Ernst Tugendhat

Voici une courte biographie tirée de l'ouvrage Être juif en Allemagne, paru aux Éditions du Cerf (Paris, 1993). Elle est de Rainer Rochlitz, le traducteur des articles regroupés dans cet ouvrage. On trouvera une critique de l'interprétation sémantique donnée par Tugendhat du concept d'être-au-monde dans l'article suivant: Le concept d'être-au-monde et l'équivocité de l'expression «totalité de tournure». L'arrière-plan de cette critique est présenté dans l'article Sur la primordialité ontologique de la présence instrumentale.


Né le 8 mars 1930 à Brünn (Brn) en Tchécoslovaquie, Ernst Tugendhat émigre en Suisse, en 1938, puis au Venezuela, en 1941. À l'âge de quinze ans, il commence à étudier la philosophie en autodidacte. Sa mère lui offre Être et temps de Martin Heidegger; il lira par ailleurs les transcriptions de cours de Heidegger que possèdent une amie de sa mère, Kate Victorius, et une tante, Helene Weiss. Ce n'est qu'après avoir fait des études de philologie classique à l'université de Stanford, de 1946 à 1949, qu'il se consacre définitivement à la philosophie. Il s'inscrit à l'université de Fribourg en Allemagne et, en 1951-1952, assiste à trois séminaires dirigés par Heidegger. Il y passe son doctorat en 1956, en présentant une thèse sur les « catégories aristotéliciennes ». De 1956 à 1958, il poursuit ses études Munster, où il fréquente le cercle du néo-aristotélicien Joachim Ritter. En 1958, il suit Karl Ulmer, qui avait dirigé sa thèse, à Tubingen, où il obtient, en 1960, un poste d'assistant. En 1966, il y présente sa thèse d'habilitation sur « Le concept de vérité chez Husserl et Heidegger ».

Dans cet important ouvrage, il montre les faiblesses respectives des théories de la vérité développées par Husserl et par Heidegger, l'une conservant un concept spécifique de vérité, mais sur le fond d'un rapport subjectif et possessif à la vérité, l'autre dépassant ce rapport à travers l'idée d'une ouverture au monde, mais en abandonnant tout concept spécifique de vérité, tout critère permettant de mesurer et de contrôler la justesse ou la légitimité d'une assertion.

Tugendhat dira plus tard que « le travail sur Husserl était dur, et j'ai perdu des années de ma vie à m'y consacrer. Par la suite, j'ai tenté de montrer [...] que Husserl est réellement dépassé par la philosophie analytique ». La conclusion de l'étude développe une critique sévère du dernier Heidegger et fournit une explication interne de son incapacité à s'opposer au nazisme. Par ce livre, Ernst Tugendhat exercera une influence considérable sur la philosophie allemande; il montre que Heidegger et Gadamer, sous le nom de vérité, traitent d'autre chose: de l'ouverture au monde; leur enrichissement de la question de la vérité a pour contrepartie la perte d'un aspect essentiel de la vérité. Parmi beaucoup d'autres, Karl-Otto Apel et Jürgen Habermas s'en inspireront pour réviser leur conception de la vérité.

De 1966 à 1975, Tugendhat est professeur à l'université de Heidelberg, alors un des centres les plus vivants de la philosophie allemande. Il y côtoie, entre autres, Hans-Georg Gadamer et Michael Theunissen. En 1976, au terme de cette période, il publie, sous forme de « conférences », le résultat de ses recherches récentes: l'« Introduction à la philosophie analytique ». L'ouvrage est dédié à Heidegger: « Ces conférences, expliquera l'auteur, tentent de reprendre la question que Heidegger avait posée à propos de la structure unitaire de l'acte de comprendre », Mais au terme du travail, Tugendhat se rend compte du fait que la question l'être se trouve ainsi vidée de sa substance. C'est la raison pour laquelle il se détourne alors de la philosophie théorique.

En 1975, sur le point de quitter l'Université pour se consacrer, pendant trois ou quatre ans, à l'étude de la philosophie sociale et des sciences politiques, il est invité par Jürgen Habermas à participer aux recherches de l'institut Max Planck à Starnberg, dont les travaux portent sur les « conditions de vie dans le monde technico-scientifique ». Il y reste jusqu'en 1980, date à partir de laquelle il enseigne à l'université de Berlin.

Délaissant toutefois le travail d'équipe à Starnberg, il y achève son « Introduction à la philosophie analytique » et, reprenant le contenu de sa dernière année d'enseignement à Heidelberg rédige son livre suivant, Conscience de soi et autodétermination, où s'amorce le passage à la philosophie pratique.

Vers 1978, à partir d'un débat avec Habermas dont il conteste l'approche fondée sur Jean Piaget et Lawrence Kohlberg, Tugendhat aborde de front les problèmes de l'éthique. Entre 1983 et 1986, ce travail est interrompu par l'engagement de l'auteur à la fois en faveur du mouvement pacifiste et dans l'opposition aux tentatives pour limiter le droit d'asile en Allemagne. Une nouvelle tentative pour aborder le problème de l'éthique échoue en 1986-1987, échec à la suite duquel l'auteur connaît de graves problèmes de santé. Il ne retrouve la possession de tous ses moyens qu'en 1989.

Fin 1991, lors de son passage à la retraite, Ernst Tugendhat quitte l'Allemagne et s'installe au Chili. Au même moment, il remet aux Éditions Surhkamp les manuscrits de deux livres, Ethik und Politik (titre original de l'ouvrage ici traduit) et Philosophische Aufsätze (Essais philosophiques), dont les préfaces retracent tout son parcours philosophique et politique ici brièvement esquissé.