Nox Oculis


Jacques Davy du Perron (1555-1618)

Prélat français, théologien et diplomate, né à Saint-Lô en Normandie le 25 novembre 1556 et mort à Batignolles, une banlieue de Paris le 5 septembre 1618.

Calviniste, il vint à Paris poursuivre ses études et se convertit au catholicisme (1577). Il entra dans les ordres en 1593 et fut nommé évêque d'Évreux grâce à Henri IV dont il fut l'ambassadeur à Rome. Il obtint du pape Clément VIII la levée de l'interdit lancé contre la France (1595). Cardinal (1604), archevêque de Sens (1606) et membre du Conseil de régence (1610), Du Perron est connu pour la fameuse conférence qu'il prononça contre les thèses calvinistes de Duplessis-Mornay (Fontainebleau, 1600). Son œuvre littéraire comprend des traductions en français de psaumes, des poèmes officiels, des traités religieux (dont un Traité de l'eucharistie), des oraisons funèbres, dont celle de Ronsard.


Quand le flambeau du monde

    Quand le flambeau du monde
    Quitte l'autre séjour,
    Et sort du sein de l'onde
    Pour rallumer le jour,
    Pressé de la douleur qui trouble mon repos,
    Devers lui je m'adresse, et lui tiens ce propos :

    Bel astre favorable
    Qui luis également,
    Aux humains secourable
    Fors qu'à moi seulement,
    Soleil qui fais tout voir, et qui vois tout aussi,
    Vis-tu jamais mortel si comblé de souci ?

    Depuis que ta lumière
    Vient redonner aux cieux
    Sa splendeur coutumière,
    Si délectable aux yeux,
    Jusqu'au soir qu'elle va dans les eaux se perdant,
    Mon soleil est toujours au point de l'Occident.

    Une nuit éternelle,
    Pleine de soin divers,
    M'éblouit la prunelle,
    Et tient mes yeux ouverts,
    Ma lumière affaiblit, et mon âme défaut,
    L'espérance me laisse et la douleur m'assaut.

    Je cherche les ténèbres,
    Les antres et les bois,
    Dont les accents funèbres
    Répondent à ma voix.
    La crainte et la terreur marchent à mon côté,
    Et de mes propres cris je suis épouvanté.

    Ma liesse est passée,
    Mes beaux jours sont ternis,
    Mon âme est oppressée
    De regrets infinis,
    Le deuil et la tristesse accompagnent mes pas,
    Et les vont adressant au chemin du trépas.

    Pendant que le jour dure,
    Des autres souhaité,
    Je cours à l'aventure
    Parmi l'obscurité,
    Cherchant quelque accident qui finisse mon sort,
    Et ne vivant sans plus que d'espérer la mort.

    Et puis quand la nuit sombre
    Vient au lieu du soleil,
    Et cache sous son ombre
    L'horreur et le sommeil,
    Joignant les mains ensemble et levant les deux yeux,
    J'adresse ma parole aux étoiles des cieux :

    Astres pleins d'influence,
    Aux mortels gracieux,
    Qui guidez le silence
    Et le somme otieux
    Et ramenez la nuit dont la sombre couleur
    Me semble conspirer avecques ma douleur,

    Flammes claires et belles,
    C'est ores que je veux
    Que vous soyez fidèles
    A témoigner mes voeux,
    Et que votre clarté me serve de flambeau,
    Pour conduire mon âme en la nuit du tombeau.

    Depuis que vos images
    Vont au ciel paraissant,
    Et les divers présages
    Aux hommes annonçant,
    Jusqu'au point que Thétis les reçoit en ses flots,
    Jamais mes tristes yeux du sommeil ne sont clos.

    Mille étranges pensées,
    Mille tourments secrets,
    Mille offenses passées,
    Mille cuisants regrets
    Forcent ma patience, et ne me laissent point
    Endormir au souci qui sans cesse me point.

    Les peines éternelles,
    Les supplices divers
    Des âmes criminelles
    Qui souffrent aux enfers,
    Agitent mon esprit privé de son repos,
    Que mainte flamme obscure étonne à tout propos.

    Parmi cent mille alarmes
    Je passe ainsi les nuits,
    Les yeux remplis de larmes,
    Et le coeur plein d'ennuis,
    N'ayant autre confort qu'à penser seulement
    Que j'ai plus offensé que je n'ai de tourment.

    Mais celui dont la grâce
    S'éloigne de mon chef
    Fera luire sa face
    Dessus moi derechef.
    Alors je recevrai ma première clarté,
    Changeant mes nuits d'hiver aux plus beaux jours d'été.

    Jacques Davy du Perron


Références :


Bibliographie :


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