logo_mini.gif Antonio Perea, un milonguero discret

par
Robert Blais

[Cet article consacré à Antonio, paru dans la revue De Puro Guapo (vol. 1, no 2, mars-avril 1998), malheureusement disparue aujourd'hui, est reproduit avec l'aimable autorisation de son auteur et rédacteur en chef, Robert Blais.]

Le tango bat son plein à Buenos Aires. Dans le quartier de Flores, de deux à trois cents hommes se rassemblent au club Imperio Juniors tous les mardis et jeudis. Ces hommes participent à un véritable rite initiatique : ils s'exercent à danser le tango. Dans la capitale argentine, entre 1940 et 1955, chaque quartier possède son club « social et sportif » où la pratique du tango entre hommes s'impose comme un rituel essentiel. Parmi les habitués du club Imperio Juniors, un jeune garçon, surnommé Bocha, s'initie au tango. Il n'a que treize ans.

Mieux connu à Montréal sous le nom d'el profesor, Antonio « Bocha » Perea commence donc très jeune son apprentissage du tango sur la piste du club de Flores. C'est là qu'il acquiert cette démarche typique des danseurs de Buenos Aires. Le tango imprègne sa vie depuis sa tendre enfance. « Naître et grandir à Buenos Aires à cette époque, nous confie Antonio, voulait dire être bercé, endormi, diverti par le tango que tout le monde chantait ou sifflait. On l'entendait dès le réveil quand on ouvrait le poste de radio qui tenait la place que tient aujourd'hui la télévision dans nos maisons. »

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Antonio s'estime privilégié d'avoir appris le tango à cette époque et d'avoir compté parmi ses amis intimes des artistes comme Alfredo Gobbi, Alberto Marino et Hugo Diaz. De plus, il a eu la chance de danser dans les milongas où jouaient les orchestres de Di Sarli, D'Arienzo, Pugliese, Troilo, Tanturi, Laurenz etc. « Cela nous paraissait normal à I'époque, affirme-t-il, mais avec le recul, j'avoue que ça prend une toute autre dimension. » Antonio raconte que les grands orchestres avaient leurs fans inconditionnels qui les suivaient de soir en soir. Les danseurs développaient un style adapté à leurs musiciens favoris. Les soirs où l'orchestre s'était exécuté avec brio, ce qui était fréquent aux yeux des fanatiques, les danseurs, en quittant la milonga à quatre ou cinq heures du matin, sortaient dans la rue en scandant des slogans. Et, selon le soir, on pouvait entendre : ¡Ese! ¡Ese! ¡Ese! ¡La barra de Pugliese!, ou encore, ¡Sí! ¡Sí! ¡Sí! ¡Di Sarli!

Sur la piste du club Imperio Juniors, Antonio, encore adolescent, avait été remarqué par Chino Triscornia, célèbre milonguero de l'époque qui, voyant en lui un danseur prometteur, l'avait encouragé dans cette voie. Pourtant, à la fin des années 50, comme beaucoup de ses congénères, il délaisse peu à peu les pistes. L'arrivée de la dictature, de la télévision et du rock'n'roll venait en effet de donner un dur coup au tango. Au même moment, Antonio se découvre une nouvelle passion : le théâtre. Il étudie l'art de la scène et devient comédien professionnel. Son nom figurera à côté de celui de Luis Medina Castro dans la distribution d'une pièce à l'affiche du Teatro San Martín.

Après certaines hésitations, Antonio quitte son Argentine natale pour immigrer au Canada. Il passe un an à Madrid avant de s'installer définitivement à Montréal fin 1976. II se joint à la troupe de théâtre Horizontes avec laquelle il se produit de 1980 à 1988. En 1992 et 1994, il joue au Théâtre d'Aujourd'hui, notamment sous la direction de Pol Pelletier.

S'il a arrêté de le danser pendant un certain temps, Antonio n'a jamais abandonné un seul moment le tango et sa mystique. Mais grâce à une série de rencontres au milieu des années 80, il renoue avec la danse. La première rencontre importante sera avec les artistes de la revue Tango Argentino présentée à Montréal en 1985 et en 1986. Antonio anime à ce moment-Ià une émission de radio dédiée au tango, ce qui lui permet d'interviewer les musiciens (Sexteto Mayor) et les danseurs de la troupe dont certains étaient des idoles de jeunesse (Juan Carlos Copes et Virulazo). Antonio était depuis toujours un fidèle admirateur de Virulazo. Ils se lient tout de suite d'amitié et le réputé danseur incite Antonio à reprendre la danse qui dormait en lui depuis tant d'années.

Une seconde rencontre est déterminante et contribue au retour d'Antonio sur les pistes de danse. Lily Palmer, elle-même fervente de tango de longue date, n'allait pas laisser un Argentin qui connaissait les firuletes se prélasser dans son fauteuil. Le couple commence donc à danser ensemble en 1986. Deux ans plus tard, l'école du Building Danse les invite à enseigner les premiers cours de tango argentin offerts à Montréal. Depuis cette date, ils n'ont cesse d'initier de nombreux Montréalais et d'offrir aux amateurs de tango l'animation de soirées tenues à divers endroits qui font maintenant partie de l'histoire du tango à Montréal : Mesón Chucho, El Gaucho, Les Bouffons, Los Bohemios, El Centro Gallego, Lola's Paradise, le Bistrot Floresta et Noches de Tango.

Après un long détour, Antonio est enfin revenu à sa première passion. S'il a un regret aujourd'hui, c'est d'avoir cessé de danser le tango pendant plusieurs années. Malgré que des connaisseurs le considèrent d'emblée comme milonguero, Antonio n'accepte pas le titre qu'il trouve à la fois prestigieux et lourd à porter. « Si je n'avais jamais arrêté de danser..., je pourrais peut-être me considérer comme milonguero », dit-il, avec un sourire nostalgique. Ce refus des honneurs définit peut-être plus la personnalité discrète d'Antonio que la réalité.