La sécurité en plongée - Un équilibre à atteindre
Par Michel Therrien

Dans cette période d'engouement pour la plongée "hi-tech", les plongeurs récréatifs s'adonnent à des activités jadis réservées aux plus intrépides explorateurs. Après tout, c'est "cool" de dire qu'on a plongé à l'intérieur de l'Empress of Ireland ou bien qu'on a descendu à 150 pieds. Quand on fait de grosses plongées comme ça, on est pas un deux de pique, mais un vrai plongeur.

Cette attitude tue des plongeurs. C'est aussi cette attitude qui a déjà donné à notre sport une mauvaise réputation. Quel est le problème? Devons-nous croire que ces plongées ne peuvent pas être effectuées? Pouvons-nous croire que nous sommes en sécurité lors de plongées en conditions extrêmes?

Le sentiment de sécurité en plongée est vraiment trompeur. Il est évident que le meilleur moyen d'être en sécurité est de rester assis tranquillement chez soi. Toutefois, certains risques ne devraient jamais être pris. Beaucoup d'accidents surviennent à des plongeurs qui se sentaient pourtant en parfaite sécurité et prêts pour la plongée. J'ai souvent entendu des plongeurs dire: "ça fait des années que je plonge comme ça et je n'ai jamais eu de problème". Dans ce cas, quel est le problème?

Pour que le niveau de sécurité soit acceptable, le niveau de confort du plongeur doit être en équilibre avec sa formation, l'équipement qu'il utilise, son expérience et enfin, l'entraînement auquel il se soumet. Si cet équilibre est rompu, le danger est imminent!

Je vais tenter dans cet article d'élaborer sur chacun des facteurs de sécurité énumérés ci-haut. Il est bien entendu qu'on pourrait trouver des dizaines d'exemples, mais je serai bref.

Le niveau de confort

Le manque de confort est un signal clair indiquant au plongeur qu'il prend un risque inutile. Ce signe ne trompe pas puisqu'on le ressent souvent à cause d'un manque au niveau des autres facteurs de sécurité (formation, équipement, expérience et entraînement). Par contre, il est fréquent que des plongeurs s'engagent dans des plongées excédant leurs capacités à cause de la pression des pairs. Bien entendu, on ne devrait jamais exercer de pression sur un autre plongeur et si on ne se sent pas prêt pour une plongée, on doit l'affirmer sans gêne. Les plongeurs de cavernes utilisent l'expression: "N'importe quel plongeur peut avorter n'importe quelle plongée n'importe quand, pour n'importe quelle raison".

La formation

La formation a une valeur inestimable parce qu'elle permet à un individu de bénéficier de l'expérience acquise par de nombreux plongeurs qui ont eu du succès avant lui de même que de ceux qui en ont eu moins et qui font aujourd'hui partie des statistiques. De plus, la formation permet de communiquer des procédures normalisées propres à la préparation et au déroulement d'une plongée en plus des méthodes d'intervention appropriées en cas de problèmes.

À titre d'exemple, regardons le cas de la plongée en caverne. Plus de 300 plongeurs sont morts depuis la fin des années soixante lors d'explorations de cavernes en Floride, au Mexique et dans les Caraïbes. Je suis prêt à parier que la majorité de ceux-ci se sentaient très confortables lorsqu'ils ont pris la décision d'effectuer ce qui devait être leur dernière plongée. Plusieurs étaient même des moniteurs de plongée en eau libre. Après tout, cela semblait facile, l'eau était chaude, claire et les passages étaient beaux. Toutefois, environ neuf personnes sur dix décédées lors de ces plongées n'avaient pas reçu de formation adéquate telle que celle fournie par la National Speleological Society - Cave Diving Section (NSS-CDS) ou par la National Association for Cave Diving (NACD).

Ces associations ont développé des programmes d'enseignement basés sur l'analyse d'accidents survenus au cours des années. Généralement, les plongeurs non qualifíés ont omis de dérouler un fil d'Arianne permettant de trouver la sortie, de réserver 2/3 de leur air pour sortir de la caverne ou de plonger avec des lampes supplémentaires. Ces exemples démontrent bien les impacts d'un déséquilibre entre le niveau de confort d'un plongeur et son niveau de formation.

Il existe toutefois un problème en ce qui concerne certains domaines de la plongée technique: On ne sait pas toujours qu'une formation est disponible, ou bien, cette formation n'est pas suffisamment disponible en français. Il est de croyance générale que le niveau de "moniteur" de plongée est une fin en soi et que toutes les connaissances sont maintenant acquises. Ceci est une illusion puisque comme je l'ai déjà écrit, la plongée récréative telle qu'enseignée par des associations comme la nôtre a ses limites. Celles-ci sont clairement définies et incluent: plongée en eau libre seulement ou sous la glace, plongée à une profondeur maximale de 100 ou 130 pieds, sans décompression. Expressément exclues sont: toute plongée avec pénétration en épave ou caverne où la lumière du jour n'est pas directement visible, toute plongée en eau libre ou en pénétration qui nous éloigne à plus de 130 pieds de la surface, toute plongée requérant des paliers de décompression, et toute plongée à caractère commercial.

L'équipement utilisé

Il est peu probable qu'un plongeur mal formé utilise tout l'équipement approprié lors de plongées spécialisées. On se rappellera de cet homme, mort en plongée de récupération sous glace, au lac Loup Marin, le 30 avril 1990 (voir le Rapport d'Enquête du Coroner 1990). De même, beaucoup de personnes plongent sur des épaves ou en profondeur sans avoir l'équipement nécessaire. Il est fort probable que ces individus ne sauront faire face à un incident d'ordre technique sans problème majeur.

L'ignorance n'est pas la seule raison pour ne pas avoir tout l'équipement requis. Souvent, la principale raison est de nature financière. Tel que mentionné dans un article précédent (La Révolution Hi-Tech, Contact, septembre 1993), un équipement de plongée spécialisée peut coûter très cher, ce qui nous amène à faire des compromis. Après avoir obtenu la formation requise en plongée spécialisée, je peut affirmer que ma vie vaut plus que le coût de l'équipement. Si on ne peut acquérir l'équipement, on devrait peut être se trouver une autre activité mieux adaptée à nos moyens.

Une règle généralement acceptée en plongée technique est que le plongeur doit être équipé et habileté à résoudre les problèmes d'une façon autonome ou avec une intervention mineure d'un membre de l'équipe (concept d'auto-suffisance). Afin d'atteindre cet objectif, plusieurs pièces d'équipement doivent être dédoublées. L'équipement doit être de qualité suffisante (performance, capacité, fiabilité) pour la plongée (Est-ce que les détendeurs offrent des performances suffisantes pour la plongée? Est-ce que le système de compensation est infaillible?). L'utilisateur doit pouvoir accéder à tout son équipement rapidement, les yeux fermés (Puis-je fermer la robinetterie de mon détendeur défectueux suffisamment rapidement? Puis-je installer ma ligne de remontée d'urgence rapidement et sans aide si je ne peux retourner à la corde de descente?). De plus, l'équipement ne doit pas augmenter indûment les risques d'enchevêtrement pour le plongeur. Enfin, l'équipement devrait être positionné et être conçu pour réduire les efforts requis lors des déplacements.

L'expérience

Plusieurs associations offrent maintenant une formation en plongée profonde avec utilisation de mélanges gazeux. Toutefois, aucune association ne vend de l'expérience au plongeur. Ainsi, nous ferons face à un autre déséquilibre. Beaucoup de plongeurs suivent les cours de plongée "hi-tech" et se sentent prêts à conquérir des profondeurs abysmales dans des conditions souvent difficiles. Ils se sentent immédiatement aptes à plonger sur l'Andrea Doria (240 pieds) ou sur le Lusitania (à 320 pieds, pourquoi pas!). Toutefois, ces plongeurs n'ont pas l'expérience requise pour faire face aux difficultés supplémentaires propres à ces sites de plongée. Ils n'ont pas accumulé un nombre suffisant de plongées et n'ont pas vécu assez de problèmes qu'ils ont pu résoudre dans des conditions plus faciles. Ces plongeurs aussi risquent leur peau.

Il est intéressant de voir comment la formation et l'expérience sont souvent mutuellement exclusives. Les plongeurs expérimentés aiment croire qu'ils n'ont pas besoin de formation tandis que les plongeurs nouvellement formés se sentent prêts à tout affronter.

L'entraînement

L'apprentissage des techniques et leur exécution fait partie de tout bon cours de plongée, peu en importe le niveau. Toutefois, sommes-nous toujours en mesure de mettre ces techniques en pratique lorsque le cours est terminé? Avons-nous tendance à "couper les coins ronds" lorsque nous avons la formation et suffisament d'expérience?

La sécurité du plongeur dépend grandement de sa capacité à exécuter avec précision des techniques et des habiletés requises lors de situations problématiques. Ainsi, il est toujours probable qu'on ait à effectuer un auto-sauvetage ou un sauvetage. Très souvent, on retrouve deux victimes alors qu'une seule était en difficulté. Serait-ce dû en partie au manque d'entraînement des plongeurs et particulièrement de celui qui agissait comme sauveteur?

Conclusion

Je crois que la plupart des plongées sont réalisables, mais il est essentiel de maintenir l'équilibre entre les facteurs énumérés dans cet article (confort, formation, équipement, expérience et entraînement). J'avoue ma crainte façe à la popularisation de la plongée technique. Je crois que plusieurs plongeurs tentent de progresser trop rapidement, ou cherchent maintenant à obtenir des titres et des cartes au lieu de la satisfaction et de la compétence.

La plongée ne doit pas être vue comme un moyen de collectionner des cartes ou de prouver quoi que ce soit, mais plutôt comme un moyen de se divertir. Si on prend le temps de faire les choses adéquatement, on pourra apprécier notre sport et le faire apprécier à plus de personnes. Et ce, peut importe le type de plongée auquel on s'adonne.

Je pense qu'il serait facile pour nous, moniteurs de plongée, de transmettre cette attitude à nos élèves. Ainsi, peut-être qu'un jour, s'ils prennent leurs responsabilités, on ne parlera plus du tout d'Enquêtes du Coroner et de poursuites légales, mais seulement du plaisir qu'on a à plonger.

* * *

1 Brochure "Do You Need To Read This Pamphlet?", National Speleological Society - Cave Diving Section.

2 Voir "La Révolution Hi-Tech", Contact, Septembre 1993, La Plongée, Juin et Juillet 1994. "The Technical Revolution", Contact, Mars 1994.