Légende du Saguenay

La légende de Mayo

C'était un beau soir d'été, voilà des siècles. Le Saguenay est plein des feux mourants du soleil qui se couche derrière les Laurentides. Alors, le Saguenay, plus qu'aujourd'hui encore, vibrait avec amour à tous les bruits de la Nature et, ce soir, tout chante sur la terre comme tout sourit dans les cieux... Donc, c'est un soir d'été, voilà des siècles... Deux nacelles s'avancent, silencieuses, sur les flots qui s'en vont là-bas d'où nous venons... Ce sont deux canots d'écorce tels que les Indiens les façonnent encore aujourd'hui; chacun d'eux est monté par deux hommes qui battent les flots en cadence. Tous quatre sont enfants des bois et ils s'abandonnent, ce soir, aux charmes de leur éternel rêve...

Tout à coup, nos Indiens arrivent aux pieds de deux caps qui font la nuit de leurs ombres immenses; entre les deux caps, il y a une anse arrondie et coquette. Les canots glissent, plus rapides; coupant la ligne d'ombre que projettent les caps, ils viennent s'échouer dans la baie. Les canots sont vite couchés sur la grève où ils semblent déjà dormir et, bientôt, s'élèvent vers le ciel les flammes d'un grand feu de sapin. Les quatre Indiens, disposés à l'entour du foyer, regardent lontemsp, rêveurs, els rougeoiments de la flamme et les spasmes des tisons qui se tordent dans les cendres ardentes... Approchons-nous de ces hommes aust`res, premiers habitants de ces farouches solitudes et prêtons l'oreille à leur discours; l'un d'eux parle. C'est le plus jeune.

"Oeil de Hulotte" dit-il à son voisin, vieillard aux regard étincelant, "voudrais-tu nous dire, en ta haute sagesse, ce que t'apprirent, aux jours de ton jeune âge, les anciens de notre valeureuse tribu sur ces sombres lieux où nous sommes cette nuit?"

"Pied-de-Perdrix", dit le vieil Indien, "je veux bien raconter au fils de mon frère ce qu'aux jours de ma jeunesse j'appris de ces lieux. Écoute. C'était aux premières heures de ce monde: l'Être Suprême que nous craignons tous avait noyé tous les mauvais manitous dans ce fleuve qui roule ses flots à nos pieds. Mais un encore, un démon, plein de rage, se débattait toujours dans l'abîme, voulant, invincible orgueilleux, reconquérir ce trône du monde qui l'avait rendu si jaloux aux jours de sa gloire. C'est ici même, en cet endroit, mon fils, que le bras du Tout-Puissant avait lancé, à travers les espaces, ce monstre orgueilleux qui ne cessait de vomir sa haine dans le fleuve devenu son cachot.

Or, un clair matin, un géant merveilleux s'en vint chasser ici; c'était Mayo, notre premier ancêtre. Il était grand comme l'un des pins qui couronnent le sommet de ces caps et il était si fort qu'il arrachait de ses bras nerveux les plus puissants sapins de nos forêts... Depuis deux jours entiers, Mayo, parti de cette baie, là-bas, où l'astre qui nous éclaire va bientôt surgir, poursuivait sa course et, pour la dernière fois, l'aube allait blanchir l'horizon avant qu'il n'arrivât dans son domaine de chasse. Que voit-il soudain? Devant lui, le fleuve en courroux se soulève par bonds furieux et il agite ses flots comme sous les efforts de l'ouragan dans les bois de tes pères... Et le canot de Mayo ne veut plus avancer. Le père de nous tous avait reçu du Très-Haut une promesse solennelle. Dans ses instants de détresse, il n'avait qu'à crier vers lui pour éprouver aussitôt les effets de son bras vengeur. Le Sublime Chasseur jette un cri vers le ciel et il s'apprête à dompter le monstre qu'il cherche à distinguer au milieu du leuve. Enin, il aperçoit sa face grimaçante et il voit sa tête affreuse qui se dirige vers lui. Mayo nage avec vigueur vers la rive. Tout à coup, le montre fait un bond et s'élance sur le canot du géant. mais Mayo l'attend; à cet instant une force surnatuelle se glisse dans es veines; il saisit la bête au vol et la prenant par la queue, il la fait tournyer au-dessus de sa tête, puis lui brise le front sur le mont qui s'élève ici. Le démon n'était pas enocre sans mouvement; pourtant cette têt endurcie avait broyé la roche, faisant au flanc du cap une large échancrure... Et voilà, mon fils, la raison de ces trois larges entailles que tu vois dans ce cap au sommet duquel, depuis, aucun arbre n'a poussé."

Ainsi parla Oeil-de-Hulotte, puis aux pieds du cap immense dont le dernier écho venait de répercuter la voix sonore du chef, le silence se fit. Le feu de sapins s'éteignit et les rêves vinrent bientôt errer sur ces grèves jetant l'oubli sur le merveilleux récit...

Source: POTVIN, Damase. Le tour du Saguenay historique, légendaire et descriptif, Québec, 1920, p. 97
 

La légende de la Descente des Femmes

Le pittoresque village de Sainte-Rose-du-Nord, fondé en 1838, a à l'origine porté le nom de la Descente des Femmes. Les habitants lui avaient attribué ce nom à cause d'une vieille légende amérindienne.

Autrefois, du temps des sauvages, une partie de ces derniers pêchait le saumon au bord de la rivière; le campement où ils avaient laissé leus "sqaws" (femmes) était en arrière, dans l'intérieur; les sauvagesses, le midi, apportaient le repas aux pêcheurs et pour arriver à la berge elles avaient à descendre un haut plateau; elles y allaient de coeur-joie en se...laissant aller jusqu'en bas: c'était la descente des femmes.

Source: POTVIN, Damase. Le tour du Saguenay historique, légendaire et descriptif, Québec, 1920, p. 89

Alexis le Trotteur

Alexis le trotteur vécut de notre temps au coeur d'un pays pratiquant la blague comme divertissement, dans la région que les découvreurs Jacques Cartier et Roberval appelèrent le Royaume du Saguenay. Alexis jouissait de jambes et de poumons puissants, et il était cheval plutôt qu'homme. Alexis avait un visage grotesque; il faisait des grimaces si drôles qu'on le croyait à-demi sauvage. Sa seule apparence quelque part provoquait le rire. Simple d'esprit, il avait tout juste assez de flair pour profiter de sa bizzarerie et en battre monnaie. Il devint célèbre à sa manière. Voici une des légendes à son sujet.

Avant qu'Alexis ait commencé à aller voir les filles, il voulut se rendre aux veillées avec ses aînés. Mais ils le repoussèrent en se moquant de lui. Un dimanche au soir, Bergeron et Guay attelaient la grise au "cabarouet" pour aller voir leurs blondes à Saitn-Urbain, Chez Alphonse Labbé, sans faire de cas du pauvre Alexis, qui, planté là, les regardait d'un air lamentable. Se voyant méprisé il déclara:

"Emmenez-moi ou non, c'est égal!"

Puis il pensa: " J'ai le fouet de Poisvert. Avec son fouet Poisvert faisait tout ce qu'il voulait. Si je me fouette, moi aussi, j'irai où je voudrai." Après le départ des farauds, il coupa une hart et se dit à lui-même:

"Ce soir je suis Poppé, le cheval du Nord. Je vole en l'air et j'arriverai avant Bergeron chez Labbé."

Se prétendant Poppé, il se fouetta à tour de bras les jambes et le dos, piaffa des deux pieds, tourna trois fois en rond, hennit comme un étalon, sauta la clôture et partit aussi vite qu'une flèche à travers champs et côteaux, dans la direction de Saint-Urbain, à vingt-sept milles. Émulant le cheval légendaire, Alexis voyagea autrement plus vite que la grise de Bergeron et arriva le premier chez les Labbé, avant la soirée. Le père Labée le voyant arriver à toute vitesse et faisant trois fois le tour de la maison avant de s'arrêter, se demanda quelle folie avait pris Alexis le Nigaud. Sans se faire prier, Alexis lui expliqua qu'il n'était plus enfant, mais l'incarnation du cheval du Nord et qu'il voulait jouer un tour à Bergeron et à Guay. [...] Bergeron, en mettant Alexis à la porte et en lui donnat un bon coup de pied, lui promit entre les dents la meilleure rossée de sa vie.

Alexis prêt à tout croire, bondit comme un chevreuil et, les jambes à son cou, il prit la tangente. Sur la route du retour de la Malbaie, il traversa l'espace aussi légèrement que Poppé, sans avoir besoin d'un hart pour se fouetter les jarrets. Il dormait depuis longtemps chez eux dans son coin, lorsque Bergeron et Guay arrivèrent de la Malbaie, bien tard dans la nuit.

S'il reçut la volée promise, personne ne saurait le dire. Mais il venait de dévouvrir ce qui importe, qu'il pouvait franchir à la course de grandes distances sans jamais se lasser. Pour lui cette révélation allait changer sa vie. Lui et Poppé, à partir de ce jour, ne firent plus qu'un et les gens commencèrent à l'appeler Alexis le Trotteur.

Source: BARBEAU, Marius. Le Saguenay légendaire, Beauchemin, Montréal, 1967, p. 93

L'hôte mystérieux

C'était au temps où l'on parlait encore de McLéod dans la région. Ce grand génie de l'époque ne s'était pas encore effacé complètement des mémoires malgré que sa mort remontât à plusieurs années déjà es plus vieux soutenaient que l'esprit vagabond de ce fier géant du Saguenay planait parfois le soir au-dessus de la ville, parcourant le royaume dont il avait été si longtemps le maître.

Quoiqu'il en soit, la petite ville de Chicoutimi ne paraissait nullement s'émouvoir outre mesure de ces récits superstitieux. Elle reposait ce soir là, tranquille et heureuse sous les clairs rayons de la lune argentée. La nuit était douce et parfumée. Une de ces nuits où l'on aimerait coucher sur l'herbe tendre et fleurie, la face au firmament, rêvant à mille choses délicieuses sous l'oeil attendri des étoiles.

Minuit venait de sonner à l'horloge d'une vieille maison de la Rivière-du-Moulin sise au bord du quai, tout près de la rive saguenéenne. Maître et serviteurs étaient plongés dans la douceur du sommeil, réparateur des forces et de la vie. Cependant qu'une jeune fille, exception fait, veillait encore. [...] Au son de l'horloge, comptant minuit, elle déposa son fer, fit une pose et songea... songea aux racontars des vieux sur l'esprit de McLeod. C'est que la jeune Mary ne croyait guère à ces légendes faites, disait-elle, pour amuser les petits.

La porte était ouverte. Un gros chien de Terre-Neuve, connu pour sa férocité, était allongé en travers de celle-ci, le dos appuyé au seuil. Il montait la garde. Gare aux importuns et même à l'esprit de McLeod, pensait en souriant l'audacieuse jeune fille en regardant le fin museau du chien ajusté sur ses pattes et l'oeil vigilant du fidèle animal qui la regardait et suivait attentivement tous es mouvements. La porte ouvrait sur une grande cour entourée d'une palissade de planches d'une hauteur de douze pieds. Cette palissade se terminait par une porte solidement verrouillée à l'intérieur par des puissantes barres de fer. Il était donc impossible pour un visiteur de s'introduire dans la cour sans l'intervention du Boss lui-même, qui portait toujours les clefs sur lui.

Tout en faisant ces réflexions elle plongea un instant ses regards dans la nuit sereine et claire. Aucun bruit. Le silence enveloppant de la nuit endormie. La jeune fille sourit de nouveau. Elle pensa justement que l'âme de McLeod ne devait pas être bien dangereuse, puisque son ombre ne se féflétait nulle part sur les murs gris des maisons closes. Elle se disposa à reprendre son travail.

À ce moment précis où elle abaissait les yeux pour refaire les plis d'une robe, il lui sembla que queque chose d'étrange l'enveloppait, la regardait... Elle releva la tête. Un homme était sur le seuil de la porte! Il était grand... Il devait être très fort! Il était chaussé de bottes anglaises laçant jusqu'aux genoux. Il portait un chapeau de soie noire, haut de forme. Et dans ses yeux noirs, aussi sombres qu'une nuit d'orage, semblaient passer des reflets métalliques.

Ironie ou provocation? Elle n'aurait pu le dire. La première impression que ressentit la jeune fille d'abord ne fut que de la surprie. Elle pensa: quelque officier de bâtiment sans doute qui désire parler au Boss. Elle fit un pas en avant pour lui adresser la parole. Lui, enjamba le chien, lequel ne bougea pas.

À la minute elle fit cette réflexion: pourquoi le colosse, qui avait pourtant l'oeil ouvert et l'oreille tendue au moindre bruit, ne montrait-il pas ses crocs à cet étranger? Elle recula, saisie d'une peur soudaine et, portée comme sur l'aile d'un oiseau, elle monta l'escalier, quatre par quatre. À vrai dire, elle ne sut jamais comment...

Elle alla frapper à la porte de l'Écossais. "Monsieur B..., lui dit la jeune fille: Quelqu'un est en bas qui désire vous parler sans doute.

- Quelle heure est-il, Mary?

- Minuit est sonné.

- Comment est entré cet étranger?

- Sans frapper puisque la porte était ouverte.

- Et le terre-neuve n'a pas dit son mot?

- Non, César ne semble pas le voir.

- Étrange Mary... Je n'y suis pas pour ce malin qui vient déranger un hôte qu'il ne connaît pas, à cette heure indue, sans envoyer sa carte. Et, s'adressant à sa femme, il lui demanda de descendre voir ce que voulait cet importun.

Madame B... descendit, suivie de la jeune fille. Quand elles arrivèrent dans la salle, le visiteur était disparu... La porte était toujours ouverte et le chien n'avait pas bougé... Ensemble, elles regardèrent dehors. Alors, elles virent l'étrange visiteur, les deux coudes appuyés sur la palissade de planches, regardant dans leur direction.

À sa vue, Madame B..., devint d'une pâleur extrême. "Ce n'est pas naturel, cela Mary: regardez donc la grandeur de cet homme? Vite fermons les volets." Madame B..., verrouilla elle-même la porte, éteignit les lumières et donna l'ordre à la jeune fille de regagner sa chambre...

Le lendemain, le Boss examina soigneusement les lieux. La porte était toujours solidement verrouillée à l'intérieur de la cour. Sur le sol aucune empreinte de pas. Pas la moindre trace d'herbe foulée. Tous en conclurent que c'était bien l'esprit de McLeod que la jeune Mary avait vu...

Source: GAUTHIER, Josée; COUDÉ, Éric; RACINE, Bernard. 1886 Les croyances populaires au Saguenay-Lac-St-Jean, Collection "Il y a cent ans...", Association régionale des chercheurs en histoire, 1986, p. 108.