Nox Oculis


Camille Flammarion (1842-1925)

Astronome français, réputé pour ses talents de vulgarisateur.

Admis à l'Observatoire de Paris en 1858, il en est chassé par Urbain Le Verrier (1811-1877), après avoir publié son ouvrage la Pluralité des mondes habités. Cela ne l'empêche pas de continuer ses observations et son travail de vulgarisateur. En 1879, il publie son manuel Astronomie populaire, qui connaît un immense succès. Entre-temps, il travaille comme calculateur au Bureau des longitudes ; ses compétences en matière d'astronomie seront largement reconnues. En 1883, il fait construire un observatoire sur la commune de Juvisy-sur-Orge et s'y installe pour poursuivre ses recherches, jusqu'à sa mort. Il fait de nombreuses observations sur les planètes du Système solaire. En 1887, il fonde la Société astronomique de France.


La Contemplation du Ciel

    L´univers est infini. L´espace est sans bornes. Si, entraînés par notre amour pour le ciel, nous avions la fantaisie et surtout le moyen d´entreprendre un voyage qui aurait pour terme la limite des cieux, nous serions surpris, en arrivant aux confins de la Voie Lactée, de voir se renouveler, devant nos yeux éblouis, le spectacle grandiose et phénoménal d´un univers nouveau ; et si, dans notre course folle, nous franchissions ce nouvel archipel de mondes pour nous lancer à la recherche de la barrière des cieux, nous trouverions toujours éternellement, devant nous, des univers succédant aux univers. Des millions de soleils roulent dans l´espace immense. Partout, de tous côtés, la création se renouvelle en des variations infinies.

    Selon toutes probabilité, la vie universelle s´est répandue là-bas comme ici et a semé le germe de l´intelligence sur ces mondes lointains que nous devinons dans le voisinage des soleils innombrables qui peuplent l´éther, car tout nous prouve, sur la Terre, que la vie est le but de la nature. Foyers ardents, sources intarissables de chaleur et de vie, ces soleils variés, multiples, colorés, versent leurs rayons sur les terres qui leur appartiennent et qu´ils fécondent.

    Notre globe n´est pas une exception dans l´univers. Il est, comme nous l´avons vu tout à l´heure, un astre du ciel, nourri, chauffé, éclairé, vivifié par le Soleil qui, lui-même n´est qu´une étoile.

    Mondes innombrables ! Nous rêvons à eux. Qui nous dit que leurs habitants inconnus ne songent pas à nous, eux aussi, et que l´espace n´est pas traversé par des vols de pensés comme il l´est par les effluves de la gravitation universelle et de la lumière ? N´existe-t-il pas, entre les humanités célestes, dont la Terre n´est qu´un modeste hameau, une immense solidarité, à peine pressentie par nos sens imparfaits ?

    Élevons nos méditations vers cet infini ! Ne laissons échapper aucune occasion d´employer les meilleures de nos heures, celles du silence et de la paix des nuits enchanteresses, pour permettre à notre esprit de contempler, d´admirer, d´épeler les mots du grand livre des cieux. Laissons notre âme, libre de son essor, s´envoler, rapide et heureuse, vers ces contrés merveilleuses qui lui réservent d´inénarrables joies, et rendons hommage à la première, à la plus belle des sciences, à l´Astronomie, qui répand en nous la lumière de la vérité.

    Pour les âmes poétiques, la contemplation du ciel transporte la pensée en des régions supérieures que n´atteindrait aucune autre méditation. Qui ne se souvient des beaux vers de Victor Hugo dans ses Orientales ? Qui ne les a lus ? Qui ne les a entendus ? Ils portent comme titre EXTASE, et c´est bien là leur nom véritable. On les chante quelquefois, et il semble que la mélodie complète encore leur beauté si pure :

    J´étais seul près des flots par une nuit d´étoiles.
    Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles ;
    Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel,
    Et les bois et les monts et toute la nature
    Semblaient interroger, dans un confus murmure,
    Les flots des mers, les feux du ciel.

    Et les étoiles d´or, légions infinies,
    A voix haute, à voix basse, avec mille harmonies
    Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu ;
    Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n´arrête,
    Disaient en recourbant l´écume de leur crête :
    - C´est le Seigneur, le Seigneur Dieu !

    Notre immortel poète était astronome. J´ai eu, plus d´une fois, l´honneur de m´entretenir avec lui des problèmes du ciel étoilé. Et je me disais que les astronomes pourraient parfois être poètes.

    Il est difficile, en effet, de se défendre d´un sentiment de profonde émotion devant les abîmes de l´espace infini, à l´aspect de la multitude innombrable des mondes suspendus sur nos têtes. Nous éprouvons, en cette solitaire contemplation du ciel, qu´il y a, dans l´univers, autre chose que la matière tangible et visible : des forces, des lois, des destinées. Nos cerveaux de fourmis, se reconnaissent bien minuscules sans doute ; mais ils sentent qu´il y a quelque chose de plus grand que la Terre : le ciel ; de plus absolu que le visible : l´invisible ; de supérieur aux affaires plus ou moins vulgaires de la vie : le sentiment du beau, du vrai et du bien. On sent qu´un immense mystère plane sur la nature, sur les êtres et sur les choses. Et c´est encore en cela que l´Astronomie surpasse toutes les sciences, qu´elle devient notre souveraine éducatrice, qu´elle est le phare de la philosophie moderne.

    O Nuit mystérieuse, Nuit sublime, Nuit infinie ! tu fais disparaître devant nos yeux le voile que la lumière du jour déployait au-dessus de nos têtes ; tu rends au ciel sa transparence, et tu nous montres la réalité prodigieuse, l´écrin scintillant des diamants célestes, les étoiles innombrables se succédant sans fin dans l´incommensurable espace. Sans toi, nous ne saurions rien. Sans toi, nos yeux n´auraient jamais deviné la population sidérale, nos esprits n´auraient jamais perçu l´harmonie des cieux, et nous serions restés les parasites aveugles et sourds d´un monde isolé du reste de l´univers. O Nuit sacrée ! Si, d´une part, tu planes, supérieure au jour de toute la hauteur de la Vérité, au-dessus de l´illusion, d´autre part, tu verses, du haut de tes urnes invisibles, la paix silencieuse et tranquille, le calme pénétrant, dans nos âmes fatiguées parfois des agitations de la vie, et tu nous fais oublier les luttes, les intrigues, les perfidies, les misères des heures du travail, de l´activité et du bruit, et tous les mensonges conventionnels de la civilisation. Le repos et les rêves sont ton domaine. Nous t´aimons pour cette paix, pour ce calme, pour cette tranquillité. Nous t´aimons parce que tu es vraie. Nous t´aimons parce que tu nous mets en communication avec les autres mondes, parce que tu nous fait pressentir la vie universelle et éternelle, parce que tu nous donnes l´espérance, parce que tu nous proclame citoyens du ciel.

    Camille Flammarion, tiré de Astronomie des Dames (1903)


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