Nox Oculis


Enquête cosmo(il)logique / Mario Tessier. -- Astronomie-Québec, 8(2), été 1998, in Québec science, 36(10), juillet-août 1998, pages 8-9.


Mon nom est Max. Max Imus. Je suis détective privé. Spécialisé dans les extorsions, fraudes, enlèvements, et en archéoastronomie. La cosmologie, c'est pas mon domaine. Mais le rédacteur en chef de cette publication me promet une prime, en plus de mes frais et de mes 200 $ par jour, afin de lui trouver pour sa prochaine édition le véritable portrait du cosmos. Pas juste le cadre, qu'il me dit. Tout le topo. Ouais, il a quand même une sale tronche cet éditeur. Je me demande s'il n'a pas été mêlé à l'affaire des neutrinos manquants. Faudra que je vérifie.

J'ai commencé mon enquête dans le quartier des philosophes antiques. Là, y a plein de receleurs de théories fumeuses et de paradigmes scientifiques. Ce sont de drôles de bagarreurs, ces Grecs. J'en ai interrogé quelques uns dans un bar, et après deux ou trois verres d'ouzo, ils se disputent tous sur la nature de la substance primordiale de l'univers : pour Thalès, c'est l'eau, pour Anaximène, c'est l'air, pour Héraclite, c'est le feu, pour Xénophane, c'est l'eau et la terre, etc. Quelles spéculations futiles! Le roi Midas aurait pu leur dire, avec bien plus de raison, que la substance primordiale du monde, c'est l'or!

En sortant du bar, je me fait passer à tabac par deux gorilles, Platon et Aristote, qui m'affirment que la Terre est au centre de l'univers, et que celle-ci est entourée de sphères cristallines concentriques sur lesquelles tournent les planètes. Bref, le cosmos ressemble comme deux sous à un onion. Leur patron, un truand à la mine patibulaire appelé Eudoxe, connu des milieux philosophiques, me dit de me mêler de mes affaires et d'aller me faire voir ailleurs avant de m'assommer avec son gnomon. À moins que ce ne soit son dioptre. En tout cas, j'ai vu plein d'étoiles. Un bon samaritain, nommé Démocrite, me ramasse et me décrit l'univers comme infini et rempli de vide, la matière étant composé d'une pluie d'atomes en mouvement. Tu parles, Charles. C'est pas toi qui vient d'être tabassé par une pluie d'atomes en mouvement.

Il est évident que je ne trouverai rien dans ces discours contradictoires. Je suis donc aller faire un tour à l'Église pour voir si le padre peut pas me refiler deux ou trois certitudes. Avec toutes ces confessions qu'il écoute, il a peut être entendu parler de mon modèle cosmologique. Et après tout, le Ciel, c'est son affaire. Mon bonhomme sort de la sacristie une édition de la Divine Comédie de Dante et me montre un cosmos divisé bien proprement entre la Terre, l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Un portrait dantesque du monde, à coup sûr! Surtout avec les illustrations de Gustave Doré. "L'Amour qui meut le soleil et les autres étoiles". C'est bien joli tout cela mais c'est plus poétique que scientifique. Ca me coûte quand même une beurrée pour obtenir d'un de ses amis théologiens le razoir d'Occam. Y paraît qu'avec cet outil, on est capable de choisir entre toutes les théories qui expliquent les faits, celle qui est la plus simple. Je sens que je vais en avoir besoin, beaucoup plus que mon calibre .38.

J'ai alors décidé d'orienter mon enquête vers les Temps modernes. Lorsque je me pointe chez Copernic, pas de chance, il vient juste de passer le télescope à gauche. Son portier, un type pas très recommandable du nom d'Osiander, me dit que le vieux a craché le morceau avant de mourir : la Terre tourne autour du Soleil et non l'inverse. Ouais, n'empêche que son système héliocentrique avec ses dizaines d'épicycles n'est décidément pas de mon goût. Trop compliqué pour moi. J'arrive trop tard pour interroger Galilée, l'Inquisition est passé par là avant moi. Par contre, je met la main au collet d'un certain Tycho Brahé. Ce drôle de bonhomme, joyeux comme la pluie, essaie de me vendre un modèle cosmologique mixte où les planètes tournent autour du Soleil tandis que celui-ci tourne autour de la Terre. Il me prend vraiment pour un péquenot. Mais, quand je lui ai mis le razoir d'Occam sous son nez d'argent, il a tout déballé et m'a donné l'adresse de son acolyte, Képler.

Un chic type, ce Képler. Il a découvert tout plein de trucs en astronomie. Mais il est bien obligé de m'avouer son fétiche secret pour la géométrie grecque. Pendant longtemps, il s'est amusé avec les polyèdres réguliers décrits par Euclide et Pythagore pour expliquer la structure de l'univers et la forme des orbites. Il pensait que ces figures géométriques, incluses l'une dans l'autre, comme des poupées russes, pourraient remplacer les sphères cristallines d'Eudoxe. Il s'est finalement aperçu que c'était plus facile d'utiliser une seule forme géométrique, l'ellipse, pour expliquer les différents mouvements des planètes, plutôt que sa série de cubes et de pyramides. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple? Merci encore, Occam.

Ensuite, je suis allé rendre visite à un certain Newton, grand génie de la physique qu'y paraît. Après avoir découvert les secrets de la gravitation, il a fini ses jours en s'intéressant à l'occulte, en étudiant la magie naturelle et la chronologie biblique, et en pratiquant l'alchimie. Un autre quidam qui a succombé à des spéculations cosmologiques fumeuses, si vous voulez mon avis.

Pas de chance jusqu'à présent. Je téléphone à mon bureau. Un individu nommé Edgar Allan Poe a laissé sur mon répondeur le message suivant : "J'ai résolu le secret de l'univers". Ouais, j'en ai vu d'autres mais je me décide tout de même à tirer ça au clair. En me renseignant sur le bonhomme, j'apprend qu'il taquine la bouteille. Ça s'annonce mal. Il semble que vers la fin de sa vie, cet écrivain de la Nouvelle-Angleterre ait publié un ouvrage intitulé Euréka, un poème épico-scientifique en prose où il expose les grandes lignes d'une cosmogonie dérivée de la théorie de la gravitation de Newton. Cette divagation, inspirée par les découvertes scientifiques du XIXe siècle sur l'électricité et le magnétisme, affirme que la force centrale de l'univers est l'attraction et, qu'en conséquence, tous les corps et tous les atomes de ces corps se précipitent avec une force égale vers un centre commun. Son maelstrom cosmique fait d'ailleurs penser, en dehors de ses propres histoires fantastiques, à certaines théories contemporaines sur l'évolution de l'univers.

Faut pas se décourager. Poe m'a tout de même refilé le nom de John Cleves Symmes, capitaine d'infantrie. Un militaire, c'est sérieux! Au gouvernement états-unien, on me dit qu'il a déjà demandé au Congrès de subventionner une expédition vers l'arctique afin de vérifier ses théories cosmologiques. Ça sent le grisbi! Mais lorsque je met la main sur le gaillard, il tente de me convaincre que la Terre est percée aux pôles, que le globe terrestre est creux, et qu'on y trouve cinq sphères intérieures sur lesquelles se trouvent des continents inconnus. Je lui ai laissé l'adresse de Jules Verne.

C'est la fin de l'après-midi. Je décide de me mouiller la glotte avec un scotch au bar le plus proche. Je tombe sur un de mes potes, Simon Newcomb, astronome de son état, qui semble avoir pris pas mal d'avance sur moi. Il me raconte qu'après une de ses conférences, une vieille dame est venue le voir pour lui dire qu'elle ne croyait pas un mot de sa théorie cosmologique et, qu'elle savait que la Terre était supportée par une tortue géante. Le pauvre Newcomb lui demanda alors sur quoi reposait cette tortue gigantesque en espérant qu'elle se rendrait compte du ridicule de sa proposition. Mais la dame n'en démordit pas et lui répondit que la tortue reposait sur un autre tortue, ainsi de suite, jusqu'en bas!!! Y a pas à dire, l'infini ça donne le vertige... à moi ça me donne soif.

Je me suis finalement décidé à rentrer au bureau par le métro car j'étais un peu trop éméché pour prendre la route. Y a un type avec un drôle de nom qui joue du violon à la station Berri-de-Montigny, Frank ou Albert Einstein, je ne me rappelle plus très bien. Mais il m'affirme que les cadres de référence sont relatifs et que l'espace-temps est courbe. Y a pas à y couper, il doit être aussi saoûl que moi. En sortant du métro, je manque de me faire renverser par un huluberlu en chaise roulante qui me dit d'une voix mécanique que le temps est refermé sur lui-même et que l'espace-temps universel est une sphère à quatre dimensions, un univers total et clos contenant un espace tridimentionnel et un temps circulaire. J'ai pas tout compris. J'ai dû avoir un trou noir... euh... un trou de mémoire.

Devant l'entrée de mon édifice, je me fait accoster par un illuminé appelé Fritjof Capra, qui essaie de me refiler des modèles cosmologiques usagés où s'entremêlent la physique contemporaine et les philosophies orientales. Je lui répond que je veux pas de sa pacotille et je lui offre mon meilleur crochet du gauche.

Bon. Qu'est-ce que je vais bien dire à ce rédacteur en chef? Je lui téléphone et je lui explique toute l'affaire du Big Bang : l'explosion de la singularité primordiale il y a quinze millards d'années, la naissance de l'espace-temps, l'inflation cosmologique, la cosmogenèse des premiers éléments atomiques, le rayonnement fossile, la fuite des galaxies et le décalage de leurs spectres vers le rouge. Il s'esclaffe et me rit au nez. Il me dit que toute cette histoire est ridicule et que je dois être complètement givré pour lui raconter de tels bobards. Je trouve pas ça drôle et je lui parle de l'affaire des neutrinos manquants et que j'ai des photographies compromettantes. Il ne rit plus et me dit qu'il m'enverra ma prime demain. Clic, je raccroche. La cosmologie, c'est pas mon domaine. Moi, je suis détective privé spécialisé dans les extorsions, fraudes, enlèvements, et en archéoastronomie.


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