Deux amis



     Deux vrais amis vivaient au Monomotapa (1);
     L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre.
     Les amis de ce pays-là
     Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.

     Une nuit que chacun s'occupait au sommeil,
     Et mettait à profit l'absence de soleil,
     Un de nos deux amis sort du lit en alarme;
     Il court chez son intime, éveille les valets:
     Morphée (2) avait touché le seuil de ce palais.
     L'ami couché s'étonne; il prend sa bourse, il s'arme,
     Vient trouver l'autre et dit: «Il vous arrive peu
     De courir quand on dort; vous me paraissez homme
     A mieux user du temps destiné pour le somme (3):
     N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu?
     En voici. S'il vous est venu quelque querelle,
     J'ai mon épée; allons. Vous ennuyez-vous point
     De coucher toujours seul? Une esclave assez belle
     Etait à mes côtés; voulez-vous qu'on l'appelle?
     - Non, dit l'ami, ce n'est ni l'un ni l'autre point:
     Je vous rends grâce de ce zèle.
     Vous m'êtes, en dormant, un peu triste apparu;
     J'ai craint qu'il ne fut vrai; je suis vite accouru.
     Ce maudit songe en est la cause.»

     Qui d'eux aimait le mieux? Que t'en semble, lecteur?
     Cette difficulté vaut bien qu'on la propose.
     Qu'un ami véritable est une douce chose!
     Il cherche vos besoins au fond de votre coeur;
     Il vous épargne la pudeur
     De les lui découvrir vous-même:
     Un songe, un rien, tout lui fait peur
     Quand il s'agit de ce qu'il aime.
 




 


(1) Cette région d’Afrique australe aux bords du Zambèze et qui, de par son
     éloignement, passait pour mythologique aux yeux des contemporains de LaFontaine. Il était dès lors facile d’y placer tout récit exotique.
(2) Morphée Fils de la Nuit et du Sommeil, Morphée était, dans la mythologie grecque, le dieu des Songes. Il endormait avec des pavots ceux qu ’il touchait.
(3) Amitié et sagesse vont de pair, selon la philosophie épicurienne.

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