Avez-vous ouï parler de la mère Michel ? Et, au fait, qui ne la connaît, cette célébrité incomparable, la seule qui se puisse avec avantage opposer au grand Napoléon, grâce à l'immortelle chanson, bien autrement populaire et surtout morale que celle de la reine Hortense :
C'est la mère Michel qui a perdu
son chat,
Qui crie par sa fenêtre qui le lui
rendra ?
Le père Lustucru lui a respondu...
Nous verrons sa réponse tout à
l'heure.
Or, au temps dont nous parlons, la mère
Michel était une antique et très bavarde fruitière
de la ville de Saint-Malo, ayant - rue des Juifs - son échoppe au
rez-de-chaussée, son lit au grenier, par-dessus les quatre étages
d'une baraque moisie, contemporaine au moins de Charlemagne, qui ferait,
à l'heure qu'il est, si elle existait encore, le bonheur d'un régiment
d'archéologues.
La mère Michel - sachez-le - possédait
une âme aimante et contemplative. L'objet de sa contemplation c'était
la mer, qu'elle dominait souverainement de la lucarne de sa chambre à
coucher ; l'objet de sa tendresse, un chat, un délicieux matou tricolore
- noir, blanc, feu -, couleur si recherchée des amateurs, presque
aussi rare chez les chats que le blanc chez les merles, le bleu chez les
roses et les tulipes.
A force de contempler l'Océan, ses rochers
et ses rivages, la mère Michel avait fini par les refléter
en sa personne. Sa face de parchemin verdâtre était striée
en tous sens de rides entrecroisées, pareilles aux vallées
profondes que l'orage creuse dans les flots.
Du fond de ces sillons, çà et
là émergeaient comme des îles et des récifs
- des protubérances charnues de forme et de couleur diverses - cônes,
cubes, prismes, pyramides -, toutes couvertes d'une végétation
roussâtre où les profanes auraient vu de la barbe, mais qui
tenaient bien certainement à la famille des fucus, des algues et
des goëmons.
Son nez, c'était - à s'y méprendre
- la pointe du Grouin ; et quand elle roulait son oeil unique (car elle
était borgne) sous le verre de son pince-nez, on eût juré
voir tourner dans sa lanterne la flamme du phare nouvellement inauguré
sur le cap Fréhel.
Le matou, je renonce à le peindre :
par la maîtresse que l'on juge du favori.
Le grenier de la mère Michel, très
proche du rempart, voyait la mer du côté où éclata
l'infernale machine ; il sentit de première main l'effet de l'explosion.
Réveillée par ce bruit épouvantable,
par les vitres de sa lucarne volant en éclats, effarée par
la vue des flammes bleuâtres dansant dans la nuit, la bonne vieille
sauta de son lit, croyant avoir à ses trousses cent diables d'enfer.
Autant en fit l'illustre Griffon (le précieux
matou), qui dormait commodément, selon son usage, roulé en
boule sur les pieds de sa maîtresse. Et comme il avait du coeur,
au lieu de rester bêtement miauler en un coin, il franchit d'un bond
le trou de la lucarne et s'élança sur les toits à
la découverte.
La mère Michel, entendant grouiller
en bas la foule dans la rue, prit un jupon au hasard et courut s'y réunir
en cornette, dans un galant négligé. Sur les deux heures
du matin elle rentra chez elle, après avoir épuisé
tout ce qu'elle avait d'âme, de langue et de poumon, dans le plus
terrible assaut de gueule qui se fût livré, de mémoire
de femme, entre toutes les commères du quartier.
Accablée de tant d'émotions,
elle dormit jusqu'au jour.
Au réveil, son premier geste fut d'allonger
le bras pour gratter à petits coups d'ongle, selon sa coutume, la
tête soyeuse de Griffon ; point de Griffon ! Inquiète, elle
retourne son lit, ses nippes, bouleverse tous ses meubles, sonde tous les
coins : point de Griffon !! Elle appelle son bien-aimé avec angoisse,
imposant à sa voix cassée et rauque les inflexions les plus
caressantes : point de Griffon !
C'est alors qu'affolée par la douleur
elle se précipita à la fenêtre, en jetant ce cri navrant
que la poésie a immortalisé. C'est alors aussi que le père
Lustucru, savetier jovial, fatigué de tout ce tapage, attirant de
la lucarne voisine son profil narquois et sa trogne rouge comme une guigne,
lui fit sa fameuse réponse :
Le père Lustucru lui-z-a respondu
:
Ne crie pas tant, vieille folle,
ton chat n'est pas perdu.
Mais comme, au demeurant, le bonhomme avait
bon coeur, il enjamba en même temps l'appui de sa fenêtre et
se mit à exécuter une promenade en gouttière, dans
l'espoir de découvrir - derrière le tuyau d'une cheminée
où il se blottissait souvent - le favori de sa voisine.
Savez-vous ce qu'il découvrit ?...
Le cadavre - bien reconnaissable encore à son uniforme - du matelot
anglais resté sur la machine infernale, lancé là par
l'explosion, et sous ce cadavre - hélas !!! - celui de l'infortuné
Griffon, atteint, accablé et assommé par cette charogne anglaise,
dans l'instant même où il venait de sauter de sa lucarne pour
voler au secours de la patrie.
Lugete, o veneres cupidinesque !...
Quand il fut constant que le pauvre Griffon
était, dans toute la cité, la seule victime immolée
par la furie anglaise, qui s'était bornée, quant au reste,
à travailler dans l'intérêt des couvreurs, des vitriers
et quelque peu des maçons, monseigneur le duc de Chaulnes, gouverneur
de Bretagne, se fit tailler par son secrétaire sa meilleure plume,
et prenant dans son bureau en marqueterie de Boulle une belle feuille de
papier blanc, il se gratta un instant l'oreille, puis écrivit avec
un gros rire la lettre suivante au roi :
« Sire, les Anglais, pour se venger
des nombreux désastres que nos corsaires malouins font subir incessamment
à leur marine et à leur commerce, ont essayé ces jours-ci
de détruire Saint-Malo.
Ils ont attaqué la place avec dix vaisseaux
de haut bord, nombre de frégates, galiotes et autres bâtiments
moindres, en tout plus de quarante voiles. Ils l'ont bombardée pendant
quatre jours.
Dans la nuit du quatrième, ils ont
trouvé l'artifice de faire éclater, sous les murs mêmes,
une machine infernale chargée de 40 milliers de poudre, 600 bombes,
200 carcasses, 100 barriques de poix et de soufre, quantité
de boulets, grenades, ferrailles, projectiles de toute sorte.
Au bout de tout cela ils ont réussi...
à tuer le chat de la mère Michel (1).»
(1) Toutes les relations du temps attestent que les Anglais, dans toute leur expédition, ne tuèrent aux Malouins qu'un chat. On mit même la chose en épigramme, ainsi :
L'Anglois, semblable à la montagne
Qui n'enfanta qu'un petit rat,
Dans sa malouïne campagne
N'a fait périr qu'un pauvre chat.