Nox Oculis


Charles (René-Marie) Leconte de Lisle (1818-1894)

Poète français qui fut le chef de file du Parnasse.

Charles-René-Marie Leconte de Lisle naquit à l'île Bourbon (Réunion) le 22 octobre 1818. Venu en France à l'âge de dix-huit ans pour étudier le droit, il abandonna ses études pour la poésie ; dès lors, sa famille lui coupa les vivres. De 1845 à 1848, il fréquente à Paris les phalanstériens, collabore à La Phalange et à La Démocratie pacifique, espère tout de la révolution de 1848, dont l’échec l’accable; il ne pardonnera ni à la bourgeoisie sa victoire, ni au peuple d’accepter sa défaite. Il vécut longtemps de leçons particulières, de travaux non signés, de traductions, d'emprunts, de quelques prix et subsides avant de recevoir une pension, sous l'Empire, puis d'être nommé bibliothécaire adjoint au Sénat sous la IIIe République. Leconte de Lisle fut l'un des chefs de file de l'école du Parnasse, qui prônait notamment la supériorité du beau sur l'utile. À ce titre, il eut dès 1860 des disciples comme Villiers de l'Isle-Adam, Mallarmé, Sully Prudhomme ou Hérédia. En 1887, il fut reçu à l'Académie française au fauteuil de Victor Hugo, dont il avait été jadis l'un des protégés. Sur la fin de sa vie, il acquit la réputation d'être un poète classique et semi-officiel au pessimisme latent. Il meurt en 1894, dans le hameau de Voisins, près de Louveciennes, honoré par la IIIe République, dont il avait salué l'avènement aux lendemains de la Commune.

L'œuvre poétique de Leconte de Lisle est dominée essentiellement par trois recueils de poèmes, les Poèmes antiques (1852), les Poèmes barbares (1862) et les Poèmes tragiques (1884), qui tous recherchent le foisonnement d'une matière poétique au sein du passé, pour dire le « temps où l'homme et la terre étaient jeunes et dans l'éclosion de leur force et de leur beauté ». Dès la préface des Poèmes antiques (1852), Leconte de Lisle choisit de se poser en chef d'une nouvelle école fondée contre la pratique romantique. Pour lui, la poésie devait exprimer, dans des formes adéquates, le « fonds commun à l'homme et au poète », « la somme de vérités morales et d'idées dont nul ne peut s'abstraire ». Or seuls Homère et les tragiques grecs -- auxquels Leconte de Lisle associait les auteurs des grandes épopées hindoues -- pouvaient fournir des modèles dans cette matière. Selon lui, il fallait donc remonter aux sources antiques et faire resurgir les voix des civilisations disparues. Dans sa poésie, impeccablement cadencée et rythmée, parfois déclamatoire, l'exotisme en vogue reste cependant secondaire par rapport à cette recherche d'une voix originelle.

La génération littéraire de 1820, avec Flaubert, Baudelaire et Leconte de Lisle, s’élève contre le romantisme, taxé d’impuissance, et l’école du « bon sens », taxée de médiocrité. Cependant, plus d’un lien rattache le Parnasse au Romantisme : Leconte de Lisle est fortement marqué par Lamartine et par Vigny et estime Théophile Gautier. En réalité, grâce à Leconte de Lisle, l’énergie passionnelle, l’interprétation symbolique de la nature, le goût de la couleur et de l’exotisme, la liberté dans la fantaisie passent du romantisme au Parnasse.


L'astre rouge

    Sur les continents morts, les houles léthargiques
    où le dernier frisson d'un monde a palpité
    s'enflent dans le silence et dans l'immensité ;
    et le rouge Sahil, du fond des nuits tragiques,
    seul flambe, et darde aux flots son oeil ensanglanté.
    Par l'espace sans fin des solitudes nues,
    ce gouffre inerte, sourd, vide, au néant pareil,
    Sahil, témoin suprême, et lugubre soleil
    qui fait la mer plus morne et plus noires les nues,
    couve d'un oeil sanglant l'universel sommeil.
    Génie, amour, douleur, désespoir, haine, envie,
    ce qu'on rêve, ce qu'on adore et ce qui ment,
    terre et ciel, rien n'est plus de l'antique moment.
    Sur le songe oublié de l'homme et de la vie
    l'oeil rouge de Sahil saigne éternellement.

    Leconte de Lisle, 1884, tiré de Poèmes tragiques (1886), pages 24-25


L'aurore

    La nue était d'or pâle, et, d'un ciel doux et frais,
    sur les jaunes bambous, sur les rosiers épais,
    sur la mousse gonflée et les safrans sauvages,
    d'étroits rayons filtraient à travers les feuillages.
    Un arome léger d' herbe et de fleurs montait ;
    un murmure infini dans l'air subtil flottait :
    choeur des esprits cachés, âmes de toutes choses,
    qui font chanter la source et s' entr'ouvrir les roses ;
    dieux jeunes, bienveillants, rois d'un monde enchanté
    où s' unissent d' amour la force et la beauté.
    La brume bleue errait aux pentes des ravines ;
    et, de leurs becs pourprés lissant leurs ailes fines,
    les blonds sénégalis, dans les gérofliers
    d'une eau pure trempés, s'éveillaient par milliers.
    La mer était sereine, et sur la houle claire
    l'aube vive dardait sa flèche de lumière ;
    la montagne nageait dans l'air éblouissant
    avec ses verts coteaux de maïs mûrissant,
    et ses cônes d' azur, et ses forêts bercées
    aux brises du matin sur les flots élancées ;
    et l'île, rougissante et lasse du sommeil,
    chantait et souriait aux baisers du soleil.
    ô jeunesse sacrée, irréparable joie,
    félicité perdue, où l'âme en pleurs se noie !
    ô lumière, ô fraîcheur des monts calmes et bleus,
    des coteaux et des bois feuillages onduleux,
    aube d'un jour divin, chant des mers fortunées,
    florissante vigueur de mes belles années...
    vous vivez, vous chantez, vous palpitez encor,
    saintes réalités, dans vos horizons d'or !
    Mais, ô nature, ô ciel, flots sacrés, monts sublimes,
    bois dont les vents amis font murmurer les cimes,
    formes de l'idéal, magnifiques aux yeux,
    vous avez disparu de mon coeur oublieux !
    Et voici que, lassé de voluptés amères,
    haletant du désir de mes mille chimères,
    hélas ! J'ai désappris les hymnes d'autrefois,
    et que mes dieux trahis n'entendent plus ma voix.

    Leconte de Lisle, 1855, tiré de Poèmes barbares (1878), pages 200


La chute des étoiles

    Tombez, ô perles dénouées,
    pâles étoiles, dans la mer.
    Un brouillard de roses nuées
    émerge de l'horizon clair ;
    à l'orient plein d'étincelles
    le vent joyeux bat de ses ailes
    l'onde que brode un vif éclair.
    Tombez, ô perles immortelles,
    pâles étoiles, dans la mer.
    Plongez sous les écumes fraîches
    de l'océan mystérieux.
    La lumière crible de flèches
    le faîte des monts radieux ;
    mille et mille cris, par fusées,
    sortent des bois lourds de rosées ;
    une musique vole aux cieux.
    Plongez, de larmes arrosées,
    dans l'océan mystérieux.
    Fuyez, astres mélancoliques,
    ô paradis lointains encor !
    L' aurore aux lèvres métalliques
    rit dans le ciel et prend l'essor ;
    elle se vêt de molles flammes,
    et sur l'émeraude des lames
    fait pétiller des gouttes d'or.
    Fuyez, mondes où vont les âmes,
    ô paradis lointains encor !
    Allez, étoiles, aux nuits douces,
    aux cieux muets de l'occident.
    Sur les feuillages et les mousses
    le soleil darde un oeil ardent ;
    les cerfs, par bonds, dans les vallées,
    se baignent aux sources troublées ;
    le bruit des hommes va grondant.
    Allez, ô blanches exilées,
    aux cieux muets de l'occident.
    Heureux qui vous suit, clartés mornes,
    ô lampes qui versez l'oubli !
    Comme vous, dans l'ombre sans bornes,
    heureux qui roule enseveli !
    Celui-là vers la paix s'élance :
    haine, amour, larmes, violence,
    ce qui fut l'homme est aboli.
    Donnez-nous l'éternel silence,
    ô lampes qui versez l'oubli !

    Leconte de Lisle, 1862, tiré de Poèmes barbares (1878), pages 222-224


Un coucher de soleil

    Sur la côte d' un beau pays,
    par delà les flots pacifiques,
    deux hauts palmiers épanouis
    bercent leurs palmes magnifiques.
    à leur ombre, tel qu'un nabab
    qui, vers midi, rêve et repose,
    dort un grand tigre du Pendj-Ab,
    allongé sur le sable rose ;
    et, le long des fûts lumineux,
    comme au paradis des genèses,
    deux serpents enroulent leurs noeuds
    dans une spirale de braises.
    Auprès, un golfe de satin,
    où le feuillage se reflète,
    baigne un vieux palais byzantin
    de brique rouge et violette.
    Puis, des cygnes noirs, par milliers,
    l'aile ouverte au vent qui s' y joue,
    ourlent, au bas des escaliers,
    l'eau diaphane avec leur proue.
    L'horizon est immense et pur ;
    à peine voit-on, aux cieux calmes,
    descendre et monter dans l'azur
    la palpitation des palmes.
    Mais voici qu'au couchant vermeil
    l'oiseau rok s'enlève, écarlate :
    dans son bec il tient le soleil,
    et des foudres dans chaque patte.
    Sur le poitrail du vieil oiseau,
    qui fume, pétille et s'embrase,
    l'astre coule et fait un ruisseau
    couleur d'or, d'ambre et de topaze.
    Niagara resplendissant,
    ce fleuve s'écroule aux nuées,
    et rejaillit en y laissant
    des écumes d'éclairs trouées.
    Soudain le géant Orion,
    ou quelque sagittaire antique,
    du côté du septentrion
    dresse sa stature athlétique.
    Le chasseur tend son arc de fer
    tout rouge au sortir de la forge,
    et, faisant un pas sur la mer,
    transperce le rok à la gorge.
    D'un coup d' aile l'oiseau sanglant
    s'enfonce à travers l'étendue ;
    et le soleil tombe en brûlant,
    et brise sa masse éperdue.
    Alors des volutes de feu
    dévorent d'immenses prairies,
    s'élancent, et, du zénith bleu,
    pleuvent en flots de pierreries.
    Sur la face du ciel mouvant
    gisent de flamboyants décombres ;
    un dernier jet exhale au vent
    des tourbillons de pourpre et d'ombres ;
    et, se dilatant par bonds lourds,
    muette, sinistre, profonde,
    la nuit traîne son noir velours
    sur la solitude du monde.

    Leconte de Lisle, 1872, tiré de Poèmes barbares (1878), pages 194-196


La dernière vision

    Un long silence pend de l'immobile nue.
    La neige, bossuant ses plis amoncelés,
    linceul rigide, étreint les océans gelés.
    La face de la terre est absolument nue.
    Point de villes, dont l'âge a rompu les étais,
    qui s'effondrent par blocs confus que mord le lierre.
    Des lieux où tournoyait l' active fourmilière
    pas un débris qui parle et qui dise : j'étais !
    Ni sonnantes forêts, ni mers des vents battues.
    Vraiment, la race humaine et tous les animaux
    du sinistre anathème ont épuisé les maux.
    Les temps sont accomplis : les choses se sont tues.
    Comme, du faîte plat d'un grand sépulcre ancien,
    la lampe dont blêmit la lueur vagabonde,
    plein d'ennui, palpitant sur le désert du monde,
    le soleil qui se meurt regarde et ne voit rien.
    Un monstre insatiable a dévoré la vie.
    Astres resplendissants des cieux, soyez témoins !
    C'est à vous de frémir, car ici-bas, du moins,
    l'affreux spectre, la goule horrible est assouvie.
    Vertu, douleur, pensée, espérance, remords,
    amour qui traversais l'univers d'un coup d'aile,
    qu'êtes-vous devenus ? L'âme, qu'a-t-on fait d'elle ?
    Qu'a-t-on fait de l'esprit silencieux des morts ?
    Tout ! Tout a disparu, sans échos et sans traces,
    avec le souvenir du monde jeune et beau.
    Les siècles ont scellé dans le même tombeau
    l'illusion divine et la rumeur des races.
    ô soleil ! Vieil ami des antiques chanteurs,
    père des bois, des blés, des fleurs et des rosées,
    éteins donc brusquement tes flammes épuisées,
    comme un feu de berger perdu sur les hauteurs.
    Que tardes-tu ? La terre est desséchée et morte :
    fais comme elle, va, meurs ! Pourquoi survivre encor ?
    Les globes détachés de ta ceinture d'or
    volent, poussière éparse, au vent qui les emporte.
    Et, d'heure en heure aussi, vous vous engloutirez,
    ô tourbillonnements d'étoiles éperdues,
    dans l'incommensurable effroi des étendues,
    dans les gouffres muets et noirs des cieux sacrés !
    Et ce sera la nuit aveugle, la grande ombre
    informe, dans son vide et sa stérilité,
    l'abîme pacifique où gît la vanité
    de ce qui fut le temps et l' espace et le nombre.

    Leconte de Lisle, 1872, tiré de Poèmes barbares (1878), pages 246-248


L'illusion suprême

    Quand l'homme approche enfin des sommets où la vie
    va plonger dans votre ombre inerte, ô mornes cieux !
    Debout sur la hauteur aveuglément gravie,
    les premiers jours vécus éblouissent ses yeux.
    Tandis que la nuit monte et déborde les grèves,
    il revoit, au delà de l'horizon lointain,
    tourbillonner le vol des désirs et des rêves
    dans la rose clarté de son heureux matin.
    Monde lugubre, où nul ne voudrait redescendre
    par le même chemin solitaire, âpre et lent,
    vous, stériles soleils, qui n'êtes plus que cendre,
    et vous, ô pleurs muets, tombés d'un coeur sanglant !
    Celui qui va goûter le sommeil sans aurore
    dont l'homme ni le dieu n'ont pu rompre le sceau,
    chair qui va disparaître, âme qui s'évapore,
    s'emplit des visions qui hantaient son berceau.
    Rien du passé perdu qui soudain ne renaisse :
    la montagne natale et les vieux tamarins,
    les chers morts qui l'aimaient au temps de sa jeunesse
    et qui dorment là-bas dans les sables marins.
    Sous les lilas géants où vibrent les abeilles,
    voici le vert coteau, la tranquille maison,
    les grappes de letchis et les mangues vermeilles
    et l'oiseau bleu dans le maïs en floraison ;
    aux pentes des pitons, parmi les cannes grêles
    dont la peau d' ambre mûr s'ouvre au jus attiédi,
    le vol vif et strident des roses sauterelles
    qui s'enivrent de la lumière de midi ;
    les cascades, en un brouillard de pierreries,
    versant du haut des rocs leur neige en éventail ;
    et la brise embaumée autour des sucreries,
    et le fourmillement des hindous au travail ;
    le café rouge, par monceaux, sur l' aire sèche ;
    dans les mortiers massifs le son des calaous ;
    les grands-parents assis sous la varangue fraîche
    et les rires d'enfants à l'ombre des bambous ;
    le ciel vaste où le mont dentelé se profile,
    lorsque ta pourpre, ô soir, le revêt tout entier !
    Et le chant triste et doux des bandes à la file
    qui s'en viennent des hauts et s'en vont au quartier.
    Voici les bassins clairs entre les blocs de lave ;
    par les sentiers de la savane, vers l'enclos,
    le beuglement des boeufs bossus de Tamatave
    mêlé dans l'air sonore au murmure des flots,
    et sur la côte, au pied des dunes de Saint-Gilles,
    le long de son corail merveilleux et changeant,
    comme un essaim d'oiseaux les pirogues agiles
    trempant leur aile aiguë aux écumes d'argent.
    Puis, tout s'apaise et dort. La lune se balance,
    perle éclatante, au fond des cieux d'astres emplis ;
    la mer soupire et semble accroître le silence
    et berce le reflet des mondes dans ses plis.
    Mille aromes légers émanent des feuillages
    où la mouche d'or rôde, étincelle et bruit ;
    et les feux des chasseurs, sur les mornes sauvages,
    jaillissent dans le bleu splendide de la nuit.
    Et tu renais aussi, fantôme diaphane,
    qui fis battre son coeur pour la première fois,
    et, fleur cueillie avant que le soleil te fane,
    ne parfumas qu'un jour l'ombre calme des bois !
    ô chère vision, toi qui répands encore,
    de la plage lointaine où tu dors à jamais,
    comme un mélancolique et doux reflet d'aurore
    au fond d' un coeur obscur et glacé désormais !
    Les ans n' ont pas pesé sur ta grâce immortelle,
    la tombe bienheureuse a sauvé ta beauté :
    il te revoit, avec tes yeux divins, et telle
    que tu lui souriais en un monde enchanté !
    Mais quand il s'en ira dans le muet mystère
    où tout ce qui vécut demeure enseveli,
    qui saura que ton âme a fleuri sur la terre,
    ô doux rêve, promis à l'infaillible oubli ?
    Et vous, joyeux soleils des naïves années,
    vous, éclatantes nuits de l'infini béant,
    qui versiez votre gloire aux mers illuminées,
    l'esprit qui vous songea vous entraîne au néant.
    Ah ! Tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée,
    chants de la mer et des forêts, souffles du ciel
    emportant à plein vol l'espérance insensée,
    qu'est-ce que tout cela, qui n'est pas éternel ?
    Soit ! La poussière humaine, en proie au temps rapide,
    ses voluptés, ses pleurs, ses combats, ses remords,
    les dieux qu'elle a conçus et l'univers stupide
    ne valent pas la paix impassible des morts.

    Leconte de Lisle, 1884, tiré de Poèmes tragiques (1886), pages 36-39


La lampe du ciel

    Par la chaîne d'or des étoiles vives
    la lampe du ciel pend du sombre azur
    sur l'immense mer, les monts et les rives.
    Dans la molle paix de l'air tiède et pur
    bercée au soupir des houles pensives,
    la lampe du ciel pend du sombre azur
    par la chaîne d'or des étoiles vives.
    Elle baigne, emplit l'horizon sans fin
    de l'enchantement de sa clarté calme ;
    elle argente l'ombre au fond du ravin,
    et, perlant les nids posés sur la palme,
    qui dorment, légers, leur sommeil divin,
    de l'enchantement de sa clarté calme
    elle baigne, emplit l'horizon sans fin.
    Dans le doux abîme, ô lune, où tu plonges,
    es-tu le soleil des morts bienheureux,
    le blanc paradis où s'en vont leurs songes ?
    ô monde muet, épanchant sur eux
    de beaux rêves faits de meilleurs mensonges,
    es-tu le soleil des morts bienheureux,
    dans le doux abîme, ô lune, où tu plonges ?
    Toujours, à jamais, éternellement,
    nuit ! Silence ! Oubli des heures amères !
    Que n'absorbez-vous le désir qui ment,
    haine, amour, pensée, angoisse et chimères ?
    Que n'apaisez-vous l'antique tourment,
    nuit ! Silence ! Oubli des heures amères !
    Toujours, à jamais, éternellement ?
    Par la chaîne d'or des étoiles vives,
    ô lampe du ciel, qui pends de l'azur,
    tombe, plonge aussi dans la mer sans rives !
    Fais un gouffre noir de l'air tiède et pur
    au dernier soupir des houles pensives,
    ô lampe du ciel, qui pends de l'azur
    par la chaîne d'or des étoiles vives !

    Leconte de Lisle, 1884, tiré de Poèmes tragiques (1886), pages 26-27


La mort du soleil

    Le vent d'automne, aux bruits lointains des mers pareil,
    plein d'adieux solennels, de plaintes inconnues,
    balance tristement le long des avenues
    les lourds massifs rougis de ton sang, ô soleil !
    La feuille en tourbillons s'envole par les nues ;
    et l'on voit osciller, dans un fleuve vermeil,
    aux approches du soir inclinés au sommeil,
    de grands nids teints de pourpre au bout des branches nues,
    tombe, astre glorieux, source et flambeau du jour !
    Ta gloire en nappes d'or coule de ta blessure,
    comme d'un sein puissant tombe un suprême amour.
    Meurs donc, tu renaîtras ! L'espérance en est sûre.
    Mais qui rendra la vie et la flamme et la voix
    au coeur qui s'est brisé pour la dernière fois ?

    Leconte de Lisle, 1862, tiré de Poèmes barbares (1878), pages 239


Nox

    Sur la pente des monts les brises apaisées
    inclinent au sommeil les arbres onduleux ;
    l'oiseau silencieux s'endort dans les rosées,
    et l'étoile a doré l'écume des flots bleus.
    Au contour des ravins, sur les hauteurs sauvages
    une molle vapeur efface les chemins ;
    la lune tristement baigne les noirs feuillages,
    l'oreille n'entend plus les murmures humains.
    Mais sur le sable au loin chante la mer divine,
    et des hautes forêts gémit la grande voix,
    et l'air sonore, aux cieux que la nuit illumine,
    porte le chant des mers et le soupir des bois.
    Montez, saintes rumeurs, paroles surhumaines,
    entretien lent et doux de la terre et du ciel,
    montez et demandez aux étoiles sereines
    s'il est pour les atteindre un chemin éternel.
    ô mers, ô bois songeurs, voix pieuses du monde,
    vous m'avez répondu durant mes jours mauvais,
    vous avez apaisé ma tristesse inféconde,
    et dans mon coeur aussi vous chantez à jamais.

    Leconte de Lisle, tiré de Poèmes antiques (1852), pages 228-229


L'orbe d'or

    L'orbe d'or du soleil tombé des cieux sans bornes
    s'enfonce avec lenteur dans l'immobile mer,
    et pour suprême adieu baigne d'un rose éclair
    le givre qui pétille à la cime des mornes.
    En un mélancolique et languissant soupir,
    le vent des hauts, le long des ravins emplis d'ombres,
    agite doucement les tamariniers sombres
    où les oiseaux siffleurs viennent de s'assoupir.
    Parmi les caféiers et les cannes mûries,
    les effluves du sol, comme d'un encensoir,
    s'exhalent en mêlant dans le souffle du soir
    à l'arome des bois l'odeur des sucreries.
    Une étoile jaillit du bleu noir de la nuit,
    toute vive, et palpite en sa blancheur de perle ;
    puis la mer des soleils et des mondes déferle
    et flambe sur les flots que sa gloire éblouit.
    Et l'âme, qui contemple, et soi-même s'oublie
    dans la splendide paix du silence divin,
    sans regrets ni désirs, sachant que tout est vain,
    en un rêve éternel s'abîme ensevelie.

    Leconte de Lisle, 1884, tiré de Poèmes tragiques (1886), pages 61-62


Le réveil d'Hélios

    Le jeune homme divin, nourrisson de Délos,
    dans sa khlamyde d'or quitte l' azur des flots ;
    de leurs baisers d'argent son épaule étincelle,
    et sur ses pieds légers l'onde amère ruisselle.
    à l'essieu plein de force il attache soudain
    la roue à jantes d'or, à sept rayons d'airain.
    Les moyeux sont d'argent aussi bien que le siège.
    Le dieu soumet au joug quatre étalons de neige,
    qui, rebelles au frein, mais au timon liés,
    hérissés, écumants, sur leurs jarrets ployés,
    hennissent vers les cieux, de leurs naseaux splendides.
    Mais du quadruple effort de ses rênes solides,
    le fils d' Hypérion courbe leurs cols nerveux.
    Et le vent de la mer agite ses cheveux ;
    et Séléné pâlit, et les heures divines
    font descendre l'aurore aux lointaines collines.
    Le dieu s'écrie ! Il part, et dans l'ampleur du ciel
    il pousse étincelant le quadrige éternel.
    L'air sonore s'emplit de flamme et d'harmonie.
    L'océan qui palpite en sa plainte infinie,
    pour saluer Hélios murmure un chant plus doux ;
    et semblable à la vierge en face de l'époux,
    la terre, au bord brumeux des ondes apaisées,
    s' éveille en rougissant sur son lit de rosées.

    Leconte de Lisle, tiré de Poèmes antiques (1852), pages 209-211


Solvet Seclum

    Tu te tairas, ô voix sinistre des vivants !
    Blasphèmes furieux qui roulez par les vents,
    cris d'épouvante, cris de haine, cris de rage,
    effroyables clameurs de l'éternel naufrage,
    tourments, crimes, remords, sanglots désespérés,
    esprit et chair de l'homme, un jour vous vous tairez !
    Tout se taira, dieux, rois, forçats et foules viles,
    le rauque grondement des bagnes et des villes,
    les bêtes des forêts, des monts et de la mer,
    ce qui vole et bondit et rampe en cet enfer,
    tout ce qui tremble et fuit, tout ce qui tue et mange,
    depuis le ver de terre écrasé dans la fange
    jusqu'à la foudre errant dans l'épaisseur des nuits !
    D'un seul coup la nature interrompra ses bruits.
    Et ce ne sera point, sous les cieux magnifiques,
    le bonheur reconquis des paradis antiques
    ni l'entretien d'Adam et d'ève sur les fleurs,
    ni le divin sommeil après tant de douleurs ;
    ce sera quand le globe et tout ce qui l'habite,
    bloc stérile arraché de son immense orbite,
    stupide, aveugle, plein d'un dernier hurlement,
    plus lourd, plus éperdu de moment en moment,
    contre quelque univers immobile en sa force
    défoncera sa vieille et misérable écorce,
    et, laissant ruisseler, par mille trous béants,
    sa flamme intérieure avec ses océans,
    ira fertiliser de ses restes immondes
    les sillons de l'espace où fermentent les mondes.

    Leconte de Lisle, 1862, tiré de Poèmes barbares (1878), pages 357-8


Ultra Coelos

    Autrefois, quand l'essaim fougueux des premiers rêves
    sortait en tourbillons de mon coeur transporté ;
    quand je restais couché sur le sable des grèves,
    la face vers le ciel et vers la liberté ;
    quand, chargé du parfum des hautes solitudes,
    le vent frais de la nuit passait dans l'air dormant,
    tandis qu' avec lenteur, versant ses flots moins rudes,
    la mer calme grondait mélancoliquement ;
    quand les astres muets, entrelaçant leurs flammes,
    et toujours jaillissant de l'espace sans fin,
    comme une grêle d'or pétillaient sur les lames
    ou remontaient nager dans l'océan divin ;
    incliné sur le gouffre inconnu de la vie,
    palpitant de terreur joyeuse et de désir,
    quand j'embrassais dans une irrésistible envie
    l'ombre de tous les biens que je n'ai pu saisir ;
    ô nuits du ciel natal, parfums des vertes cimes,
    noirs feuillages emplis d'un vague et long soupir,
    et vous, mondes, brûlant dans vos steppes sublimes,
    et vous, flots qui chantiez, près de vous assoupir !
    Ravissements des sens, vertiges magnétiques
    où l'on roule sans peur, sans pensée et sans voix !
    Inertes voluptés des ascètes antiques
    assis, les yeux ouverts, cent ans, au fond des bois !
    Nature ! Immensité si tranquille et si belle,
    majestueux abîme où dort l'oubli sacré,
    que ne me plongeais-tu dans ta paix immortelle,
    quand je n'avais encor ni souffert ni pleuré ?
    Laissant ce corps d' une heure errer à l'aventure,
    par le torrent banal de la foule emporté,
    que n'en détachais-tu l'âme en fleur, ô nature,
    pour l'absorber dans ton impassible beauté ?
    Je n'aurais pas senti le poids des ans funèbres ;
    ni sombre, ni joyeux, ni vainqueur, ni vaincu,
    j'aurais passé par la lumière et les ténèbres,
    aveugle comme un dieu : je n'aurais pas vécu !
    Mais, ô nature, hélas ! Ce n'est point toi qu'on aime ;
    tu ne fais point couler nos pleurs et notre sang,
    tu n'entends point nos cris d'amour ou d'anathème,
    tu ne recules point en nous éblouissant !
    Ta coupe toujours pleine est trop près de nos lèvres ;
    c'est le calice amer du désir qu' il nous faut !
    C'est le clairon fatal qui sonne dans nos fièvres :
    debout ! Marchez, courez, volez, plus loin, plus haut !
    Ne vous arrêtez pas, ô larves vagabondes !
    Tourbillonnez sans cesse, innombrables essaims !
    Pieds sanglants, gravissez les degrés d'or des mondes !
    ô coeurs pleins de sanglots, battez en d'autres seins !
    Non ! Ce n'était point toi, solitude infinie,
    dont j'écoutais jadis l' ineffable concert ;
    c'était lui qui fouettait de son âpre harmonie
    l'enfant songeur couché sur le sable désert.
    C'est lui qui dans mon coeur éclate et vibre encore
    comme un appel guerrier pour un combat nouveau.
    Va ! Nous t'obéirons, voix profonde et sonore,
    par qui l'âme, d'un bond, brise le noir tombeau !
    à de lointains soleils allons montrer nos chaînes,
    allons combattre encor, penser, aimer, souffrir ;
    et, savourant l'horreur des tortures humaines,
    vivons, puisqu'on ne peut oublier ni mourir !

    Leconte de Lisle, 1872, tiré de Poèmes barbares (1878), pages 217-219


Villanelle

    Une nuit noire, par un calme, sous l'équateur.
    Le temps, l'étendue et le nombre
    sont tombés du noir firmament
    dans la mer immobile et sombre.
    Suaire de silence et d'ombre,
    la nuit efface absolument
    le temps, l'étendue et le nombre.
    Tel qu'un lourd et muet décombre,
    l'esprit plonge au vide dormant,
    dans la mer immobile et sombre.
    En lui-même, avec lui, tout sombre,
    souvenir, rêve, sentiment,
    le temps, l'étendue et le nombre,
    dans la mer immobile et sombre.

    Leconte de Lisle, 1884, tiré de Poèmes tragiques (1886), pages 40-41


Références :


Oeuvres poétiques :


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