Nox Oculis


Alphonse de Lamartine (1790-1869)

Écrivain et homme politique français dont l'œuvre poétique, d'inspiration lyrique, apparut comme une « révélation » à la jeune génération romantique.

Les débuts littéraires Né à Mâcon le 21 octobre 1790 dans une famille de petite noblesse légitimiste sans grande fortune, Alphonse de Lamartine reçut une éducation soignée chez les jésuites. Il mena sous l'Empire la jeunesse oisive de ces royalistes intransigeants pour qui Napoléon, malgré toute sa gloire, n'était que « l'usurpateur ». Une solide éducation classique, le contact avec les réalités de la campagne, des lectures désordonnées mais abondantes, un voyage à Naples en 1811 (au cours duquel il s'éprit de celle qu'il évoqua plus tard dans Graziella) constituaient une formation qui devait lui permettre toutes les ambitions.

Mais cette âme rêveuse et mélancolique ne profita guère de la Restauration, qui lui accorda pourtant la place enviée de garde du corps du roi Louis XVIII. Ses goûts le portaient davantage vers la littérature que vers les honneurs de la cour. Il se mit à fréquenter les salons, s'essaya à quelques tragédies (Saül, 1818) et composa ses premières élégies. En 1815, pendant les Cent-Jours, il se réfugia en Savoie. En 1816, alors qu'il était en convalescence à Aix-les-Bains, sur les bords du lac du Bourget, il rencontra celle qui devint l'Elvire du Lac, Julie Charles, une femme mariée avec qui il vécut une idylle intense mais brève, puisque la jeune femme mourut de phtisie l'année suivante.

En 1820, il fit paraître sous le titre de Méditations poétiques des poèmes qui le rendirent bientôt célèbre et qui sont considérés comme la première manifestation du romantisme en France. Ces vers lyriques, évoquant les inquiétudes amoureuses et spirituelles d'une âme tourmentée, correspondaient à la sensibilité d'un public que les auteurs classiques ne satisfaisaient plus.

En menant, parallèlement, une brillante carrière de diplomate en Italie, Lamartine continua d'explorer la même veine lyrique, avec les Nouvelles Méditations (1823), la Mort de Socrate (1823) et le Dernier Chant du pèlerinage de Childe Harold (1825), qui est un hommage à Byron. Élu à l'Académie française en 1830, il connut un nouveau succès en publiant ses Harmonies poétiques et religieuses, oeuvre d'un lyrisme puissant, qui révélait un poète en pleine possession de son talent.

La révolution de juillet 1830 donna un tour nouveau à sa carrière. Par conviction légitimiste, Lamartine démissionna de son poste pour se lancer dans la politique. Sa production poétique de cette période porte la marque de ses préoccupations politiques (« Ode sur les révolutions », « Némésis »). Après un premier échec à la députation en 1831, il s'embarqua pour un long voyage en Orient (1832-1833), au cours duquel il perdit sa fille unique, Julia.

À son retour, il fut élu député et, jusqu'en 1848, sa principale préoccupation fut de défendre à la Chambre des idées libérales et progressistes. Son activité littéraire, moins intense, se concentrait alors dans le projet d'une vaste épopée qui devait raconter « l'histoire de l'âme humaine ». Rédigés dans cette perspective, Jocelyn (1836), la Chute d'un ange (1838), et plus tard Recueillements poétiques (1839), firent de lui le chantre d'un « christianisme libéral et social ».

Soucieux de l'avenir de la France, il publia, en 1847, une Histoire des Girondins, écrite à l'usage du peuple et destinée à lui donner « une haute leçon de moralité révolutionnaire, propre à l'instruire et à le contenir à la veille d'une révolution ». L'intérêt que suscita l'ouvrage lui valut, en 1848, d'être ministre du nouveau gouvernement républicain. Toutefois, son échec face à Louis Napoléon Bonaparte à l'élection présidentielle, puis le coup d'État de 1851 mirent un point final à sa carrière politique.

Il ne fut plus, dès lors, qu'un homme de lettres contraint, en raison de ses dettes importantes, à un travail forcé. Il publia à cette époque des récits qui sont autant d'épisodes autobiographiques idéalisés (Confidences, contenant l'épisode célèbre de Graziella, 1849 ; Raphaël, 1849?; Nouvelles Confidences, 1851), de nombreuses compilations historiques (Histoire de la Restauration, 1851 ; Histoire des Constituants, 1853 ; Histoire de la Turquie, 1853-1854 ; Histoire de la Russie, 1855), des sommes littéraires (Cours familier de littérature, 1856-1869) et s'occupa surtout de la réédition de ses œuvres complètes (Œuvres complètes en 41 volumes, 1849-1850).

On trouve çà et là quelques poèmes inspirés (« le Désert », « la Vigne et la Maison »), des romans intéressants qui montrent un Lamartine romancier des humbles mais dans l'ensemble, le souffle de ses débuts manque à ces textes, dont l'écriture est motivée davantage par le besoin d'argent que par l'inspiration. Alphonse de Lamartine mourut le 28 février 1869, dans un oubli presque total et après avoir vendu peu à peu tous ses biens.

Parues en 1820, les Méditations poétiques restent le chef-d'oeuvre de Lamartine. Si la publication de ce recueil marque une date importante dans l'histoire de la poésie, puisqu'on y voit l'acte de naissance du romantisme en France, l'ouvrage reste assez conventionnel par sa forme. La versification (régulière) et le lexique (d'un registre élevé) restaient ceux du siècle précédent, mais Lamartine sut conférer à ses poèmes une musicalité particulière, une harmonie fortement évocatoire, qui est considérée, aujourd'hui encore, comme l'une des principales qualités de son œuvre.

Mais c'est bien davantage par la teneur de ses poèmes que par leur forme que Lamartine ouvrait une nouvelle ère poétique. Le succès immédiat et considérable des Méditations s'explique en effet par leur adéquation à leur époque, à l'émergence d'une sensibilité nouvelle, liée aux bouleversements de l'histoire, aux incertitudes de l'avenir et à une nouvelle vision de l'individu, perçu comme être sensible, complexe et comme centre de la représentation.

Les Méditations se présentent comme une sorte de rêverie mélancolique sur le thème de la foi et celui de l'amour. Le poète, qui parle à la première personne, évoque le souvenir de son amante perdue, qu'il appelle Elvire, et dans laquelle on s'accorde le plus souvent à reconnaître Julie Charles. Le recours au pseudonyme marque bien qu'il y a transposition des événements dans le monde imaginaire et poétique, indiquant clairement qu'il ne faut pas lire les Méditations comme un journal exactement fidèle à la réalité des faits.

Si les Méditations sont un journal, elles sont le journal d'une âme insatisfaite, qui souffre et ne trouve pas de repos. La poésie y est investie d'une fonction existentielle : elle devient le lieu de l'épanchement du Moi, d'une interrogation sur le sens de l'existence et d'une méditation sur la condition de l'Homme.

L'un des poèmes les plus célèbres des Méditations est une élégie, « le Lac », qui fut directement inspiré par la rencontre avec Julie Charles sur les bords du lac du Bourget. Le thème dominant est la hantise du temps qui passe et qui corrompt tout ; dans un style très affectif, le poète et sa bien-aimée, à laquelle il prête sa voix, supplient le temps, la forêt, les grottes, le lac lui-même, la nature tout entière enfin, de préserver à jamais les instants de bonheur qu'ils sont en train de partager.


Les étoiles

    Il est pour la pensée une heure... une heure sainte,
    Alors que, s'enfuyant de la céleste enceinte,
    De l'absence du jour pour consoler les cieux,
    Le crépuscule aux monts prolonge ses adieux.
    On voit à l'horizon sa lueur incertaine,
    Comme les bords flottants d'une robe qui traîne,
    Balayer lentement le firmament obscur,
    Où les astres ternis revivent dans l'azur.
    Alors ces globes d'or, ces îles de lumière,
    Que cherche par instinct la rêveuse paupière,
    Jaillissent par milliers de l'ombre qui s'enfuit
    Comme une poudre d'or sur les pas de la nuit ;
    Et le souffle du soir qui vole sur sa trace,
    Les sème en tourbillons dans le brillant espace.
    L'oeil ébloui les cherche et les perd à la fois ;
    Les uns semblent planer sur les cimes des bois,
    Tel qu'un céleste oiseau dont les rapides ailes
    Font jaillir en s'ouvrant des gerbes d'étincelles.
    D'autres en flots brillants s'étendent dans les airs,
    Comme un rocher blanchi de l'écume des mers ;
    Ceux-là, comme un coursier volant dans la carrière,
    Déroulent à longs plis leur flottante crinière ;
    Ceux-ci, sur l'horizon se penchant à demi,
    Semblent des yeux ouverts sur le monde endormi,
    Tandis qu'aux bords du ciel de légères étoiles
    Voguent dans cet azur comme de blanches voiles
    Qui, revenant au port, d'un rivage lointain,
    Brillent sur l'Océan aux rayons du matin.

    De ces astres brillants, son plus sublime ouvrage,
    Dieu seul connaît le nombre, et la distance, et l'âge ;
    Les uns, déjà vieillis, pâlissent à nos yeux,
    D'autres se sont perdus dans les routes des cieux,
    D'autres, comme des fleurs que son souffle caresse,
    Lèvent un front riant de grâce et de jeunesse,
    Et, charmant l'Orient de leurs fraîches clartés,
    Etonnent tout à coup l'oeil qui les a comptés.
    Dans la danse céleste ils s'élancent... et l'homme,
    Ainsi qu'un nouveau-né, les salue, et les nomme.
    Quel mortel enivré de leur chaste regard,
    Laissant ses yeux flottants les fixer au hasard,
    Et cherchant le plus pur parmi ce choeur suprême,
    Ne l'a pas consacré du nom de ce qu'il aime ?
    Moi-même... il en est un, solitaire, isolé,
    Qui, dans mes longues nuits, m'a souvent consolé,
    Et dont l'éclat, voilé des ombres du mystère,
    Me rappelle un regard qui brillait sur la terre.
    Peut-être?... ah! puisse-t-il au céleste séjour
    Porter au moins ce nom que lui donna l'Amour !

    Cependant la nuit marche, et sur l'abîme immense
    Tous ces mondes flottants gravitent en silence,
    Et nous-même, avec eux emportés dans leur cours
    Vers un port inconnu nous avançons toujours !
    Souvent, pendant la nuit, au souffle du zéphire,
    On sent la terre aussi flotter comme un navire.
    D'une écume brillante on voit les monts couverts
    Fendre d'un cours égal le flot grondant des airs ;
    Sur ces vagues d'azur où le globe se joue,
    On entend l'aquilon se briser sous la proue,
    Et du vent dans les mâts les tristes sifflements,
    Et de ses flancs battus les sourds gémissements ;
    Et l'homme sur l'abîme où sa demeure flotte
    Vogue avec volupté sur la foi du pilote !
    Soleils ! mondes flottants qui voguez avec nous,
    Dites, s'il vous l'a dit, où donc allons-nous tous ?
    Quel est le port céleste où son souffle nous guide ?
    Quel terme assigna-t-il à notre vol rapide ?
    Allons-nous sur des bords de silence et de deuil,
    Echouant dans la nuit sur quelque vaste écueil,
    Semer l'immensité des débris du naufrage ?
    Ou, conduits par sa main sur un brillant rivage,
    Et sur l'ancre éternelle à jamais affermis,
    Dans un golfe du ciel aborder endormis ?

    Vous qui nagez plus près de la céleste voûte,
    Mondes étincelants, vous le savez sans doute !
    Cet Océan plus pur, ce ciel où vous flottez,
    Laisse arriver à vous de plus vives clartés ;
    Plus brillantes que nous, vous savez davantage ;
    Car de la vérité la lumière est l'image !
    Oui : si j'en crois l'éclat dont vos orbes errants
    Argentent des forêts les dômes transparents,
    Qui glissant tout à coup sur des mers irritées,
    Calme en les éclairant les vagues agitées ;
    Si j'en crois ces rayons dont le sensible jour
    Inspire la vertu, la prière, l'amour,
    Et quand l'oeil attendri s'entrouvre à leur lumière,
    Attirent une larme au bord de la paupière ;
    Si j'en crois ces instincts, ces doux pressentiments
    Qui dirigent vers nous les soupirs des amants,
    Les yeux de la beauté, les rêves qu'on regrette,
    Et le vol enflammé de l'aigle et du poète !
    Tentes du ciel, Edens ! temples ! brillants palais !
    Vous êtes un séjour d'innocence et de paix !
    Dans le calme des nuits, à travers la distance,
    Vous en versez sur nous la lointaine influence!
    Tout ce que nous cherchons, l'amour, la vérité,
    Ces fruits tombés du ciel dont la terre a goûté,
    Dans vos brillants climats que le regard envie
    Nourrissent à jamais les enfants de la vie,
    Et l'homme, un jour peut-être à ses destins rendu,
    Retrouvera chez vous tout ce qu'il a perdu ?
    Hélas! combien de fois seul, veillant sur ces cimes
    Où notre âme plus libre a des voeux plus sublimes,
    Beaux astres! fleurs du ciel dont le lis est jaloux,
    J'ai murmuré tout bas : Que ne suis-je un de vous ?
    Que ne puis-je, échappant à ce globe de boue,
    Dans la sphère éclatante où mon regard se joue,
    Jonchant d'un feu de plus le parvis du saint lieu,
    Eclore tout à coup sous les pas de mon Dieu,
    Ou briller sur le front de la beauté suprême,
    Comme un pâle fleuron de son saint diadème ?
    Dans le limpide azur de ces flots de cristal,
    Me souvenant encor de mon globe natal,
    Je viendrais chaque nuit, tardif et solitaire,
    Sur les monts que j'aimais briller près de la terre ;
    J'aimerais à glisser sous la nuit des rameaux,
    A dormir sur les prés, à flotter sur les eaux ;
    A percer doucement le voile d'un nuage,
    Comme un regard d'amour que la pudeur ombrage :
    Je visiterais l'homme; et s'il est ici-bas
    Un front pensif, des yeux qui ne se ferment pas,
    Une âme en deuil, un coeur qu'un poids sublime oppresse,
    Répandant devant Dieu sa pieuse tristesse ;
    Un malheureux au jour dérobant ses douleurs
    Et dans le sein des nuits laissant couler ses pleurs,
    Un génie inquiet, une active pensée
    Par un instinct trop fort dans l'infini lancée ;
    Mon rayon pénétré d'une sainte amitié
    Pour des maux trop connus prodiguant sa pitié,
    Comme un secret d'amour versé dans un coeur tendre,
    Sur ces fronts inclinés se plairait à descendre !
    Ma lueur fraternelle en découlant sur eux
    Dormirait sur leur sein, sourirait à leurs yeux :
    Je leur révélerais dans la langue divine
    Un mot du grand secret que le malheur devine ;
    Je sécherais leurs pleurs ; et quand l'oeil du matin
    Ferait pâlir mon disque à l'horizon lointain,
    Mon rayon en quittant leur paupière attendrie
    Leur laisserait encor la vague rêverie,
    Et la paix et l'espoir; et, lassés de gémir,
    Au moins avant l'aurore ils pourraient s'endormir.

    Et vous, brillantes soeurs! étoiles, mes compagnes,
    Qui du bleu firmament émaillez les campagnes,
    Et cadençant vos pas à la lyre des cieux,
    Nouez et dénouez vos choeurs harmonieux !
    Introduit sur vos pas dans la céleste chaîne,
    Je suivrais dans l'azur l'instinct qui vous entraîne,
    Vous guideriez mon oeil dans ce brillant désert,
    Labyrinthe de feux où le regard se perd !
    Vos rayons m'apprendraient à louer, à connaître
    Celui que nous cherchons, que vous voyez peut-être !
    Et noyant dans son sein mes tremblantes clartés,
    Je sentirais en lui.., tout ce que vous sentez !

    Alphonse de Lamartine, tiré de Nouvelles méditations poétiques


Hymne au soleil

    Vous avez pris pitié de sa longue douleur !
    Vous me rendez le jour, Dieu que l'amour implore !
    Déjà mon front couvert d'une molle pâleur,
    Des teintes de la vie à ses yeux se colore ;
    Déjà dans tout mon être une douce chaleur
    Circule avec mon sang, remonte dans mon coeur
    Je renais pour aimer encore !

    Mais la nature aussi se réveille en ce jour !
    Au doux soleil de mai nous la voyons renaître ;
    Les oiseaux de Vénus autour de ma fenêtre
    Du plus chéri des mois proclament le retour !
    Guidez mes premiers pas dans nos vertes campagnes !
    Conduis-moi, chère Elvire, et soutiens ton amant :
    Je veux voir le soleil s'élever lentement,
    Précipiter son char du haut de nos montagnes,
    Jusqu'à l'heure où dans l'onde il ira s'engloutir,
    Et cédera les airs au nocturne zéphyr !
    Viens ! Que crains-tu pour moi ? Le ciel est sans nuage !
    Ce plus beau de nos jours passera sans orage ;
    Et c'est l'heure où déjà sur les gazons en fleurs
    Dorment près des troupeaux les paisibles pasteurs !

    Dieu ! que les airs sont doux ! Que la lumière est pure !
    Tu règnes en vainqueur sur toute la nature,
    Ô soleil ! et des cieux, où ton char est porté,
    Tu lui verses la vie et la fécondité !
    Le jour où, séparant la nuit de la lumière,
    L'éternel te lança dans ta vaste carrière,
    L'univers tout entier te reconnut pour roi !
    Et l'homme, en t'adorant, s'inclina devant toi !
    De ce jour, poursuivant ta carrière enflammée,
    Tu décris sans repos ta route accoutumée ;
    L'éclat de tes rayons ne s'est point affaibli,
    Et sous la main des temps ton front n'a point pâli !

    Quand la voix du matin vient réveiller l'aurore,
    L'Indien, prosterné, te bénit et t'adore !
    Et moi, quand le midi de ses feux bienfaisants
    Ranime par degrés mes membres languissants,
    Il me semble qu'un Dieu, dans tes rayons de flamme,
    En échauffant mon sein, pénètre dans mon âme !
    Et je sens de ses fers mon esprit détaché,
    Comme si du Très-Haut le bras m'avait touché !
    Mais ton sublime auteur défend-il de le croire ?
    N'es-tu point, ô soleil ! un rayon de sa gloire ?
    Quand tu vas mesurant l'immensité des cieux,
    Ô soleil ! n'es-tu point un regard de ses yeux ?

    Ah ! si j'ai quelquefois, aux jours de l'infortune,
    Blasphémé du soleil la lumière importune ;
    Si j'ai maudit les dons que j'ai reçus de toi,
    Dieu, qui lis dans les coeurs, ô Dieu ! pardonne-moi !
    Je n'avais pas goûté la volupté suprême
    De revoir la nature auprès de ce que j'aime,
    De sentir dans mon coeur, aux rayons d'un beau jour,
    Redescendre à la fois et la vie et l'amour !
    Insensé ! j'ignorais tout le prix de la vie !
    Mais ce jour me l'apprend, et je te glorifie !

    Alphonse de Lamartine, tiré de Méditations poétiques


L'infini dans les cieux

    C'est une nuit d'été ; nuit dont les vastes ailes
    Font jaillir dans l'azur des milliers d'étincelles ;
    Qui, ravivant le ciel comme un miroir terni,
    Permet à l'oeil charmé d'en sonder l'infini ;
    Nuit où le firmament, dépouillé de nuages,
    De ce livre de feu rouvre toutes les pages !
    Sur le dernier sommet des monts, d'où le regard
    Dans un trouble horizon se répand au hasard,
    Je m'assieds en silence, et laisse ma pensée
    Flotter comme une mer où la lune est bercée.

    L'harmonieux Ether, dans ses vagues d'azur,
    Enveloppe les monts d'un fluide plus pur ;
    Leurs contours qu'il éteint, leurs cimes qu'il efface,
    Semblent nager dans l'air et trembler dans l'espace,
    Comme on voit jusqu'au fond d'une mer en repos
    L'ombre de son rivage, onduler sous les flots !
    Sous ce jour sans rayon, plus serein qu'une aurore,
    A l'oeil contemplatif la terre semble éclore ;
    Elle déroule au loin ses horizons divers
    Où se joua la main qui sculpta l'univers !
    Là, semblable à la vague, une colline ondule,
    Là, le coteau poursuit le coteau qui recule,
    Et le vallon, voilé de verdoyants rideaux,
    Se creuse comme un lit pour l'ombre et pour les eaux ;
    Ici s'étend la plaine, où, comme sur la grève,
    La vague des épis s'abaisse et se relève ;
    Là, pareil au serpent dont les noeuds sont rompus,
    Le fleuve, renouant ses flots interrompus,
    Trace à son cours d'argent des méandres sans nombre,
    Se perd sous la colline et reparaît dans l'ombre :
    Comme un nuage noir, les profondes forêts
    D'une tâche grisâtre ombragent les guérets,
    Et plus loin, où la plage en croissant se reploie,
    Où le regard confus dans les vapeurs se noie,
    Un golfe de la mer, d'îles entrecoupé,
    Des blancs reflets du ciel par la lune frappé,
    Comme un vaste miroir, brisé sur la poussière,
    Réfléchit dans l'obscur des fragments de lumière.

    Que le séjour de l'homme est divin, quand la nuit
    De la vie orageuse étouffe ainsi le bruit !
    Ce sommeil qui d'en haut tombe avec la rosée
    Et ralentit le cours de la vie épuisée,
    Semble planer aussi sur tous les éléments,
    Et de tout ce qui vit calmer les battements ;
    Lin silence pieux s'étend sur la nature,
    Le fleuve a son éclat, mais n'a plus son murmure,
    Les chemins sont déserts, les chaumières sans voix,
    Nulle feuille ne tremble à la voûte des bois,
    Et la mer elle-même, expirant sur sa rive,
    Roule à peine à la plage une lame plaintive ;
    On dirait, en voyant ce monde sans échos,
    Où l'oreille jouit d'un magique repos,
    Où tout est majesté, crépuscule, silence,
    Et dont le regard seul atteste l'existence,
    Que l'on contemple en songe, à travers le passé,
    Le fantôme d'un monde où la vie a cessé !
    Seulement, dans les troncs des pins aux larges cimes,
    Dont les groupes épars croissent sur ces abîmes,
    L'haleine de la nuit, qui se brise parfois,
    Répand de loin en loin d'harmonieuses voix,
    Comme pour attester, dans leur cime sonore,
    Que ce monde, assoupi, palpite et vit encore.

    Un monde est assoupi sous la voûte des cieux ?
    Mais dans la voûte même où s'élèvent mes yeux,
    Que de mondes nouveaux, que de soleils sans nombre,
    Trahis par leur splendeur, étincellent dans l'ombre !
    Les signes épuisés s'usent à les compter,
    Et l'âme infatigable est lasse d'y monter !
    Les siècles, accusant leur alphabet stérile,
    De ces astres sans fin n'ont nommé qu'un sur mille ;
    Que dis-je! Aux bords des cieux, ils n'ont vu qu'ondoyer
    Les mourantes lueurs de ce lointain foyer ;
    Là l'antique Orion des nuits perçant les voiles
    Dont Job a le premier nommé les sept étoiles ;
    Le navire fendant l'éther silencieux,
    Le bouvier dont le char se traîne dans les cieux,
    La lyre aux cordes d'or, le cygne aux blanches ailes,
    Le coursier qui du ciel tire des étincelles,
    La balance inclinant son bassin incertain,
    Les blonds cheveux livrés au souffle du matin,
    Le bélier, le taureau, l'aigle, le sagittaire,
    Tout ce que les pasteurs contemplaient sur la terre,
    Tout ce que les héros voulaient éterniser,
    Tout ce que les amants ont pu diviniser,
    Transporté dans le ciel par de touchants emblèmes,
    N'a pu donner des noms à ces brillants systèmes.
    Les cieux pour les mortels sont un livre entrouvert,
    Ligne à ligne à leurs yeux par la nature offert ;
    Chaque siècle avec peine en déchiffre une page,
    Et dit : Ici finit ce magnifique ouvrage :
    Mais sans cesse le doigt du céleste écrivain
    Tourne un feuillet de plus de ce livre divin,
    Et l'oeil voit, ébloui par ces brillants mystères,
    Etinceler sans fin de plus beaux caractères !
    Que dis-je ? À chaque veille, un sage audacieux
    Dans l'espace sans bords s'ouvre de nouveaux cieux ;
    Depuis que le cristal qui rapproche les mondes
    Perce du vaste Ether les distances profondes,
    Et porte le regard dans l'infini perdu,
    Jusqu'où l'oeil du calcul recule confondu,
    Les cieux se sont ouverts comme une voûte sombre
    Qui laisse en se brisant évanouir son ombre ;
    Ses feux multipliés plus que l'atome errant
    Qu'éclaire du soleil un rayon transparent,
    Séparés ou groupés, par couches, par étages,
    En vagues, en écume, ont inondé ses plages,
    Si nombreux, si pressés, que notre oeil ébloui,
    Qui poursuit dans l'espace un astre évanoui,
    Voit cent fois dans le champ qu'embrasse sa paupière
    Des mondes circuler en torrents de poussière !
    Plus loin sont ces lueurs que prirent nos aïeux
    Pour les gouttes du lait qui nourrissait les dieux ;
    Ils ne se trompaient pas : ces perles de lumière,
    Qui de la nuit lointaine ont blanchi la carrière,
    Sont des astres futurs, des germes enflammés
    Que la main toujours pleine a pour les temps semés,
    Et que l'esprit de Dieu, sous ses ailes fécondes,
    De son ombre de feu couve au berceau des mondes.
    C'est de là que, prenant leur vol au jour écrit,
    Comme un aiglon nouveau qui s'échappe du nid,
    Ils commencent sans guide et décrivent sans trace
    L'ellipse radieuse au milieu de l'espace,
    Et vont, brisant du choc un astre à son déclin,
    Renouveler des cieux toujours à leur matin.

    Et l'homme cependant, cet insecte invisible,
    Rampant dans les sillons d'un globe imperceptible,
    Mesure de ces feux les grandeurs et les poids,
    Leur assigne leur place et leur route et leurs lois,
    Comme si, dans ses mains que le compas accable,
    Il roulait ces soleils comme des grains de sable !
    Chaque atome de feu que dans l'immense éther
    Dans l'abîme des nuits l'oeil distrait voit flotter,
    Chaque étincelle errante aux bords de l'empyrée,
    Dont scintille en mourant la lueur azurée,
    Chaque tache de lait qui blanchit l'horizon,
    Chaque teinte du ciel qui n'a pas même un nom,
    Sont autant de soleils, rois d'autant de systèmes,
    Qui, de seconds soleils se couronnant eux-mêmes,
    Guident, en gravitant dans ces immensités,
    Cent planètes brûlant de leurs feux empruntés,
    Et tiennent dans l'éther chacune autant de place
    Que le soleil de l'homme en tournant en embrasse,
    Lui, sa lune et sa terre, et l'astre du matin,
    Et Saturne obscurci de son anneau lointain !
    Oh ! que tes cieux sont grands! et que l'esprit de l'homme
    Plie et tombe de haut, mon Dieu! quand il te nomme !
    Quand, descendant du dôme où s'égaraient. ses yeux,
    Atome, il se mesure à l'infini des cieux,
    Et que, de ta grandeur soupçonnant le prodige,
    Son regard s'éblouit, et qu'il se dit : Que suis-je ?
    Oh ! que suis-je, Seigneur ! devant les cieux et toi ?
    De ton immensité le poids pèse sur moi,
    Il m'égale au néant, il m'efface, il m'accable,
    Et je m'estime moins qu'un de ces grains de sable,
    Car ce sable roulé par les flots inconstants,
    S'il a moins d'étendue, hélas ! a plus de temps ;
    Il remplira toujours son vide dans l'espace
    Lorsque je n'aurai plus ni nom, ni temps, ni place ;
    Son sort est devant toi moins triste que le mien,
    L'insensible néant ne sent pas qu'il n'est rien
    Il ne se ronge pas pour agrandir son être,
    Il ne veut ni monter, ni juger, ni connaître,
    D'un immense désir il n'est point agité ;
    Mort, il ne rêve pas une immortalité !
    Il n'a pas cette horreur de mon âme oppressée,
    Car il ne porte pas le poids de ta pensée !

    Hélas ! pourquoi si haut mes yeux ont-ils monté ?
    J'étais heureux en bas dans mon obscurité,
    Mon coin dans l'étendue et mon éclair de vie
    Me paraissaient un sort presque digne d'envie ;
    Je regardais d'en haut cette herbe; en comparant,
    Je méprisais l'insecte et je me trouvais grand ;
    Et maintenant, noyé dans l'abîme de l'être,
    Je doute qu'un regard du Dieu qui nous fit naître
    Puisse me démêler d'avec lui, vil, rampant,
    Si bas, si loin de lui, si voisin du néant !
    Et je me laisse aller à ma douleur profonde,
    Comme une pierre au fond des abîmes de l'onde ;
    Et mon propre regard, comme honteux de soi,
    Avec un vil dédain se détourne de moi,
    Et je dis en moi-même à mon âme qui doute :
    Va, ton sort ne vaut pas le coup d'oeil qu'il te coûte !
    Et mes yeux desséchés retombent ici-bas,
    Et je vois le gazon qui fleurit sous mes pas,
    Et j'entends bourdonner sous l'herbe que je foule
    Ces flots d'êtres vivants que chaque sillon roule :
    Atomes animés par le souffle divin,
    Chaque rayon du jour en élève sans fin,
    La minute suffit pour compléter leur être,
    Leurs tourbillons flottants retombent pour renaître,
    Le sable en est vivant, l'éther en est semé,
    Et l'air que je respire est lui-même animé ;
    Et d'où vient cette vie, et d'où peut-elle éclore,
    Si ce n'est du regard où s'allume l'aurore ?
    Qui ferait germer l'herbe et fleurir le gazon,
    Si ce regard divin n'y portait son rayon ?
    Cet œil s'abaisse donc sur toute la nature,
    Il n'a donc ni mépris, ni faveur, ni mesure,
    Et devant l'infini pour qui tout est pareil,
    Il est donc aussi grand d'être homme que soleil !
    Et je sens ce rayon m'échauffer de sa flamme,
    Et mon coeur se console, et je dis à mon âme :
    Homme ou monde à ses pieds, tout est indifférent,
    Mais réjouissons-nous, car notre maître est grand !

    Flottez, soleils des nuits, illuminez les sphères ;
    Bourdonnez sous votre herbe, insectes éphémères ;
    Rendons gloire là-haut, et dans nos profondeurs,
    Vous par votre néant, et vous par vos grandeurs,
    Et toi par ta pensée, homme ! grandeur suprême,
    Miroir qu'il a créé pour s'admirer lui-même,
    Echo que dans son oeuvre il a si loin jeté,
    Afin que son saint nom fût partout répété.
    Que cette humilité qui devant lui m'abaisse
    Soit un sublime hommage, et non une tristesse ;
    Et que sa volonté, trop haute pour nos yeux,
    Soit faite sur la terre, ainsi que dans les cieux !

    Alphonse de Lamartine, tiré de Harmonies poétiques et religieuses


Le soir

    Le soir ramène le silence.
    Assis sur ces rochers déserts,
    Je suis dans le vague des airs
    Le char de la nuit qui s'avance.

    Vénus se lève à l'horizon ;
    À mes pieds l'étoile amoureuse.
    De sa lueur mystérieuse
    Blanchit les tapis de gazon.

    De ce hêtre au feuillage sombre
    J'entends frissonner les rameaux :
    On dirait autour des tombeaux
    Qu'on entend voltiger une ombre.

    Tout à coup détaché des cieux,
    Un rayon de l'astre nocturne,
    Glissant sur mon front taciturne,
    Vient mollement toucher mes yeux.

    Doux reflet d'un globe de flamme,
    Charmant rayon, que me veux-tu ?
    Viens-tu dans mon sein abattu
    Porter la lumière à mon âme ?

    Descends-tu pour me révéler
    Des mondes le divin mystère ?
    Les secrets cachés dans la sphère
    Où le jour va te rappeler ?

    Une secrète intelligence
    T'adresse-t-elle aux malheureux ?
    Viens-tu la nuit briller sur eux
    Comme un rayon de l'espérance ?

    Viens-tu dévoiler l'avenir
    Au coeur fatigué qui t'implore ?
    Rayon divin, es-tu l'aurore
    Du jour qui ne doit pas finir ?

    Mon coeur à ta clarté s'enflamme,
    Je sens des transports inconnus,
    Je songe à ceux qui ne sont plus
    Douce lumière, es-tu leur âme ?

    Peut-être ces mânes heureux
    Glissent ainsi sur le bocage ?
    Enveloppé de leur image,
    Je crois me sentir plus près d'eux !

    Ah ! si c'est vous, ombres chéries !
    Loin de la foule et loin du bruit,
    Revenez ainsi chaque nuit
    Vous mêler à mes rêveries.
    Ramenez la paix et l'amour
    Au sein de mon âme épuisée,
    Comme la nocturne rosée
    Qui tombe après les feux du jour.

    Venez !... mais des vapeurs funèbres
    Montent des bords de l'horizon :
    Elles voilent le doux rayon,
    Et tout rentre dans les ténèbres.

    Alphonse de Lamartine, tiré de Méditations poétiques


Références :


Oeuvres poétiques :


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