ni.vu.ni.connu
blogue bilingue en quete d'identite
Une version modifiée de cet article a été publiée dans le magazine en ligne Largeur.com.

Voilà, c'est fait.

Cette phrase, dénuée de sens pour vous, marque pour moi tout un rite de passage. C'est la toute première phrase que j'ai inscrite à mon nouveau blogue. Grâce à ces mots, j'ai joint un courant qui fait rage actuellement sur le Web.

Un blogue, c'est un Web log, une sorte de journal de bord mis à jour régulièrement par un individu ou un groupe de personnes, qui rassemble anecdotes, opinions et photos, autour d'une série d'hyperliens. Rien de nouveau sous le soleil. Les pages personnelles existent depuis que le Web est Web et pour plusieurs, l'attrait de ce médium tient justement au fait que tous peuvent y publier comme bon leur semble, à condition de connaître un peu le HTML, le langage codé qui permet de créer une page Web.

La formule du blogue existe depuis plus de trois ans et s'est petit à petit gagné des adeptes grâce à des outils qui en automatisent la publication. Plus besoin d'être webmestre pour créer son blogue. Des outils comme Blogger et Pitas, des pionniers dans le domaine, ou encore Movabletype et Radio Userland, permettent de créer un Web log en moins d'une heure, à condition de ne pas être trop exigeant sur la forme. Dans certains cas, le blogue peut être hébergé gratuitement, en échange d'une bannière publicitaire en haut de l'écran.

La parution récente de nombreux articles sur le sujet dans la presse traditionnelle a grandement contribué à accentuer le phénomène. Dans une entrevue accordée à WiredNews, Evan Williams, responsable du site Blogger, affirme qu'en janvier 2002, plus de 41,000 blogues ont été créés grâce à ses outils. Le nombre total de blogues sur le Web se compte maintenant par centaine de milliers. Les blogueurs comptent parmi leurs rangs à la fois des célébrités, de parfaits inconnus, de même que certains journalistes de grands quotidiens.

Si créer son blogue est une chose relativement simple, le rendre intéressant en une toute autre tâche! Les créateurs des plus beaux sites avouent y consacrer plusieurs heures par jour, au détriment d'autres activités, bien entendu. J'en sais maintenant quelque chose. Pour pouvoir personnaliser mon blogue, j'ai dû dépoussiérer mes quelques notions de HTML et j'ai perdu beaucoup de temps à adapter le modèle de base qui m'avait été offert. Mais le design n'est pas tout. Que raconter dans son blogue? Quel angle choisir?

À l'origine, un blogue était constitué d'une série de très courtes interventions, datées et archivées, contenant la plupart du temps des hyperliens regroupés autour d'un thème (situation politique d'un pays donné, passe-temps, style musical, etc.). Maintenant que monsieur et madame tout le monde s'y sont mis, le blogue s'apparente de plus en plus fréquemment au journal intime, ce que déplore John C. Dvorak, journaliste au PC Magazine. Dans un article sur le sujet, Dvorak dénonce les motivations derrière la création de tels sites : Flatter son ego, éliminer ses frustrations, s'auto publier sans censure et sans talent... Pas étonnant que la communauté des blogueurs ait fortement réagi à ces propos trop réducteurs.

Après tout, comment juger de manière aussi large les motivations de milliers de blogueurs? Des Web log, il y en a de tous les genres et pour tous les goûts. Il y a même des blogues pour discuter des blogues, des blogues pour répertorier les blogues, des blogues pour rire des blogues et des blogues pour honorer les blogues. Vaniteux le blogue? Oui, mais beaucoup plus encore.

Je dois avouer que l'étalement de détails personnels sur la place publique me rend encore un peu mal à l'aise, et mon blogue en souffre, cherchant toujours sa vocation. Paradoxalement, c'est ce manque de retenue de la part des blogueurs qui me fascine. Il y a quelque chose de touchant dans ces fenêtres généreusement ouvertes sur le quotidien des autres.

Depuis plusieurs années, je visite le Web log d'une jeune femme, webmestre de talent, sur lequel je suis tombée un jour par hasard. Nous ne nous connaissons pas mais je suis pourtant au courant de plusieurs détails intimes sur sa vie : travail, mariage, naissances, préférences musicales. L'une de ses suggestions de musique s'est même retrouvé dans ma collection de CD. Cette femme n'est pas au courant de mon existence. Peu m'importe. Son univers me plaît, sans que j'éprouve le besoin de communiquer avec elle. Voyeurisme? Voyage plutôt. Fuite dans le monde d'une autre. Plus l'univers d'un blogue est restreint, plus il peut me rejoindre. La vieille loi du particulier qui tend à l'universel frappe encore une fois ici.
Veux-tu?
Déjà vu