Un jour le lièvre s'en alla trouver
le Grand Génie de la brousse et lui dit :
_ O Grand Génie ! Toi qui veilles sur
tous les habitants de la brousse, Toi qui est le Maître des Maîtres,
je veux te demander quelque chose.
_ Quelle chose ?
_ Une seule chose : c'est que tu augmentes
la puissance de ma cervelle.
_ Et pourquoi faire ?
_ Pour que j'ai plus d'esprit que toutes les
autres bêtes de la brousse.
Le Grand Génie réfléchit
et dit :
_ Je veux bien, mais il faut, auparavant,
que tu me montres ce que tu es capable de faire. Emporte cette gourde et
emplis-la de petits oiseaux ; prends cette calebasse et emplis la de lait
de biche ; emporte aussi ce bâton et va chercher un serpent aussi
long que lui. Quand tu reviendras avec la gourde pleine de petits oiseaux,
la calebasse pleine de lait de biche, et le serpent aussi long que le bâton,
alors je verrai ce que je puis faire pour toi.
Le lièvre partit, encombré de
sa gourde, de sa calebasse et de son bâton. Après avoir trotté
quelque temps, il vint s'allonger auprès d'une source à laquelle
beaucoup d'animaux venaient boire, le soir, au coucher du soleil. Là,
il se tint tranquille, et il se mit à penser, à penser et
à penser encore jusqu'au moment où le soleil commença
à descendre pour disparaître.
Et voilà que les petits oiseaux de
la brousse arrivèrent en grand nombre. Et tous ces oiseaux de sautiller,
de boire, de chanter, de jouer, de voler, de se rouler et de voleter encore.
Le lièvre se dit :
_ Aujourd'hui je vais voir de quoi je suis
capable !
Et, sortant de son coin, il commença
à sauter à droite, à gauche, en avant, en arrière,
en criant de toutes ses forces :
_ Non ! Non !... Jamais !... Ce n'est pas
possible en vérité !... Comment peut-on croire une chose
pareille !... Non, non et non !... Ils ne sont pas assez nombreux pour
ça.
Les oiseaux, arrêtés tout droit
sur leurs deux pattes, et fort étonnés, l'appelèrent
:
_ Lièvre ! Que dis-tu ?... Mais que
dis-tu donc ?
_ Oh ! N'en parlons pas !... il s'agit d'une
chose tout à fait impossible...
_ Mais quoi donc ?
_ Quelqu'un m'a raconté que vous pourriez
entrer dans la gourde que voici et la remplir ! Mais je sais bien que c'est
tout à fait impossible : vous n'êtes pas assez nombreux pour
ça !
_ Tu plaisantes, lièvre, s'écrièrent
les oiseaux. Vraiment, lièvre, tu plaisantes !
Et ils riaient, tout en sautillant autour
du lièvre, et en chantant :
_ Nous pouvons la remplir tout entière...
Tout entière nous pouvons la remplir !
Le lièvre, sans remuer, dit :
_ Non en vérité, non, vous ne
pouvez pas !
_ Ah nous ne pouvons pas, reprirent les oiseaux
mécontents de voir leur parole mise en doute. Attends un peu et
tu vas voir !
Un premier oiseau entra par le goulot, puis
un second et un troisième, et tant et tant qu'à la fin la
gourde fut pleine.
Alors, le malin bondit sur la gourde, la ferma
solidement avec un bouchon, et la cacha dans un coin.
A ce moment une biche arrivait pour boire à
la source. Et notre lièvre de recommencer à sauter à
droite, à gauche, en avant, en arrière, en criant de toutes
ses forces :
_ Non ! Non !... Jamais !... Ce n'est pas
possible en vérité !... Comment peut-on croire une chose
pareille !... Non, non et non !... Elle n'a pas assez de lait pour ça.
La biche étonnée , s'arrêta
sur ses quatre pattes, le regarda et l'appela :
_ Lièvre, que dis-tu ?... Mais que
dis-tu donc ?
_ Oh n'en parlons pas !... Il s'agit d'une
chose tout à fait impossible...
_ Mais quoi donc ?
_ Quelqu'un m'a raconté que vous pourriez
emplir de votre lait la calebasse que voici. Mais je sais que c'est tout
à fait impossible : vous n'avez pas assez de lait pour ça.
_ Tu plaisantes lièvre ; vraiment,
tu plaisantes !
Et la biche de rire, tout en sautant autour
du lièvre en chantant :
_ Je puis l'emplir tout entière...
tout entière je puis l'emplir !
Mais le lièvre secoua ses oreilles
et dit :
_ Non, en vérité, vous ne pouvez
pas !
_ Ah je ne puis pas, dit la biche fâchée
d'être ainsi démentie. Attends un peu et tu vas voir !
elle s'installa au dessus de la calebasse,
et le lait coula, coula, coula tant et tant que bientôt la calebasse
fut remplie.
_ J'ai perdu mon pari, dit le lièvre.
Mon cousin le lion avait raison quand il m'affirmait que vous donnez plus
de lait que la vache. Et je m'en vais le lui dire de ce pas.
_ Le lion ? demanda la biche. Et elle tremblait
déjà de frayeur.
_ Mais oui, le lion... il est là, tout
près... attendez-moi je reviens avec lui.
_ Adieu lièvre dit la biche en bondissant
dans la forêt, je verrai le lion une autre fois.
Content de s'être débarrassé
si facilement de la biche, le lièvre ferma soigneusement la calebasse
pleine de lait et la porta auprès de la gourde pleine de petits
oiseaux.
Bientôt un serpent arriva pour se désaltérer
à son tour.
Dès qu'il le vit, le lièvre
commença à marcher le long du bâton en comptant ses
pas et en criant de toutes ses forces :
_ Deux pas... Trois pas... Quatre pas... Non
! Non ! Jamais... Cinq pas... Ce n'est pas possible en vérité
!... Six pas... Comment peut-on croire une chose pareille !... Sept pas...
Non, non et non ! Il n'est pas assez grand pour ça.
Le serpent s'arrêta, tout surpris, se
dressa tout droit sur sa queue, regarda la lièvre et l'appela :
_ Lièvre, que dis-tu ? Mais que dis-tu
donc ?
_ Oh n'en parlons pas !... Il s'agit d'une
chose tout à fait impossible...
_ Mais quoi donc ?
_ Quelqu'un m'a raconté que vous étiez
aussi long que le bâton que voici. Mais je sais bien que vous n'êtes
pas aussi grand que ça !
_ Tu plaisantes, lièvre, s'écria
le serpent. Vraiment tu plaisantes !
Et il se mit à ricaner, et à
ramper dans l'herbe, tout en sifflant :
_ Je suis aussi long que le bâton...
Aussi long que le bâton, je suis !
Mais le lièvre secoua ses deux oreilles
et dit :
_ Non, en vérité, non, vous
ne l'êtes pas !
_ Ah tu crois cela, dit le serpent furieux
d'être pris pour un menteur. Et bien je vais me mettre à côté
et tu verras que je suis aussi grand que lui. Et le serpent de s'allonger
tout contre le bâton.
Notre malin lièvre fit un bond, attacha
le serpent au bâton, un lien à la tête, un lien à
la queue, et il serra si bien que le serpent ne pouvait plus bouger.
Alors notre lièvre pris la gourde, la
calebasse et le bâton et il partit trouver le Grand Génie
de la brousse.
_ Grand Génie ! appela-t-il.
_ Me voici, lièvre. Je t'attendais.
_ Regarde, Grand Génie, voilà
la gourde pleine de petits oiseaux, la calebasse pleine de lait de biche,
et le serpent long comme le bâton.
Le Grand Génie regarda tout cela, regarda
la lièvre, lui toucha le front et lui dit :
_ En vérité, si j'augmentais
la puissance de ton esprit, je ferais une grande sottise.
_ Et pourquoi ? demanda le lièvre.
_ Tu es assez rusé comme cela ! Si
tu l'étais d'avantage, tu deviendrais mon maître.
D'après les Contes de la brousse et de la forêt de A. Davesne et J. Gouin. Ed. EDICEF