Nox Oculis


Pablo Neruda (1904-1973)

Poète chilien, diplomate, marxiste, récipiendaire du prix Nobel de littérature en 1971. Pablo Neruda, de son vrai nom Neftalí Ricardo Reyes Basoalto, est le pseudonyme qu'il adopta légalement en 1946, après l'avoir utilisé pendant une vingtaine d'années, en hommage au poète tchèque Jan Neruda (1834-1891). Neruda est l'un des poètes hispano-américain le plus lu au monde. Ses écrits reflètent son engagement social et politique envers la lutte des classes opprimées d'Amérique du Sud.

Né le 12 juillet 1904 à Parral, une petite ville du centre du Chili, d'un père cheminot et d'une mère institutrice, qui mourut de la tuberculose quelques mois après sa naissance. Il publie ses premiers poèmes l'âge de 13 ans. A partir de 1921, il étudie la langue et la littérature françaises à Santiago ainsi que la pédagogie, et veut devenir professeur de français. Il se fait très rapidement une renommée avec ses publications et des récitals de poésie.

À 19 ans, il publie son premier livre à compte d'auteur : Crépusculario (Crépusculaire). Paraitra un an plus tard : Veinte poemas de amor y una cancion desesperada (Vingt Poèmes d’amour et une Chanson désespérée).

En 1927, Neruda entre au service diplomatique. Il devient consul à Rangoon, Colombo, Batavia, Singapour, Calcutta, Buenos Aires. En 1932, il retourne dans sa patrie, et l'année suivante, publie Residencia en la tierra (Résidence sur la Terre). En 1935, il est nommé consul à Madrid, en Espagne, où il entretien des relations amicales avec Federico Garcia Lorca qu’il avait connu à Buenos Aires et qui aura une influence déterminante sur sa vie et son oeuvre, mais aussi avec Rafael Alberti et Guillén. Après le putsch fasciste de Franco du 18 juillet et l’assassinat de Garcia Lorca, Neruda se fait l’avocat de la République espagnole. Il est révoqué comme consul et commence Espagna en el corazon (L’Espagne au Coeur) qu’il publie en 1937 et dans lequel il franchit un pas décisif dans sa démarche. Son chant, "de sombre et solitaire, devient solidaire et agissant" (Jean-Paul Vidal). Il fait des voyages au Mexique, à Cuba et au Pérou, où il visite la forteresse inca de Macchu Picchu (1943). En 1945, il est élu au Sénat et devient membre du parti communiste chilien.

En 1946, Neruda dirige la campagne électorale de Gonzalez Videla, qui, après son élection comme président, se révélera être un dictateur farouchement anticommuniste, déterminé à se débarrasser de ses anciens alliés. Le poète réagit par un discours au sénat portant le célèbre titre d’Emile Zola : "J’accuse !". Il peut à peine échapper à son arrestation et se réfugie à l’étranger. Son exil en Europe le conduit dans les pays de l'Est ainsi qu'en Italie. C'est dans la clandestinité que Neruda publiera en 1950 son Canto General, une oeuvre monumentale de 340 poèmes, immédiatement interdite au Chili.

En 1949, Neruda est devenu membre du Conseil Mondial de la Paix. En 1950, il obtient, ex-aequo avec Pablo Picasso, le Prix International de la Paix. Il rencontre la femme de sa vie, la chanteuse chilienne Matilde Urrutia, qui l’inspire pour des poèmes d’amour d’une fulgurante beauté : Cien sonetos de amor (La Centaine d’Amour, 1959). De retour au Chili en 1952, il publie deux ans plus tard les Odes élémentaires. En 1957, il devient président de l’Union des Ecrivains chiliens, l’année suivante il publie : Extravagario (Vaguedivague). Cette même année, tout comme en 1964, il soutient pleinement la campagne électorale de Salvador Allende Goossens comme candidat à la présidence de la République. En 1964, Neruda publie Memorial de Isla Negra, le retour sur son passé et son rêve d’une humanité plus fraternelle.

En 1969, le parti communiste le désigne comme candidat aux élections présidentielles, mais Neruda renonce en faveur d’Allende comme candidat unique de l’Unidad Popular. Après l’élection d’Allende, Neruda accepte le poste d’ambassadeur en France où il rencontrera Mikis Theodorakis et où il publiera La espada encendida (L’Epée de flammes) et Las piedras del cielo (Les Pierres du Ciel), livres, dans lesquels sa méditation sur la solidarité nécessaire et le silence du monde, atteint son expression la plus intense.

Le 21 octobre 1971, Pablo Neruda obtient, après Gabriela Mistral en 1945 et Miguel Angel Asturias en 1967, comme troisième écrivain d’Amérique Latine, le Prix Nobel de Littérature. En 1972, il retourne au Chili et est triomphalement accueilli au stade de Santiago.

Le 11 septembre 1973, la clique autour de Pinochet et le CIA renversent le président élu du Chili, Salvador Allende, et l’assassinent. La maison de Neruda à Santiago est saccagée et ses livres sont jetés dans les flammes. Le poète et homme politique meurt le 24 septembre 1973. Son inhumation devient, malgré une surveillance policière effrayante, une manifestation de protestation contre la terreur fasciste.


Clenched Soul

    We have lost even this twilight.
    No one saw us this evening hand in hand
    while the blue night dropped on the world.

    I have seen from my window
    the fiesta of sunset in the distant mountain tops.

    Sometimes a piece of sun
    burned like a coin in my hand.

    I remembered you with my soul clenched
    in that sadness of mine that you know.

    Where were you then ?
    Who else was there ?
    Saying what ?
    Why will the whole of love come on me suddenly
    when I am sad and feel you are far away ?

    The book fell that always closed at twilight
    and my blue sweater rolled like a hurt dog at my feet.

    Always, always you recede through the evenings
    toward the twilight erasing statues.

    Pablo Neruda


In the night we shall go in

    In the night we shall go in,
    we shall go in to steal
    a flowering, flowering branch.

    We shall climb over the wall
    in the darkness of the alien garden,
    two shadows in the shadow.

    Winter is not yet gone,
    and the apple tree appears
    suddenly changed into
    a fragment of cascade stars.

    In the night we shall go in
    up to its trembling firmament,
    and your hands, your little hands
    and mine will steal the stars.

    And silently to our house
    in the night and the shadow,
    perfume's silent step,
    and with starry feet,
    the clear body of spring.

    Pablo Neruda


Nuit

    Aimée, unis ton coeur au mien pendant la nuit :
    que dans notre sommeil ils dissipent l'obscur
    comme un double tambour combattant dans le bois
    contre l'épais rempart du feuillage mouillé.

    Nocturne traversée, sommeil aux braises noires
    interceptant le fil des raisins de la terre
    ainsi qu'un train absurde en sa ponctualité
    et sans cesse traînant l'ombre et les pierres froides.

    Mon amour, relie-moi à ce mouvement pur,
    cette ténacité qui frappe en ta poitrine
    comme un cygne englouti et dont battent les ailes.

    Qu'à l'interrogation du ciel et des étoiles
    réponde le sommeil avec sa seul clé,
    avec sa porte unique et que l'ombre a fermée.

    Pablo Neruda, dans La centaine d'amour


Ode to a Lemon

    Out of lemon flowers
    loosed
    on the moonlight, love's
    lashed and insatiable
    essences,
    sodden with fragrance,
    the lemon tree's yellow
    emerges,
    the lemons
    move down
    from the tree's planetarium

    Delicate merchandise !
    the harbors are big with it --
    bazaars
    for the light and the
    barbarous gold.
    We open
    the halves
    of a miracle,
    and a clotting of acids
    brims
    into the starry
    divisions :
    creation's
    original juices,
    irreducible, changeless,
    alive :
    so the freshness lives on
    in a lemon,
    in the sweet-smelling house of the rind,
    the proportions, arcane and acerb.

    Cutting the lemon
    the knife
    leaves a little cathedral :
    alcoves unguessed by the eye
    that open acidulous glass
    to the light ; topazes
    riding the droplets,
    altars,
    aromatic facades.
    So, while the hand
    holds the cut of the lemon,
    half a world
    on a trencher,
    the gold of the universe
    wells
    to your touch :
    a cup yellow
    with miracles,
    a breast and a nipple
    perfuming the earth ;
    a flashing made fruitage,
    the diminutive fire of a planet.

    Pablo Neruda


Poetry

    And it was at that age... Poetry arrived
    in search of me. I don't know, I don't know where
    it came from, from winter or a river.
    I don't know how or when,
    no, they were not voices, they were not
    words, nor silence,
    but from a street I was summoned,
    from the branches of night,
    abruptly from the others,
    among violent fires
    or returning alone,
    there I was without a face
    and it touched me.

    I did not know what to say, my mouth
    had no way
    with names
    my eyes were blind,
    and something started in my soul,
    fever or forgotten wings,
    and I made my own way,
    deciphering
    that fire
    and I wrote the first faint line,
    faint, without substance, pure
    nonsense,
    pure wisdom
    of someone who knows nothing,
    and suddenly I saw
    the heavens
    unfastened
    and open,
    planets,
    palpitating plantations,
    shadow perforated,
    riddled
    with arrows, fire and flowers,
    the winding night, the universe.

    And I, infinitesimal being,
    drunk with the great starry
    void,
    likeness, image of
    mystery,
    I felt myself a pure part
    of the abyss,
    I wheeled with the stars,
    my heart broke loose on the wind.

    Pablo Neruda


Poem XX : Saddest Poem

    I could write the very saddest verses tonight

    Writing, for example "The night is sprinkled
    With stars sparkling blue, far away."

    The night wind whirls in the sky and sings.

    I could write the very saddest verses tonight
    I loved her and at times she also loved me.

    On nights like this I had her in my arms.
    I kissed her so many times under the infinite sky.

    She loved me, at times I also loved her.
    How could I not love her big staring eyes ?

    I could write the very saddest verses tonight.
    To think I don't have her. To feel that I have lost her.

    To hear the immense night, even more immense without her.
    And the verses fall on the soul like dew on the pasture.

    What does it matter that my love couldn't keep her ?
    The night is full of stars and she's not with me.

    That's all. Far off someone is singing. Far off
    My love is not used to having lost her.

    How my glance looks for her to get close to her.
    My heart looks for her and she's not with me.

    The same night that turns the same trees white.
    We aren't now the same way we were then.

    I no longer love her, that's certain, but how much I loved her.
    My voice searched on the wind to touch her ear.

    Someone else's, she's someone else's. Like before I kissed her.
    Her voice, her bright body. Her infinite eyes.

    I no longer love her, that's certain, but perhaps I love her.
    Love lasts so short and forgetting takes so long.

    But on nights like this I had her in my arms.
    My heart is not used to having lost her.

    Although this may be the last pain that she causes me
    And these may be the last verses that I write her.

    Pablo Neruda, dans Twenty Poems of Love and One of Desperation


Références :


Bibliographie :


Oeuvres poétiques (traductions françaises) :


| Poésie | Page d'accueil | Bibliographie | Glossaire | Hyperliens |

© 2002 Mario Tessier - Tous droits réservés.
Adresse URL : http://pages.infinit.net/noxoculi/neruda.html