Le concept d'être-au-monde est sans doute, avec celui de Dasein, le concept heideggerien qui a connu la meilleure fortune. Dans cette période où l'on s'intéresse essentiellement à mettre au jour la filiation de Heidegger avec le nazisme, on ne s'attarde plus à examiner le détail de l'argumentation de Heidegger. L'accent est maintenant mis sur le rapport interne entre les idées philosophiques de Heidegger et ses idées politiques. Comme on fait abstraction du contenu de l'argumentation, il arrive fréquemment que les arguments qui sont employés dans un contexte pour prouver le caractère politiquement incorrect de cette pensée sont exactement les mêmes qui sont utilisés, dans un autre contexte, pour montrer l'actualité de cette pensée.
Le concept heideggerien de vérité est sans doute celui qui est le plus souvent mentionné comme un concept permettant de se démarquer d'une pensée instrumentaliste. Or, ce concept est rattaché aux concepts d'être-au-monde et de totalité de tournure. C'est pourquoi il importe de bien voir les problèmes que cause l'ambiguïté de ces notions.
La traduction de l'expression allemande Bewandtnisganzheit a donné lieu à de nombreuses interprétations. L'équivocité de cette notion tient essentiellement à ceci qu'elle fait intervenir deux usages des particules «mit» et «bei». Cette équivocité était particulièrement problématique dans le cas de «bei». On a trop négligé le fait que bei dans l'expression bewenden bei etwas... était utilisé essentiellement au sens de "en" lorsqu'il est employé pour introduire un verbe au participe présent.
La particule «en» est utilisée pour introduire le verbe d'action rendant compte d'un processus en cours ainsi que le nom d'action désignant la fin en vue de laquelle cette action est accomplie: «c'est en martelant, écrit Heidegger en guise d'exemple, que cela prend tournure avec cette chose instrumentale que, pour cette raison, nous appelons un marteau; c'est en vue de la consolidation que cela prend tournure avec ce martèlement; c'est en vue de la protection contre les intempéries que cela prend tournure avec cette consolidation.» (SuZ, 84)
La conséquence immédiate de cette ambiguïté est que l'expression «totalité de tournure», qui est dégagée de cette analyse, conserve une signification équivoque : elle apparaît désigner tout autant une totalité de choses instrumentalisées formant un contexte d'action qu'une totalité de finalités.
Nous allons examiner ici deux des principales interprétations qui se sont développées sur la base de cette ambiguïté: l'interprétation sémiotique et l'interprétation sémantique. Notre critique portera uniquement sur la deuxième interprétation.
Il était clair que le «monde» ne pouvait pas représenter une totalité d'objects: Heidegger avait bien distingué les concepts de monde et souligné qu'il fallait distinguer cette interprétation de l'interprétation ontologique qu'il en donnait. Dans la plupart des approches, le terme «ontologique» sert à marquer une priorité conceptuelle, qui se caractère autant par la généralité du concept que par le processus réel qu'il désigne. Là où les interprétations divergent, c'est lorsqu'il faut s'entendre sur la nature de cette «caractéristique».
On trouve cette interprétation disséminée un peu partout. Elle est évoquée par le terme «référentialité» et «totalité de renvois». Essentiellement, le monde apparaît comme un tout assez diffus de significations multiples qui renvoient les unes aux autres. Chaque objet est chargé d'une multitude de sens, des couches qui sont éveillées par les circonstances. Cette interprétation comporte deux moments: 1) l'illustration de cette conception au moyen de la description que donne Heidegger du système de signalisation routière; 2) la caractérisation de la dimension ontologique d'où origine cette référentialité par l'usage du terme »ontologique». Avec cet exemple en tête, on conçoit immédiatement que le monde est comme un système de signalisation aux fondements multiples.
On trouve des traces de cette interprétation dans l'interprétation de Walter Biemel. Celle-ci met en évidence le lien entre le concept de Bedeutsamkeit et le concept de monde. Il écrit par exemple :
La Bedeutsamkeit constitue la structure du monde et celle-ci n'est autre que la structure de ce au sein de quoi le Dasein se tient toujours déjà en existant. Il est dangereux de traduire Bedeutsamkeit par signification; on pourrait, en effet, donner à entendre par là que le monde n'est autre chose qu'une somme de signes, dont il serait évidemment impossible de démontrer, après coup, la signification et l'unité. Il faut, au contraire, comprendre ce mot [...] au sens de : renvoyer, indiquer, se référer à; la Bedeutsamkeit, c'est la relation référentielle. Le Dasein doit toujours se référer à une unité d'étants de l'espère «étant sous la main. (Le concept de monde chez Heidegger, p. 54)
Dans les années 70, on trouve des traces de cette interprétation dans les écrits de Baudrillard et de Foucault. À chaque fois, il ne s'agit pas de spécifier l'origine des usages, mais plutôt d'évoquer les idées heideggeriennes au moyen d'un vocabulaire particulier pour placer cette conceptualité dans une nouvelle perspective.
Voici deux citations qui montre le mécanisme de cet emprunt. Dans l'environnement traditionnel, observe Baudrillard,
la configuration du mobilier est une image fidèle de structures familiales et sociales d'une époque. L'intérieur bourgeois type est d'ordre patriarcal [...] Il y a tendance à l’accumulation et à l'occupation de l'espace, à sa clôture [...] Dans cet espace privé, chaque meuble, chaque pièce à son tour intériorise sa fonction et en revêt la dignité symbolique [...] Êtres et objets sont d'ailleurs liés, les objets prenant dans une collusion une densité, une valeur affective qu'on est convenu d’appeler leur «présence.
(Baudrillard, Le système des objets, Gallimard, coll. «Tel», 1978, p. 21 sq.)
Chez Foucault, l'analyse est de ce point de vue plus circonspecte, mais son propos est plutôt de démonter les mécanismes de contrôle de l'individualité. Considérons par exemple l'analyse de «l'art des répartitions» observé dans l'organisation des collèges, des hôpitaux, des manufactures, des pénitenciers au XVIIIe siècle :
La discipline parfois exige la clôture, la spécification d'un lieu hétérogène à tous les autres et fermé sur lui-même (...). [Les appareils disciplinaires] travailles l'espace d'une manière beaucoup plus souple et plus fine. Et d'abord selon le principe de la localisation élémentaire ou du quadrillage. À chaque individu, sa place; et en chaque emplacement, un individu (...). La règle des emplacements fonctionnels va peu à peu, dans les institutions disciplinaires, coder un espace (...). Des places déterminées se définissent pour répondre non seulement à la nécessité de surveiller, de rompre les communications dangereuses, mais aussi de créer un espace utilise (...). L'unité n'y est donc ni le territoire (unité de domination), ni le lieu (unité de résidence), mais le rang. (M. Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1975, pp. 143-147)
On trouve cette interprétation chez Tugendhat.
Heidegger stipule que l'emploi qu'il fait du terme monde correspond au sens du troisième concept (SuZ, 64- 65) un usage ontique ayant la signification existentielle de ce en quoi un être humain vit, par ex. le monde ambiant ou public.
Tugendhat interprète la thèse de Heidegger sur le monde comme corrélat de l'ouverture ainsi : "le corrélat premier de l'ouverture est une totalité d'étants dans laquelle on se trouve; chaque référence a un étant particulier se meut toujours déjà à l'intérieur de cette totalité (Selbstbewusstsein und Selbstbestimmung, ci-après SuS, 198) Pour illustrer cette référence aux étants, il se sert de la référence aux objets spatiaux : "nous ne pouvons référer a un objet spatial particulier que dans l'espace, a l’intérieur d'une totalité d'objets spatiaux a laquelle nous nous sommes ouvert au préalable." (SuS, 198) Il apparaît immédiatement que Tugendhat donne à cette illustration la valeur d'un principe interprétatif : "il semble en effet que la totalité de renvois des positions spatiales peut être clarifiée par les systèmes de renvois sémantiques des expressions de localisation." (SuS, 198) Tout en notant que la spatialité n'est qu'un aspect du monde selon Heidegger, il soutient que pour la reconstruction analytique du concept de monde, "la dimension spatiotemporelle devrait être fondamentale, car elle fournit la base d'une expérience de la totalité ouverte de l'étant." (SuS, 198) Il existe cependant, reconnaît Tugendhat, une différence essentielle pour Heidegger entre la totalité a partir de laquelle les choses apparaissent, la tournure qu'elle prend par notre souci, et le contexte objectif des renvois spatiaux. Cette différence apparaît par la caractérisation de notre environnement premier comme monde ambiant, déterminé par la préoccupation, ainsi que comme monde public déterminé par nos relations envers les personnes. Ces aspects permettent de conférer au concept d'être au monde le sens d'un espace ouvert qui prend en compte non seulement l'idée de totalité et de perspective, mais également celle d'un comportement envers soi comme être au monde (SuS, 199). Un peu plus loin, Tugendhat précise comment il entend interpréter le sens de cette ouverture en critiquant le rejet par Kenny de la portée véritative des humeurs. La raison de ce rejet réside selon lui dans le fait qu'il "manque à Kenny un concept de monde et de situation d'action. Car en l'absence d'un tel concept, les sentiments objectaux sont opposés sans alternative aux simples sensations. À la différence du rapport à l'objet bien défini des affects, le rapport au monde des humeurs fonde un rapport à l'objet ouvert, indéterminé." (SuS, 206)
D'autres indications sur sa compréhension du concept de monde sont données dans ses Leçons d'introduction à la philosophie du langage. Ce problème y est abordé essentiellement dans la perspective d'une problématique de la constitution du rapport à l'objet matériel. Heidegger, note d'abord Tugendhat, "s'efforce de montrer que l'ouverture que l'être humain a à lui même, à son propre être (exprimé en termes traditionnels, la conscience de soi), ne doit pas être comprise objectalement; cette problématique est rattachée chez lui au problème de l'ouverture non objectale au 'monde', où 'monde' ne désigne pas la totalité des objets, mais la totalité de contexte de sens dans lequel le monde se comprend." (VSP, 84) Un peu plus loin, Tugendhat élabore sa position ainsi : "Pour Heidegger, il s'agissait non seulement d'élargir la thématique de l'ouverture par delà les objets, mais de montrer que l'ouverture "originaire" est telle qu'elle n'est absolument pas rapportée à des objets. Par "objectalité" Vorhandenheit dans SuZ il visait non seulement ce dont les termes singuliers tiennent lieu, mais la perspective ontologique tout entière qui est orientée sur l'énoncé (...) En déplaçant la notion d'objectalité et d'objectalisation au niveau des énoncés, Heidegger a permis aux objets de pénétrer par la porte arrière d'une autre terminologie (de "l'étant" et des "choses") et de prendre une position dominante et désormais incontrôlable par l'analyse. Tout aussi chatoyante est la conception heideggerienne du monde qui, d'un côté, apparaît comme totalité de sens et d'un autre côté (...) comme espace d'ouverture aux choses" (VSP, 105). Ces quelques indications devraient suffire à donner une image assez claire des forces et faiblesses que Tugendhat repère dans le concept heideggerien d'être au monde. Tentons maintenant de mettre en contraste notre interprétation avec celle de Tugendhat.
Le problème que pose l'approche de Tugendhat est qu'il rapporte la constitution de la totalité de renvois aux expressions de localisation langagières. La parenté apparente de son approche avec celle de Heidegger tient au fait que les expressions de localisation langagières permettent d'identifier les objets singuliers de la même façon que la place des outils et leur appartenance à une région déterminent les conditions qui rendent possible de rencontrer l'outil singulier. La différence entre ces deux positions est cependant évidente : ce qui pour Heidegger constitue l'être de l'outil, c'est sa fonction, ce à quoi il sert dans l'exécution d'une tâche, alors que le système de localisation langagière mis de l'avant par Tugendhat permet tout au plus de situer un objet singulier dans l'espace par rapport à un locuteur, mais pas de dire quelle est sa fonction actuelle. Vue sous cet angle, notre tâche était donc de dégager les arguments et les concepts qui devaient permettre selon Heidegger de déterminer à quoi un objet singulier sert actuellement. Nous avons proposé l'approche suivante. Le concept de monde qui est évoqué par celui de totalité de renvois doit être strictement distingué de celui qui est propre à la totalité de tournure. Dans la mesure où elle implique les notions de place, de région et d'espace et qu'elle est rapportée à la région des objets possibles de la mathématique, la totalité de renvois peut être rattachée au premier concept de monde. Par contre, pour autant que le renvoi est compris comme renvoi d'un objet donné à une action, l'intégration d'un objet singulier à une totalité doit être analysée au moyen des notions d'événement, de totalité de tournure et de situation. Dans le premier cas, l'accent est mis sur l'aspect ontique de la totalité spatiale, alors que dans le second cas, l'emphase porte sur le facteur intégrateur que constitue l'inclusion active d'un objet dans un ordre de préoccupations se succédant dans le temps.