent pas le temps de mieux observer le mode de vie et de pensée de ces
nouveaux arrivants et tentent maladroitement de leur imposer leur propre
modèle de références, le meilleur à leur avis. C Ces
parents, soit dit en passant, se montrent souvent beaucoup plus enclins à
collaborer, par exemple avec l’école, que des parents québécois, ce qui, en
principe, devrait favoriser l’instauration de certains programmes thérapeutiques
(le programme Teach de rééducation du langage considère le parent comme le
principal thérapeute de l’enfant).
Encore faut-il définir une approche basée sur l’ouverture d’esprit,
mais aussi faisant appel à de petits moyens qui facilitent l’entrée au sein
de cette culture nouvelle (passer, par exemple, par un membre de la famille
capable de jouer le rôle d’intermédiaire). C On
conclut à la nécessité d’une recherche scientifique très poussée qui
permettra d’identifier les différents types d’autisme et les conditions
associées, tout en favorisant une participation étroite des parents. Pour nous tous, les intervenants
cliniques, il est impératif de prendre conscience de nos propres
insuffisances et à y apporter les correctifs nécessaires. Il n’y a pas grand’chose à dire de plus. Je vais quand même me permettre d’y
aller de quelques menus commentaires.
Je pense avoir quelques bonnes raisons d’être partie prenante à ce
débat. J’ai une formation de
pédiatre, dont deux années en Haïti même, et une longue expérience en
pédopsychiatrie. Je suis
haïtiano-québécois depuis près de quarante ans. Et je connais Jocelyne depuis la toute fin de son
adolescence. Des raisons dont,
comme dirait Cyrano, chacune serait suffisante seule. D’abord, l’importance du diagnostic. Je comprends bien les hésitations
qu’on peut avoir à enfermer un enfant très tôt à l’intérieur d’un implacable
carcan diagnostique, avec le danger que cela le paralyse toute sa vie. J’ai moi-même éprouvée ces craintes
et souvent je me suis contenté de formules vagues telles que “fragilité de la
personnalité” ou “anxiété envahissante”. Un jour, à l’âge de 12 ans, un de mes jeunes (que je
suivais depuis la maternelle) a été hospitalisé à Montréal et là, on lui a
annoncé fièrement qu’il souffrait d’un syndrome d’Asperger. Il n’a jamais voulu me revoir. Parce que je ne lui avais pas dit la
vérité. Puis-je citer également
l’exemple de ces parents qui sont devenus beaucoup plus positifs avec leur
fils, présenté jusque là comme un cas d’hyperactivité avec traits anxieux
graves, le jour ou je leur ai appris qu’il souffrait en fait d’un syndrome
d’Asperger et que je leur ai fourni toute la documentation appropriée. Ils m’ont dit :“Maintenant on comprend
pourquoi il agit comme ça et on sait mieux ce qu’il faut faire pour l’aider”. Des anecdotes comme celles-là, je pourrais en citer
plusieurs. Je n’en ai aucune,
cependant, qui montre un jeune hypothéqué dans sa vie adulte par un
diagnostic contraignant posé durant sa jeunesse. D’autant plus qu’une grande partie des cas de dysphasie ou
d’autisme relativement léger évoluent bien, dans la mesure où l’on arrive à
les aider à surmonter les écueils qu’accumulent devant eux les conditions
associées. Et dans la mesure où
ils jouissent également de certaines qualités particulières, même exagérées,
qui leur servent en quelque sorte de noyau d’organisation de leur
personnalité : traits tempéramentaux favorables, dons artistiques ou
autres. Mme Amara a bien souligné
certains indicateurs de bon pronostic, décelables même à un âge très
tendre. C’est important de les
détecter très tôt, d’aider les parents à en prendre conscience et l’enfant de
les exploiter. On a fait grand cas, au cours de ces discussions,
du bilan fonctionnel qui serait plus important que le diagnostic
lui-même. Mais le bilan
fonctionnel, on va le faire de toutes façons. C’est lui qui nous permet de situer l’enfant sur une base
périodique au fil des âges et d’en suivre la progression. Mais, en ce qui me concerne, je
préfère partir d’un diagnostic solide et bien documenté. Le bilan fonctionnel n’en sera que
plus révélateur. Pour les parents, un diagnostic précis peut être
rassurant, si bizarre que cela paraisse. De nos jours, les parents cherchent à savoir, à
comprendre. Souvent ils ont dans
leur attaché-case tous les rapports d’évaluation de leur enfant, en
orthophonie, neurologie, ergothérapie et que sais-je encore. Ils vont sur le Web interroger Yahoo,
Google, Copernic ou autre Toile du Québec, pour se renseigner sur la maladie
de leur enfant. Une bonne partie
de la documentation que je possède me provient de certains de ces parents
fouineurs, patients et dotés d’une curiosité bien légitime. Pour mener à bien leurs
investigations, ils ont besoin de s’armer au départ d’un diagnostic précis,
quitte à le faire modifier par la suite s’il ne leur paraît pas tout à fait
indiqué. De toutes façons, cela
facilite les échanges avec les différents intervenants. Et enfin, il y a la recherche. Il est impossible d’en faire de
sérieuses sans que l’on s’assure qu’on parle des mêmes choses. Il existe maintenant des outils
d’investigation très précis (tests, questionnaires). Il y en a beaucoup, tellement même
que cela risque de causer certains égarements. Le questionnaire que j’utilise pour diagnostiquer le
syndrome d’Asperger (une échelle australienne qu’une mère fouineuse m’a
dénichée sur l’Internet), n’est pas celui qu’on utilise à Ste-Justine, par
exemple. Ne devrait-on pas
demander aux grands spécialistes de ces problèmes (pédopsychiatres,
orthophonistes et psychologues en particulier) de nous proposer les meilleurs
outils afin d’uniformiser autant que possible les trouvailles cliniques ? Autre sujet de commentaires : les problèmes de
communication que posent les barrières culturelles et surtout
linguistiques. Je suppose que
cela doit être difficile à comprendre pour des francophones qui, en abordant
des haïtiens, s’imaginent qu’ils rencontrent un autre francophone. Après tout, il y a à Montréal bien
des membres d’autres ethnies qui parlent un français approximatif et avec
lesquels on arrive bien à s’entendre.
Avec l’haïtien, le problème n’est plus simplement une question de
maîtrise linguistique. Il s’agit
d’un problème émotif. Le français occupe une place spéciale dans les
blocages du peuple haïtien.
C’est normal. Ce fût,
durant la colonie, la langue du colon, du maître, celle qui, déformée par les
oreilles d’esclaves, a donné naissance au créole, langue de paria. Après 1804, ce fut la langue des
mulâtres et des quelques noirs éduqués qui ont remplacé le blanc. Alors, parler français est devenu
synonyme de supériorité sociale.
Un haïtien peut se permettre de baragouiner l’anglais ou l’espagnol
sans problème. Il s’en fera même
une gloriole. Mais le français,
jamais. Le français se parle
bien ou ne se parle pas. Car,
quand on le parle mal, on trahit ses origines sociales “inférieures”. Je me souviens de ce couple parental haïtien qui
s’est présenté à l’hôpital où je travaillais alors avec une fillette
profondément autiste. Les deux
intervenantes de mon équipe qui les ont rencontrés m’ont décrit une mère
avenante, souriante, qui s’exprimait dans un excellent français et un père
renfrogné, au visage dur, aux manières brusques, qui ne répondait que par
monosyllabes. Elles en avaient
peur, le soupçonnaient d’être violent et parlaient d’alerter la DPJ. Je les en ai dissuadées et je suis
allé rencontrer ces gens à leur domicile. Nous avons évidemment conversé en créole. Et j’ai découvert un homme doux,
entièrement dévoué à sa femme et à ses enfants, mais qui ne maîtrisait pas
très bien le français. L’homme
haïtien, quand il a peur, prend facilement une tête de bourreau pour ne pas
avoir celle de victime. Et s’il
y avait une chose dont cet homme avait peur, c’était d’être obligé de parler
français, devant ces deux jeunes femmes blanches qui l’intimidaient
terriblement. Je crois qu’il faut éviter de dramatiser les
problèmes que pose la barrière linguistique et culturelle (sans les minimiser
bien sûr). Elles existent
partout. Même après quarante
ans, je ne suis pas sûr de comprendre certaines expressions québécoises
“d’arrière-pays”. Ce n’est pas
grave, dans la mesure où j’ai réussi à établir une certaine complicité avec
mon interlocuteur. Quand nous
étions étudiants en médecine ou jeunes médecins en Haïti, oeuvrant dans des
milieux très populaires, certains termes créoles échappaient à notre
compréhension. Du reste, Carlo
Sterlin a consacré son mémoire de fin d’études d’ethnologie à
l’interprétation de termes employés par les paysans pour décrire leurs
symptômes. On n’apprenait pas à
la faculté de médecine que “couler posthume”, en parlant d’un nez malade,
voulait dire qu’il était enrhumé. On expérimente et on apprend. Et chacun trouve ses petits
moyens. Une psychoéducatrice de
mes amies a décidé, elle, d’apprendre quelques mots de créole, comme cela a
été suggéré en atelier. Une
façon de dire à l’autre : “Tu vois, je baragouine le créole, tu baragouines
le français. C’est pas plus
grave que ça, on va finir par se comprendre”. Ces parents ont besoin de calme et de sérénité. On ne va tout de même pas leur
refiler notre propre anxiété générée par les difficultés que nous éprouvons à
déchiffrer les mystères de leur pénible existence. Une question a été posée par M. Philippe : “Et
maintenant, qu’est-ce qu’on fait?”
Inquiétude lancinante, partagée par tous. Je crois qu’il faut revenir à l’adage d’or de la médecine
(je l’ai lu, je pense, il y a très, très longtemps dans le roman “Les Hommes
en Blanc”, d’André Soubiran ): “Guérir parfois, soulager souvent, consoler
toujours”. Soulager, c’est ce
que nous faisons tous et toutes, et tous les jours d’implication auprès de
nos patients et de leurs parents.
Cela passe par une information solide, tant sur le diagnostic que sur
le pronostic, souvent bien meilleur que nos appréhensions des débuts de
thérapie, comme on l’a bien souligné durant le panel. Cela passe aussi par l’application de
nos techniques diverses de réadaptation et l’utilisation appropriée de traitements
médicamenteux, qui écartent de notre chemin ces empêcheurs de progresser bien
droit que sont, par exemple, le déficit d’attention, l’anxiété ou
l’opposition. Cela passe enfin
par l’implication des parents qui, promus co-thérapeutes, savent désormais ce
qu’ils ont à faire. Et consoler
n’exige pas nécessairement de longs discours. Une écoute attentive, une tape sur l’épaule, un mot
d’encouragement ou de félicitations, même de façon un peu maladroite et
adressé dans n’importe quelle langue. Quant à la guérison, cela est hors de notre
atteinte, du moins, pour l’instant.
Elle est en train de se concocter dans les officines de biologie
moléculaire, de physiologie cérébrale et autre génie génétique. L’investigation des causes
environnementales sont plus à notre portée, et doivent faire l’objet de
recherches intensives de notre part.
Dans les deux cas, comme concluait si justement la docteure Jéliu, il
faut maintenir la confiance pleine et entière en la science et en
l’utilisation maximale de ses ressources... Et garder l’espoir. M’ fin’ palé! |
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Suite : Poème: Lettre écrite à
une jeune amie |