|
ÉQUIPE FCAR SUR LE LANGAGE, LINNÉITÉ ET LINTERPRÉTATION
JIM MCGILVRAY
DAVE DAVIES
MICHEL SEYMOUR
L'équipe est constituée de Davies, McGilvray et Seymour. Le thème central de notre programme de recherche est linnéité et la place quoccupent la communauté et linterprétation dans lexplication des habiletés linguistiques des locuteurs. Les membres sy intéressent en rapport avec des modèles linguistiques élaborés dans le sillage de la linguistique chomskienne contemporaine. Nous proposons (a) de déterminer lapport de Chomsky à lexplication des conditions préalables innées du langage dans le domaine de la sémantique, et dans le domaine de l'interprétation linguistique; (b) de clarifier la place que les conventions communautaires doivent occuper dans le traitement philosophique de nos capacités linguistiques; et (c) de placer notre recherche dans un espace philosophique élargi en tentant dévaluer les implications de ces hypothèses pour les théories de la perception. Notre programme de recherche sappuie sur des résultats établis par deux membres de léquipe (McGilvray et Davies), qui ont collaboré avec deux autres philosophes (qui ne résident plus au Québec) dans une équipe financée par le FCAR pendant six ans. Cette équipe se pencha tout dabord sur le statut scientifique des théories de la signification pour les langues naturelles (1992-5), et deuxièmement, sur la nature de la compréhension linguistique et de lintentionnalité (1995-8). La présente équipe profite de la contribution de Michel Seymour, dont les intérêts et lexpertise complètent ceux de léquipe déjà existante. Seymour apporte au programme de recherche les fruits dune recherche intensivement menée depuis plusieurs années sur des questions fondationnelles en philosophie du langage, ainsi quune perspective originale concernant lensemble des questions soulevées. (Les références des travaux réalisés par les membres de léquipe qui sont cités dans la demande apparaissent dans les curriculum vitae de chacun ou dans le corps du texte.)
A. Linterprétation, la communauté et les modèles chomskiens des habiletés linguistiques
Les philosophes du langage sont présentement confrontés à lobligation de clarifier les rapports qui subsistent entre les modèles philosophiques des habiletés linguistiques - associés aux travaux de Donald Davidson et de Ludwig Wittgenstein- et les modèles acceptés en linguistique empirique- associés aux travaux issus du paradigme chomskien. Dans la première année de notre programme de recherche, nous tenterons de relever le défi dune telle étude comparative. Il existe de nombreuses tensions entre les modèles philosophiques qui rendent compte de nos capacités linguistiques et les modèles qui sont issus des travaux de linguistique. Ces tensions apparaissent tout dabord dans les façons différentes de penser et construire une théorie du langage :
1/ Les conceptions philosophiques dominantes sur le langage proviennent des travaux de Wittgenstein et Davidson. Bien quils divergent sur des points importants, Wittgenstein et Davidson conçoivent le langage comme des systèmes de signes publics communément partagés, caractérisés par des significations qui dépendent des contextes matériels et sociaux dans lesquels les signes ont été employés. De tels langages communément partagés doivent être conçus comme des systèmes qui, en vertu de leur nature même, permettent aux locuteurs individuels de se comprendre mutuellement et de communiquer au sujet de leur environnement commun. Les modèles wittgensteinien et davidsonien divergent par leur façon différente de caractériser les habiletés en vertu desquelles les locuteurs possèdent le langage. Pour le philosophe wittgensteinien, la compréhension linguistique dépend de la capacité de maîtriser les règles communautaires établies qui déterminent quelles actions sont autorisées au sein du jeu de langage, ainsi que le rôle que ces règles jouent dans nos vies. La communication linguistique est alors possible seulement parce que les membres dune communauté linguistique ont appris les mêmes règles. Pour le philosophe davidsonien, la compétence linguistique dun locuteur peut être représentée en lui attribuant la connaissance dune « théorie de la signification ». Une telle théorie contient des axiomes de signification pour chacun des éléments qui composent le langage, ainsi que des principes en vertu desquels les expressions complexes sont générées à partir de la signification de leurs composantes. La compositionalité de la signification explique la capacité des locuteurs à produire et comprendre un nombre indéfini de phrases nouvelles. La communication entre les locuteurs est possible seulement dans la mesure où chacun possède une « théorie de la signification » ainsi conçue qui soit suffisamment adéquate pour permettre de comprendre les énonciations des autres locuteurs. Tout cela présuppose que les locuteurs partagent en commun les théories au sujet du monde. Linvestigation du langage doit autant pour Davidson que pour Wittgenstein mettre laccent sur le caractère normatif des règles intervenant dans lusage du langage.
2/ Chomsky, par contre, ne conçoit pas le langage comme étant essentiellement un phénomène collectif ou communément partagé, voire comme un instrument de communication. La caractérisation adéquate des habiletés linguistiques des locuteurs ne requiert pas dexaminer la manière par laquelle lusage du langage apparaît dans les différentes communautés linguistiques. Les thèmes sémantiques traditionnels de la référence et de la vérité ne font pas lobjet de linvestigation chomskienne. Le langage apparaît plutôt comme un système biologique, cest-à-dire un organe dans la tête du locuteur : le langage est la propriété privée du locuteur et est dans une très large mesure inné. Même si les locuteurs utilisent les produits de ce système pour communiquer et pour transiger avec leur environnement social, ces derniers traits caractéristiques sont des aspects accidentels, inessentiels du langage. Chomsky soutient que seul le langage ainsi conçu peut faire lobjet dune investigation scientifique.
Quelques auteurs (par exemple, Pietroski, Larson & Ludlow) ont proposé de réconcilier ces deux ensembles apparemment opposés dhypothèses émanant des modèles linguistiques davidsonien et chomskien. Ces auteurs prétendent quune théorie chomskienne des computations possibles de combinaisons syntaxiques peut jeter un éclairage intéressant sur le problème davidsonien de la compositionalité de la signification. De cette manière, les travaux de Chomsky sur la structure syntaxique peuvent fournir un fondement empirique à une théorie davidsonienne de la signification. On peut caractériser cette façon de concevoir les rapports entre les deux théories comme une stratégie daccommodement.
McGilvray naperçoit aucun lien direct entre une conception de la syntaxe chomskienne - rationaliste et internaliste - et une approche davidsonienne concernant les questions relatives à la signification linguistique. Chomsky lui-même insiste sur le fait que les théories syntaxiques - qui sont fondées sur une faculté interne - donnent les seules théories naturalistes plausibles du langage. Sil a raison, nous ne pouvons espérer une théorie descriptivement et explicativement adéquate du langage si celle-ci inclut une dimension qui lie le langage au monde, comme le veut la théorie davidsonienne. McGilvray propose donc plutôt une conception bifurcationniste des capacités linguistiques des locuteurs qui distingue nettement la notion de signification linguistique de l'intérêt pour l'étude scientifique (syntaxique) du langage, et les stratégies interprétationnistes qui pourraient être employées pour permettre la compréhension de ce que les autres disent. Il soutient également que même si les stratégies interprétationnistes sont bien loin de satisfaire les réquisits de la science, elles entretiennent des relations de dépendance à légard dun ensemble fixe et inné de concepts mis en évidence par létude de la syntaxe, en plus de dépendre de la nature compositionnelle et générative des processus émanant de la faculté du langage. La détermination des significations linguistiques est traitée dans le cadre d'une théorie syntaxique, naturaliste et mentaliste, alors que l'interprétation est plutôt attribuée au domaine de la compréhension de l'action humaine. Ceci sépare les questions de normativité et du rôle de la communauté, des questions liées à la compositionalité de la signification ; les dernières seulement constituent le contenu d'une science naturaliste. McGilvray a soutenu une version préliminaire de cette approche dans Tense, Reference and Worldmaking et des versions plus récentes dans « Meanings are Syntactically Individuated and Found in the Head » ainsi que dans son récent livre intitulé Chomsky. Les mêmes idées sont reprises dans lintroduction et le chapitre sur la signification du Cambridge Companion on Chomsky, qui a été placé sous la direction de McGilvray.
Selon la conception chomskienne (biologique, rationaliste, internaliste et individualiste) du langage, l'uniformité des habiletés linguistiques dépend non pas de l'inculcation sociale ou culturelle, mais bien dune uniformité de base, présente à travers lensemble de la population humaine, de concepts linguistiquement spécifiés de manière innée, incluant ceux qui se trouvent dans la « grammaire universelle ». Pour un philosophe rationaliste de la biologie, la 'compétence sémantique' qu'un locuteur manifeste par la capacité de comprendre un nombre indéfini de phrases dépend non pas d'une capacité sémantique spécifique impliquant des relations entre les mots et les choses dans le monde, mais bien de la capacité générative syntaxique, incluant des formes de compositions lexicales. Ces significations internes gouvernent leur utilisation, comme celle qui intervient dans l'interprétation qui est faite des paroles proférées par les autres. McGilvray a exploré quelques-uns des aspects philosophiques de cette position dans un article traitant de la conception proposée par Ralph Cudworth pour expliquer comment les idées innées sont reliées au monde. D'autres aspects de l'arrière-plan philosophique de cette problématique et une élaboration supplémentaire de cette thèse se retrouvent dans plusieurs chapitres de la monographie de McGilvray intitulée Chomsky. Il travaille en outre présentement à l'écriture d'un livre sur l'innéité de la signification; ces recherches abordent autant la linguistique que la philosophie. Davies doute aussi de la stratégie daccommodement proposée plus haut, mais pour des raisons différentes. Il croit quelle omet de rendre compte du rôle crucial joué par linterprétation dans lapproche davidsonienne, et conséquemment quelle sous-estime les implications que cela a pour la caractérisation de la nature de la signification linguistique et concernant sa dépendance à légard de la communauté linguistique. Davidson soutient que la notion de signification linguistique, associée à des notions intentionnelles aussi centrales que la croyance et le désir, napparaît que dans les tentatives des locuteurs pour se comprendre les uns les autres. Ceci met l'accent sur la compréhension qu'a le locuteur des énoncés d'autres locuteurs, et non sur la compréhension que le locuteur a de son propre langage. Davidson soutient qu'il y a un lien intime entre la signification linguistique, la compréhension linguistique et l'intentionnalité, mais il ajoute que ce lien ne peut être compris que par référence à leur place respective dans une "théorie de l'interprétation" holistique qui, simultanément, attribue des croyances et des significations à une personne de manière à rendre vraies ses croyances sur le monde, quand cela est possible. De plus, Davidson maintient que nous ne devrions pas nous attendre à pouvoir produire une réduction « naturaliste » de la croyance ou de la signification. Les théories réductionnistes qui identifient les contenus des représentations linguistiques et des états mentaux à des propriétés ou états pleinement caractérisables dans les idiomes des sciences « physiques » ont été proposées par des auteurs tels que Fodor, Dretske, et Millikan. Différents exposés 'interprétationnistes' de la signification et de l'intentionalité linguistiques ont été proposés par Dennett, Putnam, Kripke, et Matthews.
Davies a travaillé à l'élaboration d'une défense des positions interprétationnistes. Tout comme McGilvray, il rejette les approches réductionnistes; mais de plusieurs façons, il partage l'insistance de Davidson à lier les significations linguistiques avec la normativité et la compréhension mutuelle caractéristique des membres dune communauté linguistique. Dans plusieurs articles, Davies a offert un certain nombre darguments contre les positions réductionnistes (« Perspectives on Intentional Realism » Mind and Language, 7, 1992, 264-285; Realist Perspectives), et aussi contre certaines des positions interprétationistes les plus connues. Il sest attaqué notamment à la stratégie de linterprète de Dennett (« Dennett's Stance on Intentional Realism » et « Le béhaviorisme méthodologique et le réalisme intentionnel chez Dennett »), mais aussi aux idées de Davidson (« Davidson, Indeterminacy, and Measurement »), ainsi quà la théorie de la mesure endossée par Mathews (« On Gauging Attitudes »). Davies croit que pour défendre avec succès une théorie de l'intentionalité non-réductionniste, cette dernière doit réussir à résoudre un certain nombre de difficultés auxquelles tout interprétationiste est confronté. Évidemment, si nos pratiques de l'explication intentionnelle peuvent être défendues contre les critiques instrumentalistes et éliminativistes, nous devons être en mesure de produire un exposé de la causalité mentale (« mental causation ») qui contourne les difficultés rencontrées par les tenants de la surdétermination ou de l'éphiphénoménalisme. Davies a lintention de développer une telle approche en sappuyant sur des travaux antérieurs (Realist Perspectives) dans lesquels il défend un pluralisme cognitif qui résiste aux conceptions fortement réductionnistes de la causalité admises par plusieurs auteurs: par exemple, lidée de Fodor selon laquelle les pouvoirs causaux seraient dans une relation de survenance (supervenience) avec la microstructure locale. Dans le même ordre didées, Davies développe une thèse non-réductionniste des relations de survenance entre des états intentionnels et des états physiques. Les principes de survenance, maintient-il, jouent un rôle essentiellement régulateur en coordonnant nos différentes pratiques cognitives, au lieu de refléter les unités sous-jacentes postulées par le réductionniste. Cest dans les termes dun tel traitement de la survenance conçue comme une relation entre des entités postulées à lintérieur de différents discours explicatifs quil entend caractériser la relation entre les modèles chomskien et davidsonien de lhabileté linguistique.
Pour sa part, Seymour poursuit une recherche déjà engagée depuis plusieurs années sur la conception communautaire du langage. Cette recherche s'inscrit dans la foulée de son premier ouvrage Pensée, langage et communauté. Il est en train de terminer la rédaction dun ouvrage (Linstitution du langage) portant sur ce thème qui devrait paraître aux éditions Nathan d'ici un an. La conception communautaire du langage, inspirée de Wittgenstein et développée par Kripke dans Règles et langage privé, est une conception conventionnaliste, anti-psychologiste et moléculariste (par opposition à l'atomisme et au holisme sémantique). Elle accorde la primauté au dialecte par rapport à l'idiolecte, et prétend que la plupart de nos concepts sont acquis et non innés. Elle suppose l'indétermination de la signification, et elle suppose que les règles du langage sont constitutives de la pratique linguistique (et non régulatives). La conception communautaire prend en outre la forme d'une sémantique des conditions d'assertabilité qui est constructiviste, sans nier l'existence des faits sémantiques pourvu que ceux-ci soient conçus comme institutionnels, et donc en un certain sens pléonastiques. (Voir « Wittgenstein et linstitution du langage », Lekton, I, n° 1, 1990, p. 63-101; voir aussi Davies, « How Sceptical is Kripke's 'Sceptical Solution'? ») Elle a pour conséquence l'anti-individualisme en philosophie de l'esprit, et elle est intimement liée au déflationnisme en théorie de la vérité. Elle suppose enfin l'antériorité du langage sur la pensée. Seymour croit néanmoins que la conception communautaire peut cohabiter avec une version minimale du programme scientifique de Chomsky. Il pense que les désaccords entre les tenants dune capacité innée pour le langage et les partisans de la conception communautaire tiennent moins à un différend opposant des philosophes à des linguistes quà un différend opposant les premiers à la philosophie individualiste à partir de laquelle Chomsky persiste à réinterpréter ses propres travaux.
Les recherches de Seymour sur la conception communautaire du langage participent dune démarche plus générale visant à réhabiliter les concepts communautaires en philosophie politique. Le développement conjoint de lanti-individualisme en philosophie de lesprit et de la conception communautaire en philosophie du langage prépare le terrain à une conception qui permettrait de formuler une version du holisme méthodologique qui serait acceptable du point de vue ontologique et philosophique, et de développer à terme une philosophie politique libérale (et non communautarienne) qui ne serait pas liée à lindividualisme moral. Il sinspire en cela des travaux de lun des plus grands philosophes libéraux contemporains, John Rawls, qui peut être caractérisé comme un philosophe libéral anti-individualiste et anti-collectiviste. Le refus de Rawls de hiérarchiser les libertés civiques et obligations politiques dans son premier principe de justice interne, est renforcé par son refus de hiérarchiser les droits et obligations des peuples dans son droit des gens. Il y a tout lieu de croire que cette attitude de Rawls donnerait lieu dans le contexte détats souverains multinationaux, à une cohabitation non hiérarchisée du droit des peuples et des deux principes de justice. Cest à la justification fondationnelle dune telle philosophie politique libérale, anti-individualiste et anti-collectiviste, que le présent projet entend contribuer en fournissant les bases permettant une reconnaissance politique des communautés dans lespace public.
B/ Linnéité
Manifestement, l'innéité est un thème récurrent de notre recherche. Il y a maintenant très peu de raison de douter des thèses de Chomsky portant sur le caractère inné de certains principes syntaxiques formels - tels que ceux qui sont représentés dans la théorie du liage et la théorie des cas (case theory). Chomsky a également très certainement raison en ce qui concerne l'innéité de la structure uniforme des constructions causales. Or ces principes syntaxiques formels entretiennent manifestement des liens étroits avec les propriétés sémantiques. Ils indiquent à tout le moins les 'formes' pertinentes du point de vue sémantique qui jouent un rôle crucial dans l'interprétation. Mais a-t-il également raison à propos de l'innéité des concepts spécifiques, tels que -eau-, -persuader-, -neutrino-, -carburateur-, etc., et a-t-il raison quant aux rôles centraux que de tels concepts joueraient dans nos efforts interprétatifs? S'il a effectivement raison, la plupart des travaux actuels en philosophie, en psychologie et en linguistique seraient engagés dans la mauvaise voie. Il est donc crucial d'en arriver à une conclusion concernant cet enjeu fondamental. Cest ce que nous nous proposons de faire dans la deuxième année de la subvention. Nous y parviendrons en mettant sur pied une série de séminaires ainsi quun colloque international. Nous inviterons plusieurs personnes compétentes à venir enrichir le débat en sattaquant aux diverses facettes de la problématique. Nous mettrons l'accent sur les énoncés chomskiens concernant l'innéité et ses implications pour la sémantique.
McGilvray prétend sans hésiter que des concepts spécifiques tels que réfrigérateur- sont innés. Sa position ressemble au point de vue, défendu au 17e siècle, selon lequel tous les concepts qui sont accessibles à lesprit humain sont le produit de ressources disponibles dans lesprit humain. Ils sont produits à laide dune ou de plusieurs facultés, au sens où Descartes entendait cette expression, ou au sens de Cudworth. Mais à lencontre de ces philosophes rationalistes du 17e siècle, et grâce à différents efforts scientifiques récents, nous sommes maintenant en mesure de dire en quoi consiste ces facultés. Selon McGilvray, les facultés incorporent des concepts qui sont générés à partir de concepts qui sont eux-mêmes innés. Les rationalistes du 17e siècle réalisèrent cela, mais ils étaient dans limpossibilité de décrire ce qui était impliqué dans ce processus. Maintenant, nous le pouvons : les théories computationnelles rendant compte de facultés telles que la vision et le langage nous le montrent. En ce qui concerne le langage, par exemple, les théories de la grammaire générative issues du programme minimaliste de Chomsky nous disent les « principes secrets » gouvernant la production des concepts qui fournissent les contenus des phrases. Elles pourront nous dire bientôt (pace Fodor) comment les contenus des items lexicaux sont produits. Limage des concepts innés qui émerge de cette théorie suggère quil en existe un stock indéfini, du moins au niveau de la phrase. Il ne devrait dailleurs pas être surprenant dapprendre quil existe un nombre très grand de concepts nous permettant de transiger avec le monde. Dans ses travaux sur linnéité, McGilvray entend expliquer en quoi consiste ces « principes secrets », et il rendra compte de la manière par laquelle les concepts qui en résultent sont appliqués (ou interprétés). Il se propose enfin de discuter de la pauvreté des données venant appuyer lhypothèse de linnéité et de montrer pourquoi certains arguments récents, comme ceux de Cowie, formulés à lencontre des conceptions nativistes, sont inopérants.
Le dialogue entre les philosophes communautaristes et les partisans de Chomsky est utile et important parce qu'il permet aux deux courants de contribuer ensemble à approfondir la compréhension de l'origine du langage dans une perspective qui s'accorde avec le naturalisme scientifique. Tel que précisé plus haut, McGilvray défend une conception chomskienne nativiste. Seymour, quant à lui, a déjà publié un certain nombre d'articles qui lui ont permis de préparer un terrain fertile pour ce genre de discussion (voir « Critical Notice of Crispin Wright, Truth and Objectivity »; « Une théorie déflationniste de la vérité »). Il a produit des articles dans lesquels il développe une thèse d'antériorité du langage sur la pensée qui admet la possibilité d'une connaissance tacite pré-linguistique du langage, comme l'exige l'approche de Chomsky (voir « A Sentential Theory of Propositional Attitudes », Journal of Philosophy, Vol. LXXXIX, 4, 1992, 181-201; « Indirect Discourse and Quotation »; « Three Thought Experiments Revisited »; « Two Concepts of Beliefs »).
Dans Linstitution du langage, Seymour démontre notamment comment la conception communautaire du langage inspirée de Wittgenstein et Kripke est compatible avec certaines des hypothèses innéistes fondamentales de Chomsky et Pinker. Il montre tout dabord (i) que la conception communautaire saccorde avec la possibilité de croyances tacites et innées portant sur les principes fondamentaux dune grammaire universelle. Il suffit dadmettre une distinction entre deux sortes de croyances, ce qui nous permet de restreindre la thèse de lantériorité du langage sur la pensée à lun de ces types de croyances. (Voir « Two concepts of Belief »). Cela nous permet également dadmettre des croyances tacites et innées qui ne sont pas articulées dans le médium de langue publique. Il défend ensuite (ii) une hypothèse bifurcationniste pour la croyance qui autorise une distinction entre les croyances au sens large et les croyances au sens étroit. Les croyances au sens étroit peuvent, dune part, être individuées comme des modes de présentation des croyances au sens large, mais elles sont aussi, dautre part, susceptibles dentrer dans des relations de survenance avec des propriétés de représentations mentales. Cela lui permet de conserver une perspective anti-individualiste tout en faisant sens dune relation de survenance entre un certain niveau de description mentale (les contenus étroits) et une certaine description physique locale (les représentations mentales). Il admet ensuite (iii) la possibilité que certaines de ses représentations mentales puissent acquérir un pouvoir causal avant que lagent nait été mis en contact avec une communauté linguistique. Mais puisquun système de représentations mentales ayant des propriétés représentationnelles ne peut à lui seul constituer un langage, lantériorité de ces représentations mentales par rapport aux représentations de la langue publique nimplique pas une antériorité du langage de la pensée sur le langage public. Bien au contraire, les contraintes diverses agissant au niveau social induisent des effets de stabilisation, de standardisation et dadaptation mutuelle qui finissent par se répercuter sur les systèmes représentationnels pour leur permettre dacquérir le statut dun langage de la pensée. Il soutient enfin (iv) quune théorie évolutionnaire adéquate peut être formulée pour rendre compte du rôle que le groupe a pu jouer dans la formation dune capacité innée pour le langage. Sinspirant des travaux récents de Terrence Deacon (The Symbolic Species), Seymour croit possible délaborer un programme naturaliste qui exploite lidée des processus dassimilation génétique proposée par Mark Baldwin et Conrad Waddington pour parvenir à développer une théorie co-évolutionnaire de lorigine du langage qui suppose que le langage aurait été initialement produit par le groupe. Cette approche sappuie sur une hypothèse pluraliste concernant les unités de sélection récemment avancée par Elliot Sober et Michael Sloan Wilson (Unto Others). Selon ces auteurs, les groupes peuvent être des unités de sélection autant que les gènes ou les organismes individuels. Cette approche sappuie également sur une conception du groupe social inspirée par les travaux de Margaret Gilbert (On Social Facts) qui permet de réhabiliter une certaine version du holisme méthodologique. Prises ensemble, les quatre thèses mentionnées permettent dharmoniser la conception communautaire et le programme de Chomsky, en même temps quelles servent à réfuter le cadre philosophique individualiste dans lequel Chomsky a jusquà maintenant choisi de réinterpréter ses propres travaux de linguistique.
C/ Élargissement des enjeux
Dans la dernière année de la subvention, les membres de léquipe ont lintention de poursuivre leurs recherches sur linnéité et détendre leurs recherches à des questions fondamentales en philosophie de la perception. La perception offre une intéressante occasion de tester les points de vue chomskien et interprétationniste sur la signification linguistique. Les états perceptuels admettent eux aussi certains types de contenus, et la caractérisation de ces derniers génère le même type de débat.
McGilvray et Davies cherchent à étendre les travaux portant sur la compréhension linguistique à des questions philosophiques concernant la perception. Chomsky exploite depuis plusieurs années la conception cartésienne et platonicienne de Cambridge (défendue par Herbert de Cherbury et par Cudworth) selon laquelle les concepts innés informent essentiellement la perception humaine et la compréhension du monde (le sens commun). (Descartes parle ici de 'bon sens'.) En exploitant ses travaux antérieurs sur la perception des couleurs, McGilvray discute de différentes manières possibles de défendre cette thèse (comme, par exemple, dans « Constant Colors in the Head »; « Colored Objects »; « Meanings are Syntactically Individuated and Found in the Head », et Chomsky's Intellectual Project). Cette conception constructiviste de notre perception quotidienne du monde diffère radicalement du constructivisme de Goodman en se fondant sur des concepts innés. Bien que cette conception du sens commun et de son rôle s'apparente à celle de Sellars, elle diffère toutefois radicalement dans la mesure où McGilvray rejette l'approche behavioriste et fonctionnaliste du langage (voir l'étude critique de McGilvray portant sur la conception réaliste globale de Campbell, parue dans Mind and Language). Les concepts innés expliquent pourquoi le sens commun est vraiment commun et pourquoi même un jeune enfant peut rapidement acquérir la capacité d'appliquer les principes de psychologie populaire et ceux de la physique populaire.
Davies situe les enjeux concernant la perception humaine dans le contexte plus large de la conception interprétationiste des contenus intentionnels, telle que caractérisée plus haut. L'interprétationiste, maintient-il, doit expliquer ce que nous attribuons à un agent lorsque, en interprétant son comportement, nous attribuons un contenu particulier à ses énoncés ou à ses états mentaux. Ceci s'applique également aux attributions de contenu des états perceptuels des agents. Davies suggère qu'attribuer une expérience perceptuelle particulière intentionnellement caractérisée - comme une expérience-de-chien par exemple - consiste à attribuer un réseau rationnellement ordonné de capacités nous reliant au monde, par lequel l'individu est engagé d'une certaine manière avec des objets empiriques. La structure rationnelle de ces réseaux dérive de la place des expressions caractérisant le contenu dans les schèmes ou discours concernés. Davies croit que cette conception 'capacitaire' du contenu perceptuel pourrait nous permettre de dépasser certaines difficultés auxquelles font face d'autres tentatives récentes (John McDowell, par exemple) de défendre une notion conceptuellement riche de l'expérience perceptuelle. Cette conception 'capacitaire' nous permet de distinguer entre une expérience-de-x perceptuelle et la réceptivité purement sélective à des états-x ('x-states') de l'environnement: dans les deux cas, nous avons raison d'attribuer à un organisme une sensibilité perceptuelle aux traits de son environnement en vertu de certaines dispositions ou capacités qu'il possède. Mais ce qui est crucial, c'est la manière dont la structure du réseau de dispositions et de capacités concernées est déterminée. De plus, la conception 'capacitaire' nous permet de rendre compte des situations dans lesquelles le sens commun attribue différents contenus perceptuels aux individus qui expérimentent le même stimulus. Cette compréhension 'capacitaire' de l'expérience perceptuelle nous permet de soutenir que de telles différences sont des différences authentiques dans le contenu de l'expérience, et cette conclusion joue un rôle significatif pour la résolution des problèmes soulevés en philosophie des sciences.
 |