Nox Oculis


(Théodore) Agrippa d'Aubigné (1552-1630)

Poète et historien français, de confession protestante, qui fut un homme de guerre et l'une des plus belles plumes de son temps.

Théodore Agrippa d'Aubigné est né en Saintonge le 8 février 1552. Son père, Jean d'Aubigné, était juriste, et avait déjà joué un rôle non négligeable dans l'armée. Théodore Agrippa d'Aubigné -- huguenot intransigeant -- reçut une éducation extrêmement soignée, après quoi il prit la succession de son père dans la carrière militaire, en entrant au service de Henri de Navarre (futur Henri IV). Toute sa vie, cet homme d'action, qui était aussi un lecteur insatiable, sut mener parallèlement sa carrière de soldat et celle d'homme de lettres, sans jamais négliger l'une au profit de l'autre.

En 1572, Agrippa d'Aubigné échappa de peu au massacre de la Saint-Barthélemy, dont l'horreur le marqua profondément ; il fut plus tard impliqué dans tous les conflits contre les catholiques; guerrier intrépide, il se montra peu enclin à adopter des solutions de conciliation avec ses ennemis. Après la conversion de Henri IV, il resta en retrait par rapport aux affaires du royaume et devint en 1590 gouverneur de Maillezais, en Vendée. Déçu par l'édit de Nantes (1598) comme le furent de nombreux protestants (qui ne le trouvaient pas suffisamment favorable à leur cause), et désœuvré par le retour de la paix, il consacra son ardeur combative à la rédaction de ses ouvrages.

L'assassinat de Henri IV (14 mai 1610) fragilisa sa situation sur le plan politique ; trop intransigeant pour plaire à Marie de Médicis, il fut dès lors l'objet de diverses brimades. En outre, la cour appréciait peu ses talents de poète satirique : en 1620, il quitta la France pour Genève, où il s'établit sans pour autant renoncer à se mêler des affaires du royaume, et notamment à alimenter la contestation protestante. Il demeura à Genève jusqu'à sa mort, survenue le 9 mai 1630.

L'œuvre d'Agrippa d'Aubigné est variée : poète, historien, essayiste, il est considéré comme l'un des plus grands auteurs baroques de France. Son style, rhétorique mais vivant, riche en métaphores mais réaliste, est en effet l'une des plus belles réussites de ce courant littéraire.

Poète satirique et fervent huguenot, Agrippa d'Aubigné choisit naturellement d'attaquer la religion catholique avec ses Tragiques, chef-d'œuvre qu'il commença en 1577 mais qui ne fut publié qu'en 1616, après de multiples remaniements. Cette épopée est composée en sept livres aux titres éloquents : « I, Misères », « II, les Princes », « III, la Chambre dorée », « IV, les Feux », « V, les Fers », « VI, Vengeances », « VII, Jugement ». Tandis que « Misères », « les Feux » et « les Fers » présentent un tableau apocalyptique de la guerre civile et le sort tragique des martyrs huguenots subissant la répression, les livres intitulés « les Princes » et « la Chambre dorée » critiquent directement, sur un mode vigoureusement satirique, chacun des organes de pouvoir que le poète tient pour responsable de cette situation : les rois indignes de leur fonction sacrée d'une part, les instances judiciaires d'autre part. Dans les deux derniers livres, « Vengeances » et « Jugement », le poète détache son regard des événements du temps pour en appeler à la justice divine : il convoque le Dieu vengeur de l'Ancien Testament pour procéder au jugement des coupables.

Les Tragiques, « poème héroïque » selon leur auteur, mêlent, chemin faisant, des genres et des tons variés : la narration épique côtoie le pamphlet satirique et l'oraison, le compte-rendu historique. La même variété se remarque dans la thématique de l'œuvre : éloge de Dieu et du protestantisme, affirmation de la confiance de son auteur en la divine Providence, cet ouvrage constitue aussi un tableau de mœurs, un recueil des connaissances du temps ainsi qu'un exposé des affaires politiques et militaires de la France. En dénonçant dans une représentation hyperbolique le théâtre de la folie des hommes et son hypocrisie, d'Aubigné offre au XVIe siècle finissant son ultime tableau qui synthétise et fixe ses contradictions, dans une conscience aiguë de la dualité humaine, de son caractère « oxymorique », irrémédiablement mauvais et pourtant fort de sa bonté à venir. Cette dimension eschatologique transforme finalement l'histoire humaine en une épopée divine, emportant l'œuvre dans un mouvement mystique et accomplissant la réconciliation entre Dieu et sa créature.

Agrippa d'Aubigné se fit également remarquer par le lyrisme amoureux de ses poèmes de jeunesse inspirés de Pétrarque et dédiés à Diane Salviati, qui fut un temps fiancée au poète. Renié par leur auteur, le Printemps du sieur d'Aubigné (1568-1575) ne fut publié qu'en 1874. Il réunit une centaine de sonnets, mais aussi des stances et des odes, qui renouvellent les lieux communs de la mode pétrarquisante par un tableau poignant, voire brutal, des cruautés de l'amour.

On doit aussi à Agrippa d'Aubigné une Histoire universelle depuis 1550 jusqu'en 1601 (1616-1618). Ce récit historique, l'une de ses œuvres majeures, retrace l'itinéraire collectif des Huguenots pendant la seconde moitié du XVIe siècle ; jugé inopportun par les autorités en raison des opinions qui y étaient exposées, l'ouvrage le força à s'exiler à Genève.

Pamphlétaire de talent, d'Aubigné se moqua encore de l'hypocrisie religieuse dans des textes cocasses et réalistes à la fois, comme la Confession du très catholique sieur de Sancy (posthume, 1660), où le poète attaque un certain Harlay de Sancy, converti de fraîche date. Persécuté par Marie de Médicis après la mort de Henri IV, il se vengea par une satire de la cour sous la forme d'un récit picaresque, les Aventures du baron de Faeneste, qui fut publié entre 1617 et 1630. Il serait injuste de négliger ses Petites Œuvres mêlées, publiées en 1630, qui réunissent des textes brefs, comme ses épigrammes. Parmi ses œuvres de vieillesse, citons encore Sa vie à ses enfants (posthume, 1729).


Voici la mort du ciel...

    Voici la mort du ciel en l'effort douloureux
    Qui lui noircit la bouche et fait saigner les yeux.
    Le ciel gémit d'ahan, tous ses nerfs se retirent,
    Ses poumons près à près sans relâche respirent.
    Le soleil vêt de noir le bel or de ses feux,
    Le bel oeil de ce monde est privé de ses yeux ;
    L'âme de tant de fleurs n'est plus épanouie,
    Il n'y a plus de vie au principe de vie :
    Et, comme un corps humain est tout mort terrassé
    Dès que du moindre coup au coeur il est blessé,
    Ainsi faut que le monde et meure et se confonde
    Dès la moindre blessure au soleil, coeur du monde.
    La lune perd l'argent de son teint clair et blanc,
    La lune tourne en haut son visage de sang ;
    Toute étoile se meurt : les prophètes fidèles
    Du destin vont souffrir éclipses éternelles.
    Tout se cache de peur : le feu s'enfuit dans l'air,
    L'air en l'eau, l'eau en terre ; au funèbre mêler
    Tout beau perd sa couleur.

    Agrippa d'Aubigné


Références :


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