Nox Oculis


Victor Hugo (1802-1885)

Écrivain français, chef de file du romantisme français.

Poète, romancier, dramaturge, critique, Victor Hugo est, certes, un auteur d'une stature incomparable et inégalée. Sa devise « Ego Hugo », qui traduit son orgueil légendaire (sa mégalomanie, selon ses détracteurs), a poussé Jean Cocteau à écrire que « Victor Hugo était un fou qui se croyait Victor Hugo ».

Il n'en reste pas moins qu'à l'âge de trente ans, Victor Hugo, à la tête du mouvement romantique, avait révolutionné le théâtre et inventé une nouvelle langue poétique, et qu'à cinquante ans il eut le courage d'abandonner sans hésiter une existence confortable et une situation acquise pour l'exil, au nom de la résistance à la dictature de Napoléon III.

Victor Marie Hugo fut, historiquement, un enfant de la Révolution. Ses parents firent connaissance en 1796 et se marièrent l'année suivante. Son père, Léopold Hugo, appartenait à une famille d'artisans de Nancy, tandis que sa mère, Sophie Trébuchet, était née dans la bonne bourgeoisie nantaise : Hugo était donc issu de deux milieux très différents. De l'union assez malheureuse de Léopold et Sophie naquirent trois enfants : Abel (1798), Eugène (1800) et Victor (1802).

Victor Hugo vit le jour le 26 février 1802 à Besançon où son père, qui s'était enrôlé très jeune, était en garnison. Léopold Hugo suivit les drapeaux vainqueurs de Bonaparte ; il connut une ascension rapide dans la hiérarchie militaire, ce qui lui permit d'accéder au poste de gouverneur d'Avellino en Italie, puis d'être nommé gouverneur de trois provinces et comte de Siguenza en Espagne. L'enfance de Victor fut quelque peu mouvementée, partagée entre Paris et les lieux de mutation de son père, entre l'amant de sa mère (le général Victor Lahorie) et les maîtresses de son père. À quatorze ans, le futur poète écrivit sur un cahier d'écolier : « Je veux être Chateaubriand ou rien ». À dix-sept ans, il fonda avec son frère Abel une revue, le Conservateur littéraire, rédigée presque intégralement par lui. À vingt ans, le jeune poète publia ses Odes (1822), recueil encore classique par sa forme mais plein d'audace, qui lui valut une pension royale. Il devait le remanier quelques années plus tard, sous le titre Odes et Ballades (1828). La disparition de sa mère en 1821 permit à Victor d'épouser l'année suivante Adèle Foucher, son amie d'enfance. De ce mariage, il eut quatre enfants : Léopoldine (1824), Charles (1826), François-Victor (1828) et Adèle (1830).

Le poète lyrique Sa renommée de poète lyrique était confirmée par la publication de divers recueils de vers. L'éclatante révélation de Hugo comme poète romantique date en effet de 1829 avec le recueil des Orientales, nourri d'images de la Grèce en flammes et de visions de villes espagnoles. Des Feuilles d'automne (1831) au recueil les Rayons et les Ombres (1840), s'affirment les thèmes majeurs de la poésie hugolienne : la nature, l'amour, le droit du rêve. Dans les Voix intérieures (1837) apparaît le personnage d'Olympio, double et interlocuteur du poète, qui fut immortalisé peu après par le célèbre poème « Tristesse d'Olympio » dans les Rayons et les Ombres.

Au fil du temps, le succès public ne se démentit pas, malgré quelques démêlés avec la censure (l'interdiction de Marion Delorme par exemple, en 1829). En 1833, Hugo rencontra Juliette Drouet, qui devait le suivre en exil et rester sa maîtresse dévouée pendant cinquante ans. Poète consacré, officialisé par son élection à l'Académie française en 1841, Victor Hugo fut doublement affecté, au cours de l'année 1843, par l'échec de son drame les Burgraves, qui marquait le premier signe de la décadence du théâtre romantique, et surtout par la mort tragique de sa fille Léopoldine, noyée dans la Seine avec son mari. Le poète composa en souvenir de son enfant les poèmes qui prirent place dans le quatrième livre des Contemplations (1856), « Pauca Meae ».

Mais les événements politiques lui réservaient d'autres tourments encore : au moment de la révolution de 1848, Victor Hugo était républicain, libéral et progressiste, et le journal qu'il avait fondé à cette époque, l'Événement, salua d'abord avec enthousiasme l'avènement de Louis-Napoléon Bonaparte. Mais le coup d'État du 2 décembre 1851 fit brusquement prendre conscience à Hugo des ambitions de Bonaparte, et le précipita bientôt sur la route de l'exil : « Je resterai proscrit, voulant rester debout ». D'abord à Jersey, puis à Guernesey, dans sa maison de Hauteville House, il continua, pendant ses dix-neuf ans d'exil, de vilipender Napoléon III tout en se consacrant à la littérature.

Poèmes de l'exil Dans les Châtiments (1853), fruit du premier hiver d'exil, Hugo consacra à « Napoléon le Petit », comme il l'appelait, toute une série de vers aussi indignés que véhéments. L'ouvrage circula aussitôt en contrebande en France. Le recueil des Châtiments se compose de 6 200 vers, organisés en sept parties. Chacune de ces parties a pour titre une des formules qu'avait utilisées Napoléon III pour justifier son coup d'État. Le recueil s'ouvre sur un poème Nox (« nuit ») auquel répond un autre poème, Lux (« lumière, jour ») : le premier fait allusion aux ténèbres qui enveloppent le temps présent (le règne de Napoléon III), le second confirme l'espérance d'un avenir meilleur.

Une fois les Châtiments écrits et publiés, Victor Hugo se lança, avec sa poésie, à l'assaut de tous les domaines de la connaissance : connaissance de la nature, du moi et de l'univers dans les Contemplations (1856), exploration et synthèse de l'histoire dans la Légende des siècles (1859-1883), connaissance du divin dans Dieu (écrit en 1855, posthume, 1891) et dans la Fin de Satan (posthume, 1886). Si les Contemplations s'articulent encore autour de la terrible épreuve que fut pour le poète la mort de sa fille (les poèmes « Autrefois » et « Aujourd'hui » y évoquent Léopoldine), la Légende des siècles est le projet d'une épopée qui embrasse la totalité de l'histoire et dont les poèmes illustrent la suite des âges.

L'écroulement de l'Empire lors de la guerre contre la Prusse en 1870 permit à Victor Hugo de revenir en France. Son retour fut triomphal et, en février, il fut élu député à la Constituante avec 214 169 voix. Il avait de vastes projets politiques : abolition de la peine de mort, réforme de la magistrature, défense des droits de la femme, instruction obligatoire et gratuite, création des États-Unis d'Europe. Mais, au bout d'un mois, désillusionné, il démissionna. Avec l'Année terrible (1872), sa poésie retrouva le ton des Châtiments pour témoigner des événements de la Commune.

Hugo était alors devenu pour les Français une sorte de patriarche national des lettres. Lorsqu'il s'éteignit, le 22 mai 1885, un cortège de plusieurs centaines de milliers de personnes suivit, depuis l'Étoile jusqu'au Panthéon, le « corbillard des pauvres » qu'il avait réclamé. « Je donne cinquante mille francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard. Je refuse l'oraison de toutes les Églises. Je demande une prière à toutes les âmes. Je crois en Dieu. » : ce furent là ses dernières volontés.

Victor Hugo fut peut-être, de tous les écrivains français, le plus remarquable par la longévité de son inspiration et par sa parfaite maîtrise technique. Aussi aborda-t-il tous les thèmes, utilisa-t-il tous les registres et tous les genres, allant de la fresque épique au poème intimiste. Son influence est encore aujourd'hui incommensurable. Certains de ses textes d'observation comme Choses vues ou de ses textes critiques comme Littérature et philosophie mêlées (1834) ou William Shakespeare (1864) témoignent, s'il était besoin, de la cohérence esthétique et de la plénitude de l'œuvre hugolienne.


Abîme

    L'Homme

    Je suis l'esprit, vivant au sein des choses mortes.
    Je sais forger les clefs quand on ferme les portes ;
    Je fais vers le désert reculer le lion ;
    Je m'appelle Bacchus, Noé, Deucalion ;
    Je m'appelle Shakspeare, Annibal, César, Dante ;
    Je suis le conquérant; je tiens l'épée ardente,
    Et j'entre, épouvantant l'ombre que je poursuis,
    Dans toutes les terreurs et dans toutes les nuits.
    Je suis Platon, je vois; je suis Newton, je trouve.
    Du hibou je fais naître Athène, et de la louve
    Rome ; et l'aigle m'a dit : - Toi, marche le premier !
    J'ai Christ dans mon sépulcre et Job sur mon fumier.
    Je vis ! dans mes deux mains je porte en équilibre
    L'âme et la chair; je suis l'homme enfin, maître et libre.
    Je suis l'antique Adam ! j'aime, je sais, je sens ;
    J'ai pris l'arbre de vie entre mes points puissants ;
    Joyeux, je le secoue au-dessus de ma tête,
    Et, comme si j'étais le vent de la tempête,
    J'agite ses rameaux d'oranges d'or chargés,
    Et je crie : - Accourez, peuples! prenez, mangez !
    Et je fais sur leurs fronts tomber toutes les pommes ;
    Car, science, pour moi, pour mes fils, pour les hommes
    Ta sève à flots descend des cieux pleins de bonté,
    Car la Vie est ton fruit, racine Eternité !
    Et tout germe, et tout croît, et, fournaise agrandie,
    Comme en une forêt court le rouge incendie,
    Le beau Progrès vermeil, l'oeil sur l'azur fixé,
    Marche, et tout en marchant dévore le passé.
    Je veux, tout obéit, la matière inflexible
    Cède ; je suis égal presque au grand Invisible ;
    Coteaux, je fais le vin comme lui fait le miel ;
    Je lâche comme lui des globes dans le ciel ;
    Je me fais un palais de ce qui fut ma geôle ;
    J'attache un fil vivant d'un pôle à l'autre pôle ;
    Je fais voler l'esprit sur l'aile de l'éclair ;
    Je tends l'arc de Nemrod, le divin arc de fer,
    Et la flèche qui siffle et la flèche qui vole
    Et que j'envoie au bout du monde, est ma parole.
    Je fais causer le Rhin, le Gange et l'Orégon
    Comme trois voyageurs dans le même wagon.
    La distance n'est plus. Du vieux géant Espace
    J'ai fait un nain. Je vais, et, devant mon audace,
    Les noirs titans jaloux lèvent leur front flétri ;
    Prométhée, au Caucase enchaîné, pousse un cri,
    Tout étonné de voir Franklin voler la foudre ;
    Fulton, qu'un Jupiter eût mis jadis en poudre,
    Monte Léviathan et traverse la mer ;
    Galvani, calme, étreint la mort au rire amer ;
    Volta prend dans ses mains le glaive de l'archange
    Et le dissout ; le monde à ma voix tremble et change ;
    Caïn meurt, l'avenir ressemble au jeune Abel ;
    Je reconquiers Eden et j'achève Babel.
    Rien sans moi. La nature ébauche; je termine.
    Terre, je suis ton roi.

    La Terre

    Tu n'est que ma vermine.
    Le sommeil, lourd besoin, la fièvre, feu subtil,
    Le ventre abject, la faim, la soif, l'estomac vil,
    T'accablent, noir passant, d'infirmités sans nombre,
    Et, vieux, tu n'est qu'un spectre, et mort, tu n'est qu'une ombre.
    Tu t'en vas dans la cendre ! Et moi je reste au jour ;
    J'ai toujours le printemps, l'aube, les fleurs, l'amour ;
    Je suis plus jeune après des millions d'années.
    J'emplis d'instincts rêveurs les bêtes étonnées.
    Du gland je tire un chêne et le fruit du pépin.
    Je me verse, urne sombre, au brin d'herbe, au sapin,
    Au cep d'où sort la grappe, aux blés qui font les gerbes.
    Se tenant par la main, comme des soeurs superbes,
    Sur ma face où s'épand l'ombre, où le rayon luit,
    Les douze heures du jour, les douze heures de nuit
    Dansent incessamment une ronde sacrée.
    Je suis source et chaos; j'ensevelis, je crée.
    Quand le matin naquit dans l'azur, j'étais là.
    Vésuve est mon usine, et ma forge est l'Hékla ;
    Je rougis de l'Etna les hautes cheminées.
    En remuant Cuzco, j'émeus les Pyrénées.
    J'ai pour esclave un astre; alors que vient le soir
    Sur un de mes côtés jetant un voile noir,
    J'ai ma lampe, le lune au front humain m'éclaire ;
    Et si quelque assassin, dans un bois séculaire,
    Vers l'ombre la plus sûre et le plus âpre lieu
    S'enfuit, je le poursuis de ce masque de feu.
    Je peuple l'air, la flamme et l'onde; et mon haleine
    Fait comme l'oiseau-mouche éclore la baleine ;
    Comme je fais le ver, j'enfante les typhons.
    Globe vivant, je suis vêtu des flots profonds,
    Des forêts et des monts ainsi que d'une armure.

    Saturne

    Qu'est-ce que cette voix chétive qui murmure ?
    Terre, à quoi bon tourner dans ton champ si borné,
    Grain de sable, d'un grain de cendre accompagné ?
    Moi dans l'immense azur je trace un cercle énorme,
    L'espace avec terreur voit ma beauté difforme ;
    Mon anneau, qui des nuits empourpre la pâleur,
    Comme les boules d'or que croise le jongleur
    Lance, mêle et retient sept lunes colossales.

    Le soleil

    Silence au fond des cieux, planètes, mes vassales !

    Paix! Je suis le pasteur, vous êtes le bétail.
    Comme deux chars de front passent sous un portail,
    Dans mon moindre volcan Saturne avec la Terre
    Entreraient sans toucher aux parois du cratère.
    Chaos! je suis la loi. Fange! je suis le feu.
    Contemplez-moi ! Je suis la vie et le milieu,
    Le Soleil, l'éternel orage de lumière.

    Sirius

    J'entends parler l'atome. Allons, Soleil, poussière,
    Tais-toi ! Tais-toi, fantôme, espèce de clarté !
    Pâtres dont le troupeau fuit dans l'immensité,
    Globes obscurs, je suis moins hautain que vous n'êtes.
    Te voilà-t-il pas fier, ô gardeur des planètes,
    Pour sept ou huit moutons que tu pais dans l'azur !
    Moi, j'emporte en mon orbe auguste, vaste et pur,
    Mille sphères de feu dont la moindre a cent lunes.
    Le sais-tu seulement, larve qui m'importunes ?
    Que me sert de briller auprès de ce néant ?
    L'astre nain ne voit pas même l'astre géant.

    Aldebaran

    Sirius dort ; je vis ! C'est à peine s'il bouge.
    J'ai trois soleils, l'un blanc, l'autre vert, l'autre rouge ;
    Centre d'un tourbillon de monde effrénés,
    Ils tournent, d'une chaîne invisible enchaînés,
    Si vite, qu'on croit voir passer une flamme ivre,
    Et que la foudre a dit : Je renonce à les suivre !

    Arcturus

    Moi, j'ai quatre soleils tournants, quadruple enfer,
    Et leurs quatre rayons ne font qu'un seul éclair.

    La comète

    Place à l'oiseau comète, effroi des nuits profondes !
    Je passe. Frissonnez! Chacun de vous, ô mondes,
    O soleils ! n'est pour moi qu'un grain de sénevé !

    Septentrion

    Un bras mystérieux me tient toujours levé ;
    Je suis le chandelier à sept branches du pôle.
    Comme des fantassins le glaive sur l'épaule,
    Mes feux veillent au bord du vide où tout finit ;
    Les univers semés du nadir au zénith,
    Sous tous les équateurs et sous tous les tropiques,
    Disent entre eux : - On voit la pointe de leurs piques ;
    Ce sont les noirs gardiens du pôle monstrueux. --
    L'éther ténébreux, plein de globes tortueux,
    Ne sait pas qui je suis, et dans la nuit vermeille
    Il me guette, pendant que moi, clarté, je veille.
    Il me voit m'avancer, moi l'immense éclaireur,
    Se dresse, et, frémissant, écoute avec horreur
    S'il n'entend pas marcher mes chevaux invisibles.
    Il me jette des noms sauvages et terribles,
    Et voit en moi la bête errante dans les cieux.
    Or nous sommes le nord, les lumières, les yeux,
    Sept yeux vivants, ayant des soleils pour prunelles,
    Les éternels flambeaux des ombres éternelles.
    Je suis Septentrion qui sur vous apparaît.
    Sirius avec tous ses globes ne serait
    Pas même une étincelle en ma moindre fournaise.
    Entre deux de mes feux cent mondes sont à l'aise.
    J'habite sur la nuit les radieux sommets.
    Les comètes de braise elles-mêmes jamais
    N'oseraient effleurer des flammes de leurs queues
    Le chariot roulant dans les profondeurs bleues.
    Cet astre qui parlait je ne l'aperçois pas.
    Les étoiles des cieux vont et viennent là-bas,
    Traînant leurs sphères d'or et leurs lunes fidèles,
    Et, si je me mettais en marche au milieu d'elles
    Dans les champs de l'éther à ma splendeur soumis,
    Ma roue écraserait tous ces soleils fourmis !

    Le zodiaque

    Qu'est-ce donc que ta roue à côté de la mienne ?
    De quelque point du ciel que ta lumière vienne,
    Elle se heurte à moi qui suis le cabestan
    De l'abîme, et qui dis aux soleils : Toi, va-t-en !
    Toi, reviens. C'est ton tour. Toi, sors. Je te renvoie !
    Car je n'existe pas seulement pour qu'on voie
    A jamais, dans l'azur farouche et flamboyant,
    Le Taureau, le Bélier, et le Lion fuyant
    Devant ce monstreux chasseur, le Sagittaire,
    Je plonge un seau profond dans le puit du mystère,
    Et je suis le rouage énorme d'où descend
    L'ordre invisible au fond du gouffre éblouissant.
    Ciel sacré, si des yeux pouvaient avoir entrée
    Dans ton prodige, et dans l'horreur démesurée,
    Peut-être, en l'engrenage où je suis, verrait-on,
    Comme l'Ixion noir d'un divin Phlégéthon,
    Quelque effrayant damné, quelque immense âme en peine,
    Recommençant sans cesse une ascension vaine,
    Et pour l'astre qui vient quittant l'astre qui fuit,
    Monter les échelons sinistres de la nuit !

    La Voie Lactée

    Millions, millions, et millions d'étoiles !
    Je suis, dans l'ombre affreuse et sous les sacrés voiles,
    La splendide forêt des constellations.
    C'est moi qui suis l'amas des yeux et des rayons,
    L'épaisseur inouïe et morne des lumières,
    Encor tout débordant des effluves premières,
    Mon éclatant abîme est votre source à tous.
    O les astres d'en bas, je suis si loin de vous
    Que mon vaste archipel de splendeurs immobiles,
    Que mon tas de soleils n'est, pour vos yeux débiles,
    Au fond du ciel, désert lugubre où meurt le bruit,
    Qu'un peu de cendre rouge éparse dans la nuit !
    Mais, ô globes rampants et lourds, quelle épouvante
    Pour qui pénétrerait dans ma lueur vivante,
    Pour qui verrait de près mon nuage vermeil !
    Chaque point est un astre et chaque astre un soleil.
    Autant d'astres, autant d'immensités étranges,
    Diverses, s'approchant des démons ou des anges,
    Dont les planètes font autant de nations ;
    Un groupe d'univers, en proie aux passions,
    Tourne autour de chacun de mes soleils de flammes ;
    Dans chaque humanité sont des coeurs et des âmes,
    Miroirs profonds ouverts à l'oeil universel,
    Dans chaque coeur l'amour, dans chaque âme le ciel !
    Tout cela naît, meurt, croît, décroît, se multiplie.
    La lumière en regorge et l'ombre en est remplie.
    Dans le gouffre sous moi, de mon aube éblouis,
    Globes, grains de lumière au loin épanouis,
    Toi, zodiaque, vous, comètes éperdues,
    Tremblants, vous traversez les blêmes étendues,
    Et vos bruits sont pareils à de vagues clairons,
    Et j'ai plus de soleils que vous de moucherons.
    Mon immensité vit, radieuse et féconde.
    J'ignore par moments si le reste du monde,
    Errant dans quelque coin du morne firmament,
    Ne s'évanouit pas dans mon rayonnement.

    Les Nébuleuses

    À qui donc parles-tu, flocon lointain qui passes ?
    À peine entendons-nous ta voix dans les espaces.
    Nous ne te distinguons que comme un nimbe obscur
    Au coin le plus perdu du plus nocturne azur.
    Laisse-nous luire en paix, nous, blancheurs des ténèbres,
    Mondes spectres éclos dans les chaos funèbres,
    N'ayant ni pôle austral ni pôle boréal :
    Nous, les réalités vivant dans l'idéal,
    Les univers, d'où sort l'immense essaim des rêves,
    Dispersés dans l'éther, cet océan sans grèves
    Dont le flot à son bord n'est jamais revenu ;
    Nous les créations, îles de l'inconnu !

    L'Infini

    L'être multiple vit dans mon unité sombre.

    Dieu

    Je n'aurais qu'à souffler, et tout serait de l'ombre.

    Victor Hugo, La légende des siècles.


Le calcul

    Le calcul, c'est l'abîme.

    Ah ! tu sors de ta sphère,
    Eh bien, tu seras seul. Homme, tâche de faire
    Entrer dans l'infini quelque être que ce soit
    De ceux que ta main touche et que ton regard voit ;
    Nul ne le peut. La vie expire en perdant terre.
    Chaque être a son milieu ; hors du bois la panthère
    Meurt, et l'on voit tomber, sans essor, sans éclair,

    Hors du feu l'étincelle et l'oiseau hors de l'air ;
    Nulle forme ne vit loin du réel traînée ;
    La vision terrestre à la terre est bornée ;
    Le nuage lui-même, errant, volant, planant,
    Allant d'un continent à l'autre continent,
    S'il voyait l'absolu, serait pris de vertige ;
    Sortir de l'horizon n'est permis qu'au prodige ;
    L'homme le peut, étant le monstre en qui s'unit
    Le miasme du nadir au rayon du zénith ;
    Entre donc dans l'abstrait, dans l'obscur, dans l'énorme,
    Renonce à la couleur et renonce à la forme ;
    Soit ; mais pour soulever le voile, le linceul,
    La robe de la pâle Isis, te voilà seul.
    Tout est noir. C'est en vain que ta voix crie et nomme.
    La nature, ce chien qui, fidèle, suit l'homme,
    S'est arrêtée au seuil du gouffre avec effroi.

    Regarde. La science exacte est devant toi,

    Nue et blême et terrible, et disant : qu'on remporte
    L'aube et la vie! ayant l'obscurité pour porte,
    Pour signes, l'alphabet mystérieux qu'écrit
    Son doigt blanc hors du jour dans l'ombre de l'esprit,
    Pour tableau noir le fond immense de la tombe.
    Ici, dans un brouillard qui de toutes parts tombe,
    Dans des limbes où tout semble, en gestes confus,

    Jeter au monde, au ciel, au soleil, un refus,
    Dans un vide immobile où rien ne se déplace,
    Dans un froid où l'esprit respire de la glace,
    Où Fahrenheit avorte ainsi que Réaumur,
    Monte dans l'absolu le nombre, horrible mur,
    Incolore, impalpable, informe, impénétrable ;

    Les chiffres, ces flocons de l'incommensurable
    Flottent dans cette brume où s'égarent tes yeux,
    Et, pour escalader le mur mystérieux,
    Ces spectres, muets, sourds, sur leur aile funèbre
    Apportent au songeur cette échelle, l'algèbre,
    échelle faite d'ombre et dont les échelons
    De Dédale et d'Hermès ont usé les talons.

    Géométrie ! algèbre ! arithmétique ! zone
    Où l'invisible plan coupe le vague cône,
    Où l'asymptote cherche, où l'hyperbole fuit
    Cristallisation des prismes de la nuit ;
    Mer dont le polyèdre est l'affreux madrépore ;
    Nuée où l'univers en calculs s'évapore,
    Où le fluide vaste et sombre épars dans tout
    N'est plus qu'une hypothèse, et tremble, et se dissout ;
    Nuit faite d'un amas de sombres évidences,
    Où les forces, les gaz, confuses abondances,
    Les éléments grondants que l'épouvante suit,
    Perdent leur noir vertige et leur flamme et leur bruit ;
    Caverne où le tonnerre entre sans qu'on l'entende,
    Où toute lampe fait l'obscurité plus grande,
    Où l'unité de l'être apparaît mise à nu !
    Stalactites du chiffre au fond de l'inconnu !
    Cryptes de la science !

    On ne sait quoi d'atone Et d'informe,
    qui vit, qui creuse et qui tâtonne !
    Vision de l'abstrait que l'oeil ne saurait voir !
    Est-ce un firmament blême? est-ce un océan noir ?
    En dehors des objets sur qui le jour se lève,
    En dehors des vivants du sang ou de la sève,
    En dehors de tout être errant, pensant, aimant,
    Et de toute parole et de tout mouvement,
    Dans l'étendue où rien ne palpite et ne vibre
    Espèce de squelette obscur de l'équilibre,
    L'énorme mécanique idéale construit
    Ses figures qui font de l'ombre sur la nuit.
    Là, pèse un crépuscule affreux, inexorable.
    Au fond, presque indistincts, l'absolu, l'innombrable,
    L'inconnu, rocs hideux que rongent des varechs
    D'A plus B ténébreux mêlés d'X et d'Y grecs ;
    Sommes, solutions, calculs où l'on voit pendre
    L'addition qui rampe, informe scolopendre !
    Signes terrifiants vaguement aperçus !
    Triangles sans Brahma! croix où manque Jésus !

    Réduction du monde et de l'être en atomes !
    Sombre enchevêtrement de formules fantômes !
    Ces hydres qui chacune ont leur secret fatal,
    S'accroupissent sur l'ombre informe, piédestal,
    Ou se traînent, ainsi qu'échappés de l'érèbe,
    Les monstres de l'énigme erraient autour de Thèbe ;
    Le philosophe à qui l'abeille offrait son miel,

    Les poètes, Moïse ainsi qu'Ezéchiel,
    Et Platon comme Homère expirent sous les griffes
    De ces sphinx tatoués de noirs hiéroglyphes ;
    Point d'aile ici; l'idée avorte ou s'épaissit,
    La poésie y meurt, la lumière y noircit ;
    Loin de se dilater, tout esprit se contracte
    Dans les immensités de la science exacte,
    Et les aigles portant la foudre aux Jupiters
    N'ont rien à faire avec ces sinistres éthers.
    Cette sphère éteint l'art comme en son âpre touffe
    La ciguë assoupit une fleur qu'elle étouffe.
    Toutefois la chimère y peut vivre; portant
    D'une main la cornue et de l'autre l'octant,
    Faisant l'algèbre même à ses rêves sujette,
    Dans un coin monstrueux la magie y végète ;
    Et la science roule en ses flux et reflux
    Flamel sous Lavoisier, Herschell sur Thrasyllus ;
    Qui pour le nécroman et pour la mandragore,

    Chante abracadabra ? l'abac de Pythagore ;
    Car d'un côté l'on monte et de l'autre on descend,
    Et de l'homme jamais le songe n'est absent.
    La pensée, ici perd, aride et dépouillée,
    Ses splendeurs comme l'arbre en janvier sa feuillée,
    Et c'est ici l'hiver farouche de l'esprit.
    Le monde extérieur se transforme ou périt,
    Tout être n'est qu'un nombre englouti dans la somme ;
    Prise avec ses rayons dans les doigts noirs de l'homme,
    Elle-même en son gouffre où le calcul l'éteint,
    La constellation que l'astronome atteint,
    Devient chiffre, et, livide, entre dans sa formule.
    L'amas des sphères d'or en zéros s'accumule.
    Tout se démontre ici. Le chiffre, dur scalpel,
    Comme un ventre effrayant ouvre et fouille le ciel.
    Dans cette atmosphère âpre, impitoyable, épaisse,
    La preuve règne. Calme, elle compte, dépèce,
    Dissèque, étreint, mesure, examine, et ne sait
    Rien hors de la balance et rien hors du creuset ;
    Elle enregistre l'ombre et l'ouragan, cadastre
    L'azur, le tourbillon, le météore et l'astre,
    Prend les dimensions de l'énigme en dehors,
    Ne sent rien frissonner dans le linceul des morts,
    Annule l'invisible, ignore ce que pèse
    Le grand moi de l'abîme, inutile hypothèse,
    Et met du plomb aux pieds des lugubres sondeurs.

    À l'appel qu'elle jette aux mornes profondeurs,
    Le flambeau monte après avoir éteint sa flamme,
    La loi vient sans l'esprit, le fait surgit sans l'âme ;
    Quand l'infini paraît, Dieu s'est évanoui.

    Ô science ! absolu qui proscrit l'inouï !
    L'exact pris pour le vrai! la plus grande méprise
    De l'homme, atome en qui l'immensité se brise,
    Et qui croit, dans sa main que le néant conduit,
    Tenir de la clarté quand il tient de la nuit !

    Ô néant! de là vient que le penseur promène
    Souvent son désespoir sur la science humaine,
    Et que ce cri funèbre est parfois entendu :
    - Savants, puisque votre oeuvre est un effort perdu,
    Puisque, même avec vous, nul chercheur ne pénètre
    Dans le problème unique, et n'arrive à connaître ;
    Que, même en vous suivant dans tant d'obscurité,
    Hélas! on ne sait rien de la réalité,

    Rien du sort, rien de l'aube ou de l'ombre éternelle,
    Rien du gouffre où l'espoir ouvre en tremblant son aile ;
    Puisqu'il faut qu'après vous encore nous discutions ;
    Puisque vous ne pouvez répondre aux questions,
    Le monde a-t-il un Dieu? La vie a-t-elle une âme ?
    Puisque la même nuit qui nous tient, vous réclame,
    Pourquoi votre science et votre vanité ?
    À quoi bon de calculs ronger l'immensité,
    Et creuser l'impossible, et faire, ô songeurs sombres,
    Ramper sur l'infini la vermine des nombres ?
    - N'importe! si jamais l'homme s'est approché
    De la mystérieuse et fatale Psyché,
    Si jamais, lui poussière, il a fait un abîme,
    C'est ici. La science est le vide sublime.

    Dans ce firmament gris qu'on nomme abstraction,
    Gouffre dont l'hypothèse est le vague alcyon,
    Tout est l'indéfini, tout est l'insaisissable ;
    Le calcul, sablier dont le chiffre est le sable,
    Depuis que dans son urne un premier nombre est né,
    N'a pas été par l'homme une fois retourné ;
    Et les premiers zéros envoyés par Monime
    Et Méron pour trouver les derniers dans l'abîme
    Et pour les rapporter, ne sont pas revenus ;
    Les pâtres de Chaldée, effrayants, ingénus,
    Rêvent là, frémissants, comptant sur leurs doigts l'être ;
    On y voit Aristote errer et disparaître ;
    Là flottent des esprits, Geber, Euclide, Euler,
    Comme autrefois, hagards dans les souffles de l'air,
    Les prophètes planaient sous le céleste dôme ;
    Comme élie a son char, Newton a son binôme ;
    Qu'est-ce donc qu'ils font là, tous ces magiciens,
    Laplace et les nouveaux, Hipside et les anciens ?
    Ils ramènent au chiffre inflexible l'espace.
    Halley saisit la loi de l'infini qui passe ;

    Copernic, par moments, biffant des mondes nuls,
    Puise une goutte d'encre au fond des noirs calculs,
    Et fait une rature à la voûte étoilée ;
    Hicétas tressaillant appelle Galilée ;
    La terre sous leurs pieds fuit dans l'azur vermeil,
    Et tous les deux d'un signe arrêtent le soleil ;
    Et tout au fond du gouffre et dans une fumée,
    On distingue, accoudé, l'immense Ptolémée.

    Tous ces titans, captifs dans un seul horizon,
    Cyclopes du savoir, n'ont qu'un oeil, la raison ;
    On entend dans ces nuits de vagues bruits d'enclumes ;
    Qu'y forge-t on ? Le doute et l'ombre. Dans ces brumes
    Tout est-il cécité, trouble, incertitude ? Oui.
    Pourtant, par cet excès d'ombre même ébloui,
    Parfois, triste, éperdu, frissonnant, hors d'haleine,
    Comme au fanal nocturne arrive le phalène,
    On arrive, à travers ces gouffres infinis,
    À la lueur Thalès, à la lueur Leibnitz,
    Et l'on voit resplendir, après d'affreux passages,
    La lampe aux sept flambeaux qu'on nomme les sept sages
    Et la science entière apparaît comme un ciel ;
    Lugubre, sans matière et pourtant sans réel.
    N'acceptant point l'azur et rejetant la terre,
    Ayant pour clef le fait, le nombre pour mystère ;
    L'algèbre y luit ainsi qu'une sombre Vénus ;
    Et de ces absolus et de ces inconnus,
    De ces obscurités terribles, de ces vides,
    Les logarithmes sont les pléiades livides ;
    Et Franklin pâle y jette une clarté d'éclair,
    Et la comète y passe, et se nomme Kepler.

    Il est deux nuits, deux puits d'aveuglement, deux tables
    D'obscurité, sans fin, sans forme, épouvantables,
    L'algèbre, nuit de l'homme, et le ciel, nuit de Dieu ;
    L'infini s'userait à compter, hors du lieu,
    De l'espace, du temps, de ton monde et du nôtre,
    Les astres dans une ombre et les chiffres dans l'autre !

    Mathématiques ! chute au fond du vrai ! tombeau
    Où descend l'idéal qui rejette le beau !
    Abstrait ! cher aux songeurs comme l'étoile aux guèbres !
    Mur de bronze et de brume! ô fresque des ténèbres
    Sur la nuit ! torsion de l'idée en dehors
    Des êtres, des aspects, des rayons et des corps !
    Réalité rampant sur l'erreur en décombres !

    Ô chapelle Sixtine effrayante des nombres
    Où ces damnés, perdus dans le labeur qu'ils font,
    S'écroulent à jamais dans le calcul sans fond !

    Précipice inouï, quel est ton Michel-Ange ?
    Quel penseur, quel rêveur, quel créateur étrange,
    Quel mage, a mis ce gouffre au fond le plus hagard
    De la pensée humaine et mortelle, en regard
    De l'autre gouffre, vie et monde, qu'on devine
    Au fond de la pensée éternelle et divine !

    Victor Hugo, Toute la lyre.


Crépuscule

    L'étang mystérieux, suaire aux blanches moires,
    Frissonne ; au fond du bois, la clairière apparaît ;
    Les arbres sont profonds et les branches sont noires ;
    Avez-vous vu Vénus à travers la forêt ?
    Avez-vous vu Vénus au sommet des collines ?
    Vous qui passez dans l'ombre, êtes-vous des amants ?
    Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines ;
    L'herbe s'éveille et parle aux sépulcres dormants.
    Que dit-il, le brin d'herbe ? et que répond la tombe ?
    Aimez, vous qui vivez! on a froid sous les ifs.
    Lèvre, cherche la bouche! aimez-vous! la nuit tombe ;
    Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.
    Dieu veut qu'on ait aimé. Vivez ! faites envie,
    O couples qui passez sous le vert coudrier.
    Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,
    On emporta d'amour, on l'emploie à prier.
    Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles.
    Le ver luisant dans l'ombre erre avec son flambeau.
    Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles,
    Le brin d'herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.
    La forme d'un toit noir dessine une chaumière ;
    On entend dans les prés le pas lourd du faucheur ;
    L'étoile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumière,
    Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.
    Aimez-vous! c'est le mois où les fraises sont mûres.
    L'ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,
    Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,
    Les prières des morts aux baisers des vivants.

    Victor Hugo, Chelles, août 18.., La légende des siècles.


Explication

    La terre est au soleil ce que l'homme est à l'ange.
    L'un est fait de splendeur; l'autre est pétri de fange.
    Toute étoile est soleil; tout astre est paradis.
    Autour des globes purs sont les mondes maudits ;
    Et dans l'ombre, où l'esprit voit mieux que la lunette,
    Le soleil paradis traîne l'enfer planète.
    L'ange habitant de l'astre est faillible ; et, séduit,
    Il peut devenir l'homme habitant de la nuit.
    Voilà ce que le vent m'a dit sur la montagne.
    Tout globe obscur gémit; toute terre est un bagne
    Où la vie en pleurant, jusqu'au jour du réveil,
    Vient écrouer l'esprit qui tombe du soleil.
    Plus le globe est lointain, plus le bagne est terrible.
    La mort est là, vannant les âmes dans un crible,
    Qui juge, et, de la vie invisible témoin,
    Rapporte l'ange à l'astre ou le jette plus loin.
    Ô globes sans rayons et presque sans aurores !
    Enorme Jupiter fouetté de météores,
    Mars qui semble de loin la bouche d'un volcan,
    Ô nocturne Uranus, ô Saturne au carcan !
    Châtiments inconnus! rédemptions! mystères !
    Deuils! ô lunes encor plus mortes que les terres !
    Ils souffrent; ils sont noirs; et qui sait ce qu'ils font ?
    L'ombre entend par moments leur cri rauque et profond,
    Comme on entend, le soir, la plainte des cigales.
    Mondes spectres, tirant des chaînes inégales,
    Ils vont, blêmes, pareils au rêve qui s'enfuit.
    Rougis confusément d'un reflet dans la nuit,
    Implorant un messie, espérant des apôtres,
    Seuls, séparés, les uns en arrière des autres,
    Tristes, échevelés par des souffles hagards,
    Jetant à la clarté de farouches regards,
    Ceux-ci, vagues, roulant dans les profondeurs mornes,
    Ceux-là, presque engloutis dans l'infini sans bornes,
    Ténébreux, frissonnants, froids, glacés, pluvieux,
    Autour du paradis ils tournent envieux ;
    Et, du soleil, parmi les brumes et les ombres,
    On voit passer au loin toutes ces faces sombres.

    Victor Hugo, novembre 1840, Les contemplations.


La fin de Satan

    Le soleil était là qui mourait dans l'abîme.

    L'astre, au fond du brouillard, sans air qui le ranime,
    Se refroidissait, morne et lentement détruit.
    On voyait sa rondeur sinistre dans la nuit ;
    Et l'on voyait décroître, en ce silence sombre,
    Ses ulcères de feu sous une lèpre d'ombre.
    Charbon d'un monde éteint ! flambeau soufflé par Dieu !
    Ses crevasses montraient encore un peu de feu,
    Comme si par les trous du crâne on eût vu l'âme.
    Au centre palpitait et rampait une flamme
    Qui par instants léchait les bords extérieurs,
    Et de chaque cratère il sortait des lueurs
    Qui frissonnaient ainsi que de flamboyants glaives,
    Et s'évanouissaient sans bruit comme des rêves.
    L'astre était presque noir. L'archange était si las
    Qu'il n'avait plus de voix et plus de souffle, hélas !
    Et l'astre agonisait sous ses regards farouches.
    Il mourait, il luttait. Avec ses sombres bouches
    Dans l'obscurité froide il lançait par moments
    Des flots ardents, des blocs rougis, des monts fumants,
    Des rocs tout écumants de sa clarté première ;
    Comme si ce géant de vie et de lumière,
    Englouti par la brume où tout s'évanouit,
    N'eût pas voulu mourir sans insulter la nuit
    Et sans cracher sa lave à la face de l'ombre.
    Autour de lui le temps et l'espace et le nombre
    Et la forme et le bruit expiraient, en créant
    L'unité formidable et noire du néant.
    Le spectre Rien levait sa tête hors du gouffre.

    Soudain, du coeur de l'astre, un âpre jet de soufre,
    Pareil à la clameur du mourant éperdu,
    Sortit, brusque, éclatant, splendide, inattendu,
    Et, découpant au loin mille formes funèbres,
    Énorme, illumina, jusqu'au fond des ténèbres,
    Les porches monstrueux de l'infini profond.
    Les angles que la nuit et l'immensité font
    Apparurent. Satan, égaré, sans haleine,
    La prunelle éblouie et de cet éclat pleine,
    Battit de l'aile, ouvrit les mains, puis tressaillit
    Et cria : -- Désespoir ! le voilà qui pâlit ! --

    Et l'archange comprit, pareil au mât qui sombre,
    Qu'il était le noyé du déluge de l'ombre ;
    Il reploya son aile aux ongles de granit
    Et se tordit les bras. -- Et l'astre s'éteignit.

    Victor Hugo, dans La fin de satan.


Le firmament est plein de la vaste clarté

    Le firmament est plein de la vaste clarté ;
    Tout est joie, innocence, espoir, bonheur, bonté.
    Le beau lac brille au fond du vallon qui le mure ;
    Le champ sera fécond, la vigne sera mûre ;
    Tout regorge de sève et de vie et de bruit,
    De rameaux verts, d'azur frissonnant, d'eau qui luit,
    Et de petits oiseaux qui se cherchent querelle.
    Qu'a donc le papillon? qu'a donc la sauterelle ?
    La sauterelle a l'herbe, et le papillon l'air ;
    Et tous deux ont avril, qui rit dans le ciel clair.
    Un refrain joyeux sort de la nature entière ;
    Chanson qui doucement monte et devient prière.
    Le poussin court, l'enfant joue et danse, l'agneau
    Saute, et, laissant tomber goutte à goutte son eau,
    Le vieux antre, attendri, pleure comme un visage ;
    Le vent lit à quelqu'un d'invisible un passage
    Du poème inouï de la création ;
    L'oiseau parle au parfum ; la fleur parle au rayon ;
    Les pins sur les étangs dressent leur verte ombelle ;
    Les nids ont chaud, l'azur trouve la terre belle,
    Onde et sphère, à la fois tous les climats flottants ;
    Ici l'automne, ici l'été ; là le printemps.
    Ô coteaux ! ô sillons ! souffles, soupirs, haleines !
    L'hosanna des forêts, des fleuves et des plaines,
    S'élève gravement vers Dieu, père du jour ;
    Et toutes les blancheurs sont des strophes d'amour ;
    Le cygne dit : Lumière ! et le lys dit : Clémence !
    Le ciel s'ouvre à ce chant comme une oreille immense.
    Le soir vient; et le globe à son tour s'éblouit,
    Devient un oeil énorme et regarde la nuit ;
    Il savoure, éperdu, l'immensité sacrée,
    La contemplation du splendide empyrée,
    Les nuages de crêpe et d'argent, le zénith,
    Qui, formidable, brille et flamboie et bénit,
    Les constellations, ces hydres étoilées,
    Les effluves du sombre et du profond, mêlées
    A vos effusions, astres de diamant,
    Et toute l'ombre avec tout le rayonnement !
    L'infini tout entier d'extase se soulève ?
    Et, pendant ce temps-là, Satan, l'envieux, rêve.

    Victor Hugo, La Terrasse, avril 1840, Les contemplations.


Inferni

    Quelques-uns ont été des édens et des astres.
    Et l'on voit maintenant, tout chargés de désastres,
    Rouler, éteints, désespérés,
    L'un semant dans l'espace une effroyable graine,
    L'autre traînant sa lèpre et l'autre sa gangrène,
    Ces noirs soleils pestiférés !
    (...)
    Où vont-ils ? La nuit s'ouvre sur eux et se referme.
    Le ciel, quoiqu'il soit l'ombre où la clémence germe,
    Ignore le gouffre puni ;
    Et nul ne sait combien de millions d'années
    Doivent errer, traînant les larves forcenées,
    Ces lazarets de l'infini.

    Eh! quel effroi sur terre, et même au fond des tombes !
    Quel frisson, si, parmi les foudres et les trombes,
    Aux lueurs des astres fuyants,
    Nous voyions, dans la nuit où le sort nous écroue,
    Surgir lentement l'épouvantable proue
    D'un de ces mondes effrayants !

    Victor Hugo


Magnitudo parvi

    I

    Le jour mourait; j'étais près des mers, sur la grève.
    Je tenais par la main ma fille, enfant qui rêve,
    Jeune esprit qui se tait !
    La terre, s'inclinant comme un vaisseau qui sombre,
    En tournant dans l'espace allait plongeant dans l'ombre ;
    La pâle nuit montait.
    La pâle nuit levait son front dans les nuées ;
    Les choses s'effaçaient, blêmes, diminuées,
    Sans forme et sans couleur ;
    Quand il monte de l'ombre, il tombe de la cendre ;
    On sentait à la fois la tristesse descendre
    Et monter la douleur.
    Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature
    Voyaient l'urne d'en haut, vague rondeur obscure,
    Se pencher dans les cieux,
    Et verser sur les monts, sur les campagnes blondes,
    Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes,
    Le soir silencieux !
    Les nuages rampaient le long des promontoires ;
    Mon âme, où se mêlaient ces ombres et ces gloires,
    Sentait confusément
    De tout cet océan, de toute cette terre,
    Sortir sous l'oeil de Dieu je ne sais quoi d'austère,
    D'auguste et de charmant !
    J'avais à mes côtés ma fille bien-aimée.
    La nuit se répandait ainsi qu'une fumée.
    Rêveur, ô Jéhovah,
    Je regardais en moi, les paupières baissées,
    Cette ombre qui se fait aussi dans nos pensées
    Quand ton soleil s'en va !
    Soudain l'enfant bénie, ange au regard de femme,
    Dont je tenais la main et qui tenait mon âme,
    Me parla, douce voix !
    Et, me montrant l'eau sombre et la rive âpre et brune,
    Et deux points lumineux qui tremblaient sur la dune :
    - Père, dit-elle, vois,
    Vois donc, là-bas, où l'ombre aux flancs des coteaux rampe,
    Ces feux jumeaux briller comme une double lampe
    Qui remuerait au vent !
    Quels sont ces deux foyers qu'au loin la brume voile ?
    - L'un est un feu de pâtre et l'autre est une étoile ;
    Deux mondes, mon enfant !

    II

    Deux mondes ! - l'un est dans l'espace,
    Dans les ténèbres de l'azur,
    Dans l'étendue où tout s'efface,
    Radieux gouffre! abîme obscur !
    Enfant, comme deux hirondelles,
    Oh! si tous deux, âmes fidèles,
    Nous pouvions fuir à tire-d'ailes,
    Et plonger dans cette épaisseur
    D'où la création découle,
    Où flotte, vit, meurt, brille et roule
    L'astre imperceptible à la foule,
    Incommensurable au penseur ;
    Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes,
    Si nous pouvions passer les bleus septentrions,
    Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes
    Jusqu'à ce qu'à la fin, éperdus, nous voyions,
    Comme un navire en mer croît, monte, et semble éclore,
    Cette petite étoile, atome de phosphore,
    Devenir par degrés un monstre de rayons ;
    S'il nous était donné de faire
    Ce voyage démesuré,
    Et de voler, de sphère en sphère,
    A ce grand soleil ignoré ;
    Si, par un archange qui l'aime,
    L'homme aveugle, frémissant, blême,
    Dans les profondeurs du problème,
    Vivant, pouvait être introduit ;
    Si nous pouvions fuir notre centre,
    Et, forçant l'ombre où Dieu seul entre,
    Aller voir de près dans leur antre
    Ces énormités de la nuit ;
    Ce qui t'apparaîtrait te ferait trembler, ange !
    Rien, pas de vision, pas de songe insensé,
    Qui ne fût dépassé par ce spectacle étrange,
    Monde informe, et d'un tel mystère composé,
    Que son rayon fondrait nos chairs, cire vivante,
    Et qu'il ne resterait de nous dans l'épouvante
    Qu'un regard ébloui sous un front hérissé !
    O contemplation splendide !
    Oh! de pôles, d'axes, de feux,
    De la matière et du fluide,
    Balancement prodigieux !
    D'aimant qui lutte, d'air qui vibre,
    De force esclave et d'éther libre,
    Vaste et magnifique équilibre !
    Monde rêve ! idéal réel !
    Lueurs ! tonnerres ! jets de soufre !
    Mystère qui chante et qui souffre !
    Formule nouvelle du gouffre !
    Mot nouveau du noir livre ciel !
    Tu verrais ! -- un soleil ; autour de lui des mondes,
    Centres eux-mêmes, ayant des lunes autour d'eux ;
    Là, des fourmillements de sphères vagabondes ;
    Là, des globes jumeaux qui tournent deux à deux ;
    Au milieu, cette étoile, effrayante, agrandie ;
    D'un coin de l'infini formidable incendie,
    Rayonnement sublime ou flamboiement hideux !
    Regardons, puisque nous y sommes !
    Figure-toi! figure-toi !
    Plus rien des choses que tu nommes !
    Un autre monde! une autre loi !
    La terre a fui dans l'étendue ;
    Derrière nous elle est perdue !
    Jour nouveau! nuit inattendue !
    D'autres groupes d'astres au ciel !
    Une nature qu'on ignore,
    Qui, s'ils voyaient sa fauve aurore,
    Ferait accourir Pythagore
    Et reculer Ezéchiel !
    Ce qu'on prend pour un mont est une hydre ; ces arbres
    Sont des bêtes ; ces rocs hurlent avec fureur ;
    Le feu chante ; le sang coule aux veines des marbres.
    Ce monde est-il le vrai? le nôtre est-il l'erreur ?
    O possibles qui sont pour nous les impossibles !
    Réverbérations des chimères visibles !
    Le baiser de la vie ici nous fait horreur.
    Et, si nous pouvions voir les hommes,
    Les ébauches, les embryons,
    Qui sont là ce qu'ailleurs nous sommes,
    Comme, eux et nous, nous frémirions !
    Rencontre inexprimable et sombre !
    Nous nous regarderions dans l'ombre
    De monstre à monstre, fils du nombre
    Et du temps qui s'évanouit ;
    Et, si nos langages funèbres
    Pouvaient échanger leurs algèbres,
    Nous dirions : "Qu'êtes-vous, ténèbres ?"
    Ils diraient : "D'où venez-vous, nuit ?"
    Sont-ils aussi des coeurs, des cerveaux, des entrailles ?
    Cherchent-ils comme nous le mot jamais trouvé ?
    Ont-ils des Spinosa qui frappent aux murailles,
    Des Lucrèce niant tout ce qu'on a rêvé,
    Qui, du noir infini feuilletant les registres,
    Ont écrit: Rien, au bas de ses pages sinistres ;
    Et, penchés sur l'abîme, ont dit : "L'oeil est crevé !"
    Tous ces êtres, comme nous-même,
    S'en vont en pâles tourbillons ;
    La création mêle et sème
    Leur cendre à de nouveaux sillons ;
    Un vient, un autre le remplace,
    Et passe sans laisser de trace ;
    Le souffle les crée et les chasse ;
    Le gouffre en proie aux quatre vents,
    Comme la mer aux vastes lames,
    Mêle éternellement ses flammes
    A ce sombre écroulement d'âmes,
    De fantômes et de vivants !
    L'abîme semble fou sous l'ouragan de l'être.
    Quelle tempête autour de l'astre radieux !
    Tout ne doit que surgir, flotter et disparaître,
    Jusqu'à ce que la nuit ferme à son tour ses yeux ;
    Car, un jour, il faudra que l'étoile aussi tombe ;
    L'étoile voit neiger les âmes dans la tombe,
    L'âme verra neiger les astres dans les cieux !
    Par instants, dans le vague espace,
    Regarde, enfant! tu vas la voir !
    Une brusque planète passe ;
    C'est d'abord au loin un point noir ;
    Plus prompte que la trombe folle,
    Elle vient, court, approche, vole ;
    A peine a lui son auréole,
    Que déjà, remplissant le ciel,
    Sa rondeur farouche commence
    A cacher le gouffre en démence,
    Et semble ton couvercle immense,
    O puits du vertige éternel !
    C'est elle ! éclair ! voilà sa livide surface
    Avec tous les frissons de ses océans verts !
    Elle apparaît, s'en va, décroît, pâlit, s'efface,
    Et rentre, atome obscur, aux cieux d'ombre couverts,
    Et tout s'évanouit, vaste aspect, bruit sublime... --
    Quel est ce projectile inouï de l'abîme ?
    O boulets monstrueux qui sont des univers !
    Dans un éloignement nocturne,
    Roule avec un râle effrayant
    Quelque épouvantable Saturne
    Tournant son anneau flamboyant ;
    La braise en pleut comme d'un crible ;
    Jean de Patmos, l'esprit terrible,
    Vit en songe cet astre horrible
    Et tomba presque évanoui ;
    Car, rêvant sa noire épopée,
    Il crut, d'éclairs enveloppée,
    Voir fuir une roue, échappée
    Au sombre char d'Adonaï !
    Et, par instants encor, -- tout va-t-il se dissoudre ? --
    Parmi ces mondes, fauve, accourant à grand bruit,
    Une comète aux crins de flamme, aux yeux de foudre,
    Surgit, et les regarde, et, blême, approche et luit ;
    Puis s'évade en hurlant, pâle et surnaturelle,
    Traînant sa chevelure éparse derrière elle,
    Comme une Canidie affreuse qui s'enfuit.
    Quelques-uns de ces globes meurent ;
    Dans le semoun et le mistral
    Leurs mers sanglotent, leurs flots pleurent ;
    Leur flanc crache un brasier central.
    Sphères par la neige engourdies,
    Ils ont d'étranges maladies,
    Pestes, déluges, incendies,
    Tremblements profonds et fréquents ;
    Leur propre abîme les consume ;
    Leur haleine flamboie et fume ;
    On entend de loin dans leur brume
    La toux lugubre des volcans.
    Ils sont ! ils vont ! ceux-ci brillants, ceux-là difformes,
    Tous portant des vivants et des créations !
    Ils jettent dans l'azur des cônes d'ombre énormes,
    Ténèbres qui des cieux traversent les rayons,
    Où le regard, ainsi que des flambeaux farouches
    L'un après l'autre éteints par d'invisibles bouches,
    Voit plonger tour à tour les constellations !
    Quel Zorobabel formidable,
    Quel Dédale vertigineux,
    Cieux ! a bâti dans l'insondable
    Tout ce noir chaos lumineux ?
    Soleils, astres aux larges queues,
    Gouffres ! ô millions de lieues !
    Sombres architectures bleues !
    Quel bras a fait, créé, produit
    Ces tours d'or que nuls yeux ne comptent,
    Ces firmaments qui se confrontent,
    Ces Babels d'étoiles qui montent
    Dans ces Babylones de nuit ?
    Qui, dans l'ombre vivante et l'aube sépulcrale,
    Qui, dans l'horreur fatale et dans l'amour profond,
    A tordu ta splendide et sinistre spirale,
    Ciel, où les univers se font et se défont ?
    Un double précipice à la fois les réclame.
    "Immensité !" dit l'être. "Eternité !" dit l'âme.
    A jamais ! le sans fin roule dans le sans fond.
    L'Inconnu, celui dont maint sage
    Dans la brume obscure a douté,
    L'immobile et muet visage,
    Le voilé de l'éternité,
    A, pour montrer son ombre au crime,
    Sa flamme au juste magnanime,
    Jeté pêle-mêle à l'abîme
    Tous ses masques, noirs ou vermeils ;
    Dans les éthers inaccessibles,
    Ils flottent, cachés ou visibles ;
    Et ce sont ces masques terribles
    Que nous appelons les soleils !
    Et les peuples ont vu passer dans les ténèbres
    Ces spectres de la nuit que nul ne pénétra ;
    Et flamines, santons, brahmanes, mages, guèbres,
    Ont crié : Jupiter ! Allah ! Vishnou ! Mithra !
    Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprêmes,
    Tous ces masques hagards s'effaceront d'eux-mêmes ;
    Alors, la face immense et calme apparaîtra !

    III

    Enfant ! l'autre de ces deux mondes,
    C'est le coeur d'un homme ! -- parfois,
    Comme une perle au fond des ondes,
    Dieu cache une âme au fond des bois.
    Dieu cache un homme sous les chênes ;
    Et le sacre en d'austères lieux
    Avec le silence des plaines,
    L'ombre des monts, l'azur des cieux !
    O ma fille! avec son mystère
    Le soir envahit pas à pas
    L'esprit d'un prêtre involontaire,
    Près de ce feu qui luit là-bas !
    Cet homme, dans quelque ruine,
    Avec la ronce et le lézard,
    Vit sous la brume et la bruine,
    Fruit tombé de l'arbre hasard !
    Il est devenu presque fauve ;
    Son bâton est son seul appui.
    En le voyant, l'homme se sauve ;
    La bête seule vient à lui.
    Il est l'être crépusculaire.
    On a peur de l'apercevoir ;
    Pâtre tant que le jour l'éclaire,
    Fantôme dès que vient le soir.
    La faneuse dans la clairière
    Le voit quand il fait, par moment,
    Comme une ombre hors de sa bière,
    Un pas hors de l'isolement.
    Son vêtement dans ces décombres,
    C'est un sac de cendre et de deuil,
    Linceul troué par les clous sombres
    De la misère, ce cercueil.
    Le pommier lui jette ses pommes ;
    Il vit dans l'ombre enseveli ;
    C'est un pauvre homme loin des hommes,
    C'est un habitant de l'oubli ;
    C'est un indigent sous la bure,
    Un vieux front de la pauvreté,
    Un haillon dans une masure,
    Un esprit dans l'immensité !
    Dans la nature transparente,
    C'est l'oeil des regards ingénus,
    Un penseur à l'âme ignorante,
    Un grave marcheur aux pieds nus !
    Oui, c'est un coeur, une prunelle,
    C'est un souffrant, c'est un songeur,
    Sur qui la lueur éternelle
    Fait trembler sa vague rougeur.
    Il est là, l'âme aux cieux ravie,
    Et, près d'un branchage enflammé,
    Pense, lui-même par la vie
    Tison à demi consumé.
    Il est calme en cette ombre épaisse ;
    Il aura bien toujours un peu
    D'herbe pour que son bétail paisse,
    De bois pour attiser son feu.
    Nos luttes, nos chocs, nos désastres,
    Il les ignore; il ne veut rien
    Que, la nuit, le regard des astres,
    Le jour, le regard de son chien.
    Son troupeau gît sur l'herbe unie ;
    Il est là, lui, pasteur, ami,
    Seul éveillé, comme un génie
    A côté d'un peuple endormi.
    Ses brebis, d'un rien remuées,
    Ouvrant l'oeil près du feu qui luit,
    Aperçoivent sous les nuées
    Sa forme droite dans la nuit ;
    Et, bouc qui bêle, agneau qui danse,
    Dorment dans les bois hasardeux
    Sous ce grand spectre Providence
    Qu'ils sentent debout auprès d'eux.
    Le pâtre songe, solitaire,
    Pauvre et nu, mangeant son pain bis ;
    Il ne connaît rien de la terre
    Que ce que broute la brebis.
    Pourtant, il sait que l'homme souffre ;
    Mais il sonde l'éther profond.
    Toute solitude est un gouffre,
    Toute solitude est un mont.
    Dès qu'il est debout sur ce faîte,
    Le ciel reprend cet étranger ;
    La Judée avait le prophète,
    La Chaldée avait le berger.
    Ils tâtaient le ciel l'un et l'autre ;
    Et, plus tard, sous le feu divin,
    Du prophète naquit l'apôtre,
    Du pâtre naquit le devin.
    La foule raillait leur démence ;
    Et l'homme dut, aux jours passés,
    A ces ignorants la science,
    La sagesse à ces insensés.
    La nuit voyait, témoin austère,
    Se rencontrer sur les hauteurs,
    Face à face dans le mystère,
    Les prophètes et les pasteurs.
    - Où marchez-vous, tremblants prophètes ?
    - Où courez-vous, pâtres troublés ?
    Ainsi parlaient ces sombres têtes,
    Et l'ombre leur criait : Allez !
    Aujourd'hui, l'on ne sait plus même
    Qui monta le plus de degrés
    Des Zoroastres au front blême
    Ou des Abrahams effarés.
    Et, quand nos yeux, qui les admirent,
    Veulent mesurer leur chemin,
    Et savoir quels sont ceux qui mirent
    Le plus de jour dans l'oeil humain,
    Du noir passé perçant les voiles,
    Notre esprit flotte sans repos
    Entre tous ces compteurs d'étoiles
    Et tous ces compteurs de troupeaux.
    Dans nos temps, où l'aube enfin dore
    Les bords du terrestre ravin,
    Le rêve humain s'approche encore
    Plus près de l'idéal divin.
    L'homme que la brume enveloppe,
    Dans le ciel que Jésus ouvrit,
    Comme à travers un télescope
    Regarde à travers son esprit.
    L'âme humaine, après le Calvaire,
    A plus d'ampleur et de rayon ;
    Le grossissement de ce verre
    Grandit encor la vision.
    La solitude vénérable
    Mène aujourd'hui l'homme sacré
    Plus avant dans l'impénétrable,
    Plus loin dans le démesuré.
    Oui, si dans l'homme, que le nombre
    Et le temps trompent tour à tour,
    La foule dégorge de l'ombre,
    La solitude fait le jour.
    Le désert au ciel nous convie.
    O seuil de l'azur! l'homme seul,
    Vivant qui voit hors de la vie,
    Lève d'avance son linceul.
    Il parle aux voix que Dieu fit taire,
    Mêlant sur son front pastoral
    Aux lueurs troubles de la terre
    Le serein rayon sépulcral.
    Dans le désert, l'esprit qui pense
    Subit par degrés sous les cieux
    La dilatation immense
    De l'infini mystérieux.
    Il plonge au fond. Calme, il savoure
    Le réel, le vrai, l'élément.
    Toute la grandeur qui l'entoure
    Le pénètre confusément.
    Sans qu'il s'en doute, il va, se dompte,
    Marche, et, grandissant en raison,
    Croît comme l'herbe aux champs, et monte
    Comme l'aurore à l'horizon.
    Il voit, il adore, il s'effare ;
    Il entend le clairon du ciel,
    Et l'universelle fanfare
    Dans le silence universel.
    Avec ses fleurs au pur calice,
    Avec sa mer pleine de deuil,
    Qui donne un baiser de complice
    A l'âpre bouche de l'écueil,
    Avec sa plaine, vaste bible,
    Son mont noir, son brouillard fuyant,
    Regards du visage invisible,
    Syllabes du mot flamboyant ;
    Avec sa paix, avec son trouble,
    Son bois voilé, son rocher nu,
    Avec son écho qui redouble
    Toutes les voix de l'inconnu,
    La solitude éclaire, enflamme,
    Attire l'homme aux grands aimants,
    Et lentement compose une âme
    De tous les éblouissements !
    L'homme en son sein palpite et vibre,
    Ouvrant son aile, ouvrant ses yeux,
    Etrange oiseau d'autant plus libre
    Que le mystère le tient mieux.
    Il sent croître en lui, d'heure en heure,
    L'humble foi, l'amour recueilli,
    Et la mémoire antérieure
    Qui le remplit d'un vaste oubli.
    Il a des soifs inassouvies ;
    Dans son passé vertigineux,
    Il sent revivre d'autres vies ;
    De son âme il compte les noeuds.
    Il cherche au fond des sombres dômes
    Sous quelles formes il a lui ;
    Il entend ses propres fantômes
    Qui lui parlent derrière lui.
    Il sent que l'humaine aventure
    N'est rien qu'une apparition ;
    Il se dit : - Chaque créature
    Est toute la création.
    Il se dit : - Mourir, c'est connaître ;
    Nous cherchons l'issue à tâtons.
    J'étais, je suis, et je dois être.
    L'ombre est une échelle. Montons. -
    Il se dit : - Le vrai, c'est le centre.
    Le reste est apparence ou bruit.
    Cherchons le lion, et non l'antre ;
    Allons où l'oeil fixe reluit. -
    Il sent plus que l'homme en lui naître ;
    Il sent, jusque dans ses sommeils,
    Lueur à lueur, dans son être,
    L'infiltration des soleils.
    Ils cessent d'être son problème ;
    Un astre est un voile. Il veut mieux ;
    Il reçoit de leur rayon même
    Le regard qui va plus loin qu'eux.
    Pendant que, nous, hommes des villes,
    Nous croyons prendre un vaste essor
    Lorsqu'entre en nos prunelles viles
    Le spectre d'une étoile d'or ;
    Que, savants dont la vue est basse,
    Nous nous ruons et nous brûlons
    Dans le premier astre qui passe,
    Comme aux lampes les papillons,
    Et qu'oubliant le nécessaire,
    Nous contentant de l'incomplet,
    Croyant éclairés, ô misère !
    Ceux qu'éclaire le feu follet,
    Prenant pour l'être et pour l'essence
    Les fantômes du ciel profond,
    Voulant nous faire une science
    Avec des formes qui s'en vont,
    Ne comprenant, pour nous distraire
    De la terre, où l'homme est damné,
    Qu'un autre monde, sombre frère
    De notre globe infortuné,
    Comme l'oiseau né dans la cage,
    Qui, s'il fuit, n'a qu'un vol étroit,
    Ne sait pas trouver le bocage,
    Et va d'un toit à l'autre toit ;
    Chercheurs que le néant captive,
    Qui, dans l'ombre, avons en passant
    La curiosité chétive
    Du ciron pour le ver luisant,
    Poussière admirant la poussière,
    Nous poursuivons obstinément,
    Grains de cendre, un grain de lumière
    En fuite dans le firmament !
    Pendant que notre âme humble et lasse
    S'arrête au seuil du ciel béni,
    Et va becqueter dans l'espace
    Une miette de l'infini,
    Lui, ce berger, ce passant frêle,
    Ce pauvre gardeur de bétail
    Que la cathédrale éternelle
    Abrite sous son noir portail,
    Cet homme qui ne sait pas lire,
    Cet hôte des arbres mouvants,
    Qui ne connaît pas d'autre lyre
    Que les grands bois et les grands vents,
    Lui, dont l'âme semble étouffée,
    Il s'envole, et, touchant le but,
    Boit avec la coupe d'Orphée
    A la source où Moïse but !
    Lui, ce pâtre, en sa Thébaïde,
    Cet ignorant, cet indigent,
    Sans docteur, sans maître, sans guide,
    Fouillant, scrutant, interrogeant
    De sa roche où la paix séjourne,
    Les cieux noirs, les bleus horizons,
    Double ornière où sans cesse tourne
    La roue énorme des saisons ;
    Seul, quand mai vide sa corbeille,
    Quand octobre emplit son panier ;
    Seul, quand l'hiver à notre oreille
    Vient siffler, gronder, et nier ;
    Quand sur notre terre, où se joue
    Le blanc flocon flottant sans bruit,
    La mort, spectre vierge, secoue,
    Ses ailes pâles dans la nuit ;
    Quand, nous glaçant jusqu'aux vertèbres,
    Nous jetant la neige en rêvant,
    Ce sombre cygne des ténèbres
    Laisse tomber sa plume au vent ;
    Quand la mer tourmente la barque ;
    Quand la plaine est là, ressemblant
    A la morte dont un drap marque
    L'obscur profil sinistre et blanc ;
    Seul sur cet âpre monticule,
    A l'heure où, sous le ciel dormant,
    Les méduses du crépuscule
    Montrent leur face vaguement ;
    Seul la nuit, quand dorment ses chèvres,
    Quand la terre et l'immensité
    Se referment comme deux lèvres
    Après que le psaume est chanté ;
    Seul, quand renaît le jour sonore,
    A l'heure où sur le mont lointain
    Flamboie et frissonne l'aurore,
    Crête rouge du coq matin ;
    Seul, toujours seul, l'été, l'automne ;
    Front sans remords et sans effroi
    A qui le nuage qui tonne
    Dit tout bas : Ce n'est pas pour toi !
    Oubliant dans ces grandes choses
    Les trous de ses pauvres habits,
    Comparant la douceur des roses
    A la douceur de la brebis,
    Sondant l'être, la loi fatale ;
    L'amour, la mort, la fleur, le fruit ;
    Voyant l'auréole idéale
    Sortir de toute cette nuit,
    Il sent, faisant passer le monde
    Par sa pensée à chaque instant,
    Dans cette obscurité profonde
    Son oeil devenir éclatant ;
    Et, dépassant la créature,
    Montant toujours, toujours accru,
    Il regarde tant la nature,
    Que la nature a disparu!
    Car, des effets allant aux causes,
    L'oeil perce et franchit le miroir,
    Enfant; et contempler les choses,
    C'est finir par ne plus les voir.
    La matière tombe détruite
    Devant l'esprit aux yeux de lynx ;
    Voir, c'est rejeter; la poursuite
    De l'énigme est l'oubli du sphynx.
    Il ne voit plus le ver qui rampe,
    La feuille morte émue au vent,
    Le pré, la source où l'oiseau trempe
    Son petit pied rose en buvant ;
    Ni l'araignée, hydre étoilée,
    Au centre du mal se tenant,
    Ni l'abeille, lumière ailée,
    Ni la fleur, parfum rayonnant ;
    Ni l'arbre où sur l'écorce dure
    L'amant grave un chiffre d'un jour,
    Que les ans font croître à mesure
    Qu'ils font décroître son amour.
    Il ne voit plus la vigne mûre,
    La ville, large toit fumant,
    Ni la campagne, ce murmure,
    Ni la mer, ce rugissement ;
    Ni l'aube dorant les prairies,
    Ni le couchant aux longs rayons,
    Ni tous ces tas de pierreries
    Qu'on nomme constellations,
    Que l'éther de son ombre couvre,
    Et qu'entrevoit notre oeil terni
    Quand la nuit curieuse entr'ouvre
    Le sombre écrin de l'infini ;
    Il ne voit plus Saturne pâle,
    Mars écarlate, Arcturus bleu,
    Sirius, couronne d'opale,
    Aldebaran, turban de feu ;
    Ni les mondes, esquifs sans voiles,
    Ni, dans le grand ciel sans milieu,
    Toute cette cendre d'étoiles ;
    Il voit l'astre unique; il voit Dieu !
    Il le regarde, il le contemple ;
    Vision que rien n'interrompt !
    Il devient tombe, il devient temple,
    Le mystère flambe à son front.
    Oeil serein dans l'ombre ondoyante,
    Il a conquis, il a compris,
    Il aime; il est l'âme voyante
    Parmi nos ténébreux esprits.
    Il marche, heureux et plein d'aurore,
    De plain-pied avec l'élément ;
    Il croit, il accepte. Il ignore
    Le doute, notre escarpement ;
    Le doute, qu'entourent les vides,
    Bord que nul ne peut enjamber,
    Où nous nous arrêtons stupides,
    Disant: Avancer, c'est tomber !
    Le doute, roche où nos pensées
    Errent loin du pré qui fleurit,
    Où vont et viennent, dispersées,
    Toutes ces chèvres de l'esprit !
    Quand Hobbes dit: "Quelle est la base ?"
    Quand Locke dit: "Quelle est la loi ?"
    Que font à sa splendide extase
    Ces dialogues de l'effroi ?
    Qu'importe à cet anachorète
    De la caverne Vérité,
    L'homme qui dans l'homme s'arrête,
    La nuit qui croit à sa clarté ?
    Que lui fait la philosophie,
    Calcul, algèbre, orgueil puni,
    Que sur les cimes pétrifie
    L'effarement de l'infini !
    Lueurs que couvre la fumée !
    Sciences disant: Que sait-on ?
    Qui, de l'aveugle Ptolémée,
    Montent au myope Newton !
    Que lui font les choses bornées,
    Grands, petits, couronnes, carcans ?
    L'ombre qui sort des cheminées
    Vaut l'ombre qui sort des volcans.
    Que lui font la larve et la cendre,
    Et, dans les tourbillons mouvants,
    Toutes les formes que peut prendre
    L'obscur nuage des vivants ?
    Que lui fait l'assurance triste
    Des créatures dans leurs nuits ?
    La terre s'écriant: J'existe !
    Le soleil répliquant: Je suis !
    Quand le spectre, dans le mystère,
    S'affirme à l'apparition,
    Qu'importe à cet oeil solitaire
    Qui s'éblouit du seul rayon ?
    Que lui fait l'astre, autel et prêtre
    De sa propre religion,
    Qui dit : Rien hors de moi ! - quand l'être
    Se nomme Gouffre et Légion !
    Que lui font, sur son sacré faîte,
    Les démentis audacieux
    Que donne aux soleils la comète,
    Cette hérésiarque des cieux ?
    Que lui fait le temps, cette brume ?
    L'espace, cette illusion ?
    Que lui fait l'éternelle écume
    De l'océan Création ?
    Il boit, hors de l'inabordable,
    Du surhumain, du sidéral,
    Les délices du formidable,
    L'âpre ivresse de l'idéal ;
    Son être, dont rien ne surnage,
    S'engloutit dans le gouffre bleu ;
    Il fait ce sublime naufrage ;
    Et, murmurant sans cesse : - Dieu, -
    Parmi les feuillages farouches,
    Il songe, l'âme et l'oeil là-haut,
    A l'imbécillité des bouches
    Qui prononcent un autre mot !
    Il le voit, ce soleil unique,
    Fécondant, travaillant, créant,
    Par le rayon qu'il communique
    Egalant l'atome au géant,
    Semant de feux, de souffles, d'ondes,
    Les tourbillons d'obscurité,
    Emplissant d'étincelles mondes
    L'épouvantable immensité ;
    Remuant, dans l'ombre et les brumes,
    De sombres forces dans les cieux
    Qui font comme des bruits d'enclumes
    Sous des marteaux mystérieux,
    Doux pour le nid du rouge-gorge,
    Terrible aux satans qu'il détruit ;
    Et, comme aux lueurs d'une forge,
    Un mur s'éclaire dans la nuit,
    On distingue en l'ombre où nous sommes,
    On reconnaît dans ce bas lieu,
    A sa clarté parmi les hommes,
    L'âme qui réverbère Dieu !
    Et ce pâtre devient auguste ;
    Jusqu'à l'auréole monté,
    Etant le sage, il est le juste ;
    O ma fille, cette clarté
    Soeur du grand flambeau des génies,
    Faite de tous les rayons purs
    Et de toutes les harmonies
    Qui flottent dans tous les azurs,
    Plus belle dans une chaumière,
    Eclairant hier par demain,
    Cette éblouissante lumière,
    Cette blancheur du coeur humain
    S'appelle en ce monde, où l'honnête
    Et le vrai des vents est battu,
    Innocence avant la tempête,
    Après la tempête vertu !
    oilà donc ce que fait la solitude à l'homme ;
    Elle lui montre Dieu, le dévoile et le nomme ;
    Sacre l'obscurité,
    Pénètre de splendeur le pâtre qui s'y plonge,
    Et, dans les profondeurs de son immense songe.
    T'allume, ô vérité !
    Elle emplit l'ignorant de la science énorme ;
    Ce que le cèdre voit, ce que devine l'orme,
    Ce que le chêne sent,
    Dieu, l'être, l'infini, l'éternité, l'abîme,
    Dans l'ombre elle le mêle à la candeur sublime
    D'un pâtre frémissant.
    L'homme n'est qu'une lampe, elle en fait une étoile.
    Et ce pâtre devient, sous son haillon de toile,
    Un mage; et, par moments,
    Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres, noirs pilastres,
    Apparaît couronné d'une tiare d'astres,
    Vêtu de flamboiements !
    Il ne se doute pas de cette grandeur sombre :
    Assis près de son feu que la broussaille encombre,
    Devant l'être béant,
    Humble, il pense ; et, chétif, sans orgueil, sans envie,
    Il se courbe, et sent mieux, près du gouffre de vie,
    Son gouffre de néant.
    Quand il sort de son rêve, il revoit la nature.
    Il parle à la nuée, errant à l'aventure,
    Dans l'azur émigrant ;
    Il dit: "Que ton encens est chaste, ô clématite !"
    Il dit au doux oiseau: "Que ton aile est petite,
    "Mais que ton vol est grand !"
    Le soir, quand il voit l'homme aller vers les villages,
    Glaneuses, bûcherons qui traînent des feuillages,
    Et les pauvres chevaux
    Que le laboureur bat et fouette avec colère,
    Sans songer que le vent va le rendre à son frère
    Le marin sur les flots ;
    Quand il voit les forçats passer, portant leur charge,
    Les soldats, les pêcheurs pris par la nuit, au large,
    Et hâtant leur retour,
    Il leur envoie à tous, du haut du mont nocturne,
    La bénédiction qu'il a puisée à l'urne
    De l'insondable amour !
    Et, tandis qu'il est là, vivant sur sa colline,
    Content, se prosternant dans tout ce qui s'incline,
    Doux rêveur bienfaisant,
    Emplissant le vallon, le champ, le toit de mousse,
    Et l'herbe et le rocher de la majesté douce
    De son coeur innocent,
    S'il passe par hasard, près de sa paix féconde,
    Un de ces grands esprits en butte aux flots du monde
    Révolté devant eux,
    Qui craignent à la fois, sur ces vagues funèbres,
    La terre de granit et le ciel de ténèbres,
    L'homme ingrat, Dieu douteux ;
    Peut-être, à son insu, que ce pasteur paisible,
    Et dont l'obscurité rend la lueur visible,
    Homme heureux sans effort,
    Entrevu par cette âme en proie au choc de l'onde,
    Va lui jeter soudain quelque clarté profonde
    Qui lui montre le port !
    Ainsi ce feu peut-être, aux flancs du rocher sombre,
    Là-bas est aperçu par quelque nef qui sombre
    Entre le ciel et l'eau ;
    Humble, il la guide au loin de son reflet rougeâtre,
    Et du même rayon dont il réchauffe un pâtre,
    Il sauve un grand vaisseau !

    IV

    Et je repris, montrant à l'enfant adorée
    L'obscur feu du pasteur et l'étoile sacrée :
    De ces deux feux, perçant le soir qui s'assombrit,
    L'un révèle un soleil, l'autre annonce un esprit.
    C'est l'infini que notre oeil sonde ;
    Mesurons tout à Dieu, qui seul crée et conçoit !
    C'est l'astre qui le prouve et l'esprit qui le voit ;
    Une âme est plus grande qu'un monde.
    Enfant, ce feu de pâtre à cette âme mêlé,
    Et cet astre, splendeur du plafond constellé
    Que l'éclair et la foudre gardent,
    Ces deux phares du gouffre où l'être flotte et fuit,
    Ces deux clartés du deuil, ces deux yeux de la nuit,
    Dans l'immensité se regardent.
    Ils se connaissent ; l'astre envoie au feu des bois
    Toute l'énormité de l'abîme à la fois,
    Les baisers de l'azur superbe,
    Et l'éblouissement des visions d'Endor ;
    Et le doux feu de pâtre envoie à l'astre d'or
    Le frémissement du brin d'herbe.
    Le feu de pâtre dit: - La mère pleure, hélas!
    L'enfant a froid, le père a faim, l'aïeul est las ;
    Tout est noir; la montée est rude ;
    Le pas tremble, éclairé par un tremblant flambeau ;
    L'homme au berceau chancelle et trébuche au tombeau.
    L'étoile répond : - Certitude !
    De chacun d'eux s'envole un rayon fraternel,
    L'un plein d'humanité, l'autre rempli de ciel ;
    Dieu les prend, et joint leur lumière,
    Et sa main, sous qui l'âme, aigle de flamme, éclôt,
    Fait du rayon d'en bas et du rayon d'en haut
    Les deux ailes de la prière.

    Victor Hugo, Ingouville, août 1839, Les contemplations.


Nuits de Juin

    L’été, lorsque le jour a fui, de fleurs couverte
    La plaine verse au loin un parfum enivrant ;
    Les yeux fermés, l’oreille aux rumeurs entr’ouverte,
    On ne dort qu’à demi d’un sommeil transparent.

    Les astres sont plus purs, l’ombre paraît meilleure ;
    Un vague demi-jour teint le dôme éternel ;
    Et l’aube douce et pâle, en attendant son heure,
    Semble toute la nuit errer au bas du ciel.

    Victor Hugo, Les contemplations


Plein ciel

    ...Qu'importe le moment? qu'importe la saison ?
    La brume peut cacher dans le blême horizon
    Les Saturnes et les Mercures ;
    La bise, conduisant la pluie aux crins épars,
    Dans les nuages lourds grondant de toutes parts
    Peut tordre des hydres obscures ;
    Qu'importe ? il va. Tout souffle est bon ; simoun, mistral !
    La terre a disparu dans le puits sidéral,
    Il entre au mystère nocturne,
    Au dessus de la grêle et de l'orage fou,
    Laissant le globe en bas dans l'ombre, on ne sait où,
    Sous le renversement de l'urne.
    Intrépide, il bondit sur les ondes du vent,
    Il se rue, aile ouverte et la proue en avant,
    Il monte, il monte, il monte encore,
    Au-delà de la zone où tout s'évanouit,
    Comme s'il s'en allait dans la profonde nuit
    A la poursuite de l'aurore !
    Calme, il monte où jamais nuage n'est monté ;
    Il plane à la hauteur de la sérénité,
    Devant la vision des sphères ;
    Elles sont là, faisant le mystère éclatant,
    Chacune feu d'un gouffre, et toutes constatant
    Les énigmes par les lumières.
    Andromède étincelle, Orion resplendit ;
    L'essaim prodigieux des Pléiades grandit ;
    Sirius ouvre son cratère ;
    Arcturus, oiseau d'or, scintille dans son nid ;
    Le Scorpion hideux fait cabrer au zénith
    Le poitrail bleu du Sagittaire.
    L'aéroscaphe voit, comme en face de lui,
    Là-haut, Aldébaran par Céphée ébloui,
    Persée, escarmoucle des cimes,
    Le chariot polaire aux flamboyants essieux,
    Et, plus loin, la lueur lactée, sombres cieux,
    La fourmillière des abîmes !
    Vers l'apparition terrible des soleils,
    Il monte; dans l'horreur des espaces verveils,
    Il s'oriente, ouvrant ses voiles ;
    On croirait, dans l'éther où de loin on l'entend,
    Que ce vaisseau puissant et superbe, en chantant,
    Par pour une de ces étoiles ;
    Tant cette nef, rompant tous les terrestres noeuds,
    Volant, et franchissant le ciel vertigineux,
    Rêve des blêmes Zoroastres,
    Comme effrénée au souffle insensé de la nuit,
    Se jette, plonge, enfonce et tombe et roule et fuit
    Dans le précipice des astres !
    Où donc s'arrêtera l'homme séditieux ?
    L'espace voit d'un oeil par moment soucieux,
    L'empreinte du talon de l'homme dans les nues ;
    Il tient l'extrémité des choses inconnues ;
    Il ‚pouse l'abîme à son argile uni ;
    Le voilà maintenant marcheur de l'infini.
    Où s'arrêtera-t-il, le puissant réfractaire ?
    Jusqu'à quelle distance ira-t-il de la terre ?
    Jusqu'à quelle distance ira-t-il du destin ?
    L'âpre Fatalité se perd dans le lointain ;
    Toute l'antique histoire affreuse et déformée
    Sur l'horizon nouveau fuit comme une fumée.
    Les temps sont venus, L'homme a pris possession
    De l'air, comme du flot la grèbe et l'alcyon.
    Devant nos rêves fiers, devant nos utopies
    Ayant des yeux croyants et des ailes impies,
    Devant tous nos efforts pensifs et haletants,
    L'obscurité sans fond fermait ses deux battants ;
    Le vrai champ enfin s'offre aux puissantes algèbres ;
    L'homme vainqueur, tirant le verrou des ténèbres,
    Dédaigne l'océan, le vieil infini mort.
    La porte noire cède et s'entrebaille. Il sort !
    O profondeurs ! faut-il encor l'appeler l'homme,
    L'homme est d'abord monté sur la bête de somme ;
    Puis sur le chariot que portent des essieux ;
    Puis sur la frêle barque au mât ambitieux ;
    Puis quand il a fallu vaincre l'écueil, la lame,
    L'onde et l'ouragan, l'homme est monté sur la flamme ;
    A présent l'immortel aspire à l'éternel ;
    Il montait sur la mer, il monte sur le ciel.

    Victor Hugo, La légende des siècles.


Quand la lune apparaît

    Quand la lune apparaît dans la brume des plaines,
    Quand l'ombre émue a l'air de retrouver la voix,
    Lorsque le soir emplit de frissons et d'haleines
    Les pâles ténèbres des bois,

    Quand le boeuf rentre avec sa clochette sonore
    Pareil au vieux poète, accablé, triste et beau,
    Dont la pensée au fond de l'ombre tinte encore
    Devant la porte du tombeau,

    Si tu veux, nous irons errer dans les vallées,
    Nous marcherons dans l'herbe à pas silencieux,
    Et nous regarderons les voûtes étoilées.
    C'est dans les champs qu'on voit les cieux !

    Nous nous promènerons dans les campagnes vertes ;
    Nous pencherons, pleurant ce qui s'évanouit,
    Nos âmes ici-bas par le malheur ouvertes,
    Sur les fleurs qui s'ouvrent la nuit !

    Nous parlerons tout bas des choses infinies.
    Tout est grand, tout est doux, quoique tout soit obscur !
    Nous ouvrirons nos coeurs aux sombres harmonies
    Qui tombent du profond azur !

    C'est l'heure où l'astre brille, où rayonnent les femmes !
    Ta beauté vague et pâle éblouira mes yeux.
    Rêveurs, nous mêlerons le trouble de nos âmes
    A la sérénité des cieux !

    La calme et sombre nuit ne fait qu'une prière
    De toutes les rumeurs de la nuit et du jour,
    Nous, de tous les tourments de cette vie amère
    Nous ne ferons que de l'amour !

    Victor Hugo, Toute la lyre.


Saturne

    I

    Il est des jours de brume et de lumière vague,
    Où l'homme, que la vie à chaque instant confond,
    Etudiant la plante, ou l'étoile, ou la vague,
    S'accoude au bord croulant du problème sans fond ;
    Où le songeur, pareil aux antiques augures,
    Cherchant Dieu, que jadis plus d'un voyant surprit,
    Médite en regardant fixement les figures
    Qu'on a dans l'ombre de l'esprit ;
    Où, comme en s'éveillant on voit, en reflets sombres,
    Des spectres du dehors errer sur le plafond,
    Il sonde le destin, et contemple les ombres
    Que nos rêves jetés parmi les choses font !
    Des heures où, pourvu qu'on ait à sa fenêtre
    Une montagne, un bois, l'océan qui dit tout,
    Le jour prêt à mourir ou l'aube prête à naître,
    En soi-même on voit tout à coup
    Sur l'amour, sur les biens qui tous nous abandonnent,
    Sur l'homme, masque vide et fantôme rieur,
    Eclore des clartés effrayantes qui donnent
    Des éblouissements à l'oeil intérieur ;
    De sorte qu'une fois que ces visions glissent
    Devant notre paupière en ce vallon d'exil,
    Elles n'en sortent plus et pour jamais emplissent
    L'arcade sombre du sourcil !

    II

    Donc, puisque j'ai parlé de ces heures de doute
    Où l'un trouve le calme et l'autre le remords.
    Je ne cacherai pas au peuple qui m'écoute
    Que je songe souvent à ce que font les morts ;
    Et que j'en suis venu -- tant la nuit étoilée
    A fatigué de fois mes regards et mes voeux,
    Et tant une pensée inquiète est mêlée
    Aux racines de mes cheveux ! --
    A croire qu'à la mort, continuant sa route,
    L'âme, se souvenant de son humanité,
    Envolée à jamais sous la céleste voûte,
    A franchir l'infini passait l'éternité !
    Et que les morts voyaient l'extase et la prière,
    Nos deux rayons, pour eux grandir bien plus encor,
    Et qu'ils étaient pareils à la mouche ouvrière,
    Au vol rayonnant, aux pieds d'or.
    Qui, visitant les fleurs pleines de chastes gouttes,
    Semble une âme visible en ce monde réel,
    Et, leur disant tout bas quelque mystère à toutes,
    Leur laisse le parfum en leur prenant le miel !
    Et qu'ainsi, faits vivants par le sépulcre même,
    Nous irons tous un jour, dans l'espace vermeil,
    Lire l'oeuvre infinie et l'éternel poème,
    Vers à vers, soleil à soleil !
    Admirer tout système en ses formes fécondes,
    Toute création dans sa variété,
    Et comparant à Dieu chaque face des mondes,
    Avec l'âme de tout confronter leur beauté !
    Et que chacun ferait ce voyage des âmes,
    Pourvu qu'il ait souffert, pourvu qu'il ait pleuré.
    Tous ! hormis les méchants, dont les esprits infâmes
    Sont comme un livre déchiré.
    Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire,
    Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir
    Châtiés à la fois par le ciel et la terre,
    Par l'aspiration et par le souvenir !

    III

    Saturne ! sphère énorme ! astre aux aspects funèbres !
    Bagne du ciel ! prison dont le soupirail luit !
    Monde en proie à la brume, aux souffles, aux ténèbres !
    Enfer fait d'hiver et de nuit !
    Son atmosphère flotte en zones tortueuses.
    Deux anneaux flamboyants, tournant avec fureur,
    Font, dans son ciel d'airain, deux arches monstrueuses
    D'où tombe une éternelle et profonde terreur.
    Ainsi qu'une araignée au centre de sa toile,
    Il tient sept lunes d'or qu'il lie à ses essieux ;
    Pour lui, notre soleil, qui n'est plus qu'une étoile,
    Se perd, sinistre, au fond des cieux !
    Les autres univers, l'entrevoyant dans l'ombre,
    Se sont épouvantés de ce globe hideux.
    Tremblants, ils l'ont peuplé de chimères sans nombre,
    En le voyant errer formidable autour d'eux !

    IV

    Oh ! ce serait vraiment un mystère sublime
    Que ce ciel si profond, si lumineux, si beau,
    Qui flamboie à nos yeux ouvert comme un abîme,
    Fût l'intérieur du tombeau !
    Que tout se révélât à nos paupières closes !
    Que, morts, ces grands destins nous fussent réservés !...
    Qu'en est-il de ce rêve et de bien d'autres choses ?
    Il est certain, Seigneur, que seul vous le savez.

    V

    Il est certain aussi que, jadis, sur la terre,
    Le patriarche, ému d'un redoutable effroi,
    Et les saints qui peuplaient la Thébaïde austère
    On fait des songes comme moi ;
    Que, dans sa solitude auguste, le prophète
    Voyait, pour son regard plein d'étranges rayons,
    Par la même fêlure aux réalités faite,
    S'ouvrir le monde obscur des pâles visions ;
    Et qu'à l'heure où le jour devant la nuit recule,
    Ces sages que jamais l'homme, hélas! ne comprit,
    Mêlaient, silencieux, au morne crépuscule
    Le trouble de leur sombre esprit ;
    Tandis que l'eau sortait des sources cristallines,
    Et que les grands lions, de moments en moments,
    Vaguement apparus au sommet des collines,
    Poussaient dans le désert de longs rugissements !

    Victor Hugo, avril 1839, Les contemplations.


Soleils couchants

    J'aime les soirs sereins et beaux, j'aime les soirs,
    Soit qu'ils dorent le front des antiques manoirs
    Ensevelis dans les feuillages ;
    Soit que la brume au loin s'allonge en bancs de feu ;
    Soit que mille rayons brisent dans un ciel bleu
    À des archipels de nuages.

    Oh ! regardez le ciel ! cent nuages mouvants,
    Amoncelés là-haut sous le souffle des vents,
    Groupent leurs formes inconnues ;
    Sous leurs flots par moments flamboie un pâle éclair.
    Comme si tout à coup quelque géant de l'air
    Tirait son glaive dans les nues.

    Le soleil, à travers leurs ombres, brille encor ;
    Tantôt fait, à l'égal des larges dômes d'or,
    Luire le toit d'une chaumière ;
    Ou dispute aux brouillards les vagues horizons ;
    Ou découpe, en tombant sur les sombres gazons,
    Comme de grands lacs de lumière.

    Puis voilà qu'on croit voir, dans le ciel balayé,
    Pendre un grand crocodile au dos large et rayé,
    Aux trois rangs de dents acérées ;
    Sous son ventre plombé glisse un rayon du soir ;
    Cent nuages ardents luisent sous son flanc noir
    Comme des écailles dorées.

    Puis se dresse un palais. Puis l'air tremble, et tout fuit.
    L'édifice effrayant des nuages détruit
    S'écroule en ruines pressées ;
    Il jonche au loin le ciel, et ses cônes vermeils
    Pendent, la pointe en bas, sur nos têtes, pareils
    À des montagnes renversées.

    Ces nuages de plomb, d'or, de cuivre, de fer,
    Où l'ouragan, la trombe, et la foudre, et l'enfer
    Dorment avec de sourds murmures,
    C'est Dieu qui les suspend en foule aux cieux profonds,
    Comme un guerrier qui pend aux poutres des plafonds
    Ses retentissantes armures.

    Tout s'en va ! Le soleil, d'en haut précipité,
    Comme un globe d'airain qui, rouge, est rejeté
    Dans les fournaises remuées,
    En tombant sur leurs flots que son choc désunit
    Fait en flocons de feu jaillir jusqu'au zénith
    L'ardente écume des nuées.

    Oh ! contemplez le ciel ! et dès qu'a fui le jour,
    En tout temps, en tout lieu, d'un ineffable amour,
    Regardez à travers ses voiles ;
    Un mystère est au fond de leur grave beauté,
    L'hiver, quand ils sont noirs comme un linceul, l'été,
    Quand la nuit les brode d'étoiles.

    Victor Hugo, Les feuilles d'automne.


Un soir que je regardais le ciel

    Elle me dit, un soir, en souriant :
    - Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse
    Le jour qui fuit, ou l'ombre qui s'abaisse,
    Ou l'astre d'or qui monte à l'orient ?
    Que font vos yeux là-haut ? je les réclame.
    Quittez le ciel; regardez dans mon âme !

    Dans ce ciel vaste, ombre où vous vous plaisez,
    Où vos regards démesurés vont lire,
    Qu'apprendrez-vous qui vaille mon sourire ?
    Qu'apprendras-tu qui vaille nos baisers ?
    Oh! de mon coeur lève les chastes voiles.
    Si tu savais comme il est plein d'étoiles !

    Que de soleils ! vois-tu, quand nous aimons,
    Tout est en nous un radieux spectacle.
    Le dévouement, rayonnant sur l'obstacle,
    Vaut bien Vénus qui brille sur les monts.
    Le vaste azur n'est rien, je te l'atteste ;
    Le ciel que j'ai dans l'âme est plus céleste !

    C'est beau de voir un astre s'allumer.
    Le monde est plein de merveilleuses choses.
    Douce est l'aurore et douces sont les roses.
    Rien n'est si doux que le charme d'aimer !
    La clarté vraie et la meilleure flamme,
    C'est le rayon qui va de l'âme à l'âme !

    L'amour vaut mieux, au fond des antres frais,
    Que ces soleils qu'on ignore et qu'on nomme.
    Dieu mit, sachant ce qui convient à l'homme,
    Le ciel bien loin et la femme tout près.
    Il dit à ceux qui scrutent l'azur sombre :
    "Vivez ! aimez ! le reste, c'est mon ombre !"

    Aimons ! c'est tout. Et Dieu le veut ainsi.
    Laisse ton ciel que de froids rayons dorent !
    Tu trouveras, dans deux yeux qui t'adorent,
    Plus de beauté, plus de lumière aussi !
    Aimer, c'est voir, sentir, rêver, comprendre.
    L'esprit plus grand s'ajoute au coeur plus tendre.

    Viens, bien-aimé ! n'entends-tu pas toujours
    Dans nos transports une harmonie étrange ?
    Autour de nous la nature se change
    En une lyre et chante nos amours.
    Viens ! aimons-nous ! errons sur la pelouse
    Ne songe plus au ciel ! j'en suis jalouse ! --

    Ma bien-aimée ainsi tout bas parlait,
    Avec son front posé sur sa main blanche,
    Et l'oeil rêveur d'un ange qui se penche,
    Et sa voix grave, et cet air qui me plaît ;
    Belle et tranquille, et de me voir charmée,
    Ainsi tout bas parlait ma bien-aimée.

    Nos coeurs battaient ; l'extase m'étouffait ;
    Les fleurs du soir entr'ouvraient leurs corolles ...
    Qu'avez-vous fait, arbres, de nos paroles ?
    De nos soupirs, rochers, qu'avez-vous fait ?
    C'est un destin bien triste que le nôtre,
    Puisqu'un tel jour s'envole comme un autre !

    O souvenirs ! trésor dans l'ombre accru !
    Sombre horizon des anciennes pensées !
    Chère lueur des choses éclipsées !
    Rayonnement du passé disparu !
    Comme du seuil et du dehors d'un temple,
    L'oeil de l'esprit en rêvant vous contemple !

    Quand les beaux jours font place aux jours amers,
    De tout bonheur il faut quitter l'idée ;
    Quand l'espérance est tout à fait vidée,
    Laissons tomber la coupe au fond des mers.
    L'oubli ! l'oubli ! c'est l'onde où tout se noie ;
    C'est la mer sombre où l'on jette sa joie.

    Victor Hugo, Les contemplations.


Unité

    Par-dessus l'horizon aux collines brunies,
    Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies,
    Se penchait sur la terre à l'heure du couchant ;
    Une humble marguerite, éclose au bord d'un champ,
    Sur un mur gris, croulant parmi l'avoine folle,
    Blanche, épanouissait sa candide auréole ;
    Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur,
    Regardait fixement, dans l'éternel azur,
    Le grand astre épanchant sa lumière immortelle.
    "Et, moi, j'ai des rayons aussi!" lui disait-elle.

    Victor Hugo, Granville, juillet 1836, Les contemplations.


Références :


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