Nox Oculis


Omar Ibn Ibrahim El Khayyâm (vers 1050-vers 1123)

Mathématicien, astronome et philosophe persan, auteur de l'une des œuvres poétiques les plus célèbres au monde, les Robayat.

Né à Nichapour (aujourd'hui en Iran), Omar Khayam (ou Umar Khayyam) signait ses ouvrages du nom de Omar ibn Ibrahim al-Khayami, ce qui signifie « Omar le fabricant de tentes », afin d'honorer le métier qu'avait exercé son père. Astronome de la cour du sultan seldjoukide Jalal al-Din Malik Chah, il participa, avec d'autres scientifiques, à la réforme du calendrier persan, qui aboutit à l'adoption d'une nouvelle ère, l'ère de Seljuk ou jalaléenne. Khayam fut aussi un disciple du médecin et philosophe Avicenne. Ses écrits sur l'algèbre, la géométrie et des sujets connexes nous montrent qu'il fut aussi l'un des mathématiciens les plus illustres de son époque. En Occident, il fut surtout connu pour son œuvre poétique, notamment ses Robayat : environ mille de ces quatrains épigrammatiques lui sont attribués.

Malgré toute leur importance, ses travaux scientifiques, loin de donner satisfaction à l'auteur dans ses recherches métaphysiques, ont provoqué chez lui de vifs sentiments de déception et d'amertume. Khayyam a exprimé ces sentiments dans de parfaits poèmes épigrammatiques appelés ruba'iyyat (singulier ruba'i, qu'on pourrait traduire en français, faute de terme propre, par le mot « quatrain »). Probablement d'origine persane, le ruba'i se compose de quatre vers, construits sur un rythme unique; le premier, le second et le quatrième riment ensemble, le troisième étant un vers blanc. Du fait de la brièveté du quatrain, le poète est tenu de présenter sa pensée, généralement d'ordre philosophique, moral ou spirituel, sans avoir recours à la moindre fioriture. Khayam leur donna une tonalité satirique, pessimiste et épicurienne, tout en conservant un style lyrique. Le poète et traducteur anglais Edward Fitzgerald fut le premier à révéler à l'Occident l'œuvre poétique de Khayam, grâce à la traduction qu'il fit, en 1859, d'une centaine de ces quatrains.

Khayyâm est un désespéré qui se masque d'un sourire dès qu'un sanglot l'étrangle. Cette sérénité douloureuse, il ne l'a pas conquise sans efforts, sans blessures. Durant toute sa vie, il cherche la vérité dans la science, dans la philosophie, dans les plaisirs de la vie. La sérénité de ce désabusé ne ressemble ni au calme olympien de Goethe ni à la fade quiétude d'Horace, poètes auxquels on l'a trop souvent comparé. Son érudition universelle, et ses déboires, d'ordre purement transcendantal, lui ont conféré sa dédaigneuse indifférence et cette amertume qui n'accepte un plaisir que pour le changer en douleur. Son courage est remarquable. Au mépris du jugement de ses contemporains fanatiques (déjà) et intolérants, il ose douter de tout ce que l'on vénère autour de lui, il ose proclamer l'inanité des dogmes religieux et des connaissances humaines.


Robaiyat, ou Quatrains (traduction française)

    I

    Tout le monde sait que je n'ai jamais murmuré la moindre prière. Tout le monde sait aussi que je n'ai jamais essayé de dissimuler mes défauts. J'ignore s'il existe une Justice et une Miséricorde... Cependant, j'ai confiance, car j'ai toujours été sincère.

    II

    Que vaut-il mieux ? S'asseoir dans une taverne, puis faire son examen de conscience, ou se prosterner dans une mosquée, l'âme close ? Je ne me préoccupe pas de savoir si nous avons un Maître et ce qu'il fera de moi, le cas échéant

    III

    Considère avec indulgence les hommes qui s'enivrent. Dis-toi que tu as d'autres défauts. Si tu veux connaître la paix, la sérénité, penche-toi sur les déshérités de la vie, sur les humbles qui gémissent dans l'infortune, et tu te trouveras heureux.

    IV

    Fais en sorte que ton prochain n'ait pas à souffrir de ta sagesse. Domine-toi toujours. Ne t'abandonne jamais à la colère. Si tu veux t'acheminer vers la paix définitive, souris au Destin qui te frappe, et ne frappe personne.

    V

    Puisque tu ignores ce que te réserve demain, efforce-toi d'être heureux aujourd'hui. Prends une urne de vin, va t'asseoir au clair de lune, et bois, en te disant que la lune te cherchera peut-être vainement, demain.

    VI

    Le Koran, ce Livre suprême, les hommes le lisent quelquefois, mais, qui s'en délecte chaque jour ? Sur le bord de toutes les coupes pleines de vin est ciselée une secrète maxime de sagesse que nous sommes bien obligés de savourer.

    VII

    Notre trésor ? Le vin. Notre palais? La taverne. Nos compagnes fidèles ? La soif et l'ivresse. Nous ignorons l'inquiétude, car nous savons que nos âmes, nos coeurs, nos coupes et nos robes maculées n'ont rien à craindre de la poussière, de l'eau et du feu.

    VIII

    En ce monde, contente-toi d'avoir peu d'amis. Ne cherche pas à rendre durable la sympathie que tu peux éprouver pour quelqu'un. Avant de prendre la main d'un homme, demande-toi si elle ne te frappera pas, un jour.

    IX

    Autrefois, ce vase était un pauvre amant qui gémissait de l'indifférence d'une femme. L'anse, au col du vase... son bras qui entourait le cou de la bien aimée !

    X

    Qu'il est vil, ce cœur qui ne sait pas aimer, qui ne peut s'enivrer d'amour ! Si tu n'aimes pas, comment peux-tu apprécier l'aveuglante lumière du soleil et la douce clarté de la lune ?

    XI

    Toute ma jeunesse refleurit aujourd'hui! Du vin! Du vin! Que ses flammes m'embrasent ! ... Du vin ! N'importe lequel... Je ne suis pas difficile. Le meilleur, croyez bien, je le trouverai amer, comme la vie !

    XII
    Tu sais que tu n'as aucun pouvoir sur ta destinée. Pourquoi l'incertitude du lendemain te cause-t-elle de l'anxiété ? Si tu es un sage, profite du moment actuel. L'avenir ? Que t'apportera-t-il ?

    XIII

    Voici la saison ineffable, la saison de l'espérance, la saison où les âmes impatientes de s'épanouir recherchent les solitudes parfumées. Chaque fleur, est-ce la main blanche de Moïse ? Chaque brise, est-ce l'haleine de Jésus ?

    XIV

    Il ne marche pas fermement sur la Route, l'homme qui n'a pas cueilli le fruit de la Vérité. S'il a pu le ravir à l'arbre de la Science, il sait que les jours écoulés et les jours à venir ne diffèrent en rien du premier jour décevant de la Création.

    XV

    Au delà de la Terre, au delà de l'Infini, je cherchais à voir le Ciel et l'Enfer. Une voix solennelle m'a dit : "Le Ciel et l'Enfer sont en toi."

    XVI

    Rien ne m'intéresse plus. Lève-toi, pour me verser du vin! Ce soir, ta bouche est la plus belle rose de l'univers... Du vin ! Qu'il soit vermeil comme tes joues, et que mes remords soient aussi légers que tes boucles !

    XVII

    La brise du printemps rafraîchit le visage des roses. Dans l'ombre bleue du jardin, elle caresse aussi le visage de ma bien aimée. Malgré le bonheur que nous avons eu, j'oublie notre passé. La douceur d'Aujourd'hui est si impérieuse !

    XVIII

    Longtemps encore, chercherai-je à combler de pierres l'Océan ? Je n'ai que mépris pour les libertins et les dévots. Khayyâm, qui peut affirmer que tu iras au Ciel ou dans l'Enfer ? D'abord, qu'entendons-nous par ces mots ? Connais-tu un voyageur qui ait visité ces contrées singulières ?

    XIX

    Buveur, urne immense, j'ignore qui t'a façonné ! Je sais, seulement, que tu es capable de contenir trois mesures de vin, et que la Mort te brisera, un jour. Alors, je me demanderai plus longtemps pourquoi tu as été créé, pourquoi tu as été heureux et pourquoi tu n'es que poussière.

    XX

    Aussi rapides que l'eau du fleuve ou le vent du désert, nos jours s'enfuient. Deux jours, cependant, me laissent indifférent : celui qui est parti hier et celui qui arrivera demain.

    XXI

    Quand suis-je né ? Quand mourrai-je ? Aucun homme ne peut évoquer le jour de sa naissance et désigner celui de sa mort. Viens, ma souple bien-aimée ! Je veux demander à l'ivresse de me faire oublier que nous ne saurons jamais.

    XXII

    Khayyâm, qui cousait les tentes de la Sagesse, tomba dans le brasier de la Douleur et fut réduit en cendre. L'ange Azraël a coupé les cordes de sa tente. La Mort a vendu sa gloire pour une chanson.

    XXIII

    Pourquoi t'affliges-tu, Khayyâm, d'avoir commis tant de fautes ! Ta tristesse est inutile. Après la mort, il y a le néant ou la Miséricorde.

    XXIV

    Dans les monastères, les synagogues et les mosquées se réfugient les faibles que l'Enfer épouvante. L'homme qui connaît la grandeur d'Allah ne sème pas dans son coeur les mauvaises graines de la terreur et de l'imploration.

    XXV

    Au printemps, je vais quelquefois m'asscoir à la lisière d'un champ fleuri. Lorsqu'une belle jeune fille m'apporte une coupe de vin, je ne pense guère à mon salut. Si j'avais cette préoccupation, je vaudrais moins qu'un chien.

    XXVI

    Le vaste monde: un grain de poussière dans l'espace. Toute la science des hommes: des mots. Les peuples, les bêtes et les fleurs des sept climats: des ombres. Le résultat de ta méditation perpétuelle : rien.

    XXVII

    Admettons que tu aies résolu l'énigme de la création. Quel est ton destin ? Admettons que tu aies pu dépouiller de toutes ses robes la Vérité. Quel est ton destin ? Admettons que tu aies vécu cent ans, heureux, et que tu vives cent ans encore. Quel est ton destin ?

    XXVIII

    Pénètre-toi bien de ceci : un jour, ton âme tombera de ton corps, et tu seras poussé derrière le voile qui flotte entre l'univers et l'inconnaissable. En attendant, sois heureux ! Tu ne sais pas d'où tu viens. Tu ne sais pas où tu vas.

    XVIX

    Les savants et les sages les plus illustres ont cheminé dans les ténèbres de l'ignorance. Pourtant, ils étaient les flambeaux de leur époque. Ce qu'ils ont fait ? Ils ont prononcé quelques phrases confuses, et ils se sont endormis.

    XXX

    Mon coeur m'a dit : "Je veux savoir, je veux connaitre ! Instruis-moi, Khayyâm, toi qui as tant travaillé !" J'ai prononcé la première lettre de l'alphabet, et mon cœur m'a dit : "Maintenant, je sais. Un est le premier chiffre du nombre qui ne finit pas...

    XXXI

    Personne ne peut comprendre ce qui est mystérieux. Personne n'est capable de voir ce qui se cache sous les apparences. Toutes nos demeures sont provisoires, sauf notre dernière : la terre. Bois du vin ! Trêve de discours superflus !

    XXXII

    La vie n'est qu'un jeu monotone où tu es sûr de gagner deux lots: la douleur et la mort. Heureux, l'enfant qui a expiré le jour de sa naissance ! Plus heureux, celui qui n'est pas venu au monde !

    XXXII

    Ne cherche aucun ami dans cette foire que tu traverses. Ne cherche pas, non plus, un abri sûr. D'une âme ferme, accueille la douleur, et ne songe pas à te procurer un remède que tu ne trouveras pas. Dans l'infortune, souris. Ne demande à personne de te sourire. Tu perdrais ton temps.

    XXXIV

    La Roue tourne, insoucieuse des calculs des savants. Renonce à t'efforcer vainement de dénombrer les astres. Médite plutôt sur cette certitude : tu dois mourir, tu ne rêveras plus, et les vers de la tombe ou les chiens errants dévoreront ton cadavre.

    XXXV

    J'avais sommeil. La Sagesse me dit : "Les roses du Bonheur ne parfument jamais le sommeil. Au lieu de t'abandonner à ce frère de la Mort, bois du vin. Tu as l'éternité pour dormir."

    XXXVI

    Le créateur de l'univers et des étoiles s'est vraiment surpassé lorsqu'il a créé la douleur ! Lèvres pareilles au rubis, chevelures embaumées, combien êtes-vous dans la terre ?

    XXXVII

    Je ne peux apercevoir le Ciel. J'ai trop de larmes dans les yeux ! Les brasiers de l'Enfer ne sont qu'une infime étincelle, si je les compare aux flammes qui me dévorent. Le Paradis, pour moi, c'est un instant de paix.

    XXXVIII

    Sommeil sur la terre. Sommeil sous la terre. Sur la terre, sous la terre, des corps étendus. Néant partout. Désert du néant. Des hommes arrivent. D'autres s'en vont.

    XXXIX

    Vieux monde que traverse, au galop, le cheval blanc et noir du Jour et de la Nuit, tu es le triste palais où cent Djemchids ont rêvé de gloire, où cent Bahrâms ont rêvé d'amour, et se sont réveillés en pleurant.

    XL

    Le vent du sud a flétri la rose dont le rossignol chantait les louanges. Faut-il pleurer sur elle ou sur nous ? Quand la Mort aura flétri nos joues, d'autres roses s'épanouiront.

    XLI

    Oublie que tu devais être récompensé hier et que tu ne l'as pas été. Sois heureux. Ne regrette rien. N'attends rien. Ce qui doit t'arriver est écrit dans le Livre que feuillette, au hasard, le vent de l'Éternité.

    XLII

    Lorsque j'entends disserter sur les joies réservées aux Élus, je me contente de dire : "Je n'ai confiance que dans le vin. De l'argent comptant, et non des promesses ! Le bruit des tambours ne plait qu'à distance..."

    XLIII

    Bois du vin ! Tu recevras de la vie éternelle. Le vin est le seul philtre qui puisse te rendre ta jeunesse. Divine saison des roses, du vin et des arnis sincères ! Jouis de cet instant fugitif qu'est la vie.

    XLIV

    Bois du vin, car tu dormiras longtemps sous la terre, sans ami, sans femme. Je te confle un secret : les tulipes fanées ne refleurissent pas.

    XLV

    Tout bas, l'argile disait au potier qui la pétrissait : "Considère que j'ai été comme toi... Ne me brutalise pas !"

    XLVI

    Potier, si tu es perspicace, garde-toi de meurtrir la glaise dont fut pétri Adam ! Je vois sur ton tour la main de Féridoun, le coeur de Khosrou... Qu'as-tu fait !

    XLVII

    Le coquelicot puise sa pourpre dans le sang d'un empereur enseveli. La Colette naît du grain de beauté qui étoilait le visage d'un adolescent.

    XLVIII

    Depuis des myriades de siècles, il y a des aurores et des crépuscules. Depuis des myriades de siècles, les astres font leur ronde. Foule la terre avec précaution, car cette petite motte que tu vas écraser était peut-être l'oeil alangui d'un adolescent.

    XLIX

    Ce narcisse qui tremble au bord du ruisseau, ses racines sortent peut-être des lèvres décomposées d'une femme. Que tes pas effleurent légèrement le gazon ! Dis-toi qu'il a germé dans les cendres de beaux visages qui avaient l'éclat des tulipes rouges.

    L

    J'ai vu, hier, un potier qui était assis devant son tour. I1 modelait les anses et les flancs de ses urnes. Il pétrissait des crânes de sultans et des mains de mendiants.

    LI

    Le bien et le mal se disputent l'avantage, ici-bas. Le Ciel n'est pas responsable du bonheur ou du malheur que le destin nous apporte. Ne remercie pas le Ciel ou ne l'accuse pas... Il est indifférent à tes joies comme à tes peines.

    LII

    Si tu as greffé sur ton cœur la rose de l'Amour, ta vie n'a pas été inutile, ou bien si tu as cherché à entendre la voix d'Allah, ou bien encore si tu as brandi ta coupe en souriant au plaisir.

    LIII

    Prudence, voyageur ! La route où tu marches est dangereuse. Le glaive du Destin est très affilé. Si tu vois des amandes douces, ne les cueille pas. Il y a du poison.

    LIV

    Un jardin, une jeune fille onduleuse, une urne de vin, mon désir et mon amertume : voilà mon Paradis et mon Enfer. Mais, qui a parcouru le Ciel et l'Enfer ?

    LV

    Toi, dont la joue humilie l'églantine, toi, dont le visage ressemble à celui d'une idole chinoise, sais-tu que ton regard velouté a rendu le roi de Babylone pareil au fou du jeu d'échecs qui recule devant la reine ?

    LVI

    La vie s'écoule. Que reste-t-il de Bagdad et de Balk ? Le moindre heurt est fatal à la rose trop épanouie. Bois du vin, et contemple la lune en évoquant les civilisations qu'elle a vues s'éteindre.

    LVII

    Écoute ce que la Sagesse te répète toute la journée: "La vie est brève. Tu n'as rien de commun avec les plantes qui repoussent après avoir été coupées."

    LVIII

    Les rhéteurs et les savants silencieux sont morts sans avoir pu s'entendre sur l'être et le non-être. Ignorants, mes frères, continuons de savourer le jus de la grappe, et laissons ces grands hommes se régaler de raisins secs.

    LIX

    Ma naissance n'apporta pas le moindre profit à l'univers. Ma mort ne diminuera ni son immensité ni sa splendeur. Personne n'a jamais pu m'expliquer pourquoi je suis venu, pourquoi je partirai.

    LX

    Nous tomberons sur le chemin de l'Amour. Le Destin nous piétinera. Ô jeune fille, ô ma coupe enchanteresse, lève-toi et donne-moi tes lèvres, en attendant que je sois poussière !

    LXI

    Du bonheur, nous ne connaissons que le nom. Notre plus vieil ami est le vin nouveau. Du regard et de la main, caresse notre seul bien qui ne soit pas décevant: l'urne pleine du sang de la vigne.

    LXII

    Le palais de Bahrâm est maintenant le refuge des gazelles. Les lions rôdent dans ses jardins où chantaient des musiciennes. Bahrâm, qui capturait les onagres sauvages, dort maintenant sous un tertre où broutent des ânes.

    LXIII

    Ne cherche pas le bonheur. La vie est aussi brève qu'un soupir. La poussière de Djemchid et de Kaï-Kobad tournoie dans le poudroiement vermeil que tu contemples. L'univers est un mirage. La vie est un songe.

    LXIV

    Va t'asseoir, et bois ! Tu jouiras d'un bonheur que Mahmoud n'a jamais connu. Écoute les mélodies qu'exhalent les luths des amants : ce sont les vrais psaumes de David. Ne plonge ni dans le passé ni dans l'avenir. Que ta pensée ne dépasse pas le moment! C'est le secret de la paix.

    LXV

    Les hommes bornés ou orgueilleux établissent une différence entre l'âme et le corps. Moi, je n'affirme qu'une chose : le vin détruit nos soucis et nous donne la quiétude parfaite.

    LXVI

    Quelle énigme, ces astres qui bondissent dans l'espace ! Khayyâm, tiens solidement la corde de la Sagesse. Prends garde au vertige qui fait tomber, autour de toi, tes compagnons !

    LXVII

    Je ne crains pas la mort. Je préfère cet inéluctable à l'autre qui me fut imposé lors de ma naissance. Qu'est-ce que la vie ? Un bien qui m'a été confié malgré moi et que je rendrai avec indifférence.

    LXVIII

    La vie passe, rapide caravane ! Arrête ta monture et cherche à être heureux. Jeune fille, pourquoi t'attristes-tu ? Verse-moi du vin ! La nuit va bientôt venir...

    LXIX

    J'entends dire que les amants du vin seront damnés. Il n'y a pas de vérités, mais il y a des mensonges évidents. Si les amants du vin et de l'amour vont en Enfer, le Paradis doit être vide.

    LXX

    Je suis vieux. Ma passion pour toi me mène à la tombe, car je ne cesse de remplir de vin de dattes cette grande coupe. Ma passion pour toi a eu raison de ma raison. Et le Temps effeuille sans pitié la belle rose que j'avais...

    LXXI

    Tu peux m'obséder, visage d'un autre bonheur! Vous pouvez moduler vos incantations, voix amoureuses ! Je regarde ce que j'ai choisi et j'écoute ce qui m'a déjà bercé. On me dit: "Allah te pardonnera". Je refuse ce pardon que je ne demande pas.

    LXXII

    Un peu de pain, un peu d'eau fraîche, l'ombre d'un arbre, et tes yeux! Aucun sultan n'est plus heureux que moi. Aucun mendiant n'est plus triste.

    LXXIII

    Pourquoi tant de douceur, de tendresse, au début de notre amour? Pourquoi tant de caresses, tant de délices, après? Maintenant, ton seul plaisir est de déchirer mon cœur... Pourquoi ?

    LXXIV

    Quand mon âme pure et la tienne auront quitté notre corps, on placera une brique sous notre tête. Et, un jour, un briquetier pétrira tes cendres et les miennes.

    LXXV

    Du vin ! Mon cœur malade veut ce remède ! Du vin, au parfum musqué ! Du vin, couleur de rose ! Du vin pour éteindre l'incendie de ma tristesse ! Du vin, et ton luth aux cordes de soie, ma bien aimée !

    LXXVI

    On parle du Createur... Il n'aurait donc formé les êtres que pour les détruire ! Parce qu'ils sont laids ? Qui en est responsable ? Parce qu'ils sont beaux? Je ne comprends plus...

    LXXVII

    Tous les hommes voudraient cheminer sur la route de la Connaissance. Cette route, les uns la cherchent, d'autres affirment qu'ils l'ont trouvée. Mais, un jour, une voix criera : "Il n'y a ni route ni sentier !"

    LXXVIII

    Dédié aux flammes de l'aurore le vin de ta coupe pareille à la tulipe printanière ! Dédie au sourire d'un adolescent le vin de ta coupe pareille à sa bouche ! Bois, et oublie que le poing de la Douleur te renversera bientôt.

    LXXIX

    Du vin ! Du vin, en torrent ! Qu'il bondisse dans mes veines ! Qu'il bouillonne dans ma tête ! Des coupes... Ne parle plus ! Tout n'est que mensonge. Des coupes... Vite! J'ai déjà vieilli...

    LXXX

    Une telle odeur de vin émanera de ma tombe, que les passants en seront enivrés. Une telle sérénité entourera ma tombe, que les amants ne pourront s'en éloigner.

    LXXXI

    Dans le tourbillon de la vie, seuls sont heureux les hommes qui se croient savants et ceux qui ne cherchent pas à s'instruire. Je suis allé me pencher sur tous les secrets de l'univers, et j'ai regagné ma solitude en enviant les aveugles que je rencontrais.

    LXXXII

    On me dit : "Ne bois plus, Khayyâm !" Je réponds : "Quand j'ai bu, j'entends ce que disent les roses, les tulipes et les jasmins. J'entends, même, ce que ne peut me dire ma bien-aimée."

    LXXXIII

    À quoi réfléchis-tu, mon ami ? Tu penses à tes ancêtres ? Ils sont poussière dans la poussière. Tu penses à leurs mérites ? Regarde-moi sourire. Prends cette urne et buvons en écoutant sans inquiétude le grand silence de l'univers.

    LXXXIV

    L'aurore a comblé de roses la coupe du ciel. Dans l'air de cristal s'égoutte le chant du dernier rossignol. L'odeur du vin est plus légère. Dire qu'en ce moment des insensés rêvent de gloire, d'honneurs ! Que ta chevelure est soyeuse, ma bien-aimée !

    LXXXV

    Ami, ne fais aucun projet pour demain. Sais-tu, seulement, si tu pourras achever la phrase que tu vas commencer ? Demain, nous serons peut-être loin de ce caravansérail, et déjà pareils à ceux qui ont disparu, il y a sept mille ans.

    LXXXVI

    Ô rétiaire des cœurs, prends une urne et une coupe ! Allons nous asseoir au bord du ruisseau. Svelte adolescent au clair visage, je te contemple et je songe à l'urne et à la coupe que tu seras, un jour.

    LXXXVII

    Il y alongtemps que ma jeunesse est allée rejoindre tout ce qui est mort. Printemps de ma vie, tu es maintenant où sont les printemps passés. Ô ma jeunesse, tu es partie sans que je m'en aperçoive ! Tu es partie comme s'abolit, chaque jour, la douceur du printemps.

    LXXXVIII

    Ouvre-toi, mon frère, à tous les parfums, à toutes les couleurs, à toutes les musiques. Caresse toutes les femmes. Redis-toi que la vie est brève et que tu reviendras bientôt à la terre, serais-tu l'eau de Zemzem ou de Selsebil.

    LXXXIX

    Aspirer ici-bas à la paix : folie. Croire au repos éternel : folie. Après ta mort, ton sommeil sera bref, et tu renaîtras, dans une touffe d'herbe qui sera piétinée ou dans une fleur que le soleil flétrira.

    XC

    Je me demande ce que je possède vraiment. Je me demande ce qui subsistera de moi après ma mort. Notre vie est brève comme un incendie. Flammes que le passant oublie, cendres que le vent disperse: un homme a vécu.

    XCI

    Conviction et doute, erreur et vérité, ne sont que des mots aussi vides qu'une bulle d'air. Irisée ou terne, cette bulle est l'image de ta vie.

    XCII

    À la puissance de Kaï-Kaous, à la gloire de Kai-Kobad, aux richesses du Khorassan, je préfère une urne de vin. J'estime l'amant qui gémit de bonheur, et je méprise l'hypocrite qui murmure une prière.

    XCIII

    Écoute ce grand secret. Quand la première aurore illumina le monde, Adam n'était déjà qu'une douloureuse créature qui appelait la nuit, qui appelait la Mort.

    XCIV

    La lune du Ramazan vient d'apparaître. Demain, le soleil baignera une ville silencieuse. Les vins dormiront dans les urnes et les jeunes filles dans l'ombre des bosquets.

    XCV

    Je n'ai pas demandé de vivre. Je m'efforce d'accueillir sans étonnement et sans colère tout ce que la vie m'apporte. Je partirai sans avoir questionné personne sur mon étrange séjour sur cette terre.

    XCVI

    Ne laisse pas de cueillir tous les fruits de la vie. Cours vers tous les festins et choisis les plus grandes coupes. Ne crois pas qu'Allah tient compte de nos vices ou de nos vertus. Garde-toi de négliger ce qui peut te rendre heureux.

    XCVII

    Nuit. Silence. Immobilité d'une branche et de ma pensée. Une rose, image de ta splendeur éphémère, vient de laisser tomber un de ses pétales. Où es-tu, en ce moment, toi qui m'as tendu la coupe et que j'appelle encore? Sans doute, aucune rose ne s'effeuille près de celui que tu désaltères là-bas, et tu es privée du bonheur amer dont je sais t'enivrer.

    XCVIII

    Si tu savais comme je m'intéresse peu aux quatre éléments de la nature et aux cinq facultés del'homme ! Certains philosophes grecs, dis-tu, pouvaient proposer cent énigmes à leurs auditeurs ? Mon indifférence là-dessus est totale. Apporte du vin, joue du luth et que ses modulations me rappellent celles de la brise, qui passe comme nous !

    XCIX

    Quand l'ombre de la Mort s'allongera vers moi, quand la gerbe de mes jours sera liée, je vous appellerai, et vous m'emporterez, ô mes amis! Lorsque je serai devenu poussière, vous façonnerez, avec mes cendres, une urne que vous remplirez de vin. Peut-être, alors, me verrez-vous revivre.

    C

    Je ne me préoccupe pas de savoir où je pourrais acheter le manteau de la Ruse et du Mensonge, mais je suis toujours à la recherche de bon vin. Ma chevelure est blanche. J'ai soixante-dix ans. Je saisis l'occasion d'être heureux aujourd'hui, car, demain, je n'en aurai peut-être plus la force.

    CI

    Que sont devenus tous nos amis ? La Mort les a-t-elle renversés et piétinés? Que sont devenus tous nos amis ? J'entends encore leurs chansons dans la taverne... Sont-ils morts, ou sont-ils ivres d'avoir vécu ?

    CII

    Quand je ne serai plus, il n'y aura plus de roses, de cyprès, de lèvres rouges et de vin parfumé. Il n'y aura plus d'aubes et de crépuscules, de joies et de peines. L'univers n'existera plus, puisque sa réalité dépend de notre pensée.

    CIII

    Voici la seule vérité. Nous sommes les pions de la mystérieuse partie d'échecs jouée par Allah. Il nous déplace, nous arrête, nous pousse encore, puis nous lance, un à un, dans la boîte du néant.

    CIV

    La voûte du ciel ressemble à une tasse renversée sous laquelle errent en vain les sages. Que ton amour pour ta bien-aimée soit pareil à celui de l'urne pour la coupe. Vois... Lèvre à lèvre, elles se donnent leur sang.

    CV

    Les savants ne t'apprendront rien, mais la caresse des longs cils d'une femme te révélera le bonheur. N'oublie pas que tes jours sont comptés et que tu seras bientôt la proie de la terre. Achète du vin, emporte-le à l'écart, puis laisse-le te consoler.

    CVI

    Il te versera sa chaleur. Il te délivrera des neiges du passé et des brumes de l'avenir. Il t'inondera de lumière. Il brisera tes chaînes de prisonnier.

    CVII

    Autrefois, quand je fréquentais les mosquées, je n'y prononçais aucune prière, mais j'en revenais riche d'espoir. Je vais toujours m'asseoir dans les mosquées, où l'ombre est propice au sommeil.

    CVIII

    Sur la Terre, bariolée, chemine quelqu'un qui n'est ni musulman, ni infidèle, ni riche, ni pauvre. Il ne révère ni Allah, ni les lois. Il ne croit pas à la vérité. Il n'affirme jamais rien. Sur la Terre bariolée, quel est cet homme brave et triste ?

    CIX

    Avant de pouvoir caresser un visage pareil à une rose, que d'épines tu as à retirer de ta chair ! Vois ce peigne. C'était un morceau de bois. Quand on l'a découpé, quel supplice il a subi ! Mais, il a plongé dans la chevelure parfumée d'un adolescent.

    CX

    Quand la brise du matin entr'ouvre les roses et leur chuchote que les violettes ont déjà déplié leurs robes, seul est digne de vivre celui qui regarde dormir une souple jeune Elle, saisit sa coupe, la vide, puis la jette.

    CXI

    Tu appréhendes ce qui peut t'arriver demain ? Sois confiant, sinon l'infortune ne manquerait pas de justifier tes craintes. Ne t'attache à rien, ne questionne ni livres ni gens, car notre destinée est insondable.

    CXII

    Seigneur, Ô Seigneur, réponds-nous ! Tu nous as donné des yeux, et tu as permis que la beauté de tes créatures nous éblouisse... Tu nous as donné la faculté d'être heureux, et tu voudrais que nous renoncions à jouir des biens de ce monde ? Mais cela nous est aussi impossible que de renverser une coupe sans répandre le vin qu'elle contient !

    CXIII

    Dans une taverne, je demandais à un vieux sage de me renseigner sur ceux qui sont partis. Il m'a répondu : "Ils ne reviendront pas. C'est tout ce que je sais. Bois du vin !"

    CXIV

    Regarde ! Écoute ! Une rose tremble dans la brise. Un rossignol lui chante un hymne passionné. Un nuage s'est arrêté. Buvons du vin! Oublions que cette brise effeuillera la rose, emportera le chant du rossignol et ce nuage qui nous donne une ombre si précieuse.

    CXV

    Cette voûte céleste sous laquelle nous errons, je la compare à une lanterne magique dont le soleil est la lampe. Et le monde est le rideau où passent nos images.

    CXVI

    Une rose disait : "Je suis la merveille de l'univers. Vraiment, un parfumeur aura-t-il le courage de me faire souffrir ?" Un rossignol chanta : "Un jour de bonheur prépare un an de larmes."

    CXVII

    Ce soir ou demain, tu ne seras plus. Il est temps que tu demandes du vin, couleur de rose. Insensé, te compares-tu à un trésor, et crois-tu que des voleurs méditent déjà d'ouvrir ton sépulcre et d'emporter ton cadavre ?

    CXVIII

    Sultan, ta destinée glorieuse était écrite dans les constellations où flamboie le nom de Khosrou ! Depuis le commencement des âges, ton cheval, aux sabots d'or, bondissait parmi les astres. Quand tu passes, un tourbillon d'étincelles te dérobe à notre vue.

    CXIX

    L'amour qui ne ravage pas n'est pas l'amour. Un tison répand-il la chaleur d'un brasier ? Nuit et jour, durant toute sa vie, le véritable amant se consume de douleur et de joie.

    CXX

    Tu peux sonder la nuit qui nous entoure. Tu peux foncer sur cette nuit... Tu n'en sortiras pas. Adam et Ève, qu'il a dû être atroce, votre premier baiser, puisque vous nous avez créés désespérés !

    CXXI

    Les étoiles laissent tomber leurs pétales d'or. Je me demande pourquoi mon jardin n'en est pas déjà tapissé. Comme le ciel répand ses fleurs sur la terre, je verse dans ma coupe noire du vin rose.

    CXXII

    Je bois du vin comme la racine du saule boit l'onde claire du torrent. Allah seul est Allah. Allah seul sait tout, dis-tu ? Quand il m'a créé, il savait que je croirais au vin. Si je m'abstenais de boire, la science d'Allah serait en défaut.

    CXXIII

    Le vin, seul, te délivrera de tes soucis. Le vin, seul, t'empêchera d'hésiter entre les soixante-douze sectes. Ne te détourne pas du magicien qui a le pouvoir de te transporter dans la contrée de l'oubli.

    CXXIV

    Chaque matin, la rosée accable les tulipes, les jacinthes et les violettes, mais le soleil les délivre de leur brillant fardeau. Chaque matin, mon coeur est plus lourd dans ma poitrine, mais ton regard le délivre de sa tristesse.

    CXXV

    Si tu veux avoir la magnifique solitude des étoiles et des fleurs, romps avec tous les hommes, avec toutes les femmes. Ne chemine près de personne. Ne te penche sur aucune douleur. Ne participe à aucune fête.

    CXXVI

    Le vin a la couleur des roses. Le vin n'est peut-être pas le sang de la vigne, mais celui des roses. Cette coupe n'est peut-être pas du cristal, mais de l'azur figé. La nuit n'est peut-être que la paupière du jour.

    CXXVII

    Le vin procure aux sens une ivresse pareille à celle des Élus. Il nous rend notre jeunesse, il nous rend ce que nous avons perdu et il nous donne ce que nous désirons. Il nous brûle comme un torrent de feu, mais il peut aussi changer notre tristesse en eau rafraîchissante.

    CXXVIII

    Referme ton Koran. Pense librement, et regarde librement le ciel et la terre. Au pauvre qui passe, donne la moitié de ce que tu possèdes. Pardonne à tous les coupables. Ne contriste personne. Et cache-toi pour sourire.

    CXXIX

    Que l'homme est faible ! Que le Destin est inéluctable ! Nous faisons des serments que nous ne tenons pas, et notre honte nous est indifférente. Moi-même, j'agis souvent comme un insensé. Mais, j'ai l'excuse d'être ivre d'amour.

    CXXX

    Homme, puisque ce monde est un mirage, pourquoi te désespères-tu, pourquoi penses-tu sans cesse à ta misérable condition ? Abandonne ton âme à la fantaisie des heures. Ta destinée est écrite. Aucune rature ne la modifira.

    CXXXI

    Cette buée autour de cette rose, est-ce une volute de son parfum ou le fragile rempart que la brume lui a laissé ? Ta chevelure sur ton visage, est-ce encore de la nuit que ton regard va dissiper ? Réveille-toi, bien-aimée ! Le soleil dore nos coupes. Buvons !

    CXXXII

    Prends la résolution de ne plus contempler le ciel. Entoure-toi de belles jeunes filles et caresse-les. Tu hésites ? Tu as encore envie de supplier Allah ? Avant toi, des hommes ont prononcé de ferventes prières. Ils sont partis, et tu ignores si Allah les a entendus.

    CXXXIII

    L'aurore ! Bonheur et pureté ! Un immense rubis scintille dans chaque coupe. Prends ces deux branches de santal. Transforme celle-ci en luth, et embrase l'autre pour qu'elle nous parfume.

    CXXXIV

    Las d'interroger vainement les hommes et les livres, j'ai voulu questionner l'urne. J'ai posé mes lèvres sur ses lèvres, et j'ai murmuré : "Quand je serai mort, où iraije ?", Elle m'a répondu : "Bois à ma bouche. Bois longtemps. Tu ne reviendras jamais ici-bas."

    CXXXV

    Si tu es ivre, Khayyâm, sois heureux. Si tu contemples ta bien-aimée aux joues de rose, sois heureux. Si tu rêves que tu n'existes plus, sois heureux, puisque la mort est le néant.

    CXXXVI

    Je traversais l'atelier désert d'un potier. Il y avait au moins deux mille urnes, qui parlaient tout bas. Soudain, l'une d'elles cria: "Silence ! Permettez à ce passant d'évoquer les potiers et les acheteurs que nous étions..."

    CXXXVII

    Vous dites que le vin est le seul baume ? Apportez-moi tout le vin de l'univers ! Mon cœur a tant de blessures... Tout le vin de l'univers, et que mon cœur garde ses blessures !

    CXXXVIII

    Quelle âme légère, celle du vin ! Potiers, pour cette âme légère, faites aux urnes des parois bien lisses ! Ciseleurs de coupes, arrondissez-les avec amour, afin que cette âme voluptueuse puisse doucement se caresser à de l'azur !

    CXXXIX

    Ignorant qui te crois savant, je te regarde suffoquer entre l'infni du passé et l'infini de l'avenir. Tu voudrais planter une borne entre ces deux infinis et t'y jucher... Va plutôt t'asseoir sous un arbre, près d'un flacon de vin qui te fera oublier ton impuissance.

    CXL

    Une autre aurore ! Comme chaque matin, je découvre la splendeur du monde et je m'affige de ne pouvoir remercier son créateur. Mais, tant de roses me consolent, tant de lèvres s'offrent aux miennes! Laisse ton luth, ma bien-aimée, puisque les oiseaux se mettent à chanter.

    CXLI

    Contente-toi de savoir que tout est mystère : la création du monde et la tienne, la destinée du monde et la tienne. Souris à ces mystères comme à un danger que tu mépriserais. Ne crois pas que tu sauras quelque chose quand tu auras franchi la porte de la Mort. Paix à l'homme dans le noir silence de l'Au-Delà !

    CXLII

    Au milieu de la prairie verte, l'ombre de cet arbre ressemble à une île. Passant, reste où tu es, là-bas ! Entre la route que tu suis et cette ombre qui tourne lentement, il y a peut être un abime infranchissable.

    CXLIII

    Que ferai-je, aujourd'hui ? Irai-je à la taverne ? Irai-je m'asseoir dans un jardin, ou me pencherai-je sur un livre? Un oiseau passe. Où vat-il ? Je l'ai déjà perdu de vue. Ivresse d'un oiseau dans l'azur torride ! Mélancolie d'un homme dans l'ombre fraîche d'une mosquée !

    CXLIV

    Un peu plus de vin, ma bien-aimée ! Tes joues n'ont pas encore l'éclat des roses. Un peu plus de tristesse, Khayyâm ! Ta bien-aimée va te sourire.

    CXLV

    Notre univers est une tonnelle de roses. Nos visiteurs sont les papillons. Nos musiciens sont les rossignols. Quand il n'y a plus ni roses, ni feuilles, les étoiles sont mes roses et ta chevelure est ma forêt.

    CXLVI

    Serviteurs, n'apportez pas les lampes puisque mes convives, exténués, se sont endormi. J'y vois suffisamment pour distinguer leur pâleur. Étendus et froids, ils seront ainsi dans la nuit du tombeau. N'apportez pas les lampes, car il n'y a pas d'aube chez les morts.

    CXLVII

    Quand tu chancelles sous le poids de la douleur, quand tu n'as plus de larmes, pense à la verdure qui miroite après la pluie. Quand la splendeur du jour t'exaspère, quand tu souhaites qu'une nuit défnitive s'abatte sur le monde, pense au réveil d'un enfant.

    CXLVIII

    Je dissimule ma tristesse, puisque les oiseaux blessés se cachent pour mourir. Du vin ! Écoutez mes plaisanteries! Du vin, des roses, des chants de luth et ton indifférence à ma tristesse, bien-aimée !

    CXLIX

    Seigneur, tu as placé mille pièges invisibles sur la route que nous suivons, et tu as dit : "Malheur à ceux qui ne les éviteront pas !" Tu vois tout, tu sais tout. Rien n'arrive sans ta permission. Sommes-nous responsables de nos fautes ? Peux-tu me reprocher ma révolte ?

    CL

    J'ai beaucoup appris et j'ai beaucoup oublié aussi, volontairement. Dans ma mémoire, chaque chose était à sa place. Par exemple, ce qui était à droite ne pouvait aller à gauche. Je n'ai connu la paix que le jour où j'ai tout rejeté avec mépris. J'avais enfin compris qu'il est impossible d'affirmer ou de nier.

    CLI

    J'ai eu des maitres éminents. Je me suis réjoui de mes progrès, de mes triomphes. Quand j'évoque le savant que j'étais, je le compare à l'eau qui prend la forme du vase et à la fumée que le vent dissipe.

    CLII

    Pour le sage, la tristesse et la joie se ressemblent, le bien et le mal aussi. Pour le sage, tout ce qui a commencé doit finir. Alors, demande-toi si tu as raison de te réjouir de ce bonheur qui t'arrive, ou de te désoler de ce malheur que tu n'attendais pas.

    CLIII

    Puisque notre sort, ici-bas, est de souffrir puis de mourir, ne devons-nous pas souhaiter de rendre le plus tôt possible à la terre notre corps misérable? Et notre âme, qu'Allah attend pour la juger selon ses mérites, dites-vous? Je vous répondrai là-dessus, quand j'aurai été renseigné par quelqu'un revenant de chez les morts.

    CLIV

    Derviche, dépouille-toi de cette robe peinte dont tu es si fier et que tu n'avais pas à ta naissance! Endosse le manteau de la Pauvreté. Les passants ne te salueront pas, mais tu entendras chanter dans ton coeur tous les séraphins du ciel.

    CLV

    Ivre ou altéré, je ne cherche qu'à dormir. J'ai renonce à savoir ce qui est bien, ce qui est mal. Pour moi, le bonheur et la douleur se ressemblent. Quand un bonheur m'arrive, je ne lui accorde qu'une petite place, car je sais qu'une douleur le suit.

    CLVI

    On ne peut incendier la mer, ni convaincre l'homme que le bonheur est dangereux. Il sait, pourtant, que le moindre choc est fatal à l'urne pleine et laisse intacte l'urne.

    CLVII

    Regarde autour de toi. Tu ne verras qu'afflictions, angoisses et désespoirs. Tes meilleurs amis sont morts. La tristesse est ta seule compagne. Mais, relève la tête ! Ouvre tes mains ! Saisis ce que tu désires et ce que tu peux atteindre. Le passé est un cadavre que tu dois enterrer.

    CLVIII

    Je regarde ce cavalier qui s'éloigne dans la brume du soir. Traversera-t-il des forêts ou des plaines incultes ? Où va-t-il ? Je ne sais. Demain, serai-je étendu sur la terre ou sous la terre ? Je ne sais.

    CLIX

    "Allah est grand!" Ce cri du moueddin ressemble à une immense plainte. Cinq fois par jour, est-ce la Terre qui gémit vers son créateur indifférent ?

    CLX

    Le Ramazan' est fini. Corps épuisés, âmes fanées, la joie revient! Les conteurs savent des histoires nouvelles. Les porteurs de vin, les marchands de rêves lancent leurs appels. Mais je n'entends pas celui qui me rendra la vie, celui de ma bien-aimée.

    CLXI

    Regarde ce ruisseau qui brille dans ce jardin. Comme moi, décide que tu vois le Kaouçar et que tu es dans le Paradis. Va chercher ton amie au visage de rose.

    CLXII

    Tu ne vois que les apparences des choses et des êtres. Tu te rends compte de ton ignorance, mais tu ne veux pas renoncer à aimer. Apprends qu'Allah nous a donné l'amour comme il a rendu certaines plantes vénéneuses.

    CLXIII

    Tu es malheureux? Ne pense pas à ta douleur, et tu ne souffriras pas. Si ta peine est trop violente, songe à tous les hommes qui ont souffert inutilement depuis la création du monde. Choisis une femme aux seins de neige, et garde-toi de l'aimer. Qu'elle soit, aussi, incapable de t'aimer.

    CLXIV

    Pauvre homme, tu ne sauras jamais rien. Tu n'élucideras jamais un seul des mystères qui nous entourent. Puisque les religions te promettent le Paradis, aie soin de t'en créer un sur cette terre, car l'autre n'existe peut-être pas.

    CLXV

    Lampes qui s'éteignent, espoirs qui s'allument. Aurore. Lampes qui s'allument, espoirs qui s'éteignent. Nuit.

    CLXVI

    Tous les royaumes pour une coupe de vin précieux ! Tous les livres et toute la science des hommes pour une suave odeur de vin ! Tous les hymnes d'amour pour la chanson du vin qui coule ! Toute la gloire de Féridoun pour ce chatoiement sur cette urne !

    CLXVII

    J'ai reçu le coup que j'attendais. Ma bien-aimée m'a abandonné. Quand je l'avais, il m'était facile de mépriser l'amour et d'exalter tous les renoncements. Près de ta bien-aimée, Khayyâm, comme tu étais seul ! Vois-tu, elle est partie pour que tu puis ses te réfugier en elle.

    CLXVIII

    Seigneur, tu as brisé ma joie! Seigneur, tu as élevé une muraille entre mon coeur et son coeur! Ma belle vendange, tu l'as piétinée. Je vais mourir, mais tu chancelles, enivré !

    CLXIX

    Silence, ma douleur ! Laisse-moi chercher un remède. Il faut que je vive, car les morts n'ont plus de mémoire. Et je veux revoir sans cesse ma bien-aimée !

    CLXX

    Luths, parfums et coupes, lèvres, chevelures et longs yeux, jouets que le Temps détruit, jouets ! Austérité, solitude et labeur, méditation, prière et renoncement, cendres que le Temps écrase, cendres !

    Omar Khayaam, Quatrains, traduction de Franz Toussaint


Rubaiyyat (traduction anglaise)

    I

    Awake ! for Morning in the Bowl of Night
    Has flung the Stone that puts the Stars to Flight :
    And Lo ! the Hunter of the East has caught
    The Sultan's Turret in a Noose of Light.

    II

    Dreaming when Dawn's Left Hand was in the Sky
    I heard a Voice within the Tavern cry,
    "Awake, my Little ones, and fill the Cup
    Before Life's Liquor in its Cup be dry."

    III

    And, as the Cock crew, those who stood before
    The Tavern shouted -- "Open then the Door.
    You know how little while we have to stay,
    And, once departed, may return no more."

    IV

    Now the New Year reviving old Desires,
    The thoughtful Soul to Solitude retires,
    Where the WHITE HAND OF MOSES on the Bough
    Puts out, and Jesus from the Ground suspires.

    V

    Iram indeed is gone with all its Rose,
    And Jamshyd's Sev'n-ring'd Cup where no one knows ;
    But still the Vine her ancient Ruby yields,
    And still a Garden by the Water blows.

    VI

    And David's Lips are lock't ; but in divine
    High piping Pelevi, with "Wine ! Wine ! Wine !
    Red Wine !" -- the Nightingale cries to the Rose
    That yellow Cheek of hers to'incarnadine.

    VII

    Come, fill the Cup, and in the Fire of Spring
    The Winter Garment of Repentance fling :
    The Bird of Time has but a little way
    To fly -- and Lo ! the Bird is on the Wing.

    VIII

    And look -- a thousand Blossoms with the Day
    Woke -- and a thousand scatter'd into Clay :
    And this first Summer Month that brings the Rose
    Shall take Jamshyd and Kaikobad away.

    IX

    But come with old Khayyam, and leave the Lot
    Of Kaikobad and Kaikhosru forgot :
    Let Rustum lay about him as he will,
    Or Hatim Tai cry Supper--heed them not.

    X

    With me along some Strip of Herbage strown
    That just divides the desert from the sown,
    Where name of Slave and Sultan scarce is known,
    And pity Sultan Mahmud on his Throne.

    XI

    Here with a Loaf of Bread beneath the Bough,
    A Flask of Wine, a Book of Verse -- and Thou
    Beside me singing in the Wilderness --
    And Wilderness is Paradise enow.

    XII

    "How sweet is mortal Sovranty!" -- think some :
    Others -- "How blest the Paradise to come !"
    Ah, take the Cash in hand and waive the Rest ;
    Oh, the brave Music of a distant Drum !

    XIII

    Look to the Rose that blows about us -- "Lo,
    Laughing," she says, "into the World I blow :
    At once the silken Tassel of my Purse
    Tear, and its Treasure on the Garden throw."

    XIV

    The Worldly Hope men set their Hearts upon
    Turns Ashes -- or it prospers ; and anon,
    Like Snow upon the Desert's dusty Face
    Lighting a little Hour or two -- is gone.

    XV

    And those who husbanded the Golden Grain,
    And those who flung it to the Winds like Rain,
    Alike to no such aureate Earth are turn'd
    As, buried once, Men want dug up again.

    XVI

    Think, in this batter'd Caravanserai
    Whose Doorways are alternate Night and Day,
    How Sultan after Sultan with his Pomp
    Abode his Hour or two, and went his way.

    XVII

    They say the Lion and the Lizard keep
    The Courts where Jamshyd gloried and drank deep :
    And Bahram, that great Hunter -- the Wild Ass
    Stamps o'er his Head, and he lies fast asleep.

    XVIII

    I sometimes think that never blows so red
    The Rose as where some buried Caesar bled ;
    That every Hyacinth the Garden wears
    Dropt in its Lap from some once lovely Head.

    XIX

    And this delightful Herb whose tender Green
    Fledges the River's Lip on which we lean --
    Ah, lean upon it lightly! for who knows
    From what once lovely Lip it springs unseen !

    XX

    Ah! my Beloved, fill the Cup that clears
    TO-DAY of past Regrets and future Fears --
    To-morrow ? -- Why, To-morrow I may be
    Myself with Yesterday's Sev'n Thousand Years.

    XXI

    Lo! some we loved, the loveliest and the best
    That Time and Fate of all their Vintage prest,
    Have drunk their Cup a Round or two before,
    And one by one crept silently to Rest.

    XXII

    And we, that now make merry in the Room
    They left, and Summer dresses in new Bloom,
    Ourselves must we beneath the Couch of Earth
    Descend, ourselves to make a Couch -- for whom ?

    XXIII

    Ah, make the most of what we yet may spend,
    Before we too into the Dust Descend ;
    Dust into Dust, and under Dust, to lie,
    Sans Wine, sans Song, sans Singer and -- sans End !

    XXIV

    Alike for those who for TO-DAY prepare,
    And those that after a TO-MORROW stare,
    A Muezzin from the Tower of Darkness cries
    "Fools! your Reward is neither Here nor There."

    XXV

    Why, all the Saints and Sages who discuss'd
    Of the Two Worlds so learnedly, are thrust
    Like foolish Prophets forth; their Words to Scorn
    Are scatter'd, and their Mouths are stopt with Dust.

    XXVI

    Oh, come with old Khayyam, and leave the Wise
    To talk ; one thing is certain, that Life flies ;
    One thing is certain, and the Rest is Lies ;
    The Flower that once has blown for ever dies.

    XXVII

    Myself when young did eagerly frequent
    Doctor and Saint, and heard great Argument
    About it and about : but evermore
    Came out by the same Door as in I went.

    XXVIII

    With them the Seed of Wisdom did I sow,
    And with my own hand labour'd it to grow :
    And this was all the Harvest that I reap'd --
    "I came like Water, and like Wind I go."

    XXIX

    Into this Universe, and why not knowing,
    Nor whence, like Water willy-nilly flowing :
    And out of it, as Wind along the Waste,
    I know not whither, willy-nilly blowing.

    XXX

    What, without asking, hither hurried whence ?
    And, without asking, whither hurried hence !
    Another and another Cup to drown
    The Memory of this Impertinence !

    XXXI

    Up from Earth's Centre through the seventh Gate
    I rose, and on the Throne of Saturn sate,
    And many Knots unravel'd by the Road ;
    But not the Knot of Human Death and Fate.

    XXXII

    There was a Door to which I found no Key :
    There was a Veil past which I could not see :
    Some little Talk awhile of ME and THEE
    There seemed--and then no more of THEE and ME.

    XXXIII

    Then to the rolling Heav'n itself I cried,
    Asking, "What Lamp had Destiny to guide
    Her little Children stumbling in the Dark ?"
    And -- "A blind understanding!" Heav'n replied.

    XXXIV

    Then to this earthen Bowl did I adjourn
    My Lip the secret Well of Life to learn :
    And Lip to Lip it murmur'd -- "While you live,
    Drink ! -- for once dead you never shall return."

    XXXV

    I think the Vessel, that with fugitive
    Articulation answer'd, once did live,
    And merry-make ; and the cold Lip I kiss'd
    How many Kisses might it take -- and give.

    XXXVI

    For in the Market-place, one Dusk of Day,
    I watch'd the Potter thumping his wet Clay :
    And with its all obliterated Tongue
    It murmur'd -- "Gently, Brother, gently, pray !"

    XXXVII

    Ah, fill the Cup : -- what boots it to repeat
    How Time is slipping underneath our Feet :
    Unborn TO-MORROW and dead YESTERDAY,
    Why fret about them if TO-DAY be sweet !

    XXXVIII

    One Moment in Annihilation's Waste,
    One moment, of the Well of Life to taste --
    The Stars are setting, and the Caravan
    Starts for the dawn of Nothing -- Oh, make haste !

    XXXIX

    How long, how long, in infinite Pursuit
    Of This and That endeavour and dispute ?
    Better be merry with the fruitful Grape
    Than sadden after none, or bitter, Fruit.

    XL

    You know, my Friends, how long since in my House
    For a new Marriage I did make Carouse :
    Divorced old barren Reason from my Bed,
    And took the Daughter of the Vine to Spouse.
    XLI

    For "IS" and "IS-NOT" though with Rule and Line,
    And, "UP-AND-DOWN" without, I could define,
    I yet in all I only cared to know,
    Was never deep in anything but -- Wine.

    XLII

    And lately, by the Tavern Door agape,
    Came stealing through the Dusk an Angel Shape,
    Bearing a vessel on his Shoulder ; and
    He bid me taste of it ; and 'twas -- the Grape !

    XLIII

    The Grape that can with Logic absolute
    The Two-and-Seventy jarring Sects confute :
    The subtle Alchemist that in a Trice
    Life's leaden Metal into Gold transmute.

    XLIV

    The mighty Mahmud, the victorious Lord,
    That all the misbelieving and black Horde
    Of Fears and Sorrows that infest the Soul
    Scatters and slays with his enchanted Sword.

    XLV

    But leave the Wise to wrangle, and with me
    The Quarrel of the Universe let be :
    And, in some corner of the Hubbub coucht,
    Make Game of that which makes as much of Thee.

    XLVI

    For in and out, above, about, below,
    'Tis nothing but a Magic Shadow-show,
    Play'd in a Box whose Candle is the Sun,
    Round which we Phantom Figures come and go.

    XLVII

    And if the Wine you drink, the Lip you press,
    End in the Nothing all Things end in -- Yes --
    Then fancy while Thou art, Thou art but what
    Thou shalt be -- Nothing -- Thou shalt not be less.

    XLVIII

    While the Rose blows along the River Brink,
    With old Khayyam the Ruby Vintage drink :
    And when the Angel with his darker Draught
    Draws up to thee -- take that, and do not shrink.

    XLVIX

    'Tis all a Chequer-board of Nights and Days
    Where Destiny with Men for Pieces plays :
    Hither and thither moves, and mates, and slays,
    And one by one back in the Closet lays.

    L

    The Ball no Question makes of Ayes and Noes,
    But Right or Left as strikes the Player goes;
    And He that toss'd Thee down into the Field,
    He knows about it all -- HE knows -- HE knows !

    LI

    The Moving Finger writes ; and, having writ,
    Moves on : nor all thy Piety nor Wit
    Shall lure it back to cancel half a Line,
    Nor all thy Tears wash out a Word of it.

    LII

    And that inverted Bowl we call The Sky,
    Whereunder crawling coop't we live and die,
    Lift not thy hands to IT for help -- for It
    Rolls impotently on as Thou or I.

    LIII

    With Earth's first Clay They did the Last Man's knead,
    And then of the Last Harvest sow'd the Seed :
    Yea, the first Morning of Creation wrote
    What the Last Dawn of Reckoning shall read.

    LIV

    I tell Thee this -- When, starting from the Goal,
    Over the shoulders of the flaming Foal
    Of Heav'n Parwin and Mushtari they flung,
    In my predestin'd Plot of Dust and Soul

    LV

    The Vine had struck a Fibre; which about
    It clings my Being -- let the Sufi flout ;
    Of my Base Metal may be filed a Key,
    That shall unlock the Door he howls without.

    LVI

    And this I know : whether the one True Light,
    Kindle to Love, or Wrath consume me quite,
    One Glimpse of It within the Tavern caught
    Better than in the Temple lost outright.

    LVII

    Oh Thou who didst with Pitfall and with Gin
    Beset the Road I was to wander in,
    Thou wilt not with Predestination round
    Enmesh me, and impute my Fall to Sin ?

    LVIII

    Oh Thou, who Man of baser Earth didst make,
    And who with Eden didst devise the Snake ;
    For all the Sin wherewith the Face of Man
    Is blacken'd, Man's Forgiveness give -- and take !


    KUZA--NAMA (Book of Pots)

    LIX

    Listen again. One Evening at the Close
    Of Ramazan, ere the better Moon arose,
    In that old Potter's Shop I stood alone
    With the clay Population round in Rows.

    LX

    And strange to tell, among that Earthen Lot
    Some could articulate, while others not :
    And suddenly one more impatient cried --
    "Who is the Potter, pray, and who the Pot ?"

    LXI

    Then said another -- "Surely not in vain
    My substance from the common Earth was ta'en,
    That He who subtly wrought me into Shape
    Should stamp me back to common Earth again."

    LXII

    Another said -- "Why, ne'er a peevish Boy
    Would break the Bowl from which he drank in Joy ;
    Shall He that made the Vessel in pure Love
    And Fansy, in an after Rage destroy !"

    LXIII

    None answer'd this; but after Silence spake
    A Vessel of a more ungainly Make :
    "They sneer at me for leaning all awry ;
    What? did the Hand then of the Potter shake ?"

    LXIV

    Said one -- "Folks of a surly Tapster tell,
    And daub his Visage with the Smoke of Hell ;
    They talk of some strict Testing of us -- Pish !
    He's a Good Fellow, and 'twill all be well."

    LXV

    Then said another with a long-drawn Sigh,
    "My Clay with long oblivion is gone dry :
    But, fill me with the old familiar Juice,
    Methinks I might recover by-and-bye !"

    LXVI

    So, while the Vessels one by one were speaking,
    One spied the little Crescent all were seeking :
    And then they jogg'd each other, "Brother! Brother !
    Hark to the Porter's Shoulder-knot a-creaking !"

    LXVII

    Ah, with the Grape my fading Life provide,
    And wash my Body whence the life has died,
    And in a Windingsheet of Vineleaf wrapt,
    So bury me by some sweet Gardenside.

    LXVIII

    That ev'n my buried Ashes such a Snare
    Of Perfume shall fling up into the Air,
    As not a True Believer passing by
    But shall be overtaken unaware.

    LXIX

    Indeed, the Idols I have loved so long
    Have done my Credit in Men's Eye much wrong :
    Have drown'd my Honour in a shallow Cup,
    And sold my Reputation for a Song.

    LXX

    Indeed, indeed, Repentance oft before
    I swore--but was I sober when I swore ?
    And then and then came Spring, and Rose-in-hand
    My thread-bare Penitence a-pieces tore.

    LXXI

    And much as Wine has play'd the Infidel,
    And robb'd me of my Robe of Honour -- well,
    I often wonder what the Vintners buy
    One half so precious as the Goods they sell.

    LXXII

    Alas, that Spring should vanish with the Rose !
    That Youth's sweet-scented Manuscript should close !
    The Nightingale that in the Branches sang,
    Ah, whence, and whither flown again, who knows !

    LXXIII

    Ah, Love ! could thou and I with Fate conspire
    To grasp this sorry Scheme of Things entire,
    Would not we shatter it to bits -- and then
    Re-mould it nearer to the Heart's Desire !

    LXXIV

    Ah, Moon of my Delight who know'st no wane,
    The Moon of Heav'n is rising once again :
    How oft hereafter rising shall she look
    Through this same Garden after me -- in vain !

    LXXV

    And when Thyself with shining Foot shall pass
    Among the Guests Star-scatter'd on The Grass,
    And in Thy joyous Errand reach the Spot
    Where I made one -- turn down an empty Glass !

    Omar Khayaam, Rubaiyat, traduction d'Edward J. Fitzgerald


Rubaiyyat (5th edition)

    I

    WAKE! For the Sun, who scatter'd into flight
    The Stars before him from the Field of Night,
    Drives Night along with them from Heav'n, and strikes
    The Sultan's Turret with a Shaft of Light.

    II

    Before the phantom of False morning died,
    Methought a Voice within the Tavern cried,
    "When all the Temple is prepared within,
    "Why nods the drowsy Worshiper outside ?"

    III

    And, as the Cock crew, those who stood before
    The Tavern shouted -- "Open then the Door !
    "You know how little while we have to stay,
    And, once departed, may return no more."

    IV

    Now the New Year reviving old Desires,
    The thoughtful Soul to Solitude retires,
    Where the WHITE HAND OF MOSES on the Bough
    Puts out, and Jesus from the Ground suspires.

    V

    Iram indeed is gone with all his Rose,
    And Jamshyd's Sev'n-ring'd Cup where no one knows;
    But still a Ruby kindles in the Vine,
    And many a Garden by the Water blows.

    VI

    And David's lips are lockt; but in divine
    High-piping Pehlevi, with "Wine ! Wine ! Wine !
    "Red Wine !" -- the Nightingale cries to the Rose
    That sallow cheek of hers to' incarnadine.

    VII

    Come, fill the Cup, and in the fire of Spring
    Your Winter garment of Repentance fling :
    The Bird of Time has but a little way
    To flutter -- and the Bird is on the Wing.

    VIII

    Whether at Naishapur or Babylon,
    Whether the Cup with sweet or bitter run,
    The Wine of Life keeps oozing drop by drop,
    The Leaves of Life keep falling one by one.

    IX

    Each Morn a thousand Roses brings, you say :
    Yes, but where leaves the Rose of Yesterday ?
    And this first Summer month that brings the Rose
    Shall take Jamshyd and Kaikobad away.

    X

    Well, let it take them! What have we to do
    With Kaikobad the Great, or Kaikhosru ?
    Let Zal and Rustum bluster as they will,
    Or Hatim call to Supper -- heed not you.

    XI

    With me along the strip of Herbage strown
    That just divides the desert from the sown,
    Where name of Slave and Sultan is forgot --
    And Peace to Mahmud on his golden Throne !

    XII

    A Book of Verses underneath the Bough,
    A Jug of Wine, a Loaf of Bread --and Thou
    Beside me singing in the Wilderness --
    Oh, Wilderness were Paradise enow !

    XIII

    Some for the Glories of This World ; and some
    Sigh for the Prophet's Paradise to come ;
    Ah, take the Cash, and let the Credit go,
    Nor heed the rumble of a distant Drum !

    XIV

    Look to the blowing Rose about us -- "Lo,
    Laughing," she says, "into the world I blow,
    At once the silken tassel of my Purse
    Tear, and its Treasure on the Garden throw."

    XV

    And those who husbanded the Golden grain,
    And those who flung it to the winds like Rain,
    Alike to no such aureate Earth are turn'd
    As, buried once, Men want dug up again.

    XVI

    The Worldly Hope men set their Hearts upon
    Turns Ashes -- or it prospers ; and anon,
    Like Snow upon the Desert's dusty Face,
    Lighting a little hour or two -- is gone.

    XVII

    Think, in this batter'd Caravanserai
    Whose Portals are alternate Night and Day,
    How Sultan after Sultan with his Pomp
    Abode his destined Hour, and went his way.

    XVIII

    They say the Lion and the Lizard keep
    The courts where Jamshyd gloried and drank deep:
    And Bahram, that great Hunter -- the Wild Ass
    Stamps o'er his Head, but cannot break his Sleep.

    XIX

    I sometimes think that never blows so red
    The Rose as where some buried Caesar bled;
    That every Hyacinth the Garden wears
    Dropt in her Lap from some once lovely Head.

    XX

    And this reviving Herb whose tender Green
    Fledges the River-Lip on which we lean --
    Ah, lean upon it lightly ! for who knows
    From what once lovely Lip it springs unseen !

    XXI

    Ah, my Beloved, fill the Cup that clears
    TO-DAY of past Regrets and future Fears :
    To-morrow -- Why, To-morrow I may be
    Myself with Yesterday's Sev'n thousand Years.

    XXII

    For some we loved, the loveliest and the best
    That from his Vintage rolling Time hath prest,
    Have drunk their Cup a Round or two before,
    And one by one crept silently to rest.

    XXIII

    And we, that now make merry in the Room
    They left, and Summer dresses in new bloom,
    Ourselves must we beneath the Couch of Earth
    Descend -- ourselves to make a Couch -- for whom?

    XXIV

    Ah, make the most of what we yet may spend,
    Before we too into the Dust descend ;
    Dust into Dust, and under Dust to lie,
    Sans Wine, sans Song, sans Singer, and--sans End!

    XXV

    Alike for those who for TO-DAY prepare,
    And those that after some TO-MORROW stare,
    A Muezzin from the Tower of Darkness cries,
    "Fools ! your Reward is neither Here nor There."

    XXVI

    Why, all the Saints and Sages who discuss'd
    Of the Two Worlds so wisely -- they are thrust
    Like foolish Prophets forth ; their Words to Scorn
    Are scatter'd, and their Mouths are stopt with Dust.

    XXVII

    Myself when young did eagerly frequent
    Doctor and Saint, and heard great argument
    About it and about: but evermore
    Came out by the same door where in I went.

    XXVIII

    With them the seed of Wisdom did I sow,
    And with mine own hand wrought to make it grow ;
    And this was all the Harvest that I reap'd --
    "I came like Water, and like Wind I go."

    XXIX

    Into this Universe, and Why not knowing
    Nor Whence, like Water willy-nilly flowing ;
    And out of it, as Wind along the Waste,
    I know not Whither, willy-nilly blowing.

    XXX

    What, without asking, hither hurried Whence ?
    And, without asking, Whither hurried hence !
    Oh, many a Cup of this forbidden Wine
    Must drown the memory of that insolence !

    XXXI

    Up from Earth's Center through the Seventh Gate
    I rose, and on the Throne of Saturn sate,
    And many a Knot unravel'd by the Road ;
    But not the Master-knot of Human Fate.

    XXXII

    There was the Door to which I found no Key ;
    There was the Veil through which I might not see :
    Some little talk awhile of ME and THEE
    There was -- and then no more of THEE and ME.

    XXXIII

    Earth could not answer ; nor the Seas that mourn
    In flowing Purple, of their Lord Forlorn ;
    Nor rolling Heaven, with all his Signs reveal'd
    And hidden by the sleeve of Night and Morn.

    XXXIV

    Then of the THEE IN ME who works behind
    The Veil, I lifted up my hands to find
    A lamp amid the Darkness; and I heard,
    As from Without -- "THE ME WITHIN THEE BLIND !"

    XXXV

    Then to the Lip of this poor earthen Urn
    I lean'd, the Secret of my Life to learn :
    And Lip to Lip it murmur'd -- "While you live,
    "Drink ! -- for, once dead, you never shall return."

    XXXVI

    I think the Vessel, that with fugitive
    Articulation answer'd, once did live,
    And drink ; and Ah ! the passive Lip I kiss'd,
    How many Kisses might it take -- and give !

    XXXVII

    For I remember stopping by the way
    To watch a Potter thumping his wet Clay :
    And with its all-obliterated Tongue
    It murmur'd -- "Gently, Brother, gently, pray !"

    XXXVIII

    And has not such a Story from of Old
    Down Man's successive generations roll'd
    Of such a clod of saturated Earth
    Cast by the Maker into Human mold ?

    XXXIX

    And not a drop that from our Cups we throw
    For Earth to drink of, but may steal below
    To quench the fire of Anguish in some Eye
    There hidden -- far beneath, and long ago.

    XL

    As then the Tulip for her morning sup
    Of Heav'nly Vintage from the soil looks up,
    Do you devoutly do the like, till Heav'n
    To Earth invert you -- like an empty Cup.

    XLI

    Perplext no more with Human or Divine,
    To-morrow's tangle to the winds resign,
    And lose your fingers in the tresses of
    The Cypress-slender Minister of Wine.

    XLII

    And if the Wine you drink, the Lip you press,
    End in what All begins and ends in -- Yes ;
    Think then you are TO-DAY what YESTERDAY
    You were -- TO-MORROW you shall not be less.

    XLIII

    So when that Angel of the darker Drink
    At last shall find you by the river-brink,
    And, offering his Cup, invite your Soul
    Forth to your Lips to quaff -- you shall not shrink.

    XLIV

    Why, if the Soul can fling the Dust aside,
    And naked on the Air of Heaven ride,
    Were't not a Shame -- were't not a Shame for him
    In this clay carcass crippled to abide ?

    XLV

    'Tis but a Tent where takes his one day's rest
    A Sultan to the realm of Death addrest ;
    The Sultan rises, and the dark Ferrash
    Strikes, and prepares it for another Guest.

    XLVI

    And fear not lest Existence closing your
    Account, and mine, should know the like no more ;
    The Eternal Saki from that Bowl has pour'd
    Millions of Bubbles like us, and will pour.

    XLVII

    When You and I behind the Veil are past,
    Oh, but the long, long while the World shall last,
    Which of our Coming and Departure heeds
    As the Sea's self should heed a pebble-cast.

    XLVIII

    A Moment's Halt -- a momentary taste
    Of BEING from the Well amid the Waste --
    And Lo ! -- the phantom Caravan has reach'd
    The NOTHING it set out from -- Oh, make haste !

    XLIX

    Would you that spangle of Existence spend
    About THE SECRET -- quick about it, Friend !
    A Hair perhaps divides the False from True --
    And upon what, prithee, may life depend ?

    L

    A Hair perhaps divides the False and True ;
    Yes; and a single Alif were the clue --
    Could you but find it--to the Treasure-house,
    And peradventure to THE MASTER too ;

    LI

    Whose secret Presence through Creation's veins
    Running Quicksilver-like eludes your pains ;
    Taking all shapes from Mah to Mahi and
    They change and perish all -- but He remains ;

    LII

    A moment guessed -- then back behind the Fold
    Immerst of Darkness round the Drama roll'd
    Which, for the Pastime of Eternity,
    He doth Himself contrive, enact, behold.

    LIII

    But if in vain, down on the stubborn floor
    Of Earth, and up to Heav'n's unopening Door,
    You gaze TO-DAY, while You are You -- how then
    TO-MORROW, when You shall be You no more ?

    LIV

    Waste not your Hour, nor in the vain pursuit
    Of This and That endeavor and dispute ;
    Better be jocund with the fruitful Grape
    Than sadden after none, or bitter, Fruit.

    LV

    You know, my Friends, with what a brave Carouse
    I made a Second Marriage in my house;
    Divorced old barren Reason from my Bed,
    And took the Daughter of the Vine to Spouse.

    LVI

    For "Is" and "Is-not" though with Rule and Line
    And "UP-AND-DOWN" by Logic I define,
    Of all that one should care to fathom, I
    was never deep in anything but -- Wine.

    LVII

    Ah, by my Computations, People say,
    Reduce the Year to better reckoning ? -- Nay,
    'Twas only striking from the Calendar
    Unborn To-morrow and dead Yesterday.

    LVIII

    And lately, by the Tavern Door agape,
    Came shining through the Dusk an Angel Shape
    Bearing a Vessel on his Shoulder ; and
    He bid me taste of it ; and 'twas -- the Grape !

    LIX

    The Grape that can with Logic absolute
    The Two-and-Seventy jarring Sects confute :
    The sovereign Alchemist that in a trice
    Life's leaden metal into Gold transmute ;

    LX

    The mighty Mahmud, Allah-breathing Lord,
    That all the misbelieving and black Horde
    Of Fears and Sorrows that infest the Soul
    Scatters before him with his whirlwind Sword.

    LXI

    Why, be this Juice the growth of God, who dare
    Blaspheme the twisted tendril as a Snare ?
    A Blessing, we should use it, should we not ?
    And if a Curse -- why, then, Who set it there ?

    LXII

    I must abjure the Balm of Life, I must,
    Scared by some After-reckoning ta'en on trust,
    Or lured with Hope of some Diviner Drink,
    To fill the Cup -- when crumbled into Dust !

    LXIII

    Of threats of Hell and Hopes of Paradise !
    One thing at least is certain -- This Life flies ;
    One thing is certain and the rest is Lies ;
    The Flower that once has blown for ever dies.

    LXIV

    Strange, is it not ? that of the myriads who
    Before us pass'd the door of Darkness through,
    Not one returns to tell us of the Road,
    Which to discover we must travel too.

    LXV

    The Revelations of Devout and Learn'd
    Who rose before us, and as Prophets burn'd,
    Are all but Stories, which, awoke from Sleep
    They told their comrades, and to Sleep return'd.

    LXVI

    I sent my Soul through the Invisible,
    Some letter of that After-life to spell :
    And by and by my Soul return'd to me,
    And answer'd "I Myself am Heav'n and Hell :"

    LXVII

    Heav'n but the Vision of fulfill'd Desire,
    And Hell the Shadow from a Soul on fire,
    Cast on the Darkness into which Ourselves,
    So late emerged from, shall so soon expire.

    LXVIII

    We are no other than a moving row
    Of Magic Shadow-shapes that come and go
    Round with the Sun-illumined Lantern held
    In Midnight by the Master of the Show ;

    LXIX

    But helpless Pieces of the Game He plays
    Upon this Chequer-board of Nights and Days;
    Hither and thither moves, and checks, and slays,
    And one by one back in the Closet lays.

    LXX

    The Ball no question makes of Ayes and Noes,
    But Here or There as strikes the Player goes ;
    And He that toss'd you down into the Field,
    He knows about it all -- HE knows -- HE knows !

    LXXI

    The Moving Finger writes; and, having writ,
    Moves on: nor all your Piety nor Wit
    Shall lure it back to cancel half a Line,
    Nor all your Tears wash out a Word of it.

    LXXII

    And that inverted Bowl they call the Sky,
    Whereunder crawling coop'd we live and die,
    Lift not your hands to It for help -- for It
    As impotently moves as you or I.

    LXXIII

    With Earth's first Clay They did the Last Man knead,
    And there of the Last Harvest sow'd the Seed :
    And the first Morning of Creation wrote
    What the Last Dawn of Reckoning shall read.

    LXXIV

    YESTERDAY This Day's Madness did prepare ;
    TO-MORROW's Silence, Triumph, or Despair :
    Drink! for you not know whence you came, nor why :
    Drink! for you know not why you go, nor where.

    LXXV

    I tell you this -- When, started from the Goal,
    Over the flaming shoulders of the Foal
    Of Heav'n Parwin and Mushtari they flung,
    In my predestined Plot of Dust and Soul.

    LXXVI

    The Vine had struck a fiber : which about
    It clings my Being -- let the Dervish flout ;
    Of my Base metal may be filed a Key
    That shall unlock the Door he howls without.

    LXXVII

    And this I know: whether the one True Light
    Kindle to Love, or Wrath consume me quite,
    One Flash of It within the Tavern caught
    Better than in the Temple lost outright.

    LXXVIII

    What! out of senseless Nothing to provoke
    A conscious Something to resent the yoke
    Of unpermitted Pleasure, under pain
    Of Everlasting Penalties, if broke !

    LXXIX

    What ! from his helpless Creature be repaid
    Pure Gold for what he lent him dross -- allay'd --
    Sue for a Debt he never did contract,
    And cannot answer -- Oh the sorry trade !

    LXXX

    Oh Thou, who didst with pitfall and with gin
    Beset the Road I was to wander in,
    Thou wilt not with Predestined Evil round
    Enmesh, and then impute my Fall to Sin !

    LXXXI

    Oh Thou, who Man of baser Earth didst make,
    And ev'n with Paradise devise the Snake:
    For all the Sin wherewith the Face of Man
    Is blacken'd -- Man's forgiveness give -- and take !

    LXXXII

    As under cover of departing Day
    Slunk hunger-stricken Ramazan away,
    Once more within the Potter's house alone
    I stood, surrounded by the Shapes of Clay.

    LXXXIII

    Shapes of all Sorts and Sizes, great and small,
    That stood along the floor and by the wall ;
    And some loquacious Vessels were; and some
    Listen'd perhaps, but never talk'd at all.

    LXXXIV

    Said one among them -- "Surely not in vain
    My substance of the common Earth was ta'en
    And to this Figure molded, to be broke,
    Or trampled back to shapeless Earth again."

    LXXXV

    Then said a Second -- "Ne'er a peevish Boy
    Would break the Bowl from which he drank in joy ;
    And He that with his hand the Vessel made
    Will surely not in after Wrath destroy."

    LXXXVI

    After a momentary silence spake
    Some Vessel of a more ungainly Make ;
    "They sneer at me for leaning all awry :
    What ! did the Hand then of the Potter shake?"

    LXXXVII

    Whereat some one of the loquacious Lot --
    I think a Sufi pipkin -- waxing hot --
    "All this of Pot and Potter -- Tell me then,
    Who is the Potter, pray, and who the Pot ?"

    LXXXVIII

    "Why," said another, "Some there are who tell
    Of one who threatens he will toss to Hell
    The luckless Pots he marr'd in making -- Pish !
    He's a Good Fellow, and 'twill all be well."

    LXXXIX

    "Well," murmured one, "Let whoso make or buy,
    My Clay with long Oblivion is gone dry :
    But fill me with the old familiar Juice,
    Methinks I might recover by and by."

    XC

    So while the Vessels one by one were speaking,
    The little Moon look'd in that all were seeking :
    And then they jogg'd each other, "Brother! Brother !
    Now for the Porter's shoulders' knot a-creaking !"

    XCI

    Ah, with the Grape my fading life provide,
    And wash the Body whence the Life has died,
    And lay me, shrouded in the living Leaf,
    By some not unfrequented Garden-side.

    XCII

    That ev'n buried Ashes such a snare
    Of Vintage shall fling up into the Air
    As not a True-believer passing by
    But shall be overtaken unaware.

    XCIII

    Indeed the Idols I have loved so long
    Have done my credit in this World much wrong :
    Have drown'd my Glory in a shallow Cup,
    And sold my reputation for a Song.

    XCIV

    Indeed, indeed, Repentance oft before
    I swore--but was I sober when I swore ?
    And then and then came Spring, and Rose-in-hand
    My thread-bare Penitence apieces tore.

    XCV

    And much as Wine has play'd the Infidel,
    And robb'd me of my Robe of Honor--Well,
    I wonder often what the Vintners buy
    One half so precious as the stuff they sell.

    XCVI

    Yet Ah, that Spring should vanish with the Rose !
    That Youth's sweet-scented manuscript should close !
    The Nightingale that in the branches sang,
    Ah whence, and whither flown again, who knows !

    XCVII

    Would but the Desert of the Fountain yield
    One glimpse -- if dimly, yet indeed, reveal'd,
    To which the fainting Traveler might spring,
    As springs the trampled herbage of the field !

    XCVIII

    Would but some winged Angel ere too late
    Arrest the yet unfolded Roll of Fate,
    And make the stern Recorder otherwise
    Enregister, or quite obliterate !

    XCIX

    Ah Love ! could you and I with Him conspire
    To grasp this sorry Scheme of Things entire,
    Would not we shatter it to bits - -and then
    Re-mold it nearer to the Heart's Desire !

    C

    Yon rising Moon that looks for us again --
    How oft hereafter will she wax and wane ;
    How oft hereafter rising look for us
    Through this same Garden -- and for one in vain !

    CI

    And when like her, oh Saki, you shall pass
    Among the Guests Star-scatter'd on the Grass,
    And in your joyous errand reach the spot
    Where I made One -- turn down an empty Glass!

    TAMAM

    Omar Khayaam, Rubaiyat, traduction d'Edward J. Fitzgerald


Références :


Bibliographie :


Oeuvres (traductions) :


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