Le Soleil Raconte
Conte d'Andersen
Maintenant, c'est moi qui raconte ! dit le vent.
- Non, si vous permettez, protesta la pluie, c'est mon tour à
présent ! Cela fait des heures que vous êtes posté
au coin de la rue en train de souffler de votre mieux.
- Quelle ingratitude ! soupira le vent. En votre honneur, je retourne
les parapluies, j'en casse même plusieurs et vous me brusquez ainsi
!
- C'est moi qui raconte, dit le rayon de soleil. Il s'exprima si
fougueusement et en même temps avec tant de noblesse que le vent
se coucha et cessa de mugir et de grogner ; la pluie le secoua en rouspétant
: «Est-ce que nous devons nous laisser faire ! Il nous suit tout
le temps. Nous n'allons tout de même pas l'écouter. Cela n'en
vaut pas la peine. » Mais le rayon de soleil raconta :
Un cygne volait au-dessus de la mer immense et chacune de ses plumes
brillait comme de l'or. Une plume tomba sur un grand navire marchand qui
voguait toutes voiles dehors. La plume se
posa sur les cheveux bouclés
d'un jeune homme qui surveillait la marchandise ; on l'appelait «
supecargo ». La plume de l'oiseau de la fortune toucha son front,
se transforma dans sa main en plume à écrire, et le jeune
homme devint bientôt un commerçant riche qui pouvait se permettre
d'acheter des éperons d'or et échanger un tonneau d'or contre
un blason de noblesse. Je le sais parce que je l'éclairais, ajouta
le rayon de soleil.
Le cygne survola un pré vert. Un petit berger de sept ans
venait juste de se coucher à l'ombre d'un vieil arbre. Le cygne
embrassa une des feuilles de l'arbre, laquelle se détacha et tomba
dans la paume de la main du garçon. Et la feuille se multiplia en
trois, dix feuilles, puis en tout un livre. Ce livre apprit au garçon
les miracles de la nature, sa langue maternelle, la foi et le savoir. Le
soir, il reposait sa tête sur lui pour ne pas oublier ce qu'il y
avait lu, et le livre l'amena jusqu'aux bancs de l'école et à
la table du grand savoir. J'ai lu son nom parmi les noms des savants, affirma
le soleil. Le cygne descendit dans la forêt calme et se reposa sur
les lacs sombres et silencieux, parmi les nénuphars et les pommiers
sauvages qui les bordent, là où nichent les coucous et les
pigeons sauvages.
Une pauvre femme ramassait des ramilles dans la forêt et comme
elle les ramenait à la maison sur son dos en tenant son petit enfant
dans ses bras, elle aperçut un cygne d'or, le cygne de la fortune,
s'élever des roseaux près de la rive. Mais qu'est-ce qui
brillait là ? Un ouf d'or. La femme le pressa contre sa poitrine
et l'œuf resta chaud, il y avait sans doute de la vie à l'intérieur;
oui, on sentait des coups légers. La femme les perçut mais
pensa qu'il s'agissait des battements de son propre cœur. A la maison,
dans sa misérable et unique pièce, elle posa l'œuf sur la
table. « Tic, tac » entendit-on à l'intérieur.
Lorsque l'œuf se fendilla, la tête d'un petit cygne comme emplumé
d'or pur en sortit. Il avait quatre anneaux autour du cou et comme la pauvre
femme avait quatre fils, trois à la maison et le quatrième
qui était avec elle dans la forêt, elle comprit que ces anneaux
étaient destinés à ses enfants. A cet instant le petit
oiseau d'or s'envola.
La femme embrassa les anneaux, puis chaque enfant embrassa le sien
; elle appliqua chaque anneau contre son cœur et le leur mit au doigt.
Un des garçons prit une motte de terre dans sa main et la
fit tourner entre ses doigts jusqu'à ce qu'il en sortît la
statue de Jason portant la toison d'or.
Le deuxième garçon courut sur le pré où
s'épanouissaient des fleurs de toutes les couleurs. Il en cueillit
une pleine poignée et les pressa très fort. Puis il trempa
son anneau dans le jus. Il sentit un fourmillement dans ses pensées
et dans sa main. Un an et un jour après, dans la grande ville, on
parlait d'un grand peintre.
Le troisième des garçons mit l'anneau dans sa bouche
où elle résonna et fit retentir un écho du fond du
cœur. Des sentiments et des pensées s'élevèrent en
sons, comme des cygnes qui volent, puis plongèrent comme des cygnes
dans la mer profonde, la mer profonde de la pensée. Le garçon
devint le maître des sons et chaque pays au monde peut dire à
présent : oui, il m'appartient.
Le quatrième, le plus petit, était le souffre-douleur
de la famille. Les gens se moquaient de lui, disaient qu'il avait la pépie
et qu'à la maison on devrait lui donner du beurre et du poivre comme
aux poulets malades ; il y avait tant de poison dans leurs paroles. Mais
moi, je lui ai donné un baiser qui valait dix baisers humains. Le
garçon devint un poète, la vie lui donna des coups et des
baisers, mais il avait l'anneau du bonheur du cygne de la fortune. Ses
pensées s'élevaient librement comme des papillons dorés,
symboles de l'immortalité.
- Quel long récit ! bougonna le vent.
- Et si ennuyeux ! ajouta la pluie. Soufflez sur moi pour que je
m'en remette. Et le vent souffla et le rayon de soleil raconta :
- Le cygne de la fortune vola au-dessus d'un golfe profond où
des pêcheurs avaient tendu leurs filets. Le plus pauvre d'entre eux
songeait à se marier, et aussi se maria-t-il bientôt.
Le cygne lui apporta un morceau d'ambre. L'ambre a une force attractive
et il attira dans sa maison la force du cœur humain. Tous dans la maison
vécurent heureux dans de modestes conditions. Leur vie fut éclairée
par le soleil.
- Cela suffit maintenant, dit le vent. Le soleil raconte depuis
bien longtemps. Je me suis ennuyé !
Et nous, qui avons écouté le récit du rayon
de soleil, que dirons-nous ? Nous dirons : «Le rayon de soleil a
fini de raconter».
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