Fascicule I - La Vérité?

   
Contenu

Introduction

La déité

Petit intermède personnel

L'Éternité

Et un beau jour, la Vie... Et bien sûr, la Mort!

L'esprit et le corps: quelle farce!

Et le "culturel"?

Puis-je conclure?

La vérité (poème)

   
Introduction

(Décembre 1995)

(Contenu)

«Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal
Fait reluire ou vibrer mon âme de cristal
Mon âme aux mille voix que le dieu que j
'adore
Mit au centre de tout comme un écho sonore.»

Victor Hugo, La légende des siècles,
(Ce siècle avait deux ans... et tout le bataclan).

J'ai choisi de commencer par ces vers parce qu'il m'a toujours semblé qu'ils me définissaient très bien. Et qu'ils expliquaient peut-être, du moins en partie, pourquoi ces mille voix se sont tues si longtemps.

Ce n'est pas nécessairement très drôle de s'intéresser à tout! Depuis le hockey jusqu'à la biologie moléculaire, en passant par le néolithique africain, la philosophie grecque, le big-bang et les derniers quatuors de Beethoven! On veut tout savoir, tout comprendre, et après moultes études, tout ce que l'on réalise, c'est que chaque porte ouverte nous offre la vue d'une multitude d'autres, obstinément closes!

Et la peur de s'enfermer? De traverser UNE porte et de "s'encabaner" finalement dans une salle sertie de brillantes richesses, à n'en point douter mais désespérément privée de toute fenêtre vers ailleurs?

C'est peut-être pour cela que je n'ai jamais réussi à être un vrai spécialiste. J'ai fait ma médecine en étudiant les philosophes antiques et modernes et l'histoire du mouvement ouvrier. Je me suis cependant attaché passionnément à la biochimie, qui me paraissait déjà détenir la clé de la réponse à une des questions fondamentales que je me posais depuis mon année de philo : l'impact entre l'âme et le corps, le "psukhê" et le "sôma". J'ai étudié la psychiatrie pour mieux approfondir les méandres de la vie psychique, mais elle m'a ramené au contraire vers un de ses fondements, les plus intimes, la biologie moléculaire.

C'est d'ailleurs un des seuls domaines où j'aurais pu être un spécialiste. Mais encore là, quand j'y pense, je m'en serais voulu de m'être privé de ce que la pratique de la pédiatrie et de la psychiatrie m'a apporté de plus précieux : le contact quasi-quotidien privilégié avec les enfants et adolescents! Et pendant tout ce temps-là, je ne perdais pas un mot, en tout cas le moins possible, de tout ce qui se passait à travers le monde. Il m'est si souvent arrivé de rêver d'avoir été politicologue!

Difficile à expliquer pourquoi je me suis tu pendant si longtemps. Peut-être parce que je n'étais pas sûr de savoir ce que je savais et surtout ce que je ne savais pas. Et parce que, ce que je savais, je n'étais pas sûr de savoir où le mettre. J'ai mis du temps à ramasser, à colliger, à glaner, à cueillir, à pêcher même des informations de toutes sortes, puis à les décanter, à les soupeser, à les flairer pour essayer d'en tirer le maximum de cohérence de façon à pouvoir classer les faits, et donner à chaque chose une place où elle se sente à l'aise et communique le plus harmonieusement possible avec ses voisins et voisines!

Je n'y suis pas vraiment parvenu. On n'y parvient jamais tout à fait. Cependant, j'ai décidé quand même d'écrire à partir d'aujourd'hui, parce que j'ai peur. Peur parce que j'ai soixante ans et que le temps disponible s'amenuise de façon de plus en plus évidente. Parce que mes yeux me jouent de sales tours et que je suis peut-être à la veille de la grande noirceur. Peur enfin que je ne devienne d'ici quelques années un vieux philosophe sans but et sans audience dodelinant d'une tête bourrée de connaissances et d'idées totalement inconnues de tous, inutilement savant!

Le pire, c'est que je ne sais même pas si jamais tout cela sera utile à quelqu'un ou à quelque chose. Mais je suis un peu comme Cyrano, moi, et j'aime

«Travailler sans souci de gloire ou de fortune.
À tel voyage auquel on pense, dans la lune

(Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac)

Il a même dit plus tard, Cyrano : "C'est bien plus beau, lorsque c'est inutile!" Il est vrai que c'était juste quelques minutes avant sa mort. On se console comme on peut.

Il me reste juste à t'expliquer pourquoi c'est à toi que j'écris et non pas, je ne sais pas, moi, à mon fils, tiens! Mon fils qui aurait pu me faire des commentaires fort bien articulés sur chacune de ces lignes! Mais justement, je ne veux pas. Ce que je veux, c'est parler, pas qu'on me réponde! Ça, la réalité s'en charge, elle est là pour ça. Et elle ne se fait pas faute de nous donner de belles claques en pleine face, pour peu qu'on soit assez humbles pour accepter ses sévères réprimandes.

Mais il y a d'autres raisons. D'abord je suis libre d'écrire ce que je veux, et comme je veux. Il n'y a personne qui viendra m'interroger sur mes méthodes d'investigation ni sur mes sources de références! Faut tout de même pas exagérer, j'écris à ma mère. Elle est morte depuis 1972! Je ne me sens donc astreint à aucune autre discipline intellectuelle que celle que je m'impose à moi-même. Mais, fais-moi confiance, celle-là risque d'être plus implacable que toutes les autres!

Et puis, avoue que c'est un peu original. Généralement, les gens arrivés à mon âge (60 ans, ma chère!) ont le réflexe d'écrire aux plus jeunes et de leur communiquer leur savoir, leur expérience, et coetera et coetera. Mais je n'ai le goût de parler aux enfants, je ne fais que ça de ma sainte vie. Peut-être pourrais-je me substituer à eux et parler à leurs parents. Mais ça aussi je le fais, et très souvent!

Alors j'écris à ma mère! Confidences d'un gars de fin de siècle à quelqu'un qui est venu au monde à l'autre bout. (Ah tiens! Mais pour toi aussi, ce siècle- le nôtre- avait deux ans, quand tu es née). Je sais bien que tu n'y comprendras rien, que tu n'y aurais rien compris même si tu avais été capable de lire ces pages. Tu ouvrirais des yeux effarés, comme autrefois, quand adolescent, j'exposais mes idées farfelues, et tu te serais écriée : "Mais qu'est-ce qu'il raconte encore? Maurice est toujours en train de dire des choses auxquelles on ne comprend rien!".

Pauvre maman! Je ne t'en ai jamais voulu de ne pas me comprendre. J'ai toujours pensé qu'il valait mieux ne rien comprendre, et l'avouer que mal comprendre, et critiquer!

 

La déité

(Contenu)
Je t'ai sûrement fait de la peine, lorsque à vingt-quatre ans, j'ai cessé d'aller à la messe, après toutes ces années d'intense pratique religieuse. Je ne voulais pas, j'ai même tout fait pour éviter que tu le saches. Pendant des semaines, chaque dimanche matin, je sortais, comme pour aller à la messe de six heures et je rentrais, une heure après, à la suite d'une petite promenade solitaire dans les rues de Port-au-Prince.

En réalité, si je suis devenu athée, je n'ai jamais réussi à être anti-religieux. Je n'ai jamais cherché à l'être non plus, même durant ma période marxisante. La religion, en soi, ne m'a jamais vraiment dérangé, en ce qu'elle apportait d'un certain sentiment de certitude face à une insaisissable - et terrifiante - réalité, et un peu d'espoir à des gens qui en avaient absolument besoin. La plupart des grandes religions ont fait beaucoup de bien, tant sur le plan de l'assistance sociale, que sur celui de la recherche intellectuelle.

Ce qui est condamnable, c'est le détournement des grands principes religieux au profit d'une oligarchie dominante et l'exécrable "Crois ou meurs" qui en découle et qui entraîne même des masses démunies, avides du salut qu'on leur fait miroiter. Mais l'intolérance n'est nullement l'éponge des religions théistes, et l'histoire relativement récente du monde nous en fournit des exemples tristement fameux, depuis la Terreur jusqu'à l'intégrisme musulman, en passant par l'holocauste et le goulag.

Non, à vrai dire, c'est à la Déité elle-même que j'en veux. C'est elle, dans son essence même, que j'ai répudiée un jour, après y avoir cru, comme tout le monde, et même plus que la plupart des gens que je côtoyais. Je ne m'en suis pas débarrassé comme ça, un beau jour, tout simplement parce qu'elle encombrait ma vie et parce que j'avais autre chose de plus agréable à faire le dimanche matin. Non, d'ailleurs, crois-moi, pendant tout le temps qu'a duré cette rigoureuse remise en question intérieure, j'ai maintenu ma pratique religieuse au même niveau d'intensité qu'elle avait atteint les années précédentes.

Ce qui me dérangeait vraiment dans l'idée même de Dieu, c'était la notion d'infinité qui y était intimement liée, car elle me paraissait incompatible avec ma propre existence. J'ai, du reste essayé d'échapper à cet effroyable dilemme. Je me souviens d'avoir eu, alors que j'étais à ma première année de la faculté de médecine, une conversation avec le regretté Karl Lévesque, au cours de laquelle je lui expliquais que nous ne pouvions exister qu'en étant des cellules de Dieu, d'un Dieu qui serait perçu comme une sorte de corps vivant, d'une infinie complexité et qui engloberait tout. Sorte de panthéisme idéologique un peu primaire, pâle reflet d'anciennes hérésies du même genre, que l'Église catholique avait déjà condamnées depuis belle lurette.

Et avec raison, d'ailleurs, crois-moi! Car le panthéisme est en soi tellement absurde qu'il ne peut conduire qu'à son contraire, l'athéisme. Voilà donc, chère maman, en très bref, la lancinante alternative qui me torturait les méninges depuis des mois déjà, quand tu m'as vu un dimanche matin faire semblant d'aller à la messe pour ne pas te faire de peine : Ou Dieu est tout, ou Dieu n'est pas!

Petite précision : je parle ici du dieu des grandes religions monothéistes, particulièrement du Dieu chrétien que je connais le mieux. Les autres, je dois bien l'avouer, au risque de me faire des ennemis mortels, ne perturbent guère ma démarche intellectuelle. J'ai même une profonde considération pour nombre d'entre eux, ne serait-ce que pour la multitude de chefs-d'œuvre culturels de toutes sortes, en musique, en littérature, en danses rituelles, etc... qu'ils ont inspiré, et ce, dans tous les pays du monde.

Ceux-là, ils ont bien l'air d'être ce qu'ils sont, c'est-à-dire des émanations de nos rêves, de nos espoirs, de nos incertitudes, tentatives souvent brillantes pour appréhender une réalité autrement inexplicable, et aussi polices d'assurances pour un avenir menacé de toutes parts. Et ils nous ressemblent vraiment, empêtrés dans leurs passions distordues ou illuminés d'une inaltérable générosité. Les dieux nordiques sont aussi dépendants de Freyia, déesse de la fertilité que nous pouvons l'être du P.I.B.et d'autres machines économiques du même genre. Quel homme n'a jamais rêvé de pouvoir, comme Zeus, se changer en cygne pour se taper une quelconque belle Léda, sans encourir les foudres de la jalouse Héra? Et tous les enfants haïtiens, le moindrement turbulents, se sont déjà fait traiter par leurs parents de baka, à l'instar de cet "eulenspiegel" vaudou, qui sillonne les campagnes à la recherche de mauvais coups!

Je te l'ai dit, ils sont comme nous. Et puis, ils ne peuvent pas être infinis, ils sont une horde, à passer le plus clair de leur temps à se battre entre eux! Une chance encore qu'ils soient immortels!

Le Dieu chrétien, lui, comme le juif et le musulman, est seul. Il est Grand, il est Fort, il est Partout. Il est. Quelqu'un m'a dit un jour, Dieu est Amour. J'ai dit : Oui, mais il est aussi Intelligence. Mais surtout, il est tout ça de façon Infinie. Cette notion d'infinité est d'ailleurs tellement centrale à la théologie chrétienne qu'elle a donné le Mystère de la Trinité : Dieu le Père, Être infini, a de lui-même une Connaissance, qui, étant infinie, donne lieu à une deuxième personne, le Fils; entre le Fils et le Père, est un Amour, qui, étant infini, donne lieu à une troisième personne, le Saint-Esprit. Et ces trois personnes, étant infinies, ne forment qu'un seul et même Être, Dieu!

C'est écrasant! Anéantissant! Au point de ne laisser aucune place pour rien ni pour personne. À moins de s'en tirer avec de vagues élaborations mystiques, on se retrouve devant ce qui m'apparaît d'une évidence implacable; il est impossible d'exister en même temps qu'un être infini, à moins d'en faire partie. Et lui? Il n'est pas moins menacé que nous, et ce, par sa propre Création! Il lui suffit en effet de créer la moindre brindille d'herbe, la moindre poussière de météorite pour qu'il se donne des limites ("fines", en latin), et donc cesse d'exister en tant qu'être infini!

Il faut donc choisir. Entre Lui et l'Univers matériel, dont l'existence s'impose à nous de façon indéniable. Entre Lui et nous. Entre Lui et le reste. J'ai choisi le reste. Au risque de te faire de la peine!

Qu'est-ce que tu veux, je n'ai jamais été capable de me satisfaire de vagues accommodements intellectuels, du genre d'un Être Surnaturel, assez lointain, plutôt distant, à qui on demanderait tout juste d'être à l'origine de toutes choses, qu'on invoquerait de temps en temps quand les situations deviennent vraiment trop inquiétantes, mais que, somme toute, on ignorerait paisiblement dans la conduite ordinaire de notre existence.

Non, vraiment! J'ai besoin de certitudes plus solides que cela. En évacuant l'idée même de Dieu, je me suis interdit toute référence à quelque force surnaturelle que ce soit, qui ne pourrait constituer que des compromis incertains et peu insistants à une analyse intellectuelle ou à une investigation scientifique rigoureuse.

J'ai donc rejeté les solutions faciles. J'ai choisi la Nature. Celle qu'on peut voir, entendre, toucher. Celle dont on peut prouver l'existence, étudier le fonctionnement. Celle dont on peut présumer qu'elle existe, même dans des domaines où elle nous échappe encore totalement (et "Dieu" seul sait à quel point il y a au monde des spécialistes capables d'en débusquer progressivement les secrets!). Ce sera à moi, d'essayer, à travers les connaissances et les intuitions que je peux en avoir, d'élaborer ma petite vision "cosmogonique" (n'ayons pas peur des mots) personnelle. Je me propose de t'en parler... en espérant que cela ne t'ennuie pas trop!

 

Petit intermède personnel

(Juillet 1996)

(
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Aujourd'hui, c'est le 4 juillet. Le lendemain de ma fête. J'interromps donc un moment mes savantes élucubrations pour te parler un peu de moi... et surtout de mes yeux.

J'ai été opéré il y a une semaine, à l'oeil gauche, pour un glaucome assez avancé. Mon chirurgien étant un petit génie, et la science actuelle, ce qu'elle est devenue, il y a peu de risques que je perde mon oeil, comme ce fut le cas pour mon père, dans les années 30. Ma convalescence évolue bien et, le post-opératoire se déroule selon les prévisions les plus optimistes. La vision à l'oeil gauche est encore floue et le restera encore quelques semaines, mais dans l'ensemble, tout va bien.

Le problème, c'est que mon oeil droit, qui fut jusqu'à récemment mon bon oeil, ma police d'assurance en quelque sorte, ne vaut actuellement guère mieux. Il y a deux ans, en effet, il a subi une thrombose rétinienne centrale, qui n'a guéri que partiellement, laissant en plein milieu de la rétine une petite flaque d'eau confortablement installée, et très réticente à disparaître. Ce qui me donne une perception des choses louvoyante et ondoyante, comme on voit les objets bouger à travers l'eau d'une piscine. Bref, un oeil qui voit flou et l'autre qui déforme tout. L'enfer, ma chère!

La conséquence, c'est que, si je peux écrire, je ne peux pas lire. En tout cas, je le peux très difficilement et pas longtemps. Ce que cela change? J'avais colligé, au cours des derniers mois, des textes scientifiques (sur l'astrophysique, la biologie moléculaire, etc...), que je me proposais de revoir rapidement avant de t'écrire certaines lettres, afin d'étayer mes idées et intuitions personnelles sur des faits scientifiques précis (jouer un peu au petit spécialiste, peut-être!). Ça, je dois en faire mon deuil. Je ne pourrai donc que me fier à ma mémoire. Et tu sais ce qu'elle vaut, ma mémoire des détails concrets, une fois que j'ai l'impression d'en avoir tiré les conclusions générales? C'est bien ça, tu l'as deviné.

En ce qui me concerne, je suis en train de faire l'expérience du handicap, même si le mien est relativement minime, et présumément transitoire. Je réalise à quel point il faut dans ces circonstances, et, peut-être même dans toute notre vie, savoir allier l'humilité de la dépendance nécessaire et inévitable au culte obstiné de l'autonomie personnelle.

La dépendance commence et même atteint son point maximum au moment de l'opération, alors que, parfaitement conscient de tout ce qui se passe, tu "sais" qu'un grand manitou aux doigts agiles est en train de disséquer l'oeil et que tu ne dois rien faire et rien dire, car la moindre distraction de sa part peut te coûter la vue. Elle se poursuit quand des tas d'activités journalières te sont interdites et que tu dois faire appel à d'autres personnes moins fortes physiquement, rien que pour soulever une minable petite caisse. C'est très humiliant quand tu as pris l'habitude de croire que tu portes une bonne partie du monde sur tes épaules, et ça ramène les choses à leurs justes proportions.

Mais aussi la tentation peut être grande de s'apitoyer sur son sort et d'appeler à l'aide pour des obstacles qu'on peut réussir à surmonter à condition de se forcer un peu et parfois beaucoup (exemple, demander à quelqu'un de lire un petit texte écrit en petits caractères au lieu de prendre ta loupe et de te triturer ta rétine encore à moitié valide pour y voir clair). Et l'entourage s'y prête, avec prévenance et gentillesse. J'ai dû éluder combien d'offres de mes amis et amies de venir me faire la lecture durant ma convalescence. Mais je me remémorais deux personnes qui ont eu à faire face à des situations autrement plus éprouvantes que la mienne. D'abord une dame de mes amies, qui, aveugle de naissance, a poussé ses études universitaires jusqu'à leur extrême limite au point de devenir une compétence mondialement reconnue. Et Lucien Bouchard, notre actuel Premier ministre que j'avais entendu dire à la télévision à quel point il était important d'aller jusqu'au bout de ses capacités d'affrontement (et qui l'a fait, avec un courage que je salue). Et je me suis accroché, une fois encore, à ces vers de Cyrano qui m'ont guidé depuis l'adolescence dans ma quête d'autonomie et d'indépendance :

«Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais... tout seul.»

(Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac)

 

L'Éternité

(
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Bon. Puisque tu insistes si gentiment, nous allons retourner à nos grandes élucubrations philosophiques. Je n'ai pas le choix d'ailleurs, depuis que t'as lu ma lettre sur la déité, tes critiques et objections me parviennent, en salves répétées, drues, violentes, implacables. Certaines, tu l'avoueras bien, ne tiennent pas le coup (franchement, les miracles, non, ça ne m'a jamais impressionné). D'autres sont décidément plus sérieuses et méritent qu'on s'y attarde.

Je me souviens, il y a déjà fort longtemps (c'était en 1961 ou 1962, je crois!), un de mes amis et ancien co-militant de la Jeunesse Étudiante Catholique, inquiet de mon virage athée (eh! oui, il y en avait déjà, des virages, à l'époque), m'a lancé un jour, cette objection, pour lui, capitale : "Mais comment peux-tu expliquer, sans Dieu, l'existence même de l'univers matériel? " Et je lui ai re-lancé, tout de suite, et y pensant d'ailleurs pour la première fois : " Et si l'univers matériel avait toujours existé? ".

Pas si simple, en réalité, je te prie de me croire. On peut, en effet, évacuer Dieu assez facilement de son système de pensée. Il est impossible de se débarrasser du revers de la main de l'un de ses attributs principaux : l'éternité. Car s'il y a une chose que l'esprit humain, en tout cas, pas le mien, ne peut imaginer, c'est le Néant, le Rien total, l'Inexistence complète. Il faut bien qu'il y ait quelque chose quelque part. Aux deux confins du temps, quand rien n'a commencé et quand tout finit, quelque chose, ou quelqu'un d'autre, doit nécessairement être là. Surtout au début. À ma connaissance, personne ne dit qu'avant le début, il n'y avait RIEN. Les anciens penseurs grecs parlaient du CHAOS, c'est-à-dire l'Inorganisé, dont va naître tout le reste.

Le problème, c'est que nous sommes habitués à évoluer dans l'univers du perceptible. Les êtres vivants naissent, vivent et meurent. Les objets inanimés, même les plus complexes, si on ne sait pas toujours où, quand, ni comment, ont commencé et finissent par s'en aller. Les savants ont calculé dans combien de milliards d'années la terre et même tout notre système solaire vont disparaître, soit en un gigantesque feu d'artifice à faire pâlir d'envie tous les Benson and Hedges intergalactiques, soit par un extrême refroidissement. À nos yeux, tout commence et tout finit. Tout... sauf Dieu, l'Éternel, l'Infini, le Créateur de toutes choses.

C'est bien ce que tu penses, je suppose, et, avec toi, à peu près tout le monde. Mais je te ferai remarquer, amie très chère, que ce qui disparaît en réalité, ce n'est pas l'essence même de la matière, mais les diverses organisations dont elle fait partie. Tout est organisation, en fait. Nous sommes organisation. La Terre aussi. Et avec elle, notre système solaire, les autres galaxies, l'univers tout entier. Et même au niveau de l'infiniment petit, on n'a pas fini de dépecer les micro-organisations qui forment les ensembles plus complexes. Les molécules ont donné des atomes, les atomes, des électrons, protons et neutrons et ces derniers, des quarks. Pour l'instant on est là, je pense, et l'on considère le quark comme l'unité fondamentale de la matière, en attendant que des spécialistes plus futés que les autres ne découvrent une organisation micro-structurelle quelconque.

Mais même si on devait en rester là, même si un beau jour tout l'univers devant se réduire à un immense amas d'unités fondamentales, comment peux-tu imaginer que ces charmantes petites choses à leur tour disparaîtraient? Où veux-tu donc qu'elles aillent? Et par quelle magie elles pourraient bien avoir commencé, d'où veux-tu qu'elles viennent? D'un Créateur? Relis donc ma lettre précédente, chère amie!

Il me semble qu'on peut concevoir deux types différents d'éternité :

  • celle qui est inhérente à l'essence même d'un Être, qui ne peut être qu'Infini. Mais, comme je te l'ai déjà dit, nous nous heurtons à une contradiction fondamentale de cet Être qui par définition serait Tout-Puissant et pourtant serait incapable de créer quoi que ce soit d'extérieur à lui, car ce serait se limiter et donc se détruire lui-même.
  • celle que j'appellerais l'éternité par succession d'états. Qui serait un peu du type de l'infinité mathématique, selon laquelle des multiplications ou divisions successives n'aboutissent jamais à une fin, mais peuvent se poursuivre... à l'infini. L'infiniment grand ou l'infiniment petit, toujours plus grand ou toujours plus petit.

Ça n'a pas l'air trop fou? Non? Je propose donc à votre réflexion, chère madame, l'hypothèse suivante : la matière a toujours existé, sous sa forme la plus simple, et elle existera toujours, sans jamais s'agrandir, et sans jamais diminuer " Rien ne se perd, rien ne se crée", a déjà dit un grand savant. Au cours d'étapes successives, elle s'organise, donnant lieu à des ensembles d'une extrême richesse et complexité, avec leur structure, leur histoire propre, qui finissent par disparaître, laissant la place à d'autres, toujours formés de la même matière de base. Il en fut toujours ainsi, et il en sera toujours ainsi, de toute éternité!

Notre actuel univers serait simplement l'une de ces étapes. Le big bang, tu connais sûrement. Mais si, tout le monde, ou à peu près, a entendu parler de cet atome initial, ridiculement petit, qui à la suite d'une explosion gigantesque, a donné naissance à notre univers, avec ses planètes, ses étoiles, ses pulsars, ses quasars, ses trous noirs et autres voies lactées! D'où viendrait-il? Du chaos grec ou d'une autre structure, tout aussi riche et complexe, qui se seraient, l'un ou l'autre ratatinés à l'extrême limite?

Quant à l'éventuelle évolution de l'univers, deux théories s'affrontent, semble-t-il. Celle de l'expansion continue, indéfinie. Et celle d'une re-contraction, le big crunch, qui aboutirait à un autre stade d'atomisation, totalement différent du premier (j'ai entendu un super savant montréalais l'affirmer à la télévision). Une autre explosion, et on remettrait ça, comme dans le bon vieux temps. Mais rassure-toi, ce n'est pas demain la veille, c'est dans quelques centaines de milliards d'années! Personnellement, quoique je n'y connaisse rien du tout, j'avoue mes préférences pour cette théorie accordéoniste qui modulerait l'histoire de la réalité matérielle en une sorte de respiration éternelle, ponctuée de formidables quintes de toux à la fois délabrantes et re-créatrices...!

Tu dors?

 

Et un beau jour, la Vie... Et bien sûr, la Mort!

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Salut, révérende! Aujourd'hui, je vais te parler de deux choses que tu connais probablement mieux que moi. La première, ça va encore, j'y suis, j'en ai donc une petite idée. La deuxième, je me l'imagine : toi, tu l'as vécue... si je peux m'exprimer ainsi! Seulement, voilà! Tu n'es plus là pour nous en parler. Et personne, malgré tout ce qu'on a pu raconter, n'est jamais revenu nous dire ce qu'il savait de ce beau grand monde inconnu.

Et même la première, même si on patauge dedans à... longueur de vie, on est loin de la connaître si bien que ça, sauf évidemment pour décrire les aventures gaies, rocambolesques, tragiques ou tout simplement ordinaires qui pavent le chemin tout au long de sa trajectoire. Mais d'où vient-elle et surtout où va-t-elle et que nous arrive-t-il quand elle n'est plus, voilà des questions qui deviennent cruciales quand on s'est, comme je l'ai fait, débarrassé de l'illusion d'avoir un Créateur... et un Paradis à la fin de nos jours.

Paraît, ma chère, que tout ce grouillement de vie terrestre n'est que le fruit, à la toute origine, d'un pur hasard, ou tout au moins d'un concours extraordinaire de circonstances les plus diverses. La température idéale, la formation d'eau sur la terre (la fameuse "soupe primitive"), peut-être le passage d'un météorite ou de quelque autre vagabond péristellaire qui, en plus d'apporter certains éléments chimiques indispensables, auraient entraîné des perturbations atmosphériques gigantesques avec d'innombrables décharges électriques propulsées en ligne droite vers la marmite terrestre.. C'est ainsi, dit-on, qu'à la suite de tumultueuses réactions chimiques, serait née la toute première molécule vivante, le véritable ancêtre de tout ce qui respire et vadrouille sur cette planète, tigres et tulipes, hirondelles et calmars, paramécies et baobabs, et, bien sûr... nous.

Veux-tu que je te l'avoue? Ça me suffit moi, comme explication! Il est certain que ce que je t'ai dit plus haut constitue une vision surcondensée et un peu poétisée de questions extrêmement complexes sur lesquelles il se publie chaque jour des tonnes d'informations scientifiques de plus en plus précises. Mais pour un gamin d'un niveau d'instruction bien ordinaire comme moi, c'est tout ce qu'il me faut, une vision suffisamment claire, réaliste et naturelle de mes toutes premières origines. Cela me rassure d'ailleurs que des "superbolés" de la science réussissent ainsi à éclairer de plus en plus le long cheminement qui a mené du Big Bang à la vie sur terre. Je lirai le fruit de leurs œuvres avec plaisir, quand je serai plus vieux et que j'en aurai le temps et, je l'espère, les capacités de le faire.

Voilà pour le début. Je m'en suis tiré assez facilement, tu ne trouves pas? Pour ce qui est de la fin, cela risque d'être un peu plus difficile. Car nous abordons là, dans le brouillard le plus complet, des berges avec contours incertains, où la science est totalement incapable de débarquer. Et où donc, la tentation est grande de se laisser guider par des techniques d'investigation plutôt douteuses comme la vérité révélée, l'imagination pure et la haute voltige intellectuelle. Je n'ai pas d'autre choix d'ailleurs que d'élaborer une théorie qui, sur le plan de ce qu'Emmanuel Mounier appelait les "certitudes difficiles", vaudra ce que valent toutes les autres, c'est-à-dire rien du tout.

Mais au moins, je me donne un certain nombre de garanties qui me permettront de garder les deux pieds sur terre (ne ris pas, je t'en prie!). Mon principe de base est simple (et c'est le même d'ailleurs que je t'ai déjà expliqué) : seule la matière existe; le reste, c'est de l'organisation. Quand un être vivant meurt, il ne s'agit nullement d'un corps mortel qui s'éteint, et d'une âme surnaturelle et immortelle qui se libère de son entrave charnelle et retourne vers son Créateur, ou même, comme prétendent certains, se réincarne éventuellement dans d'autres corps. C'est le contraire : c'est l'âme, c'est-à-dire l'organisation, qui disparaît. Le corps, lui, demeure, avec toutes ses composantes fondamentales, mais privé de cette merveilleuse cohérence qui donnait à ces dernières leur pleine capacité de fonctionnement.

Veux-tu que je te dise ce qui, d'après mes savants calculs, va probablement se passer quand je serai mort? Dès qu'on se décidera à remettre mon corps en pleine nature, tous mes corpuscules moléculaires, atomiques ou autres vont s'essaimer un peu partout, vite pris en charge par la nature ambiante, et s'insérer dans d'autres organismes inertes ou animés, qu'ils soient herbes folles, roches précieuses ou vaches enragées. De même que je porte en moi, à l'heure où je t'écris, un certain nombre de quarks qui m'ont été légués par des tas d'hommes et femmes qui ont pointillé l'aventure humaine depuis Lucy d'Afar, l'australopithèque, de même tout cela sera remis un jour à la grande circulation universelle avec des destins divers que je ne peux guère m'imaginer. On vient de loin, ma chère, et on n'arrêtera jamais. Quelque grand écrivain pourra-t-il un jour nous relater cela dans une œuvre intitulée : Si quark m'était conté?

Je vais me laisser aller à quelque chose que je m'étais pourtant promis d'éviter à tout prix dans ces pages : tirer une conclusion concrète de mes cogitations. Il me semble que le don d'organe fait après sa mort représente la plus belle destinée que l'on puisse donner à ses particules vivantes. On ne les confie plus au hasard; non, c'est de la transmission directe de vie humaine à vie humaine, sans intermédiaire douteux, sans trajectoire sinueuse et incertaine. C'est absolument remarquable, de pouvoir ainsi, tout juste à la jonction vie-mort, isoler une parcelle de cette organisation défunte, la transmettre intacte à une autre moribonde et insuffler à cette dernière de l'oxygène, de l'air pur, une vigueur nouvelle et beaucoup d'espoir. Comme si on interceptait, à la sortie d'une assemblée de dissolution d'une association quelconque, un groupe de membres particulièrement intelligents, généreux et efficaces, pour les greffer à une autre organisation vacillante et ainsi redonner à celle-ci sa pleine capacité de pensée et d'action!

Je radote!

 

L'esprit et le corps : quelle farce!

(Contenu)
C'est avec beaucoup d'appréhension, et même, je dirais, du trac que j'entreprends ce chapitre (si je peux appeler ainsi les lettres que je te destine). Pour diverses raisons.

D'abord parce que c'est sûrement le domaine que je connais le mieux, car il est en relation directe avec mon champ d'action professionnelle, la pédopsychiatrie. Je me suis particulièrement intéressé durant ces vingt dernières années à toutes ces belles recherches et trouvailles qui ont été opérées en génétique moléculaire et en neurobiologie, et qui jettent un éclairage de plus en plus révélateur sur les chemins qui unissent vie mentale et processus somatiques. J'ai donc accumulé avec le temps un certain nombre d'informations scientifiques très pertinentes mais dont la surabondance même rend plus malaisée toute tentative d'extraction synthétique des concepts essentiels.

Et puis, cette synthèse elle-même, penses-tu qu'on m'ait attendu pour la réaliser? Je suis là devant ma page blanche et je me demande ce que je vais pouvoir dire que Jean-Pierre Changeux n'a pas écrit dans son livre, L'Homme Neuronal (ne cherches pas, t'as pas lu! Moi-même, je l'ai lu textuellement seulement en partie, et le reste en diagonale, par manque de temps, car c'est une merveilleuse brique de 400 pages, remarquablement étoffée et structurée). Mais, à bien y penser, c'est peut-être heureux qu'il en ait été ainsi, car autrement j'aurais peut-être été tenté de te résumer la synthèse de Changeux, au lieu d'élaborer et de te présenter la mienne! La petite mienne, si menue et si fragile soit-elle! Je ne doute pas d'ailleurs que ton coeur de mère ne la préfère à toutes les autres.

En fait, toute cette belle aventure a commencé il y a des millions d'années, bien longtemps avant l'apparition des premières théories, alors qu'il n'y avait, dans l'animalerie terrestre, que quelques variétés de grands singes, issues d'une souche commune et proches parentes entre elles. À partir de quel moment, l'un de ces primates, pour quelque raison que ce soit (peut-être la fusion accidentelle de deux chromosomes) s'est nettement distingué de son plus proche parent (le chimpanzé, dit-on)? Il a réussi à faire ce qu'aucun autre animal n'avait réussi avant lui : il s'est mis debout, libérant ainsi ses mains qui assumèrent désormais une grande partie des tâches que les autres carnivores devaient accomplir avec leur puissante mâchoire. Celle-ci s'est mise à rétrécir, permettant alors l'expansion de la boîte crânienne, et donc du cerveau. Et voilà comment l'australopithèque et ses lointains descendants, l'homosapiens (c'est-à-dire nous), sont devenus intelligents.

C'est pas beau, ça? Moi, ça m'impressionne. Bien sûr, j'ai pris des raccourcis. Le processus a été infiniment plus long et plus complexe que je ne te l'ai présenté. Mais on ne va pas se bourrer le crâne avec des détails inutiles. La question essentielle à mon sens est la suivante : à partir de quand, pourquoi et sous quelles influences cet être dont l'animalité totale ne faisait aucun doute s'est retrouvé doté d'un esprit distinct de son corps, ou même d'une âme raisonnable et immortelle, comme on l'a prétendu par la suite et comme on le prétend encore?

Les théories ont abondé par la suite. Toutes sortes. Les religions, bien sûr! Les philosophes grecs s'en sont donnés à coeur joie. L'Église catholique s'en est mêlée. Finalement, ce qui s'est imposé, malgré quelques dissidences plus ou moins importantes (le courant marxiste, entre autres), c'est le dualisme dont je viens de t'expliquer l'essentiel. Cartésien, dualisme cartésien, du nom de Monsieur Descartes qui en a jeté les bases, il y a quelques trois cents ans.

Je me souviens, alors qu'âgé de dix-huit ans, j'étais élève en classe de philosophie, m'être posé cette angoissante question : Où donc se situe le point d'impact entre l'esprit et le corps? Personne n'en savait rien à l'époque, et je doute que les tenants de la thèse dualiste aient aujourd'hui encore des réponses claires à ce sujet. Par contre, la science, elle, n'a pas chômé. Et elle a accumulé à ce jour une masse invraisemblable d'informations sur les possibles relations entre les sites anatomiques, les processus neuro-biologiques et les différents aspects de la vie mentale. Cartographie extrêmement précise des localisations cérébrales, et des interconnexions entre les différentes parties du cerveau. Connaissance de plus en plus précise des mécanismes biologiques de l'apprentissage et de la mémoire. Et des mécanismes moléculaires de la génétique. Une trouvaille n'attend pas l'autre. Quelqu'un a déjà identifié une protéine qui serait produite chez les animaux atteints de phobie de l'obscurité et qui, injectée à d'autres animaux sains, entraînerait chez eux une vulnérabilité émotionnelle particulière à des événements anxiogènes. On est en train de mettre au clair des marqueurs somatiques des émotions. On vient, semble-t-il, d'identifier un gêne de l'altruisme. Y aurait-il un gêne de l'estime de soi? Et de l'intolérance? L'incompétence criante et la mauvaise foi notoire de certains de nos dirigeants politiques seraient-elles d'origine génétique? J'en ai le vertige et j'ai envie de me taire.

Il me faut du recul. Éviter l'indigestion. L'accumulation chaotique. J'ai besoin d'un cadre général, d'une suite d'organigramme qui me permettra d'insérer chaque information reçue. Et, au départ, un principe de base, pour moi incontournable : l'unité fondamentale de l'être humain.

L'Homme est UN. Un être unique, formé d'une structure anatomique servant de substrat à un certain nombre de fonctions biologiques données : la fonction rénale, la fonction hépatique, respiratoire, etc... et, au sommet de toute l'architecture, la plus riche, la plus complexe, la plus hiérarchisée de toutes, la fonction mentale.

Comprend bien ce que je veux dire. Cela va si loin que moi-même j'ai parfois de la difficulté à le réaliser. Il n'y a pas deux réalités, des phénomènes psychologiques d'un côté, et de l'autre, des processus biologiques qui y correspondent. Il n'y a là que deux aspects d'une même réalité. Chacune de mes pensées est moléculaire; mon affection pour toi l'est tout autant. Mes capacités de réflexion, d'analyse, de compréhension et de choix, de même que mes émotions, sentiments et motivations consistent en des processus neurophysiologiques extrêmement complexes que les spécialistes élucident de plus en plus.

La difficulté, je vais te dire où elle se situe. C'est que la vie mentale a atteint chez l'être humain un degré de perfection tel qu'elle acquiert une qualité absolument exceptionnelle, unique dans tout l'éventail des fonctions biologiques : la conscience d'elle-même (et non plus seulement la conscience du milieu extérieur qui existe déjà à l'état primitif même chez des êtres unicellulaires). Le problème, c'est que, si nous sommes, en grande partie, conscient de nos pensées, et de nos émotions, nous n'avons aucune idée de leur réalité profonde. De là à s'inventer une âme...

Au lieu de nous engager dans une pareille voie sans issue, si nous progressions, veux-tu? Ces processus biochimiques qui se trafiquent à notre insu ne peuvent absolument pas avoir lieu sans des instructions précises venant de cette sorte de centrale dirigeante qu'est le matériel génétique. Tu sais comment ça se passe : le gêne formule ses instructions sous forme d'ADN, lesquelles sont recueillies textuellement par un messager et transmises pour exécution à cette mini-usine vivante que constitue la cellule nerveuse. Cette dernière fabrique les éléments chimiques nécessaires et voilà, je peux chanter, rire, être heureux et manger de la crème glacée!

Mais là ou cela devient passionnant, c'est que cela ne se fait pas à sens unique. Les processus psychiques eux-mêmes, conscients ou non, sont capables à leur tour d'envoyer des contre-messages à cette centrale dirigeante pour la renseigner exactement sur leurs besoins, que ce soit en augmentation de production de substances déjà existantes ou même de substances tout à fait nouvelles. La centrale met alors en branle toutes sortes de mécanismes qui lui permettent d'adapter son message : déblocage de gènes jusqu'alors inoccupés, débitage de son ADN en petits morceaux qu'elle recolle ensuite, mais dans un ordre différent, et probablement d'autres procédés que j'ignore.

En pratique, cela donne quoi? L'être humain est, comme les autres animaux supérieurs et même davantage, soumis à des demandes constantes du milieu extérieur dans lequel il vit. Ces stimulations se transmettent par un chemin bien défini : une voie nerveuse jusqu'à un centre nerveux qui lance, par une autre voie nerveuse, des instructions, lesquelles parvenues à destination, vont constituer la réponse à la situation de départ. C'est ce qu'on appelle l'arc réflexe. (Je résume pour ne pas t'effrayer). En réalité, c'est bien plus complexe que cela, avec un invraisemblable réseau routier, allant de grandes autoroutes jusqu'à de minuscules chemins de campagne, avec des lacs à franchir, sur des traversiers en grand, et parfois pas assez grand nombre, d'innombrables interconnexions entre les villes, villages et hameaux, et un merveilleux système de verrouillage et de déverrouillage de portes d'accès et même de création de voies nouvelles! De quoi faire rêver n'importe quel gouvernement aux prises avec un problème aigu de chômage!

Supposons un monsieur bien pépère dans mon genre, qui se contente, au cours de son train-train quotidien, de répondre à des situations routinières, sans sollicitations excessives ni entraînement particulier. Il n'a, pour cela, qu'à puiser dans son stock déjà établi d'éléments biochimiques fabriqués selon des séquences bien connues. Mais s'il décide d'apprendre la langue afghane, de pratiquer la nage synchronisée, de relever de nouveau défi à son travail ou simplement de fréquenter assidûment un milieu totalement différent du sien, il risque d'avoir à lancer des commandes précises au comité central génétique pour l'élaboration de nouveaux plans, la fabrication de substances appropriées, en vue de pouvoir présenter des réponses adaptées à la situation. S'il néglige de le faire, prétendant affronter la nouveauté avec de vieilles armes dépassées, si la centrale en question ne dispose pas de ressources nécessaires pour faire face à des demandes même raisonnables, ou si les exigences extérieures dépassent les capacités d'un être humain ordinaire, alors, on a des problèmes, ma chère!

Effectivement, tout ne va pas aussi bien qu'on le voudrait. Nous naissons chacun avec un portefeuille génétique riche en valeurs insoupçonnées. Mais il a quand même ses limites. Tout le monde ne peut pas être un Hubert Reeves, un Guy Lafleur ou une Mère Thérésa. Cela demande une certaine richesse congénitale des conditions de vie exceptionnelles et une bonne dose de motivation et d'efforts personnels. Mais, il importe toujours de ne pas laisser notre pécule héréditaire vivoter comme un vulgaire bas de laine improductif, et tout en tenant compte de nos possibilités et de nos caractéristiques tempéramentales personnelles, de secouer nos gènes endormis par des sollicitations appropriés. Cela est particulièrement vrai des jeunes évidemment! Mais les petits vieux comme moi n'y échappent pas non plus.

Dans certains cas, c'est au départ que l'héritage génétique est grevé d'hypothèques plus ou moins lourdes. Développement infantile troué ou franchement anarchique, personnalités fragiles, cassant au moindre impact en sont souvent les fruits. Dans d'autres, des conditions de vie malsaines exigent des sacrifices exagérés au métabolisme neuropsychologique, lui imposant des modes d'adaptation intolérable, à travers la dénaturation des messages génétiques. Il importe d'intervenir, à quelque niveau que ce soit, et de préférence, quand c'est possible à tous les niveaux à la fois : biochimique, psychologique et social. De toutes façons, elles se rejoignent toutes au même endroit. J'ai déjà dit devant un groupe de collègues pédopsychiatres que la psychothérapie, en dernière analyse, travaillait à modifier le fonctionnement du matériel génétique des gens. Les changements apportés à leurs rapports sociaux aboutissent au même résultat : permettre à nos gènes endoloris de se refaire une santé (eh oui, ça se répare, ma chère!).

L'homme est UN, je te l'ai dit, je te le répète. Toute théorie visant à expliquer son fonctionnement psychique se doit de le considérer comme le résultat de l'interaction constante entre son bagage génétique et les expériences auxquelles il est soumis, et d'éviter de privilégier un de ces facteurs, au détriment de l'autre, comme on le fait souvent pour des raisons idéologiques, voire politiques.

Et maintenant, si on se taisait un peu, veux-tu?

 

Et le "culturel"?

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J'ai devant les yeux un bref article paru dans L'Actualité du 6 octobre 1993. C'est le seul texte que j'ai relu en entier de toute la masse de documents que j'avais accumulée durant ces dernières années en vue de la rédaction de ce petit ouvrage que je te destinais. D'abord parce qu'il n'est pas long. Ensuite, parce qu'il me permet de bien situer le sujet de cette présente lettre.

Il s'agit de compte-rendu d'un débat entre une psychiatre psychanalyste (dont le nom n'a aucun intérêt pour toi), et le Docteur Carlo Sterlin (tu te rappelles Carlo? Il a fait du chemin, le petit; il est psychiatre et anthropologue et a déjà une audience internationale).

Je te résume leurs points de vue respectifs (d'après ce que j'ai cru comprendre) :

La psychanalyste : Le mental est universel, la culture n'est qu'un vernis. Devant un malade venu d'ailleurs, avec des conceptions et des modes de vie différents, un psychothérapeute occidental n'a qu'à faire abstraction de ses préjugés et décoder grosso modo le message qu'on lui présente, sans avoir besoin d'approfondir la culture sous-jacente.

Carlo: La conception même de la psychiatrie occidentale est ethnocentriste et impérialiste. Elle est persuadée de la supériorité de sa vision dualiste esprit/corps, et veut à tout prix l'imposer (même l'OMS s'en mêle) au reste du monde, alors qu'elle est répudiée par bon nombre d'autres cultures. Notre psychiatrie, malgré l'évidence de sa relative inefficacité sur son propre terrain, s'obstine à ne pas s'ouvrir à d'autres façons de voir et de faire, alors que seule cette confrontation pourrait apporter des éléments de solution.

Fascinants, ces débats entre spécialistes, tu ne trouves pas? En particulier, les idées de Carlo me semblent extrêmement stimulantes et enrichissantes, en dépit, ou peut-être même en raison de leur petit côté outrancier. Moi, ça m'oblige à préciser mes propres positions sur la question, et pour cela, à revenir à ce que je considère comme l'essentiel.

J'avoue que j'ignore ce que madame la psychanalyste appelle la vie mentale universelle. S'il s'agit du schéma proposé par l'évangile selon St-Freud, cet ensemble de concepts fumeux, ne reposant sur aucun fondement scientifique, moi, je décroche tout de suite. Pourquoi ne serait-ce pas le modèle béhavioriste ou n'importe lequel des nombreux autres qui ont pignon sur rue actuellement dans la psychologie occidentale?

Mais toutes ces théories ont un point commun : elles reposent toutes, en tout cas, à ce que je sache, sur le principe cartésien de la séparation corps/esprit, que dénonce avec raison Carlo Sterlin et qui les rend difficilement exportables. Même le fameux modèle bio-psychosocial tellement à la mode ces jours-ci me paraît entaché de cette tare à laquelle nous semblons viscéralement attachés. Avec, pour conséquence, une sorte de morcellement en trois groupes autonomes, établissant certes des liens entre eux, mais, sans jamais atteindre la totale fusion qu'on serait en droit d'espérer.

Revenons à l'essentiel, veux-tu? Aux évidences de base, scientifiquement prouvées et difficilement contestables. Qu'est-ce qui est vraiment universel chez l'être humain? Un ensemble entièrement complexe comprenant une charpente anatomique et des fonctions biologiques diverses (dont la plus richement organisée et structurée de toutes, la fonction mentale), et régi par des commandes génétiques précises qui permettent à la fois un roulement interne relativement harmonieux et l'élaboration de réponses les plus adaptées possibles aux sollicitations du milieu extérieur. Aurais-je oublié quelque chose?

L'être humain vit dans un milieu physique donné, et il n'y vit pas seul. Prenons l'exemple d'un petit groupe d'hommes et de femmes de l'époque préhistorique vivant ensemble dans un petit coin de terre. Progressivement, ces personnes vont mettre à profit tout leur potentiel d'adaptation et de création pour mettre au point certains modes de pensée et de comportement qui vont leur permettre de vivre en relative harmonie entre eux et avec la nature qui les entoure. En d'autres termes, ils se créent une culture commune, qui est le résultat de multiples compromis entre leurs besoins et leurs ressources biologiques et leur environnement physique et social. Tu veux des exemples? Leur façon de se vêtir, de se nourrir, de se faire la cour, de s'amuser, de se diriger, d'adorer leurs dieux, de vénérer leurs morts, d'éduquer leurs enfants... Tout un ensemble de préceptes et d'interdictions découlant d'ailleurs de leurs conceptions de la naissance, de l'au-delà, enfin, bref, on s'arrête là, on n'en finirait plus d'en citer.

Mais tout ce beau système culturel exerce en retour une action directe sur l'expressivité génétique : s'il sollicite celle de certains gènes, il en bloque d'autres. Un groupe de chasseurs nomades, passés maîtres dans l'art de débusquer et d'abattre leurs proies, s'enlève toute possibilité d'apprendre à planter des choux et à s'entourer de fleurs. Une colonie de doux pasteurs, délicats artistes et fins lettrés, risque de se retrouver complètement démunie devant des envahisseurs musclés et rompus aux techniques martiales.

Tu veux un exemple plus moderne? J'ai lu il y a quelques temps dans un de mes quotidiens préférés, un bref compte-rendu d'une étude publiée, je crois, par le Conseil scolaire de l'île de Montréal, concernant les différentes langues parlées par les élèves dits "allophones"de la région. En particulier, ce texte soulignait les difficultés d'apprentissage du français qu'éprouvait chacun de ces groupes, spécifiques, semble-t-il, selon l'ethnie. Alors qu'un groupe trébuchant plus volontiers sur les règles d'accord, d'autres, sur l'orthographe, ou la perception des sons. J'ignore les conclusions qu'en ont tiré les auteurs de cette - intéressante - étude. Quant à moi, elle m'a permis, comme toujours, de fantasmer à ma guise. La langue, cette production par excellence de l'esprit humain, exercerait-elle en retour une sorte de ségrégation génétique qui condamnerait certains gènes à une réclusion dont il leur serait difficile d'échapper même quand les portes leur seraient ouvertes? Messieurs et dames, les linguistes, généticiens et autres neuropsychologues, un petit panel, s'il vous plaît? Je veux savoir. Cela m'a toujours intrigué, d'ailleurs, de constater que certaines personnes, peut-être plus vulnérables et moins adaptables à ce point de vue particulier, éprouvent des difficultés insurmontables à maîtriser une langue étrangère, malgré leur vaste intelligence et leur grande... culture!

Il doit y avoir peu de sociétés ou civilisations qui ont permis une expressivité quasi-optimale de ses membres. Même la société athénienne des cinquième et quatrième siècles avant notre ère, qui a inventé et légué la démocratie au monde entier, n'était vraiment tolérante et stimulante que pour une catégorie de personnes : les citoyens, mâles et libres. Les femmes (à part exceptions notoires), les métèques et les esclaves n'y avaient guère leur place. Et elle a tué Socrate, l'un des plus beaux esprits de toute l'histoire de la civilisation humaine. Par intolérance!

Toute société, parvenue à un certain niveau de développement et d'équilibre, tend à préserver une certaine homéostasie, et met en place, dans son fonctionnement culturel, ce que j'appellerais des valeurs de stabilité, qu'elle enjoint à ses membres de respecter, sous peine de sanctions diverses. Elle ne peut empêcher cependant l'émergence, en son sein même ou par apport extérieur, de ce que j'appellerais encore des valeurs de changement : jeunes, exploités, penseurs d'élite, marginaux de toutes sortes, immigrants, etc... Le choc entre les deux est inévitable et conduit tôt ou tard, en raison d'un processus dialectique qu'Hegel et Marx nous ont bien expliqué, à une nouvelle donne, pas nécessairement meilleure, ni pire, mais certainement différente.

Tout dépend de la façon dont se fait cette évolution. C'était qui, déjà, cette anthropologue (Margaret Mead?) qui distinguait des sociétés à évolution lente, rapide et moyenne. Je suppose que les premières sont plutôt figées, ostracisantes ou même franchement répressives et conduisent donc à l'étiolement de leurs propres capacités créatrices. Les transformations ne peuvent alors s'opérer qu'au prix d'affrontements violents et de douloureuses ruptures. Dans le second cas, ce sont les valeurs de changement qui prennent vite le dessus, bousculant les habitudes, balayant les vieilles traditions, sans nécessairement les remplacer par de meilleurs modes de pensée et de vie.

On rêve tous évidemment de la solution mitoyenne, où une société est suffisamment stable et sûre d'elle-même pour s'ouvrir à la nouveauté, permettre la libre expression de ses propres dissidents et novateurs tout en tempérant leurs possibles excès, et accueillir avec discernement le pollen venu d'ailleurs ou même des greffes régénératrices. Cela s'est probablement déjà fait, au cours de l'histoire. On a même vu l'exemple de conquérants comme les latins devenir les élèves dociles de leurs vaincus grecs. Mais c'était peut-être le bon vieux temps?

La situation vue de l'immigrant pose des problèmes particuliers. C'est qu'il arrive, lui, avec ses valeurs de stabilité, qui subitement deviennent de potentielles valeurs de changement, dans une société qui ne lui a pas demandé d'être un ferment d'évolution, qui l'accueille, oui, mais avec une certaine suspicion, préoccupée qu'elle est, peut-être, d'assurer ses arrières et de résoudre ses propres tiraillements internes. Tu dois t'imaginer toutes les difficultés que cela peut entraîner et sur lesquelles tout le monde est obligé de s'interroger, car cela peut faire la différence entre le chaos social et une synthèse réussie.

C'est évidemment le cas des éléments les plus vulnérables de ces arrivants qui se présentent avec le plus d'acuité au point d'exiger des prises en charge immédiates : jeunes en quête d'identité, individus génétiquement démunis ou fragilisés par des traumatismes extrêmes. Je me rappelle avoir vu un adolescent québécois, "émigré" en banlieue de Montréal passer son année scolaire à s'ennuyer de son Lac St-Jean natal et attendre avec impatience les vacances estivales pour aller recharger ses batteries. Tu t'imagines ce que cela peut être, le drame intérieur d'un réfugié d'un pays lointain, coupé sauvagement de ses racines culturelles et happé soudain par un système qui lui réclame une adaptation rapide à des modes de vie inconnus et des mentalités totalement différentes des siennes?

On ne peut plus alors se draper dans ses soi-disant certitudes idéologiques. Une connaissance relativement approfondie de la culture de cet individu me paraît indispensable, car c'est la porte d'entrée obligatoire à tous ses déchirements intérieurs. Plus encore : cela peut conduire chez le thérapeute à une révision de ses propres schémas cliniques et thérapeutiques. Verra-t-on un jour un psychiatre occidental utiliser des techniques curatrices scientifiquement éprouvées comme la médication et en même temps recommander le recours à des pratiques thérapeutiques venues d'un autre âge et d'un autre monde?

Il me reste à dire quelques mots sur cette grande question de l'identité personnelle et culturelle, sur laquelle écrivains, psychologues, politiciens et autres anthropologues entretiennent des débats de très haut niveau intellectuel, sans vraiment parvenir à la dégager à toute la nébulosité qui l'entoure. Je ne pense pas avoir l'entraînement qu'il faut pour participer à ces exercices de haute voltige sans risquer de me briser quelques synapses. Je me permettrai cependant d'y apporter ma modeste contribution par cette affirmation de base : tous les phénomènes socio-culturels qui façonnent notre identité personnelle n'ont de réalité que parce qu'ils s'inscrivent en dernière analyse dans la trame biologique d'un individu donné et qu'ils sollicitent et même exigent de ses instances de commande génétique des réponses adaptatives, (bonnes ou mauvaises, aliénantes ou libératrices, enrichissantes ou débilitantes, peu importe!

Je m'explique. Fais jouer la Passion selon St-Mathieu de Bach en plein désert du Sahara, s'il n'y a là aucune oreille et aucun centre auditif pour capter et décoder ces sons, toute cette belle musique n'est qu'un vain déplacement d'air, sans plus de signification que le banal simoun qui s'est promené dans le coin la veille. C'est un peu la même chose. Bien sûr, toute communauté tend à élaborer un ensemble de codes qui régissent la façon de penser et d'agir de ses membres et cherche à l'imposer à ces derniers. Mais pour chacun d'entre eux, c'est en définitive dans ce petit creuset génétique qu'aboutissent les messages et les diktats de toutes sortes et que s'élaborent les réponses, qu'elles soient réflexe de survie, comportement panurgique, affrontement libérateur, pour son plus grand bien, mais souvent à l'encontre même de ses plus riches capacités personnelles. Il y a une identité culturelle personne ne songerait à le nier, éminemment respectable et souvent digne de tous les combats. Mais il y a aussi une identité personnelle, en partie tributaire de cet élevage communautaire, mais aussi susceptible d'être l'objet des pires brimades d'une société intolérante et standardisante. Un exemple caricatural : quand un de mes bons amis me dit qu'en bon haìtien, je dois manger ma figue-banane très mûre, alors que je l'aime presque verte, je dénonce ici une tentative de colonialisme culturelle qui tend à faire de moi ce que Frantz Fanon appelle un sur-déterminé de l'extérieur!

Je pense te l'avoir dit : une société a des chances de prospérité culturelle dans la mesure où elle tolère et même encourage la dissidence et la marginalité constructives, ou elle permet à chacun de ses membres et même les incite et même les aide à aller puiser dans ses ressources génétiques les plus ignorées pour assurer son épanouissement, où elle est à la fois suffisamment sûre d'elle et ouverte aux changements pour accueillir ceux venus d'ailleurs, leur permettre de se tailler une place en son sein, et même s'enrichir de leur richesse propre, tout en gérant de façon la plus harmonieuse possible les entrechocs culturels inévitables, mais générateurs de changements et d'espoir.

Je rêve? Sûrement! Alors c'est qu'il est temps que je m'arrête. Veux-tu, pour finir, un petit slogan de mon cru? Tu me diras ce que tu en penses :

S'ouvrir à la culture des autres,
c'est assurer la santé de la sienne!

 

Puis-je conclure?


(Contenu)
Eh bien, chère madame, nous voici parvenus au terme de cette petite équipée philosophique à laquelle je vous avais conviée. J'espère qu'elle vous a plu. Moi, j'ai été charmé de la faire en votre compagnie. Vous aurais-je ennuyée parfois? J'en douterais fort. Amusée, sans aucun doute. Épatée même, quelques fois? J'ose l'espérer.

Non, je n'ai pas l'intention de publier ce texte. N'insiste pas, il n'en est pas question. Je te vois venir, toi! Je vous connais, vous autres, les mamans! Tu dois déjà t'imaginer ton cher rejeton porté soudain sur une sorte de pinacle apothéotique par tous les critiques de la galaxie! Calme-toi, ma fille et reviens sur terre. Oh! Pardon!

Pour moi, la rédaction de ces lettres fut, avant tout, l'occasion rêvée d'exprimer de façon simple, claire et dense toutes ces idées, hypothèses et réflexions qui m'ont agité le métabolisme durant ces quarante dernières années. Et de définir, en un tout cohérent, le cadre général de pensée qui est le mien.

Désormais, quand j'irai à la chasse au réel, si j'ai la chance d'attraper un oiseau rare, je saurai où le placer dans ma volière : elle est prête à en accueillir de toutes sortes. Et si jamais l'un d'eux n'y entrait pas, alors j'aurai l'humilité de revoir la structure de ma bâtisse et d'en modifier en tout ou en partie les plans. C'est aussi simple que ça!

Et si un jour, un seul de mes jeunes amis lisait tout cela et en tirait profit, alors là, je serais comblé!

J'ai un cadeau pour toi! Un merveilleux petit bijou de poème, mignon comme tout. Je l'ai griffonné en 1977, rédigé par la suite et remanié à quelques reprises, et jusque tout récemment encore. Le voilà, en grande première mondiale, dans sa forme définitive, tel qu'il sera goulûment épluché et goûté par toutes les générations futures. En attendant, je compte bien que ton indulgence maternelle t'interdira de trop en rire. Il me semble fournir, en tout cas, une excellente façon de fermer doucement la porte sur cette première partie de nos entretiens épistoliers.

Salut, ma vieille!

 

La vérité (poème)

(Contenu)

Le silence s'est installé en moi.
J
'oublie paisiblement
Les monstres rugissants de mon passé
Et je m
'en vais d'un pas tranquille,
Regardant sans crainte
Les nuages tapis au coin de l
'horizon
Apaisant d
'un geste la tempête naissante,
Me donnant à tous et n
'appartenant à personne,
Libre! Serein!


Je me réveillerai peut-être un jour
Au milieu de ruines fumantes
Et de débris calcinés.
J
'identifierai ça et là
Des bribes de bonheur éparpillées,
Des morceaux d
'amour déchiquetés,
Quelques rires incomplets,
Des espoirs en miettes!


Mais libre et serein je resterai,
Car je n
'aurai jamais eu qu'une maîtresse,
Celle qui jadis et toujours
Me traqua de ses cris impitoyables,
Enfiévra mes nuits,
Mena mes jours à sa guise,
M
'entraîna dans une course folle
À la recherche d
'une pureté inaccessible,
LA VÉRITÉ!

(Contenu)

(Fascicule 2)