Nox Oculis


Sully (René François Armand) Prudhomme (1839-1907)

Poète français appartenant à l'école parnassienne, lauréat du prix Nobel de littérature, qui fut l'auteur des Solitudes.

De son vrai nom René François Armand Prudhomme, il naquit à Paris le 16 mars 1839 dans une famille fortunée. Il suivit une formation d'ingénieur et travailla comme tel au Creusot. Vite déçu par son emploi, il reprit ses études et se consacra au droit et à la philosophie. C'est pendant ses études qu'il décida de se vouer entièrement à la littérature, ce que lui permettait sa fortune personnelle. Son premier recueil, Stances et poèmes (1865), d'une tonalité lyrique, contient un poème très connu, « le Vase brisé » ; il rencontra un succès immédiat, et fut notamment apprécié par la critique et au sein du milieu littéraire parisien. Caractérisé par son extrême élaboration esthétique, sa poésie lui ouvrit aussitôt les portes de la revue du Parnasse.

L'influence du mouvement parnassien devint très sensible dans ses œuvres ultérieures, comme Les solitudes (1869) et plus tard Les destins (1872), recueil où la poésie se met essentiellement au service d'une pensée dont elle tente de traduire le cheminement et les expériences. Avec les Vaines tendresses (1875), recueil élégiaque sur un amour inquiet et malheureux, il revint momentanément à la tonalité plus lyrique et mélancolique de ses débuts, mais, par la suite, il composa des œuvres amples à visée quasi scientifique, où il se donnait pour but l'expression de la vérité philosophique de la façon la plus objective possible : La justice, premier de ces ouvrages, parut en 1878, et fut suivi du Bonheur en 1888. Ces textes sont des chefs-d'œuvre de subtilité analytique, même si la virtuosité du style semble parfois s'y exhiber au détriment de la pensée. Parallèlement à son œuvre de poète, Sully Prudhomme traduisit un ouvrage de Lucrèce, De la nature des choses, dont la préface lui permit de définir son « art poétique », c'est-à-dire les règles qu'il souhaitait appliquer dans la composition de ses poèmes. Il consacra également un ouvrage poignant à son expérience de la guerre, où il fut blessé et dont il garda de graves séquelles, Impressions de guerre. Il publia en outre divers essais de poétique et d'esthétique, tels que De l'expression dans les beaux-arts (1884) et son Testament poétique (1902), ainsi que des textes de philosophie pure, tels que le Problème des causes finales (1902) et La vraie Religion selon Pascal (1905). Parmi les autres œuvres poétiques de Sully Prudhomme, citons Le Prisme (1886) et La Révolte des fleurs (1886).

Sully Prudhomme fut admis à l'Académie française en 1881 et fut le premier auteur à recevoir le prix Nobel de littérature, en 1901. Il mourut le 6 septembre 1907, dans sa villa de Châtenay-Malabry, près de Paris.


Extraits

    Il est tard; l'astronome aux veilles obstinées,
    Sur sa tour, dans le ciel où meurt le dernier bruit
    Cherche des îles d'or, et le front dans la nuit,
    Regarde à l'infini blanchir des matinées.

    Sully Prudhomme, dans Poésies


La voie lactée

    Aux étoiles j'ai dit un soir :
    "Vous ne paraissez pas heureuses ;
    Vos lueurs, dans l'infini noir,
    Ont des tendresses douloureuses ;
    Et je crois voir au firmament
    Un deuil blanc mené par des vierges
    Qui portent d'innombrables cierges
    Et se suivent languissamment.
    Etes-vous toujours en prière ?
    Etes-vous des astres blessés ?
    Car ce sont des pleurs de lumière,
    Non des rayons, que vous versez.
    Vous, les étoiles, les aïeules
    Des créatures et des dieux,
    Vous avez des pleurs dans les yeux..."
    Elles m'ont dit : "Nous sommes seules...
    Chacune de nous est très loin
    Des sœurs dont tu la crois voisine ;
    Sa clarté caressante et fine
    Dans sa patrie est sans témoin ;
    Et l'intime ardeur de ses flammes
    Expire aux cieux indifférents."
    Je leur ai dit : "Je vous comprends !
    Car vous ressemblez à des âmes :
    Ainsi que vous, chacune luit
    Loin des sœurs qui semblent près d'elle.
    Et la solitaire immortelle
    Brûle en silence dans la nuit."

    Sully Prudhomme, Les Solitudes (1869)


Le monde des âmes

    Newton, voyant tomber la pomme,
    Conçut la matière et ses lois :
    Oh ! surgira-t-il une fois
    Un Newton pour l'âme de l'homme ?

    Comme il est, dans l'infini bleu,
    Un centre où les poids se suspendent,
    Ainsi toutes les âmes tendent
    A leur centre unique, à leur Dieu.

    Et comme les sphères de flammes
    Tournent en s'appelant toujours,
    Ainsi d'harmonieux amours
    Font graviter toutes les âmes.

    Mais le baiser n'est pas permis
    Aux sphères à jamais lancées ;
    Les lèvres, les regards amis,
    Joignent les âmes fiancées !

    Qui sondera cet univers
    Et l'attrait puissant qui le mène ?
    Viens, ô Newton de l'âme humaine
    Et tous les cieux seront ouverts !

    Sully Prudhomme


Sursum Corda

    Si tous les astres, ô nature,
    trompant la main qui les conduit,
    s'entre-choquaient par aventure
    pour se dissoudre dans la nuit ;
    ou comme une flotte qui sombre,
    si ces foyers, grands et petits,
    lentement dévorés par l'ombre,
    y disparaissaient engloutis,
    tu pourrais repeupler l'abîme,
    et rallumer un firmament
    plus somptueux et plus sublime,
    avec la terre seulement !

    Car il te suffirait, pour rendre
    à l'infini tous ses flambeaux,
    d'y secouer l'humaine cendre
    qui sommeille au fond des tombeaux,
    la cendre des coeurs innombrables,
    enfouis, mais brûlants toujours,
    où demeurent inaltérables
    dans la mort d'immortels amours.
    Sous la terre, dont les entrailles
    absorbent les coeurs trépassés,
    en six mille ans de funérailles
    quels trésors de flamme amassés !
    Combien dans l'ombre sépulcrale
    dorment d'invisibles rayons !
    Quelle semence sidérale
    dans la poudre des passions !
    Ah ! Que sous la voûte infinie
    périssent les anciens soleils,
    avec les éclairs du génie
    tu feras des midis pareils ;
    tu feras des nuits populeuses,
    des nuits pleines de diamants,
    en leur donnant pour nébuleuses
    tous les rêves des coeurs aimants ;

    les étoiles plus solitaires,
    éparses dans le sombre azur,
    tu les feras des coeurs austères
    où veille un feu profond et sûr ;
    et tu feras la blanche voie
    qui nous semble un ruisseau lacté,
    de la pure et sereine joie
    des coeurs morts avant leur été ;
    tu feras jaillir tout entière
    l'antique étoile de Vénus
    d'un atome de la poussière
    des coeurs qu'elle embrasa le plus ;
    et les fermes coeurs, pour l'attaque
    et la résistance doués,
    reformeront le zodiaque
    où les titans furent cloués !
    Pour moi-même enfin, grain de sable
    dans la multitude des morts,
    si ce que j'ai d'impérissable
    doit scintiller au ciel d'alors,
    qu'un astre généreux renaisse
    de mes cendres à leur réveil !
    Rallume au feu de ma jeunesse
    le plus clair, le plus chaud soleil !

    Rendant sa flamme primitive
    à Sirius, des nuits vainqueur,
    fais-en la pourpre encor plus vive
    avec tout le sang de mon coeur !

    Sully Prudhomme, dans Les vaines tendresses (1875)


Prologue

    Les étoiles au loin brillent silencieuses,
    Au fond d'un ciel sans lune, éclatantes ce soir,
    Comme dans leur écrin les pierres précieuses
    Semblent de plus belle eau sur un velours plus noir.

    L'âme, simple autrefois, vers le ciel élancée,
    Par l'extase et l'espoir les atteignait là-haut ;
    Elle en pouvait jouir, comme une fiancée
    Choisit les diamants qui l'orneront bientôt.

    Mais, en les contemplant, l'âme aujourd'hui soupire :
    De ces feux qu'elle observe elle n'attend plus rien ;
    Et le rare songeur qui d'en bas les admire
    N'a plus les calmes nuits du pâtre chaldéen.

    Comment prier, pendant qu'un profane astronome
    Mesure, pèse et suit les mondes radieux ?
    On l'entend qui les compte, et sans terreur les nomme
    Des grands noms que portaient d'inoubliables dieux.

    Nos yeux qu'au ciel déchu son doigt hautain dirige,
    Y voient par la raison tout l'azur balayé,
    Phoebus banni lui-même, et le fougueux quadrige
    Qui promenait sa gloire, à jamais enrayé.

    Comment rêver, pendant qu'à d'effrayants ouvrages
    L'adroit physicien s'évertue? On l'entend
    Qui fait grincer la lime et, chasseur des orages,
    Aiguise et dresse en l'air le piège qu'il leur tend ;

    On voit, au poing du dieu qui faisait le tonnerre,
    Les foudres défaillir en servage réduits :
    Ce vainqueur des titans, devenu débonnaire,
    Devant un fer de lance abdique au fond d'un puits.

    Comment chanter, pendant qu'un obstiné chimiste
    Souffle le feu, penché sur son oeuvre incertain,
    Et suit d'un oeil fiévreux un atome à la piste,
    De la cornue au four, du four au serpentin ?

    Dans les combats légers de l'air avec la feuille
    Il nous fait voir un gaz attaquant du charbon ;
    La fleur même pour nous, depuis qu'il en recueille
    L'âme sous l'alambic, ne sent plus aussi bon.

    Et quel amour goûter, quand dans la chair vivante
    Un froid naturaliste enfonce le scalpel,
    Et qu'on entend hurler d'angoisse et d'épouvante
    La victime, aux dieux sourds poussant un rauque appel ?

    Depuis qu'en tous les corps on a vu la dépouille
    Des tissus les plus fins grossir sous le cristal,
    Le regard malgré soi les dissèque et les fouille,
    Des apprêts de la forme inquisiteur brutal.

    Plus de hardis coups d'aile à travers le mystère,
    Plus d'augustes loisirs! Le poète a vécu.
    Des maîtres d'aujourd'hui la discipline austère
    Sous un joug dur et lent courbe son front vaincu.

    Il les croit forcément, qu'il sache ou qu'il ignore
    Où leur propre croyance a trouvé son appui ;
    La nature est la même et lui sourit encore,
    Mais il ne la voit plus que par eux, malgré lui.

    « Sais-tu, lui disent-ils, téméraire poète,
    S'il est rien qu'il te faille encenser ou honnir ?
    Dans le ciel impassible il n'est ni deuil ni fête,
    Aucun despote à craindre, aucun père à bénir.

    « Renonce à la prière aussi bien qu'au blasphème :
    Les êtres, affranchis des dieux bons ou méchants
    Ont pour divinités les lois de leur système,
    Pour dogme leur plaisir, pour devins leurs penchants.

    « Tu formes à l'aveugle, au seuil du cimetière,
    Pour notre espèce un voeu trop humble ou trop altier :
    Tu ne sauras jamais sa destinée entière
    Sans l'apprendre avec nous de l'univers entier.

    « Une oeuvre s'accomplit, obscure et formidable ;
    Nul ne discerne, avant d'en connaître la fin,
    Le véritable mal et le bien véritable :
    L'accuser est stérile, et la défendre, vain. »

    Alors il n'est plus sûr de chanter sans méprise,
    De ne pas malgré lui faire mentir ses vers ;
    L'apparence, vapeur capiteuse, le grise,
    Mais la réalité se fait jour au travers.

    Le masque se déchire et par lambeaux s'envole.
    La nature n'est plus la nourrice au grand coeur ;
    Elle n'est plus la mère auguste et bénévole,
    Aimant à propager la grâce et la vigueur,

    Celle qui lui semblait compatir à la peine,
    Fêter la joie, en qui l'homme avait cru sentir
    Une âme l'écouter, divinement humaine,
    Et des voix lui parler, trop simples pour mentir.

    Il apprend que sa face, ou riante ou chagrine,
    N'est qu'un spectre menteur; tendre fils il apprend
    Qu'elle offre sans tendresse à ses fils, sa poitrine
    Et berce leur sommeil d'un pied indifférent ;

    Que c'est pour elle, et non pour eux qu'elle travaille ;
    Que son grand oeil d'azur leur sourit sans regard ;
    Que l'homme dans ses bras meurt sans qu'elle en tressaille,
    Né de père inconnu dans un lit de hasard.

    Il ressemble à l'enfant que personne n'avoue,
    Et qui, d'âge à scruter les lois dont il pâtit,
    Cherche et souffre, accablé des voiles qu'il secoue
    Et qu'il ne sentait pas quand il était petit ;

    Et comme l'orphelin s'adresse à la justice,
    Dès qu'il n'espère plus tenir de la bonté
    Un tissu qui le vête, un blé qui le nourrisse,
    Tous les dons sur lesquels il avait trop compté,

    Depuis qu'il a senti faillir la providence
    Aux saintes missions que lui prêtait la foi,
    Ailleurs que chez les dieux il cherche une prudence,
    A défaut d'une grâce, une équitable loi.

    Un trouble tout nouveau le remue ; il s'écrie :
    « Ô ma muse, ma muse, à quoi donc songeons-nous ?
    Ne décorons-nous point du nom de rêverie
    Des ivresses, des deuils et des oublis de fous ?

    « Pour moi, je ne veux plus répandre à l'aventure
    Ma louange et mon blâme, et j'en aurai souci !
    Je veux moi-même enfin, je veux à la nature
    Réclamer la justice et la lui rendre aussi !

    « Une indiscrète fente au rideau s'est ouverte :
    Ma fièvre de tout voir ne se peut plus guérir ;
    Je ne supporte pas la demi-découverte,
    Il me faut maintenant deviner ou mourir.v

    « Car le poète, lui! Cherche dans la science
    Moins l'orgueil de savoir qu'un baume à sa douleur.
    Il n'a pas des savants l'heureuse patience,
    Il combat une soif plus âpre que la leur.

    « En vain de ce qui souffre il connaît la structure,
    Il croit ne rien savoir tant qu'un doute odieux
    Plane sur le secret des maux que l'être endure,
    Tant que rien de meilleur n'a remplacé les dieux.

    « Ô ma muse, debout! Suivons de compagnie
    La science implacable, et, degré par degré,
    Voyons si de partout la justice est bannie,
    Ou quel en est le siège et l'oracle sacré ! »

    La muse tremble et dit: « quel vol tu me demandes !
    Puis-je où tu veux aller t'escorter sans péril ?
    J'ai besoin d'air sonore, et mes ailes, si grandes,
    Sont trop lourdes pour fendre un élément subtil.

    « Un abîme sans ciel, peuplé d'ombres ténues,
    N'offre à mon large essor aucun solide appui ;
    Parmi les moules creux et les vérités nues
    Je périrai bientôt de détresse et d'ennui...

    « Tu ne m'entendras plus ou tu me feras taire,
    Tantôt m'abandonnant, tantôt sourd à mes cris,
    Me forçant à ramper pour consulter la terre
    Sans pitié pour mes mains et mes genoux meurtris. »

    – Oh ! Ne dédaigne pas le service à me rendre !
    Si tu n'es plus l'épouse, au moins reste la soeur !
    L'ordre même est un rythme, et pour le bien comprendre,
    Un bercement sublime est utile au penseur.

    « Courage! La pensée est généreuse et sûre,
    Elle te soutiendra. Mais adieu ta chanson !
    Que l'archet seulement me batte la mesure
    Si le luth à ma voix refuse l'unisson! »

    Sully Prudhomme, dans La justice (1878)


Veille 6 : Fatalisme et divinité

    Le chercheur.

    Ce soir, comme un enfant que sa soeur a boudé
    (la muse au rendez-vous n'étant pas la première),
    je n'ai pas su chanter sans l'aide coutumière ;
    à ma fenêtre alors je me suis accoudé.

    Mais l'infini non plus ne m'a rien accordé :
    dans l'archipel sublime aux îles de lumière,
    où l'âme au vent du large enfle sa voile entière,
    j'ai promené l'espoir, et n'ai pas abordé.
    De l'Ourse et des Gémeaux mes yeux ne sont plus ivres,
    depuis que, refroidis à la pâleur des livres,
    dans ces cruels miroirs ils cherchent des leçons.
    Le ciel s'évanouit quand la raison se lève ;
    les couleurs n'y sont plus que de subtils frissons,
    et toute sa splendeur a moins d'être qu'un rêve.

    Une voix.

    Courbé sous ton pâle flambeau,
    que de chimères tu te crées,
    pendant qu'aux plaines éthérées
    la nuit mène son clair troupeau !
    Poète, la lyre et le cygne
    dorent le voile aérien ;
    tes astres mêmes te font signe,
    et tu ne leur réponds plus rien.
    Tous les soleils auxquels tu penses
    regarde-les se balancer ;
    contemple ces magnificences
    plus douces à voir qu'à penser !
    Poète ingrat, ton coeur se blase
    sur les ravissements d'en haut.

    Le chercheur.

    Malheur aux vaincus ! Il le faut.
    Les nuits ne sont plus à l'extase.

    Je contemplais les nuits sans nul présage amer,
    quand, jadis, me leurrait leur promesse illusoire,
    comme un enfant qui suit, du haut d'un promontoire,
    les feux rouges et bleus des fanaux sur la mer.
    Mais aujourd'hui j'ai peur de l'uniforme éther :
    depuis que ma terrasse est un observatoire,
    je songe, connaissant la terre et son histoire,
    que tout astre, sans doute, a son âge de fer.
    Tu seras terre aussi, toi qu'on nomme céleste,
    et tu te peupleras pour la guerre et la peste,
    étoile ; et je te crains, car j'ignore où je vais :
    j'ai peur que les destins ne soient partout les mêmes,
    puisque le sort du monde est quelque part mauvais,
    et que les fins pour moi sont toutes des problèmes.

    Une voix.

    Ne crois pas que les habitants
    des sphères où tu te fourvoies,
    y vivent tristes ou contents
    par nos douleurs ou par nos joies :
    autres sphères, autres désirs !
    Et tes présomptions sont vaines ;
    cherche ailleurs nos futurs plaisirs,
    comme aussi nos futures peines.
    Hors du lieu, les âmes des morts
    auront toutes, selon leurs fautes,
    des demeures plus ou moins hautes,
    dans un monde inconnu des corps.
    Ne la cherche pas dans l'espace,
    la justice accomplie en Dieu !

    Le chercheur.

    Je ne conçois rien hors du lieu,
    notre avenir entier s'y passe.

    Contre le ciel, titans nouveaux, nous guerroyons ;
    où la fougue échoua, triomphe la tactique ;
    un triangle l'atteint, debout sur l'écliptique,
    un cristal l'analyse en brisant ses rayons ;
    nous savons maintenant, par leurs échantillons,
    que les astres sont tous de matière identique,
    comme ils sont tous régis, dans leur fuite elliptique
    par un même concert de freins et d'aiguillons.
    De ces deux vérités la rigueur m'épouvante :
    l'une ôte aux paradis que l'espérance invente
    l'éclat surnaturel qu'admire l'oeil fermé ;
    l'autre me fait douter si mes voeux et mes gestes
    sont plus libres sur terre, où mon être a germé,
    que le vol de ce bloc dans les déserts célestes.

    Une voix.

    Dieu seul fait le geste vivant !
    Le fougueux élan de la terre
    ne fait pas l'essor volontaire
    de la ronde où chante l'enfant ;
    l'orbe immense que doit décrire
    ce vaste bloc inanimé,
    ne fait pas le pli du sourire,
    seul volontaire et seul aimé.
    Non ! C'est une force princière
    qui dans toute chair veut et sent ;
    c'est, mélangée à la poussière,
    une haleine du tout-puissant !
    Et ce souffle à chaque être assigne
    avec sa dignité son rang.

    Le chercheur.

    Où le destin règne en tyran
    est-il rien de digne ou d'indigne ?

    L'enfant prête un vouloir libre et capricieux
    au papillon qu'il suit et qui toujours recule,
    la fleur suit le soleil de l'aube au crépuscule,
    le zéphyr semble errer comme un lutin joyeux,
    chaque être a l'air d'agir comme il l'aime le mieux,
    cependant chaque atome aveuglément circule :
    de l'haleine des vents la moindre particule
    doit son vol et sa route au branle entier des cieux ;
    la plante est une horloge ; et sans se dire : " où vais-je ? "
    le papillon voltige ainsi que flotte un liège,
    d'équilibre et d'instinct tout son caprice est fait ;
    et la main qui l'a pris n'a pu faire autre chose.
    Nul acte qui ne soit un nécessaire effet,
    nul effet révolté contre sa propre cause !

    Une voix.

    Par je ne sais quoi de brutal
    et d'hostile à toute noblesse,
    un monde absolument fatal
    dans ma conscience me blesse !
    Non ! Le courage et la fierté
    ne permettront jamais qu'on nie
    l'incompréhensible harmonie
    des lois et de la liberté !
    Si le mystère que tu creuses
    confond les plus puissants esprits,
    de simples âmes généreuses
    le prouvent sans l'avoir compris !
    Arrière ta philosophie !
    Moi je sais dès que mon coeur sent.

    Le chercheur.

    Pour moi, qui ne sais qu'en pensant,
    sentir à penser me convie.

    Seul le plus fort motif peut enfin prévaloir :
    fatalement conçu pendant qu'on délibère,
    fatalement vainqueur, c'est lui qui seul opère
    la fatale option qu'on appelle un vouloir.
    En somme, se résoudre aboutit à savoir
    quelle secrète chaîne on suivra la dernière ;
    toute l'indépendance expire à la lumière,
    puisqu'on saisit l'anneau sitôt qu'on l'a pu voir.
    Tout ce qu'un être veut, son propre fond l'ordonne,
    mais l'ordre, irrésistible à son insu, lui donne
    le sentiment flatteur qu'il est sollicité.
    Ainsi la liberté, vaine horreur de tutelle,
    n'est que l'essence aimant le dernier joug né d'elle,
    l'illusion du choix dans la nécessité.

    Une voix.

    Debout ! Debout ! ô Macchabées !
    ô Léonidas, ô Brutus !
    ô Christ ! ô victimes tombées
    pour les droits ou pour les vertus !
    Debout ! Grands saints et grands stoïques !
    Et de toute votre hauteur
    laissez vos linceuls héroïques
    descendre sur cet imposteur !
    Qu'il sente sur sa tête infâme
    leur poids grossir comme un remords !
    Qu'il entende sourdre en son âme
    l'anathème indigné des morts !
    J'irai sans lui, d'un seul coup d'aile,
    droit au coeur de la vérité.

    Le chercheur.

    Sous l'anathème immérité
    j'y rampe, explorateur fidèle.

    Mais j'achève, déçu, sans avoir débarqué,
    cette exploration que nul vent ne seconde ;
    et mon espoir se brise et s'abîme sous l'onde,
    comme succombe un mât par la tempête arqué.
    Si l'ordre universel dans l'atome est marqué,
    plus rien, pas même Dieu, n'est responsable au monde ;
    et j'erre, moi qui cherche, entraîné par ma sonde,
    dans l'orbite de l'astre où mon poids m'a parqué.
    Si le vouloir, jouet d'une invincible amorce,
    n'est plus qu'un voeu fatal complice de la force,
    à quoi bon demander la justice au destin ?
    L'égoïsme partout, qui se masque ou s'étale ;
    partout l'activité criminelle ou fatale !
    De mon périple ingrat voilà donc le butin !

    Une voix.

    Que la raison fait le jour triste !
    Mais où finit son examen
    quelque chose de grand subsiste :
    le battement du coeur humain.
    Si rien de noble ne demeure,
    quand on a criblé l'univers,
    d'où vient en moi le fou qui pleure
    sur des maux qu'il n'a pas soufferts.
    Ce fou, plus grand que ma personne,
    des blessures d'autrui saignant,
    qui fait taire, quand je raisonne,
    ma raison même, en s'indignant ?
    Ah, crois-moi ! Son délire auguste,
    c'est du juge infini l'arrêt !

    Le chercheur.

    L'équité, si l'arrêt est juste,
    même sans Dieu, le dicterait.

    Les deux poids suspendus, que la barre oscillante
    berce avec symétrie autour d'un de ses points,
    ne s'alignent qu'après s'être fuis et rejoints :
    la plus juste balance est aussi la plus lente ;
    mais quand elle a dicté sa sentence indolente,
    entre les deux plateaux, immobiles témoins,
    l'équilibre, établi, ne l'est pas plus ou moins.
    Il n'est pas d'équité qu'un droit meilleur supplante.
    Un droit surnaturel est un dogme insensé !
    Que par l'homme ou les dieux le droit soit dispensé,
    entre toutes les mains la balance est unique.
    La créature y peut juger le créateur ;
    et quiconque a senti l'ordre du monde inique,
    s'il n'est pas un athée, est un blasphémateur.

    Une voix.

    Toi par qui, suprême inconnue,
    le grand problème se résout,
    qui que tu sois, cause de tout,
    où chaque essence est contenue !
    Tu n'es pas nulle, car je suis,
    et n'ai d'être que par toi-même,
    et, rien qu'en sondant le problème,
    je t'atteste quand tu me fuis.
    Et tu n'es pas imaginaire,
    toi, source unique du réel ;
    tu n'habites pas un vain ciel :
    c'est toi qu'on craint dans le tonnerre,
    c'est toi qu'on prie en tous les dieux,
    seule forte et seule immortelle !

    Le chercheur.

    Sa puissance éclate à tes yeux ;
    mais sa justice, où donc est-elle ?

    J'écrase un moucheron sans peur d'être honni,
    exempté des soucis de la miséricorde,
    sans même que la bête innocente me morde,
    sans raison, par le droit du caprice impuni.
    Mais l'homme, qui s'érige en roi dans l'infini,
    n'a pas l'immunité du haut rang qu'il s'accorde.
    Des pressoirs de la mort son propre sang déborde,
    à quelque énorme soif incessamment fourni.
    Qui sait ? Ne suis-je point insecte pour un autre ?
    Pour l'habitant d'un monde où s'abîme le nôtre,
    géant dont l'oeil baissé me semble être un ciel bleu ?
    J'y songe ! Et si parfois sur le bord de ma table
    se pose un moucheron, le sentant respectable,
    je l'épargne pour croire à la bonté d'un dieu.

    Une voix.

    Oui ; toi-même un géant t'épie ;
    mais il n'est pas capricieux :
    avant d'écraser un impie
    il le suit longuement des yeux.
    N'abuse pas de son silence,
    car il pourrait bien se fâcher...
    je sens son poing qui se balance,
    comme un fardeau qu'on va lâcher.
    Nul n'a prévu ce qu'il décide,
    son calme immuable est trompeur,
    et malgré son dédain placide
    ton impiété me fait peur !
    Crois donc à la bonté suprême
    puisqu'en la défiant tu vis !

    Le chercheur.

    Les doutes sont-ils des défis ?
    Et l'angoisse est-elle un blasphème ?

    Des vivants, qu'il fait naître et dont il n'a pas soin,
    l'économe éternel trompe la confiance :
    le besoin donne un droit, le droit une créance ;
    ils sont tous créanciers de l'auteur du besoin.
    L'universelle faim, dont il est le témoin,
    réclame chaque jour une ample redevance ;
    à lui seul incombait d'y pourvoir à l'avance,
    d'apporter la pâture, ou d'y veiller de loin.
    Si donc il est un dieu, l'appétit constitue,
    dans chaque être apte à vivre et que le jeûne tue,
    un droit à s'assouvir, dont lui répond ce dieu !
    Mais partout je ne trouve, en l'absence du maître
    que d'impuissants pasteurs qui règnent en son lieu
    parasites sacrés du troupeau qu'ils font paître.

    Une voix.

    La bête, rampant sous le ciel,
    n'a, dans l'orage ou l'éclaircie,
    rien qu'elle invoque ou remercie,
    nul recours providentiel ;
    mais l'homme au loin se cherche une aide
    en de sublimes régions.
    Seul être que l'azur obsède,
    il a seul des religions ;
    prolongeant le temps et l'espace,
    il craint, pour le crime impuni,
    qu'ailleurs l'éternité n'amasse
    des colères dans l'infini.
    Les cultes ont rendu moins frustes
    l'âme et les moeurs de leurs croyants.

    Le chercheur.

    Ils ont fait plus de mendiants
    et de meurtriers que de justes.

    Par ses religions au meurtre convié,
    l'homme, même en tuant, croit faire une oeuvre pie :
    de la gorge des boeufs, du sein d'Iphigénie,
    coulait jadis à flots le sang sacrifié ;
    et tout à l'heure encore un prêtre a confié
    à ta lèvre, ô chrétien ! La victime infinie,
    et dans la lâche paix de la faute impunie
    tu savoures un dieu pour toi crucifié !
    Il faut pour ton salut qu'il souffre et qu'il expire,
    et qu'au trou de son flanc, comme un cruel vampire,
    ton péché sanguinaire aspire un paradis.
    Quelle que soit la pourpre où le bonheur se vautre,
    tout vivant qui jouit en martyrise un autre :
    c'est le destin pareil des saints et des maudits.

    Une voix.

    Pourquoi donc enfoncer les pointes
    d'une ironie âpre et sans foi
    au coeur de ceux qui, les mains jointes,
    veulent prier même pour toi,
    qui pratiquent, fût-ce à grand'peine
    et par la seule peur du feu,
    la charité, si surhumaine
    qu'elle suffit à prouver Dieu ?
    Ah ! C'est grâce à la foi sincère,
    par un oeil humblement baissé,
    que sur notre immense misère
    le premier baume fut versé.
    Je vois une larme qui monte,
    au bord de tes cils affleurant...

    Le chercheur.

    Je la laisse couler sans honte ;
    mais on y voit trouble en pleurant.

    Sully Prudhomme, dans La justice (1878)


Veille 9 : La dignité la justice

    Dans la nuit constellée où je promène et plonge
    un regard que mon rêve à l'infini prolonge,
    j'évoque le plus vieux soleil,
    qui fut père et semeur des étoiles sans nombre,
    et qui peuplant, de proche en proche, l'éther sombre,
    en fit un océan vermeil.

    Je cherche ce foyer, du moins ce qu'il en reste
    après qu'il a rempli l'immensité céleste
    des feux à sa masse arrachés.
    Vrai chorège, il défraye et préside les rondes
    dont l'enlace le choeur des innombrables mondes
    qu'il a, comme un frondeur, lâchés.
    Sans doute il est encore en pleine incandescence ;
    et les astres auxquels il a donné naissance
    lui font cortège maintenant,
    ainsi que d'une ruche on voit l'essaim né d'elle
    s'échapper sans la fuir, et, déserteur fidèle,
    n'en sortir qu'en l'environnant.
    Plus loin, beaucoup plus loin que les visibles sphères,
    bien plus haut, par delà les cendres d'or légères
    dont le zodiaque est sablé,
    je contemple en esprit ce soleil patriarche :
    il excède en grandeur la planète où je marche,
    comme elle excède un grain de blé ;

    et ce qu'au grain de blé pèse un grain de poussière,
    parasite ténu d'une masse grossière
    je le pèse à ce globe-ci ;
    mais il porte avec moi, ce globe misérable,
    ce qui manque au soleil : l'idée impondérable,
    l'amour impondérable aussi !
    Je ne dédaigne plus la sphère maternelle,
    car, tout humble qu'elle est, je n'ai puisé qu'en elle
    ce qui me fait juger les cieux.
    Je préfère au soleil ce tas d'ombre et de fange,
    si, pour les admirer, je dois à ce mélange
    mon coeur, ma pensée et mes yeux.
    Un astre n'est vivant qu'en cessant d'être étoile :
    il vit par les vertus que son écorce voile,
    non par l'éclat que nous voyons ;
    il ne vaut que du jour où, transformant ses flammes
    il change sa chaleur et sa lumière en âmes,
    en regards ses propres rayons !

    Aussi la terre étroite en majesté surpasse
    le plus beau des soleils engendrés dans l'espace,
    et vaut mieux qu'eux tous réunis.
    Je l'honore en dépit du dogme qui l'outrage,
    parce qu'elle a fait l'homme en achevant l'ouvrage
    ébauché par les infinis ;
    car ni l'éternité, ni l'immense étendue,
    ni la cause première, en ces gouffres perdue,
    et qui ne dit pas son vrai nom,
    si grandes qu'elles soient, ne l'ont fait toutes seules,
    l'homme n'est pas leur oeuvre : il les a pour aïeules,
    mais pour mère et nourrice, non !
    En vain, pour l'accueillir, l'espace et la durée
    ouvraient leur profondeur vide et démesurée ;
    pas de terre, pas de berceau !
    En vain flottait l'esprit sur les eaux sans limite ;
    sans pain, pas de génie, et pas d'amour sans gîte,
    et pas de sceptre sans roseau !

    Il lui fallait la terre et ses milliers d'épreuves,
    d'ébauches de climats, d'essais de formes neuves,
    d'élans précoces expiés,
    d'avortons immolés aux rois de chaque espèce,
    pour que de race en race, achevé pièce à pièce,
    il vît l'azur, droit sur ses pieds.
    Il fallait, pour tirer ce prodige de l'ombre
    et le mettre debout, des esclaves sans nombre,
    au travail mourant à foison ;
    comme, en égypte, un peuple expirait sous les câbles,
    pour traîner l'obélisque à travers monts et sables
    et le dresser sur l'horizon ;
    et comme ce granit, épave de tant d'âges,
    levé par tant de bras et tant d'échafaudages,
    étonnement des derniers nés,
    semble aspirer au but que leur montre son geste,
    et par son attitude altière leur atteste
    l'effort colossal des aînés,

    l'homme, en levant un front que le soleil éclaire,
    rend par là témoignage au labeur séculaire
    des races qu'il prime aujourd'hui ;
    et son globe natal ne peut lui faire honte,
    car la terre en ses flancs couva l'âme qui monte
    et vient s'épanouir en lui.
    La matière est divine ; elle est force et génie ;
    elle est à l'idéal de telle sorte unie
    qu'on y sent travailler l'esprit,
    non comme un modeleur dont court le pouce agile,
    mais comme le modèle éveillé dans l'argile
    et qui lui-même la pétrit.
    Voilà comment, ce soir, sur un astre minime,
    ô soleil primitif, un corps qu'un souffle anime,
    imperceptible, mais debout,
    t'évoque en sa pensée et te somme d'y poindre,
    et des créations qu'il ne voit pas peut joindre
    le bout qu'il tient à l'autre bout.

    ô soleil des soleils, que de siècles, de lieues,
    débordant la mémoire et les régions bleues,
    creusent leur énorme fossé
    entre ta masse et moi ! Mais ce double intervalle,
    tant monstrueux soit-il, bien loin qu'il me ravale,
    mesure mon trajet passé.
    Tu ne m'imposes plus, car c'est moi le prodige !
    Tu n'es que le poteau d'où partit le quadrige
    qui roule au but illimité ;
    et depuis que ce char, où j'ai bondi, s'élance,
    ce que sa roue ardente a pris sur toi d'avance,
    je l'appelle ma dignité !
    Certes, mon propre élan m'est de faible ressource ;
    mais c'est le genre humain qui m'entraîne en sa course,
    d'un galop tous les jours plus prompt !
    Et bientôt renversé, dépassé, foulé même,
    je garderai du moins, dans ma chute, un baptême
    de sueur olympique au front !

    Et comme, en secouant la poudre des arènes,
    le lauréat vieilli cède à ses fils les rênes
    dès qu'il se sent par eux vaincu,
    et meurt fier de léguer ses pareils à sa ville,
    et, dans le marbre, au peuple, un exemple immobile
    où sa force aura survécu ;
    ainsi, vieux à mon tour, mes dernières années,
    par mes bras affaiblis au repos condamnées,
    me trouveront prêt au départ ;
    et pour l'oeuvre commune ayant fait mon possible
    j'emporterai, vaincu, l'assurance invincible
    d'y survivre en ma noble part !
    Tout être, élu dernier de tant d'élus antiques,
    de tant d'astres vainqueurs aux luttes chaotiques,
    et de races dont il descend,
    d'une palme croissante est né dépositaire ;
    tout homme répondra de l'honneur de la terre
    dont il vêt la gloire en naissant ;

    et puisque notre sphère est aux astres unie
    comme un noeud l'est aux noeuds d'une trame infinie,
    et tord un fil du grand métier,
    dans le peu de ce fil que l'homme brise ou lâche,
    l'homme, traître à la terre en désertant la tâche,
    est traître à l'univers entier !
    Traître même à la mort, qu'atteint sa défaillance,
    car avec les vivants les morts font alliance
    par un legs immémorial !
    Traître à sa descendance avant qu'elle respire,
    car héritier du mieux il lui laisse le pire,
    félon deux fois à l'idéal !
    Ah ! Je sais désormais ce que me signifie
    ma conscience, arbitre et témoin de ma vie,
    qui ne se trompe ni ne ment,
    ce qu'elle me conseille, ou prohibe, ou commande,
    cette voix qui tout bas si souvent me gourmande,
    et m'approuve si rarement !

    Le remords, c'est la voix de la nature entière
    qui dans l'humanité gronde son héritière :
    " qu'as-tu fait du prix de mes maux,
    des trésors de douleur dont j'ai pétri ta pâte,
    toi pour qui j'ai broyé froidement et sans hâte
    sous mes pilons tant d'animaux ?
    " qu'as-tu fait de ton âme, orgueil de ta planète,
    du fonds que j'ai remis à ta main malhonnête,
    et du sang dont je t'ai gorgé ?
    Qu'as-tu fait du marteau, pour gagner ton salaire ?
    Sur l'enclume terrestre avec le four solaire,
    quel pont céleste as-tu forgé ?
    " regarde : autour de toi tout lutte et se concerte !
    Que d'ouvriers soldats, dont pas un ne déserte
    mes ateliers pleins de leurs morts !
    Et toi seule, pour qui des légions périrent,
    à qui par millions les victoires sourirent,
    tu bats en retraite et tu dors !

    " regarde : tout aspire, éclôt et meurt plus digne !
    Vois dans la goutte d'eau vibrer le zèle insigne
    du peuple infinitésimal ;
    et levant ta prunelle, aux astres familière,
    vois tressaillir des cieux l'ardente fourmilière !
    Tout travaille, et tu dors : c'est mal ! "
    et je sais maintenant d'où nous vient l'allégresse
    qui nous monte du coeur au front, et le redresse,
    et l'illumine, chaque fois
    que l'âme, en affrontant ce que la chair abhorre,
    soumet la vie à l'ordre, et, sage, collabore
    à l'idéal avec les lois :
    c'est toute la nature en nous-même contente,
    louant l'humanité pour elle militante,
    laborieuse et souple au frein ;
    elle dit : " gloire à toi dont le zèle conspire
    avec mon vaste règne au bien de mon empire,
    et m'aide à l'oeuvre souverain !

    " ma fille, prends le sceptre ! Il sied que tu partages,
    avec mes soins royaux, mes royaux avantages,
    règne ! Mon trône est n'importe où.
    Je remettrai ma torche et ma foudre en ta droite,
    dans un éclair tiré de ta planète étroite
    comme le feu l'est d'un caillou.
    " ce que ton bras si frêle et la flamme si mince
    de ton intelligence ont fait de ta province
    m'emplit d'un maternel orgueil.
    Va ! Si je t'ai donné des angoisses de reine,
    mes lois t'enseigneront ma majesté sereine
    dans la bataille et dans le deuil.
    " si je t'ai proposé des épreuves si rudes,
    je sais faire des lits dignes des lassitudes !
    Va ! Les sommeils qui te sont dus,
    loin du heurt des marteaux, du grincement des limes,
    berceront ta fatigue en des hamacs sublimes
    d'une étoile à l'autre tendus ! ... "

    telles au genre humain parlent ces voix natives,
    vibrantes plus ou moins, toujours impératives ;
    elles l'ont sauvé quand, tout nu,
    sur les mers de la vie où sa galère flotte,
    navigateur de force avant d'être pilote,
    il fut lancé dans l'inconnu !
    Et maintenant qu'errant au gré de la tourmente
    l'équipage, à vau-l'eau, n'a rien qui l'oriente,
    que son radeau fait de débris,
    en mêlant tout le fer des chaînes et des armes,
    a du pôle recteur fait dévier les charmes,
    et dérouté l'aimant surpris,
    maintenant que l'orage a couvert les étoiles,
    qu'à des restes de mâts ne pendent plus pour voiles
    que des restes de pavillons,
    ce sont ces voix encore, à défaut de boussole
    et d'astres, dont l'appel nous guide et nous console,
    et nous fait hisser des haillons !

    C'est leur appel qui rend aux naufragés courage,
    reproche aux abattus leur langueur à l'ouvrage
    en leur nommant les caps aimés,
    dans les derniers vaillants entretient l'espérance,
    et, même en pleine mer, chante la délivrance
    au sombre coeur des affamés !
    Tout homme entend ces voix l'adjurer d'être digne,
    d'être fidèle au rang que la douleur assigne
    à son espèce en l'univers.
    Oh ! Que penser est doux quand l'étude est féconde !
    J'en frissonne : un rayon dont la clarté m'inonde
    dessille mes yeux entr'ouverts !
    C'est de ce rang conquis la conscience innée,
    gardienne d'une espèce et de sa destinée,
    qui me révèle mon devoir !
    Elle m'enjoint d'être homme et de respecter l'homme,
    au nom des cieux passés dont la terre est la somme,
    et des cieux futurs, mon espoir !

    Non que j'ose espérer que le temps y ranime
    le spectre évanoui de ma pensée infime ;
    mais je sais que l'ébranlement
    qu'en battant pour le bien mon coeur ému fait naître,
    humble vibration du meilleur de mon être,
    se propage éternellement !
    Le respect de tout homme est la justice même :
    le juste sent qu'il porte un commun diadème
    qui lui rend tous les fronts sacrés.
    Nuire à l'humanité, c'est rompre la spirale
    où se fait pas à pas l'ascension morale
    dont les mondes sont les degrés.
    Le sens du mot " justice " , enfin je le devine !
    Humaine par son but, la justice est divine,
    même dans l'âme d'un mortel,
    par l'aveu du grand tout dont elle est mandataire,
    par le suffrage entier du ciel et de la terre,
    et par le sacre universel.

    Sully Prudhomme, dans La justice (1878)


Références :


Oeuvres poétiques :


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