Nationalisme et identité

1.- INTRODUCTION

Il fut un temps au Québec où l'on considérait que les débats portant sur la définition de la nation et du nationalisme étaient des sujets qui n'intéressaient que les intellectuels. Mais les événements récents montrent que cela n'est plus vrai. Le Bloc Québécois s'est tout d'abord intéressé à cette question dès le printemps de 1999 à l'occasion de la mise sur pied de ses chantiers de réflexion. Puis le journal Le Devoir a amorcé la série Penser la nation québécoise pendant l'été 1999. Et lors du lancement à la Bibliothèque nationale de l'ouvrage rassemblant les diverses contributions, le Premier Ministre du Québec, Lucien Bouchard, ainsi que le chef de l'opposition, Jean Charest, ont tous les deux pris la parole, et ils se sont tous les deux entendus pour reconnaître l'existence d'une nation québécoise. Plus proche de nous, l'affaire Michaud nous a montré que le Parti Québécois lui-même n'était pas à l'abri de ces interrogations. Tout le monde reconnaît maintenant la pertinence de penser la question identitaire et plus personne ne croit qu'il s'agit de questions purement académiques.

Je me propose dans les pages qui suivent de réfléchir sur différents aspects de l'identité nationale québécoise. Je me propose de faire le survol rapide d'un ensemble très diversifié de questions. Je ne pourrai sans doute pas entrer dans le détail de toutes ces discussions, mais j'espère être en mesure de montrer l'ampleur et l'importance des différents aspects de l'identité nationale. Je vais tout d'abord me porter à la défense du nationalisme civique en montrant que cette approche de l'identité nationale a des assises sociologiques solides. Je tenterai ensuite de dire en quoi consiste l'identité culturelle québécoise. Y a-t-il une telle chose que la culture québécoise? Même si cette question est en apparence redoutable, il me semble qu'une réponse relativement simple est à notre disposition. Après avoir caractérisé brièvement le nationalisme civique et l'identité culturelle québécoise, je serai en mesure de dire quelques mots sur la conception de la nation qui semble le mieux correspondre à la représentation que les Québécois se font de leur identité nationale. Je ferai en ce sens quelques remarques sur le concept de la nation sociopolitique. Je tenterai ensuite de faire quelques précisions importantes au sujet des Anglo-Québécois et au sujet des peuples autochtones, qui découleront directement de la conception sociopolitique de la nation. Je montrerai que la reconnaissance de la nation sociopolitique est compatible avec la reconnaissance des droits consacrés de la minorité nationale anglo-québécoise et des droits ancestraux ou issus de traités des peuples autochtones. Je complèterai ce survol en examinant quelques uns des impacts politiques qui découlent de l'adoption de la conception sociopolitique, et je terminerai cet exposé en m'interrogeant sur la façon d'articuler cette conception avec le phénomène des identités multiples. Il s'agit d'un ensemble très vaste de questions qui ont toutes des impacts importants sur l'identité nationale québécoise.

2.- UN NATIONALISME CIVIQUE

En tant que nationaliste civique, je défends une conception de notre identité qui prend la forme d'une identité civique, et l'ensemble des Québécois ont à mon sens une identité civique commune. Dans le cas du Québec, cette identité civique commune comprend : une langue publique commune, le français; puis un ensemble d'institutions formant une culture publique commune; et enfin, une histoire publique commune pouvant être interprétée de différentes façons. Avant de discuter de ces différents aspects de l'identité civique commune, permettez-moi de faire un bref plaidoyer en faveur de l'identité civique. Je vais tenter de montrer que cette notion renvoie à une réalité sociale bien tangible.

Il y a un peu plus de sept millions d'habitants au Québec, dont un peu moins de deux millions vivant sur l'île de Montréal. La métropole n'est pas tout le Québec, bien entendu, et il arrive trop souvent que l'on ignore certaines régions du Québec au profit de la seule région de Montréal. Par bonheur, cette attitude chauvine est de plus en plus dépassée. Mais certains faits au sujet de Montréal devraient désormais être compris et assimilés par l'ensemble des Québécois. Contrairement au reste du Québec, des gens de différentes origines ethniques s'y côtoient quotidiennement. Ils vivent plus ou moins dans les mêmes quartiers, vont dans les mêmes restaurants, lisent en gros les mêmes journaux, sont soumis aux mêmes lois québécoises, paient leurs impôts comme tout le monde, sont gouvernés par les mêmes gouvernants, profitent des mêmes institutions, etc. Ils éduquent leurs enfants dans des écoles de langue française, sauf pour la minorité historique anglo-québécoise qui peut éduquer ses enfants dans des écoles de langue anglaise. Ils fréquentent les mêmes collèges et les mêmes universités. Ils vivent tous dans la ville qui constitue le c'ur économique du Québec et ils travaillent dans les mêmes entreprises. La diversité est inscrite dans nos m'urs quotidiennes, du métro au boulot, en passant par le resto.

Mais selon certains défenseurs de la conception culturelle de la nation qui fut à l'époque défendue par Fernand Dumont, ces gens ne font pas tous partie de la même nation. Lorsque le moment est venu de savoir à quelle nation l'on appartient, il faut se mettre à distinguer ces gens entre eux, à les séparer les uns des autres, à les interroger sur leurs origines ethniques ou à opérer une discrimination fondée sur la langue parlée en privé. Si l'on suivait ce raisonnement, il faudrait donc opérer une abstraction dans le tissu social de la ville de Montréal. Les défenseurs de la conception culturelle considèrent que le nationalisme civique est une abstraction, mais ils ne se rendent pas compte de la vérité sociologique sur laquelle il s'appuie, et ils ne se rendent pas compte des abstractions qu'il faut opérer pour défendre un autre point de vue.

Les défenseurs du nationalisme culturel s'en prennent ainsi au nationalisme civique inclusif, qu'ils opposent malencontreusement à un nationalisme qui reconnaîtrait ses ancrages dans l'histoire du Québec. Comme si le nationalisme civique devait aller à l'en contre de l'histoire! Comme si l'éducation civique qui l'accompagne pouvait se permettre d'ignorer nos archives nationales, notre héritage civique historique, et en particulier l'histoire de nos institutions parlementaires! Le nationaliste civique peut et doit reconnaître l'héritage de nos ancêtres, mais il clame tout d'abord haut et fort qu'il est impérieux de reconnaître tous nos ancêtres. Il faut certes se rappeler que la nation québécoise est issue de la nation canadienne-française. Mais il faut également prendre acte d'un changement majeur amorcé depuis le tournant des années soixante, alors que le nationalisme culturel canadien-français a progressivement cédé le pas au nationalisme civique québécois. Ce changement se poursuit encore sous nos yeux. Nous assistons à la transformation lente qui annonce de plus en plus la fin de la nation canadienne-française, désormais transformée et renforcée par l'apport de tous les citoyens du Québec qui se représentent comme des Québécois. Ce changement n'est pas le seul fait des intellectuels. Ceux-ci ne font que prendre acte de changements beaucoup plus profonds.

Le français est maintenant la langue publique commune de plusieurs centaines de milliers d'immigrants. On fréquente tous les jours des citoyens issus de l'immigration dans la rue, dans les bistros, les restaurants, les supermarchés, dans les métros et les autobus du centre-ville de Montréal. Est-ce là une abstraction théorique? Ces Néo-Québécois conservent souvent leur langue d'origine parce que notre immigration est intensive et qu'elle permet d'accueillir des immigrants de même origine. Ceux-ci sont donc en mesure de s'installer dans des quartiers où se trouvent déjà des membres de leur propre communauté, ce qui leur permet de préserver une vie communautaire et de conserver leur langue. Mais en même temps, ils apprennent de plus en plus la langue publique commune, et ils opèrent un transfert linguistique après une génération. Il faut certes intensifier les moyens leur permettant une telle intégration. Mais ces gens que nous côtoyons quotidiennement et qui ont une origine ethnique différente et qui s'expriment néanmoins très bien en français, sont-ils d'une autre nation ? Pourquoi s'acharner à préserver entre les francophones de souche ou assimilés et les citoyens issus de l'immigration une distinction nationale? Pourquoi s'acharner à préserver ce qui est en train de devenir de plus en plus une abstraction? 

En outre, un nombre de plus en plus grand d'anglophones sont capables de s'exprimer en français. Si l'on tient compte d'une capacité minimale à cet égard, on peut aller jusqu'à dire que 94% de la population québécoise est capable de s'exprimer en français. Ce chiffre est sans doute quelque peu exagéré, mais il n'est peut-être pas complètement falsifié par la réalité sociologique. Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître qu'un nombre très important d'anglophones (60% ?),  et cela est particulièrement vrai des enfants de la loi 101, s'expriment couramment en français. Doit-on quand même les exclure de la nation québécoise ?

Il faut prendre acte du fait que la plupart des citoyens du Québec, y compris les anglophones de Montréal, se conçoivent en partie comme des Québécois. Les anglophones du Québec qui n'étaient pas attachés au Québec sont pour la plupart partis après l'arrivée au pouvoir du Parti Québécois en 1976. Ceux qui restent se représentent bien entendu pour la plupart d'abord et avant tout comme des Canadiens, mais ils se représentent aussi comme des Québécois. Ils ne cessent d'ailleurs de réclamer d'être reconnus comme des Québécois à part entière. Ceux qui parmi les anglophones du Québec ne se conçoivent pas comme des Québécois adoptent peut-être cette attitude parce qu'ils croient qu'ils doivent choisir entre la nation québécoise et la nation canadienne. Mais nous pouvons avoir des identités multiples, et ces anglo-Québécois peuvent être à la fois Québécois et Canadiens.  D'ailleurs, historiquement, une majorité de francophones ont partagé eux aussi une identité québécoise et canadienne. (Un sondage réalisé en 1995 confirmait que plus de 60% de francophones québécois se considéraient encore en partie comme des Canadiens) Si un nombre croissant d'entre eux songent à créer un nouveau pays, c'est notamment parce que le Canada refuse encore et toujours de reconnaître cette partie essentielle de notre identité, à savoir l'identité québécoise.

Le passage de la nation canadienne française à la nation québécoise n'est pas qu'un phénomène purement sociologique. C'est aussi en partie le fait d'une construction nationale. La nation ne dépend pas seulement de la représentation de ce que nous sommes, mais aussi de ce que nous voulons être. Le nationalisme civique n'est donc pas seulement issu de la prise en compte sur le plan sociologique d'un élargissement véritable de la communauté politique québécoise. Il est aussi issu de la volonté d'ouverture, du désir d'inclusion, d'un sens civique reposant sur le socle moral de notre volonté d'inclusion citoyenne.

Les défenseurs du nationalisme culturel de Fernand Dumont semblent croire que la nation réelle n'est que sociologique et qu'elle ne peut en aucun cas être aussi en partie le fait d'une construction politique. Cette façon de voir les choses est peut-être due aux lunettes de sociologue dont Fernand Dumont ne se serait pas entièrement départi. Pour les disciples de Dumont, la nation culturelle comprend les Québécois francophones de souche ainsi que les assimilés qui ont d'autres origines ethniques. La nation la plus importante en nombre sur le territoire québécois est donc selon eux composée essentiellement des Canadiens-français et des gens qui se sont assimilés à cette communauté. Ils se méfient de toute entreprise de construction nationale comme de la peste. Ils soutiennent que la redéfinition du nationalisme québécois qui est à l''uvre depuis quelques années, nous a engagé sur la mauvaise voie. Mais comme on l'a vu, la redéfinition de la nation québécoise à partir d'un modèle d'inspiration civique, qu'il s'agisse de la nation exclusivement civique (Bariteau), de la nation civique-culturelle (Bouchard) ou de la nation sociopolitique (Seymour), est en fait le résultat de changements sociologiques nombreux survenus depuis plus de quarante ans. On peut donc réfuter la conception culturelle en s'appuyant justement sur les faits purement sociologiques que je viens de décrire plus haut. Loin de confirmer la conception de Dumont, la sociologie québécoise contemporaine révèle le caractère dépassé de la conception culturelle et le caractère incontournable de l'identité nationale civique.

Faut-il se fermer les yeux devant ces réalités nouvelles de l'immigration et de la communauté anglo-québécoise pour accéder à la nation réelle ? Pour le nationaliste civique, il faut au contraire que la construction nationale s'ajuste à ces nouvelles réalités. C'est la raison pour laquelle tous décrivent maintenant le parlement du Québec comme l'assemblée nationale de tous les Québécois. La fête de la ' Saint-Jean Baptiste ' est devenue la fête nationale. La ville de Québec est devenue la Capitale nationale. Nous avons aussi désormais les ' archives nationales ' ou la ' bibliothèque nationale '. Si l'on suit le raisonnement des nationalistes culturels, il faudrait désormais changer ces nominations. Mais la question se pose : pourquoi opérer de telles réformes normatives ? À quoi nous sert cette division au sein de la société québécoise, une fois que tous reconnaissent, autant Jean Charest que Bernard Landry  et Mario Dumont, autant Charles Taylor que Gérard Bouchard et Guy Laforest, qu'il existe bel et bien une nation inclusive rassemblant l'ensemble de tous les citoyens qui se représentent comme des Québécois?

La société québécoise est de plus en plus rassemblée autour d'une langue publique commune, d'une histoire publique commune et d'institutions communes dont profitent l'ensemble des citoyens québécois, et qu'il devient pour cette raison de plus en plus difficile et inutile de tenter de discriminer, entre tous ces gens, ceux qui sont de la nation québécoise de ceux qui n'en sont pas.

Les sondages révèlent que seule une minorité de gens (25%) s'identifient encore à la nation canadienne française, et ils sont recrutés parmi les personnes âgées. La société québécoise s'est depuis quarante ans diversifiée et a accueilli un nombre croissant d'immigrants. Ceux-ci se sont installés dans des quartiers francophone ou anglophone de Montréal, alors que du même coup, un nombre croissant de francophones allaient s'installer dans l'ouest de la ville. Il y a bien sûr les francophones qui vivent sur la rive sud et sur la rive nord de l'île, et lorsqu'on les inclut, la région métropolitaine atteint près de trois millions d'habitants. D'ailleurs, lorsque ces riverains viennent sur l'île, ils se retrouvent eux-mêmes plongés dans la diversité caractéristique de la ville de Montréal. Les anglophones, les Néo-Québécois et les citoyens appartenant à des communautés issues de l'immigration se trouvent alors pour leur part dans un environnement majoritairement francophone. Des problèmes majeurs d'intégration demeurent dans le milieu du travail, mais les nationalistes civiques sont résolus à apporter des correctifs importants pour assurer que la langue commune des Québécois soit le français. J'en conclu donc à la nécessité d'adopter une conception civique de l'identité.

3.- QU'EST-CE QUE LA CULTURE QUÉBÉCOISE ?

Pour faire avancer quelque peu la discussion, je voudrais tenter de caractériser l'une des composantes essentielles de l'identité civique commune. J'ai dit que l'identité civique commune comprenait une langue publique commune, une histoire publique commune et une culture publique commune. Mais que doit-on comprendre par la culture publique commune? Je me propose donc de faire brièvement quelques remarques sur la dimension identitaire de la culture québécoise.

Tenter de définir ce qu'est la culture québécoise est une entreprise notoirement difficile. Il est, en effet, difficile de déterminer ce qui fait sa spécificité. Cette difficulté est intimement liée au problème de déterminer en quoi consiste le fait d'être québécois. Si l'on tente de réfléchir à cette question, on se voit vite confronté à l'impossibilité de caractériser le Québécois type. On risque ou bien une caractérisation qui confine à l'identité canadienne française, ou alors, à l'inverse, on aboutit à une caractérisation civique tellement générale et dépouillée qu'elle finit par ressembler aux autres démocraties occidentales.

Pour se sortir de cette difficulté, il faut à mon sens distinguer tout d'abord le ' caractère de la culture ' et la ' structure de la culture '. Le caractère de la culture est l'ensemble des choix, options morales, idéologies, habitudes, goûts, coutumes, modes et préférences qui caractérisent principalement une société à une époque donnée. La structure de culture concerne plutôt l'ensemble des institutions de la société dans lesquelles peuvent se propager, se discuter ou se critiquer ces différents choix, options morales, idéologies, habitudes, goûts, coutumes, modes et préférences. La structure de la culture est formée par l'ensemble des institutions « culturelles ». Les biens culturels doivent être ici entendus au sens large, pouvant englober autant la culture morale et politique que la culture entendue au sens plus restreint de l'expression. On songe à des institutions publiques telles que le parlement, les institutions juridiques, le système d'éducation, les musées et les bibliothèques, mais aussi à des institutions privées telles que les journaux, les théâtres, les cinémas, les postes de radios, les postes de télévision, les revues et les autres industries culturelles.

La structure de culture, c'est donc un ensemble d'institutions culturelles publiques et privées qui peuvent demeurer en gros les mêmes malgré les changements profonds que peut subir le caractère de la culture d'une époque à l'autre. Comme le Québec l'a fait au tournant des années soixante, on peut passer d'un caractère de culture prenant la forme d'une société traditionnelle à un caractère de la culture fondé sur la modernité tout en préservant en gros les mêmes institutions, et donc la même structure de la culture.

Il importe ensuite de constater que les différentes institutions, formant la structure de culture d'une société donnée, se trouvent inscrites dans un carrefour d'influences diverses qui proviennent de pays partageant la même langue ou partageant jusqu'à un certain point les mêmes référents culturels et historiques. Il peut s'agir aussi de pays qui exercent une très grande influence à l'échelle mondiale ou de pays qui sont, tout simplement, géographiquement rapprochés. Autrement dit, la société dans laquelle on trouve des institutions formant une telle structure de culture s'inscrit dans un certain espace-temps, et elle est pour cette raison inévitablement influencée par les pays qui partagent la même langue ou le même espace géopolitique. Cette société sera inévitablement influencée par les pays qui entretiennent des liens historiques, ou qui sont tout simplement très influents. La structure de culture est donc inscrite dans un carrefour d'influences particulières. Chaque institution offre pour cette raison un contexte de choix spécifique issu de ces influences particulières, et ce, en dépit de la variété très grande des options qui sont proposées.

On peut alors sans difficulté parler d'une ' culture typiquement québécoise ', parce que le Québec est inscrit dans un carrefour d'influences particulières : des influences européennes principalement françaises et francophones, mais aussi, à un moindre degré, britanniques et anglophones; des influences nord américaines, principalement américaines et canadiennes, mais aussi de plus en plus latino-américaines. Ce carrefour d'influences se complexifie à mesure que l'apport de l'immigration prend de l'ampleur et prend une orientation particulière en faveur de tel ou tel groupe. Le résultat est complètement diversifié, mais il s'agit néanmoins d'un carrefour d'influences spécifiques qui n'a rien à voir avec celui que l'on retrouve en France, aux États-Unis ou dans le reste du Canada.

Autrement dit, on peut parler d'une identité québécoise et d'une culture typiquement québécoise pourvu que l'on se garde bien de tenter de discriminer parmi les créations québécoises celles qui sont ' vraiment québécoises ' de celles qui ne le sont pas. On définit la culture québécoise et, d'une manière générale toute culture, non pas en tentant de discriminer les 'uvres qu'elle produit, mais bien en prenant conscience des influences particulières qu'elle subie. Cela laisse le champ ouvert à une culture riche et variée, diversifiée et éclatée. Chaque créateur peut réagir à sa façon à l'égard du carrefour d'influences dans lequel il est inscrit. Mais à vrai dire, dans la mesure où tous les produits, 'uvres, créations provenant du Québec conservent à divers degrés la trace des influences subies, on peut finir par déceler au sein même de ces produits, 'uvres et créations, un genre, un style, une griffe que l'on sera avec raison tenté de considérer comme typiquement québécois. Mais même dans ce cas, on fera alors une référence implicite au carrefour d'influences.

4.- LA NATION SOCIOPOLITIQUE

Nous sommes maintenant en meilleure posture pour avancer une certaine conception de la nation qui rend bien compte de l'identité nationale civique de tous les Québécois. Il y a deux courants nationalistes au sein de la société québécoise: l'un est issu de Fernand Dumont, et est poursuivi notamment par Serge Cantin. Il se veut pluraliste, attentif aux différences sociologiques et culturelles, mais il prône un nationalisme culturel, identifiant la nation principale se trouvant sur le territoire du Québec à la majorité nationale canadienne française.  L'autre courant est représenté par ceux qui veulent orienter le Québec dans une direction plus civique. Je pense à Claude Bariteau et à Gérard Bouchard, par exemple. Il me semble que les deux courants peuvent se réconcilier pourvu que l'on soit en mesure de penser simultanément l'identité civique commune et la reconnaissance explicite de la différence au sein de la société québécoise. C'est en ce sens que j'ai mis de l'avant le concept de la nation sociopolitique qui réconcilie les deux courants.

La nation sociopolitique est une communauté politique composée sur le plan sociologique d'une majorité nationale, de minorités nationales et de citoyens ayant d'autres origines nationales. Les deux aspects, sociologique et politique, de cette réalité sont importants. Le nationalisme québécois est depuis le tournant des années soixante engagé dans une démarche inclusive de ce genre. Cela veut dire qu'un nombre croissant de Québécois se représentent comme appartenant à une communauté politique particulière comprenant une majorité nationale francophone, une minorité nationale anglophone et des groupes ayant des origines diverses. Cette communauté politique pourrait aussi rassembler les membres des peuples autochtones, mais dans l'état actuel des choses, ceux-ci ne se représentent pas pour la plupart comme des Québécois. Il faut respecter ce choix tout en maintenant une attitude inclusive. Les membres des peuples autochtones sont des citoyens du Québec à part entière, mais pour faire partie de la nation ou du peuple québécois, il faut aussi se représenter comme un Québécois. On ne peut forcer personne à endosser cette identité. L'identité civique nationale des Québécois dépend de facteurs objectifs tels que la langue, la culture et l'histoire, et de facteurs subjectifs tels que le fait de se représenter comme Québécois. Si l'on a raison de dire que les autochtones ne se représentent pas pour la plupart comme des Québécois, il faut respecter ce choix.

Puisque la nation est conçue comme une communauté politique, que les membres de la nation sont des membres de la communauté politique, et qu'en un sens de l'expression, un citoyen est un individu appartenant à une communauté politique, cette conception de la nation est civique. Tous les membres de la nation québécoise sont alors des citoyens de la communauté politique qui se représentent comme des Québécois. Je suis un nationaliste civique. Je crois donc à l'identité civique commune de tous les Québécois. Le peuple québécois est désormais multiethnique et pluriculturel. Notre peuple comprend désormais l'ensemble des citoyens du Québec qui se représentent comme Québécois, quels que soient leur couleur, leur religion ou leur pays d'origine. Il faut donc prendre acte de ce fait.

Mais en même temps, il faut reconnaître qu'il n'y aurait pas de peuple québécois sans la présence de la majorité francophone. Cette majorité nationale est ce qui nous permet de parler de la communauté politique comme d'une nation. Il y a une communauté politique ontarienne, mais il n'y a pas de nation ontarienne. Il y a sans doute une « culture ontarienne » entendue au sens d'une culture canadienne existant en Ontario, mais il n'y a pas de culture nationale ontarienne, alors qu'il existe une culture nationale québécoise. La raison est qu'il existe une majorité nationale unique de francophones québécois, alors que la majorité nationale canadienne est située sur l'ensemble du territoire canadien.

Quelles sont les implications morales et politiques qui découlent de l'acceptation de cette conception sociopolitique de la nation ? Qu'est-ce que cela implique concrètement d'accepter l'existence d'une majorité nationale de francophones sur le territoire québécois ? Pour l'ensemble des citoyens, cela implique l'acceptation que la langue française doit être la langue publique commune, mais aussi que la culture et l'histoire de la majorité nationale sont en même temps la culture et l'histoire publique commune de tous les Québécois. L'identité civique commune prend donc une coloration nationale spécifique à cause de la présence d'une majorité nationale de Québécois francophones. L'identité civique commune suppose que la langue, la culture et l'histoire de la majorité nationale sont en même temps la langue, la culture et l'histoire publiques communes de l'ensemble des Québécois.

Lorsque nous faisons référence à la langue, la culture et l'histoire de la majorité nationale francophone, nous faisons allusion non pas à des biens qui lui appartiennent en propre, mais plutôt à des biens auxquels la majorité nationale a directement accès. Dire que ces biens sont ceux de la communauté politique dans son ensemble, c'est dire qu'ils sont également des biens auxquels l'ensemble des Québécois ont accès. Concrètement, cela implique que la plupart des Québécois acceptent d'utiliser le français dans les lieux publics. Cela veut dire que les Québécois dans l'ensemble profitent des institutions dans lesquelles le français est principalement utilisé. Et cela implique que l'histoire de la majorité francophone fait désormais partie de leur propre histoire.

C'est ici que notre caractérisation de la culture québécoise comme structure de culture prend toute son importance. Dire que la culture de la majorité nationale est en même temps la culture publique commune peut donner à penser que l'on cherche à forcer les citoyens à adopter un certain mode de vie, un certain nombre de valeurs, une certaine conception de la vie bonne ou du bien commun. Mais lorsque l'on comprend la culture comme un ensemble d'institutions, cela veut simplement dire que les institutions de langue française auxquelles les francophones ont directement accès sont aussi des institutions communes de tous les Québécois. Les individus appartenant à des communautés issues de l'immigration ont d'abord et avant tout accès directement à des institutions qui leur sont propres : une école, une église, un journal de quartier, une organisation communautaire, un poste de radio ou de télévision communautaire, etc. mais ils ont aussi accès en plus aux diverses institutions auxquelles les francophones ont directement accès. C'est la raison pour laquelle les institutions auxquelles les francophones ont directement accès sont en même temps des institutions communes à l'ensemble des Québécois. Pour le dire encore une fois autrement, les institutions de la majorité francophone ne sont pas des institutions qui appartiennent en propre à la majorité francophone. En un certain sens, ce sont au contraire eux qui appartiennent à ces institutions. Affirmer que certaines institutions québécoises sont celles de la majorité francophone ne veut dire rien de plus que la chose suivante; ce sont les institutions auxquelles ils ont directement accès parce que la langue principalement utilisée au sein de ces institutions est le français. En les décrivant comme des institutions communes, on dit que ces mêmes institutions appartiennent en même temps à l'ensemble de la société québécoise. Il n'y a donc pas d'inclusion forcée dans un mode de vie, des habitudes ou des coutumes qui seraient typiques à la majorité francophone.

À mon sens, la spécificité de la nation québécoise provient du fait que les institutions communes de la société québécoise se trouvent inscrites dans un carrefour d'influences spécifiques : nord-américaines et principalement états-uniennes; européennes et principalement françaises. Ce carrefour d'influence dans lequel nous nous trouvons donne un éventail de possibilités certes éclaté, mais néanmoins définissable à partir de ces influences. Ces influences se trouvent en quelque sorte imprimées dans les institutions québécoises dans lesquelles la langue française est utilisée. Puisque ces institutions sont communes à l'ensemble des Québécois, les citoyens du Québec qui profitent de ces institutions sont alors inévitablement enclins à s'imprégner eux-mêmes de ce carrefour d'influences.

En somme, l'identité nationale québécoise est une identité civique, mais elle n'est pas une identité exclusivement civique. La raison est que l'identité civique québécoise est en même temps une identité nationale. L'identité civique commune est relativement riche parce qu'elle inclut une langue publique commune, une culture publique commune et une histoire publique commune. On peut certes en principe séparer la nation et la citoyenneté au sens où des personnes appartenant à différentes nations peuvent partager la même identité civique. Il faut en effet admettre qu'il existe à l'échelle internationale différentes façons d'articuler les relations entre l'identité civique et l'identité nationale. Mais lorsque l'identité civique commune inclut le partage d'une langue, d'une culture et d'une histoire publiques communes, l'identité civique est alors en même temps une identité nationale.

Permettez-moi d'insister sur ce point. Il faut de manière générale accepter de séparer en principe les questions d'identité des questions de citoyenneté pour plusieurs raisons. Il y a tout d'abord la possibilité que des nations diverses partagent une même citoyenneté. Il y a aussi le fait que certaines nations doivent être comprises autrement que comme civiques : elles peuvent être ethniques ou culturelles. Tout cela est cependant compatible avec le fait que certaines nations soient civiques. Et l'on peut certes partager une identité civique commune en étant de nations diverses. Mais la communauté civique particulière peut parfois coïncider dans certaines sociétés avec l'identité nationale. Il nous faut admettre que la nation est parfois civique et que parfois elle ne l'est pas. Ainsi, si l'on affirme qu'il faut en tout temps séparer la nationalité et la citoyenneté, on impose une dichotomie trop rigide qui ne tient pas compte de toutes les sortes de nations et de toutes les formes de citoyenneté.

5.- ANGLOPHONES ET AUTOCHTONES

Je viens de tenter de préciser quelles sont les conséquences qui découlent pour l'ensemble des Québécois d'accepter la conception sociopolitique de la nation. Il convient de préciser maintenant à quels engagements la majorité nationale doit elle aussi se conformer. Si l'on endosse la conception sociopolitique de la nation québécoise, cela doit se traduire par des obligations de la majorité nationale à l'endroit de la minorité nationale anglo-québécoise et des peuples autochtones. Dans la perspective de la conception sociopolitique de la nation québécoise, l'identité civique commune est compatible avec le respect des droits acquis de la minorité anglophone et des droits ancestraux ou issus de traités des peuples autochtones. Elle est donc compatible avec l'existence de l'usage public de l'anglais et des langues autochtones dans certaines institutions publiques. Elle est compatible avec le maintien d'un ensemble d'institutions culturelles publiques de langue anglaise et de langue autochtone. Elle est aussi compatible avec le fait d'inclure désormais dans l'histoire publique commune les histoires des peuples autochtones et de la minorité anglophone.

Les anglophones et autochtones du Québec qui se représentent comme des Québécois font partie de la nation québécoise. Je crois d'ailleurs que la plupart des anglophones du Québec se décrivent notamment comme Québécois, même si cette identité est moins importante pour plusieurs d'entre eux, par rapport à leur identité de Canadiens, voire de Montréalais. Mais je crois aussi que la plupart des autochtones ne se représentent pas comme des Québécois. Il faut à mon sens multiplier les initiatives auprès des peuples autochtones pour les inciter à adhérer à la nation québécoise. Il faut mettre sur la table des propositions d'autonomie gouvernementale et résoudre des contentieux territoriaux : droit de pleine propriété, droit de cogestion des mines et des forêts sur de plus grands territoires et droit de chasse et pêche pour des fins de subsistance sur de plus larges territoires encore. L'entente récente conclue avec les Montagnais est à mon sens exemplaire. Je crois que le ministre Chevrette a accompli un travail extraordinaire à cet égard.

Il faut comprendre qu'il n'y a pas de contradiction entre une politique de la reconnaissance à l'endroit de la minorité anglophone et des peuples autochtones et la construction d'une identité nationale et civique commune. Bien au contraire, cette reconnaissance est une condition de possibilité de l'identité civique commune québécoise.

Le Québec ne court plus le danger de l'exclusion ethnique. Du moins ce danger est maintenant moins présent. Mais nous courrons le danger d'un certain nationalisme civique: l'effacement de toutes les différences peut paraître noble au profit de l'égalité de tous les citoyens, mais il est illusoire et dangereux s'il se traduit par l'évacuation de tout droit minoritaire. L'identité post-nationale, la citoyenneté républicaine qui se croit au-dessus de tout facteur identitaire, voilà le nouveau danger que nous courrons au Québec. Il faut certes croire à la possibilité de développer des identités civiques supranationales. Mais lorsque l'identité civique est d'emblée une identité nationale, et que cela suppose l'existence d'une langue publique commune, d'une culture publique commune et d'une histoire publique commune, il importe de contrebalancer les effets de la pression exercée par la majorité nationale par une politique de la reconnaissance à l'endroit de la minorité nationale ou des nations minoritaires se trouvant sur le territoire.

Les peuples autochtones qui veulent que soit reconnue leur droit ancestral à l'autonomie gouvernementale ou la minorité anglophone qui veut maintenir son droit à des écoles, à des commissions scolaires, à des hôpitaux ou à des CLSC ne sont pas inscrits dans des replis identitaires. Pourtant, certains rejettent toute idée de reconnaissance des droits minoritaires. Ils imposent un point de vue individualiste en appuyant leur point de vue sur l'identité civique commune. Selon eux, l'identité civique commune doit aller de pair avec la primauté absolue des droits possédés par des individus-citoyens. Il est certes correct de penser la société comme une république dans la quelle tous les citoyens sont égaux. Il faut affirmer les libertés civiques et politiques, les droits et responsabilités des citoyens. Mais on peut en plus reconnaître le caractère tout aussi fondamental du droit des peuples. Les peuples autant que les individus ont des droits fondamentaux. Les minorités nationales ont elles aussi des droits collectifs. La minorité francophone en Ontario, par exemple, a un droit collectif au maintien d'institutions comme l'hôpital Montfort. Le danger du nationalisme civique est d'affirmer les droits fondamentaux de l'individu citoyen en oubliant que les collectivités ont elles aussi des droits fondamentaux.

Je crois que le Québec est déjà engagé dans une forme citoyenne de nationalisme qui préserve les droits des minorités, qu'il s'agisse de la minorité anglophone ou des peuples autochtones. Il y a déjà à cet égard une ouverture formidable de notre part. Mais il faut garder cette ouverture, l'accentuer et la développer. Je nous mets en garde contre certains dangers du nationalisme civique, mais je crois que le Québec peut surmonter ces difficultés, et je crois qu'il les a jusqu'ici admirablement bien surmontées.

Il faut en somme préserver un équilibre. Il faut accentuer nos ressemblances sans diluer les différences. Si certains d'entre nous sont réfractaires à la reconnaissance des identités collectives minoritaires, c'est parce que nous sommes encore sous l'emprise d'une version traditionnelle du modèle de citoyenneté issu de l'État-nation. Dans un État-nation ethno-culturellement uniforme ou qui se veut tel, il n'y a pas de place pour la reconnaissance des identités minoritaires. Mais il faut vaincre le républicanisme jacobin qui n'avoue jamais le lien organique entre la république et l'État-nation, et penser des nouvelles formes de républicanisme qui laissent la place à la reconnaissance des minorités.

6.- Les dimensions politiques du nationalisme civique

Il faudra poursuivre l'implantation d'un nationalisme civique au Québec et s'affranchir une fois pour toutes du nationalisme exclusivement axé sur la majorité d'origine canadienne française. Il faut donc souscrire à la conception sociopolitique de la nation. Quelles sont les conséquences politiques qui découlent d'un tel choix? Cela veut dire d'abord et avant tout qu'il faut distinguer entre le fait d'appartenir à la nation québécoise et le fait d'appuyer le projet souverainiste. Il n'y aurait pas de nation québécoise sans la présence de la majorité francophone, mais la nation québécoise est quand même une communauté politique inclusive de l'ensemble des citoyens du Québec, et ce quelle que soit leurs convictions politiques.

Il ne suffit pas de souscrire abstraitement à la conception civique pour être un nationaliste civique. Il faut en accepter les conséquences pratiques. Il faut notamment accepter de distinguer l'adhésion au projet souverainiste et l'adhésion à la nation québécoise. À cet égard, il faut se distancier des déclarations d'Yves Michaud. Il faut certes refuser de caractériser ces déclarations d'antisémites, mais il faut aussi s'en distancier avec fermeté. On doit certes louer Yves Michaud pour le combat acharné qu'il mène contre le pouvoir autarcique des Banques, mais il faut reconnaître qu'il a tenu des propos pour le moins malencontreux. En voulant s'en prendre à la rectitude politique, il a fini par s'égarer dans des considérations moralement inacceptables. Le B'Nai Brith est sans doute un groupe anti-souverainiste, mais ces membres ne sont pas des ' extrémistes anti-Québécois constituant une phalange du sionisme international '. Une telle description laisse planer de façon dangereuse l'image fausse d'une conspiration internationale menée par la diaspora juive. Il est aussi inacceptable de prétendre que les juifs croient unanimement être le seul peuple à avoir souffert. Une telle vision stéréotypée fait injure à la diversité idéologique, culturelle et politique de la communauté juive du Québec. Il est tout aussi inacceptable de prétendre que ceux qui votent massivement contre la souveraineté du Québec manifestent de l'intolérance et de la haine à l'égard des Québécois souverainistes. Cette dénonciation traduit elle-même une attitude d'intolérance à l'égard des citoyens québécois qui votent contre la souveraineté. Il est également inacceptable de laisser entendre que ceux qui votent massivement contre la souveraineté sont mal intégrés au Québec. Cela suggère qu'ils ne sont pas de véritables Québécois. Il est enfin faux de prétendre que la cause la plus importante de l'échec référendaire de 1995 est à rechercher du côté des minorités ethniques. La propagande fédérale et la peur que celle-ci a engendrée, l'insécurité financière ressentie par un large segment de la population, le vote faible en faveur de la souveraineté dans la région de Québec, voilà autant de facteurs qui sont au moins tout aussi importants.

Il faut reconnaître que le gouvernement fédéral tente depuis des années de nous enfermer dans le nationalisme ethnique. C'est là une autre dimension politique à ne pas oublier. La discussion sur la citoyenneté peut apparaître abstraite aux yeux de certains, mais elle ne se situe pas à l'extérieur des rapports de force politiques. Les ténors fédéraux savent que la propagation d'une vision ethniciste du nationalisme québécois est le meilleur moyen de nous empêcher de recruter de nouveaux adhérents au sein des anglophones et des allophones, mais aussi parmi les francophones. Les souverainistes ont donc tout intérêt à défendre le nationalisme civique. Pourtant, de fervents nationalistes s'acharnent à s'attaquer à leurs propres troupes. Il ne voit même pas les avantages politiques du nationalisme civique pour la cause de la souveraineté.

Lorsque l'on est un nationaliste civique, on doit respecter le vote de chaque citoyen du Québec, y compris lorsque celui-ci vote NON au référendum. Cela n'est pas une abstraction. C'est douloureux et difficile à accepter. Mais le sens civique nous force à avaler cette pilule amère, et nous pratiquons quotidiennement la tolérance et l'esprit civique en côtoyant quotidiennement nos adversaires politiques. Si l'on se fie à l'attitude adoptée par les Québécois au lendemain du référendum de 1995, on peut conclure que le nationalisme civique est déjà bien implanté au  Québec.  Malgré l'intensité des débats et la participation massive au vote atteignant les 94%, aucune violence ne s'est produite le jour suivant.

Si l'on accepte le nationalisme civique, on doit séparer la question de l'appartenance à la nation et la question de l'adhésion au projet souverainiste. Mais cela vaut dans les deux sens et alors, le fait que la plupart des gens qui votent Oui soient des francophones n'est plus une raison pour déclarer que notre nationalisme est ethnique. Or, il faut bien reconnaître que tel est l'argument martelé par nos adversaires depuis près de trente ans. Le nationalisme québécois est décrit comme ethnique parce que ceux qui votent en faveur de la souveraineté sont surtout francophones. Cet argument repose sur une confusion fondamentale et inacceptable entre l'identité nationale et le choix politique en faveur de la souveraineté. Le nationalisme québécois est civique même si la plupart de ceux qui endossent le projet de la souveraineté sont des francophones. Si l'on est un nationaliste civique, on doit adopter une attitude inclusive à l'égard de tous les citoyens, que ceux-ci votent OUI ou NON à la souveraineté. Par conséquent, si nos adversaires sont aussi les promoteurs d'un nationalisme civique, ils ne peuvent pas statuer sur la nature du nationalisme québécois en se fiant seulement à la composition du vote. Le nationalisme civique repose sur la promotion de la nation conçue comme l'ensemble des citoyens du Québec qui se représentent comme Québécois. Si telle est la nature du nationalisme québécois, le nationalisme civique est compatible avec le fait que la plupart de ceux qui votent OUI sont des francophones de souche ou assimilés. En somme, l'argument à l'effet que la composition du vote en faveur de la souveraineté trahit le caractère ethnique de notre nationalisme est un argument qui ne tient plus.

Certains croient que les souverainistes vont recruter davantage d'adhérents à leur cause en cherchant à rassembler seulement les francophones entre eux. Mais la vérité est toute autre. Les francophones qui restent à convaincre sont, et c'est le moins que l'on puisse dire, des nationalistes mous. Ils se méfient des accusations ethnicistes adressées à l'endroit du nationalisme québécois. Ils n'adhéreront qu'à une vision modérée et inclusive. Si les souverainistes parviennent à faire de leur nationalisme une démarche respectueuse de la minorité anglophone et des peuples autochtones et qu'ils parviennent à prouver constamment leur ouverture à la diversité, c'est alors qu'un nombre croissant de Québécois francophones seront tentés d'adhérer à leur cause.

Il faut se rendre compte aussi qu'un nombre croissant de Néo-Québécois et de citoyens appartenant à des communautés issues de l'immigration endossent le projet souverainiste. Ces faits sont occultés notamment à cause de la façon que nous avons de catégoriser la population en francophones, anglophones et allophones. De nombreux citoyens d'origines diverses se sont assimilés à la communauté francophone et leur adhésion au projet souverainiste disparaît par conséquent dans les sondages, puisqu'ils sont officiellement compatabilisés comme des Québécois francophones. Cette ouverture récente devrait être prise en compte par les jeunes penseurs qui cherchent à élargir le cercle des souverainistes. En tirant sur les nationalistes civiques, les nationalistes culturels se tirent dans le pied. Ou plutôt, ils tirent dans le pied de tous les souverainistes. 

7.- LES identités multiples

Permettez-moi de conclure cet exposé en disant quelques mots de nos identités multiples. Certains croient que puisque nous sommes à l'ère de la mondialisation, nos identité nationales ont tendance à se perdre et à se dissoudre dans un ensemble varié d'allégeances. De plus en plus de personnes se rassemblent dans des communautés locales ou régionales qui ne se laissent pas décrire comme des communautés nationales. D'autres s'intéressent aux nouveaux moyens de communication qui mettent en contact les gens sur le plan transnational. La multiplication des identités tend à faire disparaître le lien privilégié de l'identité nationale.

Pour renchérir, on pourrait dire que chacun a de nombreuses identités et allégeances. Et qui plus est, le palmarès d'allégeances varie d'un individu à l'autre et varie dans le temps pour un seul et même individu. Comment peut-on alors prétendre que l'identité nationale est encore importante de nos jours. Je dirai rapidement un certain nombre de choses à ce sujet. Malgré la diversité de nos allégeances, l'allégeance à une identité nationale a ceci de particulier qu'elle apparaît dans le palmarès d'allégeance de tous. Certains ont des allégeances à leur famille alors que d'autre n'ont pas un tel sentiment d'allégeance. Certains accordent une importance à leur allégeance à leur ville, alors que d'autre ne partagent pas cette vue. Mais tous font intervenir tôt ou tard le sentiment d'allégeance à leur nation, malgré le caractère très variable de l'importance de cette allégeance pour chacun.

En fait, paradoxalement, loin de poser un problème, la réalité des identités multiples  est au contraire justement ce qui nous permet de parler d'une identité nationale commune. Quand on tient compte de nos identités multiples, on se rend compte qu'à peu près tous les Québécois francophones se conçoivent au moins en partie comme Québécois. Si l'on avait à choisir entre le fait d'être Québécois et le fait d'être Canadiens, un certain nombre de Québécois francophones diraient qu'ils sont des Canadiens et non des Québécois. Mais si l'on autorise les identités multiples, presque tous se conçoivent en partie comme des Québécois. Voilà pourquoi je dis que paradoxalement, le fait d'admettre les identités multiples a pour effet de mettre en évidence l'importance de l'identité nationale à l'échelle de la communauté.

On pourrait ajouter plusieurs autres facteurs permettant d'expliquer l'importance de l'identité nationale. La solidarité nationale est peut-être à l'échelle locale une condition nécessaire à l'apparition d'une solidarité sociale durable. La communauté nationale est aussi peut-être le cadre indispensable à l'intérieur duquel peuvent se déployer nos libertés. L'allégeance nationale est aussi peut-être un instrument indispensable dans notre lutte contre les effets particulièrement destructeurs de la mondialisation. Tout cela explique sans doute pourquoi en dépit de tout ce que l'on peut dire sur les identités multiples le lien national demeure important. 

Certains croient aux identités supranationales, et comme je l'ai dit plus haut, je crois qu'il faut en effet s'ouvrir à la possibilité de distinguer la citoyenneté et la nationalité. Il est sans doute possible de partager une identité citoyenne commune tout en ayant différentes identités nationales. Il faut donc s'ouvrir à la possibilité d'entretenir des identités civiques supranationales. Mais de tels arrangements institutionnels supranationaux ne seront viables que s'ils se traduisent par l'implantation d'un système de droits pour les peuples.

Le libéralisme a traditionnellement fonctionné exclusivement à l'intérieur du cadre restreint de l'État-nation, et il n'a fait que la promotion des droits et libertés individuels. Il existe à mon sens un lien étroit entre le cadre de l'État-nation et la promotion exclusive des droits individuels. Dans le cadre de l'État-nation ethnique ment ou culturellement homogène, les revendications des groupes minoritaires sont toujours les revendications de certains corps intermédiaires, de certains groupes d'intérêt. Face à ceux-ci, l'État doit affirmer la primauté des droits individuels. Céder à des droits de groupe, c'est céder à des intérêts particuliers et c'est accorder la primauté du bien sur le juste. Or, l'État doit au contraire reconnaître la primauté du juste sur le bien et affirmer la primauté absolu des droits individuels sur les intérêts de groupes particuliers. Mais il en va tout autrement dans le cadre d'un État multinational. Dans ce cas, il y a parmi les groupes des communautés nationales à part entières qui suscitent des allégeances privilégiées, et qui forment elles aussi des cultures sociétales complètes dans lesquelles les citoyens peuvent exercer leur liberté de choix. Les nations constitutives forment elles aussi des lieux de débats, et sont elles aussi susceptibles de générer de la solidarité sociale. De telles sociétés sont aussi des instruments importants permettant de mobiliser les masses dans la lutte contre les excès de la mondialisation. Dans un tel contexte, il est clair que le libéralisme doit renoncer à la primauté absolu des droits individuels sur les droits collectifs. Une telle primauté absolue n'a de sens que dans le contexte de l'État-nation traditionnel. Dans le cadre de l'État multinational, l'État libéral doit accepter simultanément un régime de droits et libertés fondamentaux et un régime de droits collectifs des peuples.

Je terminerai cet exposé en faisant une dernière remarque au sujet des identités multiples. Il est devenu monnaie courante d'entendre le ministre Stéphane Dion nous dire que les Québécois doivent maintenir nos identités multiples, québécoise et canadienne. Il laisse entendre explicitement que les fédéralistes préconisent le maintien de ces identités multiples alors que les souverainistes cherchent à violer cette identité multiple. Mais la vérité est toute autre. En fait, les Québécois ont historiquement voulu faire sens de leurs identités multiples en demandant de faire reconnaître leur identité nationale à l'intérieur du Canada. Ils voulaient de cette manière permettre le maintien de leurs identités nationales québécoise et canadienne. Mais le Canada a toujours refusé de reconnaître une partie importante de cette identité multiple, à savoir l'identité nationale québécoise.  Il refuse encore et toujours de reconnaître l'identité nationale québécoise, et refuse d'accepter les conséquences institutionnelles qui en découle.

C'est pour cette raison qu'un nombre croissant de Québécois songent de plus en plus à souscrire au projet de souveraineté assorti d'une offre de partenariat politique et économique. Ce projet constitue pour les Québécois une nouvelle façon d'aménager les rapports entre le Québec et le Canada. Avec la souveraineté assortie d'une offre de partenariat, les Québécois cherchent à affirmer leur identité nationale et ils le font en tenant compte des identités multiples entretenues par plusieurs Québécois qui veulent maintenir un lien avec le Canada.

Avec la loi C-20, le gouvernement fédéral veut au contraire forcer les Québécois à renoncer à ces identités multiples.  Toute question faisant référence au partenariat sera déclarée ambiguë peu importe le libellé de la question. Le gouvernement fédéral espère de cette manière forcer les Québécois dans une alternative impossible, qui les contraint à renoncer à l'une ou l'autre de ces identités multiples. Les Québécois doivent ou bien accepter le statu quo constitutionnel et oublier leurs revendications traditionnelles visant à faire reconnaître leur identité nationale. Ou alors ils doivent renoncer à tout projet de partenariat qui tiendrait compte de l'identité multiple des Québécois qui se conçoivent aussi comme des Canadiens. Comme on le voit, c'est le gouvernement fédéral qui viole le respect des identités multiples et non les souverainistes québécois. Par bonheur, le refus de négocier toute forme de partenariat n'est qu'un paravent politique visant à forcer les souverainistes québécois dans la formulation d'une version plus radicale de leur projet. On sait qu'au lendemain d'un oui, le gouvernement fédéral s'assoira à la table des négociations et acceptera de négocier une offre de partenariat avec le Québec.