LES ÉVÉNEMENTS
DE 1837-1838


Le peuple est exaspéré par la crise économique, l'inflation, le chômage, les épidémies, les mauvaises récoltes de blé et par le pourrissement de la situation politique. La session spéciale de 1836 dure 12 jours et ne règle rien. L'impasse est totale. En 1837, les résolutions Russell jettent de l'huile sur le feu en contredisant les revendications des Patriotes: pas de Conseil législatif électif, pas de gouvernement responsable, contrôle du budget par le gouverneur, feu vert pour le pillage des caisses de l'Assemblée, confirmation du titre légal de propriété de la British American Land Co. Ces dix résolutions sont un coup de force de l'oligarchie et provoquent la révolte des Canadiens français.

Pour répondre à ces mesures coercitives, les Patriotes organisent des assemblées populaires dans les villes et villages de la province. A Saint-Ours, une assemblée de 1,200 personnes adopte douze résolutions dénonçant l'oppression coloniale 38. Gosford interdit les assemblées populaires, mais cet ordre est sans effet et elles se multiplient. A l'été de 1837, les églises se vident lorsque les curés entonnent le Te Deum pour célébrer l'arrivée sur le trône de la reine Victoria. Au mois d'août, Gosford dissout l'Assemblée. Les jeunes Patriotes se constituent en association: les Fils de la liberté.

Les Patriotes poussent l'organisation d'institutions parallèles. Le comité des Deux-Montagnes décide d'élire ses propres juges. Le même phénomène se produit à Saint-Charles le 23 octobre, où une assemblée de 5,000 personnes demande aux citoyens des six comtés du Richelieu d'élire leurs juges et capitaines de milice. Elle affirme aussi le principe du droit du peuple de changer la forme du gouvernement selon son gré.

A cette assemblée, les radicaux prennent la direction du mouvement. Le docteur Côté, député de L'Acadie, conclut son discours en disant: "Le temps des discours est passé, c'est du plomb qu'il faut envoyer maintenant à nos ennemis 39". A Montréal, les Fils de la liberté prêtent serment de fidélité à la patrie et jurent de vaincre ou de mourir. Dans leur manifeste, ils proclament leur intention "d'émanciper notre pays de toute autorité humaine si ce n'est celle de la démocratie 40".

Le 6 novembre, il y a une bagarre entre le "Doric Club" et les Fils de la liberté. Les Anglais fanatisés saccagent l'imprimerie du Vindicator et attaquent la maison de Papineau. Le 12 novembre toutes assemblées et défilés sont interdits. Le 16 novembre des mandats d'arrêt sont lancés contre 26 Patriotes accusés de trahison.

Le 22 novembre, les 500 hommes de Gore affrontent quelque 700 habitants qui armés d'une centaine de fusils de chasse mettent en déroute l'armée anglaise. C'est la victoire de Saint-Denis. Mais Papineau, sur les conseils d'amis, s'enfuit, ce qui affaiblit le mouvement.

Le 24 novembre, c'est la défaite des Patriotes à Saint-Charles. Ils étaient mal dirigés, mal organisés, peu armés et sans stratégie militaire. Les troupes anglaises font régner la terreur en pillant et brûlant les villages de la vallée du Richelieu.

Le 14 décembre, c'est une autre défaite des Patriotes à Saint-Eustache. Le caractère improvisé de la révolte et l'irrésolution des chefs sont les causes de cet échec.

Le 10 février 1838, le Parlement britannique suspend la constitution et nomme Lord Durham gouverneur général.

Le 28 février, les Patriotes réfugiés aux États-Unis avec Robert Nelson à leur tête proclament la République du Bas-Canada. Le document décrète l'indépendance du Bas-Canada, la séparation de l'Église et de l'État, la suppression de la dîme, l'abolition des redevances seigneuriales, la liberté de la presse, le suffrage universel pour les hommes y compris les Amérindiens, le scrutin secret, la nationalisation des terres de la Couronne et celles de la British American Land, l'élection d'une assemblée constituante et l'emploi des deux langues dans les affaires publiques.

Robert Nelson est nommé président du Gouvernement provisoire du Bas-Canada. Nelson et Côté fondent aussi une armée de libération appelée les Frères chasseurs qui s'organisent secrètement dans les États américains frontaliers et préparent l'invasion du Canada. Les 8 et 9 novembre, l'armée de Colborne forte de 6,000 hommes, met en déroute les Patriotes au nombre de 1,000 et ne disposant que de 250 fusils.

Le 4 novembre, la loi martiale avait été proclamée et l'Habeas Corpus suspendu. Colborne fait 753 prisonniers. On les passe devant la cour martiale où il n'y a pas d'avocats canadiens pour les défendre. 99 sont condamnés à mort et sous la pression des journaux anglais qui réclament des exécutions immédiates, 12 Patriotes seront pendus au Pied-du-Courant à l'angle des rues Notre-Dame et Delorimier, 58 déportés en Australie, 2 bannis du pays et 27 libérés sous caution.

Aucun des chefs de la rébellion n'est exécuté car pour la plupart ils se sont réfugiés à l'étranger. Selon Gilles Bourque, ces événements peuvent être décrits à la fois comme une guerre civile qui oppose des classes sociales dans le cadre d'un État colonial et comme une guerre nationale qui met en conflit deux structures sociales différenciées par la nationalité et qui veulent affirmer leur hégémonie politique 4l. Ils aboutissent finalement à la victoire de la société canadienne-anglaise consacrée par l'Union.



Source: Denis Monière; Le développement des idéologies au Québec, des origines à nos jours, Québec-Amérique, 1977.

38 Les orateurs expriment leurs regrets que le Canada n'ait pas fait cause commune avec les Américains en 1775. Cette référence à la révolution américaine nous éclaire sur la provenance des idées des Patriotes. Dans le discours qu'il prononce le 15 mai 1837 à Saint-Laurent, Papineau fait aussi l'éloge du système politique américain.

39 Cité par M. Wade, op. cit., p. 190.
40 lbid., p. 189.
41 Gilles Bourque, op. cit., p. 322.