Nox Oculis


Les bibliothèques imaginaires / Mario Tessier. -- Solaris, no 138, été 2001, pages 85-98.


« Il est aussi facile de rêver un livre qu'il est difficile de le faire. »
Honoré de Balzac, Le Cabinet des antiques.

Par goût ou par nécessité, chaque lecteur et chaque auteur possède sa collection d'ouvrages favoris et fréquente l'une ou l'autre des bibliothèques mises à sa disposition. Archives de nos rêves, la bibliothèque est aussi pour les écrivains un lieu rêvé, transfiguré par ses potentialités, ses modes de fonctionnement, ses usages, sa clientèle protéïforme, ses rapports complexes avec le monde et la culture.

Comment les auteurs de fantastique ou de science-fiction décrivent-ils ces bibliothèques imaginaires ? À la manière des bibliothécaires, nous pourrions élaborer la classification suivante : 1) les bibliothèques disparues, 2) fictives, 3) sans livres, 4) virtuelles, 5) surnaturelles, 6) en briques rouges, 7) fabuleuses, 8) idéales, 9) impossibles, 10) oniriques, 11) inexistantes, 12) inconcevables, 13) mensongères, etc...

Mais cet inventaire fantaisiste n'est guère utile. Commençons plutôt par examiner les livres que recèlent ces bibliothèques.

Fiction fictive

« Le fait qu'un livre n'existe pas (ou n'existe pas encore) n'est pas une raison de l'ignorer, pas plus que nous n'ignorerions un livre dont le sujet est imaginaire. »
Alberto Manguel, Une histoire de la lecture

Comme le fit remarquer Borges, fameux pour ses courtes nouvelles, il est plus facile de simuler le résumé d'un livre imaginaire que de l'écrire véritablement. Pour lui, c'est un délire que de composer de vastes livres ; " mieux vaut feindre que ces livres existent déjà, et en offrir… un commentaire ". C'est ainsi que la littérature fantastique et de SF est remplie de pseudo-œuvres fictives, auxquelles les auteurs font référence dans un jeu de mise en abyme, fiction engendrée par la fiction.

Ces jeux de miroirs se révèlent quelquefois des chimères de bibliophiles, des désirs de lecteurs inassouvis. Par exemple, Jack McDevitt présente, dans « The Fort Moxie Branch » (dans Standard Candles, 1988), une bibliothèque dédiée à la conservation des grandes œuvres littéraires perdues ou inconnues. On y trouve en autres, trois pièces jamais publiées de Shakespeare, Zenobia, Adam and Eve et Nysus and Euryalus, l'anthologie mythique d'Harlan Ellison, More Dangerous Visions, des œuvres de Melville, de Tacite, de Mary Shelley, etc.

Le même thème anime « The eternal conflict » (David H. Keller, 1949), dans lequel un bibliothécaire est chargé d'inventorier une collection de songes ; sa bibliothèque contient tous les livres mythiques de légendes, de folklore, et de littérature, incluant les ouvrages que les écrivains ont imaginés mais qu'ils n'ont jamais écrits.

D'autres auteurs ont joués ce rôle de bibliothécaire imaginaire : James Branch Cabell a même rédigé un catalogue d'une bibliothèque imaginaire dans Beyond Life tandis que Thomas Browne répertorie les ouvrages et les trésors perdus dans son Museum Clausum.

Lovecraft témoigna de son amour des grimoires anciens dans plusieurs histoires. The shadow out of time (1936) décrit une bibliothèque antédiluvienne, gérée par les Grands Anciens, où des chercheurs de toutes les époques examinent des livres légendaires et interdits. Notons que la Miskatonic University est dépositaire d'une collection de textes de relatifs à Cthulhu.

Dans la section documentaires (!), Danilo Kis nous fait visiter l'Encyclopédie des morts (c1985), une bibliothèque qui contient les biographies complètes de l'humanité depuis 1789, ou en tout cas, des petites gens dont la vie et la mort sont consignées à l'oubli. Cette entreprise s'inspire sans doute du gigantesque dépôt d'archives généalogiques situé près de Salt Lake City, compilé par les Mormons, et conservé dans une montagne de granit des Rocheuses.

Finalement, Andrew Crumey, dans Pfitz (c1995), exploite plus avant le mécanisme de la méta-fiction en inventant une bibliothèque imaginaire dans la ville non moins fictive de Rreinnstadt, et dont l'intrigue tourne autour d'un récit factice dont l'existence n'est même pas autorisée dans cette fabrication illusoire !

Mais le champion toutes catégories ès méta-fiction demeure Stanislaw Lem. En effet, ce dernier s'est spécialisé dans les commentaires de livres imaginaires. Perfect vacuum (c1971) et et One Human Minute (c1986), présentent une collection d'analyses de livres inexistants, écrites sur divers tons et parodiant les textes sentencieux et pédants des critiques d'art et de littérature. Juste pour le plaisir, citons, parmi les écrits étudiés : Gigamesh, Sexplosion, Gruppenführer Louis XVI, U-Write-It, De Impossibilitate Vitae, etc. Il va même jusqu'à rédiger une critique cinglante de son propre livre, Perfect vacuum ! Il renchérira sur ce thème avec Imaginary magnitude (c1973), qui recueille plusieurs introductions de livres tout aussi imaginaires qu'impossibles. Il nous fait connaître ainsi Necrobes, une collection d'œuvres à saveur vaguement pornographique dont le médium est le rayon X, Eruntics, un ouvrage rédigé par des microbes (!), dont le génome a été programmé comme un logiciel de traitement de texte, une « Histoire de la littérature bitique », c'est-à-dire une littérature d'auteurs non-humains, introduisant des ouvrages rédigés par des intelligences artificielles, tel que des livres extrapolés d'auteurs classiques, des manuels scientifiques futurs, l'Extélopédie Vestrand en 44 volumes, dont le texte sur papier est mis à jour à distance afin d'éviter l'obsolescence (une anticipation de l'Internet !), etc. Comme à son habitude, Lem explore une multitude de notions métaphysiques et fait montre d'un humour féroce dans ces feux d'artifice littéraires.

À la poursuite du livre perdu

La quête du livre secret constitue un des thèmes récurrents que renferment maintes œuvres de littérature fantastique, comme de littérature générale. Parmi les ouvrages convoités, mentionnons le traité d'invocation satanique Les Neuf Portes du Royaume des Ombres, recherché par le bibliophile détective Lucas Corso du Club Dumas (Arturo Pérez-Reverte, c1993), le second livre de la Poétique d'Aristote portant sur la comédie, un traité perdu qui est la cause de plusieurs meurtres dans Le nom de la rose, le manuscrit caché d'un émule de Machiavel dans The Overseer (Jonathan Rabb, c1998), qui contient les instructions nécessaires au renversement de l'ordre établi et à la domination du monde, le Necronomicon qui provoque la perte des malheureux protagonistes des œuvres de Lovecraft.

Le lecteur créateur

La bibliothèque constitue un lieu de découverte à plus d'un titre. En effet, elle peut mener autant à l'invention qu'à la création littéraire. Dans les Mémoires du futur (c1955), John Atkins imagine un historien d'un lointain futur parvenant à reconstruire l'histoire de son monde à partir des vestiges d'une bibliothèque en ruines. Mais comme le lecteur le découvre rapidement, les volumes que l'historien croit être des ouvrages historiques et biographiques sont en réalité des romans de science-fiction facilement reconnaissables : La guerre des mondes de Wells, Le silence de la Terre de Lewis, Les Chroniques martiennes de Bradbury, Le meilleur des mondes de Huxley, etc. Atkins échafaude ainsi, par l'intermédiaire de cet improbable commentateur, un roman de méta-SF.

Dans une nouvelle demeurée classique de Raymond F. Jones (« Noise level », Astounding science fiction, décembre 1952), l'Armée de l'air américaine montre à des savants un film prouvant la construction d'un engin anti-gravité. Toutefois, l'inventeur de cette machine a semble-t-il perdu la vie dans une expérience, ses notes et le prototype ayant été détruits. Tout ce qui reste est sa bibliothèque ; elle contient un peu de tout sur tout, depuis la physique nucléaire jusqu'au mysticisme oriental. La tâche des chercheurs consiste donc à lire tous ces livres et à opérer les associations d'idées diverses qui ont mené à la découverte originale. Le groupe compulse ces ouvrages hétéroclites et parvient à découvrir le secret de cette invention. Ce que les chercheurs ignoraient, c'est que cette histoire avait été fabriquée par le directeur du projet afin de leur faire croire que la chose était faisable et ainsi ouvrir leur esprit aux idées nouvelles contenues potentiellement dans une bibliothèque pourtant ordinaire.

L'intrusion de l'imaginaire dans le réel peut se faire de manière subtile et la création s'opérer à l'aide de la seule (mé)connaissance prise dans les livres. Ainsi, dans « Tlön, Uqbar, Orbis Tertius », (dans Fictions, c1941), c'est d'abord par la lecture d'une encyclopédie que l'on observe l'intrusion et l'envahissement de notre monde par l'univers fictif de Tlön. Si le livre est fait à l'image du monde, l'inverse peut également se produire.

En définitive, le livre, la lecture, et la bibliothèque constituent les fondements essentiels de la civilisation. Ils contiennent la semence de la pensée rationnelle et de la méthode critique. À l'exemple du savoir antique préservé par les moines du Moyen-Âge, même les ruines les plus triviales d'une bibliothèque d'un autre âge (les Mémorabilia de l'Ordre de Saint-Leibowitz) sont susceptibles d'engendrer une renaissance culturelle et scientifique par leur seule existence :

« Ce savoir était vide de contenu, la matière en était morte depuis longtemps. Et pourtant ce savoir avait une structure symbolique qui lui était particulière, et l'on pouvait au moins observer l'effet réciproque des symboles. Étudier la façon dont un système de connaissances est construit, c'est apprendre au moins un minimum de science-de-la-science ; jusqu'au jour -- ou au siècle - où viendrait un Intégrateur, et où ces bribes de science reformeraient un tout. », page 74.
Walter M. Miller, Un cantique pour Leibowitz, 1971.

Lieu de perdition, école de sédition

Paradoxalement, les bibliothèques -- lieux d'ordre, oasis de silence, havres de paix -- sont quelquefois le berceau des séditieux et des révolutionnaires. À l'exemple de Karl Marx rédigeant son Kapital sous la rotonde de la British Library, les Encyclopédistes de la planète Terminus et les psychohistoriens de la Seconde Fondation, cachés à la bibliothèque de l'Université impériale de Trantor, travaillent à la chute du Premier Empire galactique (Isaac Asimov, Cycle de Fondation).

Le livre cache la semence de l'insurrection et constitue l'outil par excellence de subversion. C'est le cas de Fahrenheit 451, où le chemin qui mène Montag à la révolte passe par la subtilisation des livres, l'apprentissage de la lecture et la mise sur pied d'une bibliothèque personnelle.

Même les esprits célestes ne sont pas invulnérables à la séduction de la connaissance. En effet, c'est dans la bibliothèque de la vieille famille d'Esparvieu, sur laquelle règne M. Sariette le bibliothécaire, qu'Arcade, l'ange gardien d'un des d'Esparvieu, décide de se mutiner contre le démiurge qui préside à l'injustice du monde (Anatole France, La révolte des anges, 1913). En consultant les ouvrages de droit, de théologie et de philosophie, Arcade acquiert le désir de rassembler les anges rebelles et de partir à la conquête des cieux.

Loin d'être des refuges paisibles pour le sage, les bibliothèques, sous la plume de Gérard de Nerval (Les filles du feu, 1854), sont hantées par des collectionneurs fantômes, des bibliophiles dérangés et d'énigmatiques bibliothécaires. Leurs catalogues incomplets et leurs livres manquants en font des labyrinthes susceptibles d'engendrer l'inquiétude et la morosité.

Avatars de la bibliothèque d'Alexandrie

L'antique Musée d'Alexandrie dresse son ombre sur toutes les bibliothèques passée, présentes et à venir ; le paradigme impossible de la collection universelle et la destruction inévitable sont deux caractères qui marquent les bibliothèques imaginaires.

Dans ces bibliothèques immenses qui se veulent les héritières des Ptolémée, nommons seulement le Knowledge Park de Stephen Franklin, (c1972), racontant l'effort international pour reconstruire le rêve utopique de la grande bibliothèque alexandrine près de Cochrane en Ontario ; la Fondation de la planète Terminus, toute entière dévouée à la rédaction de l'Encyclopedia Galactica, la collection du capitaine Nemo fermée à tout jamais aux additions futures, etc.

Greg Bear ressuscite même la bibliothèque d'Alexandrie dans Eternity (c1988), laquelle a survécu dans un monde parallèle dominé par la dynastie macédonienne. Les « bibliophylax » du Mouseion continuent d'y servir les chercheurs plus de vingt-trois siècles après sa fondation.

Si la chimère de la bibliothèque globale continue à séduire des générations de bibliothécaires, elle se révèle, en dernière analyse, un projet futile et superflu comme le découvre le responsable du Congrès du monde (« Le Congrès » dans Le livre de sable, c1975, de Borges). La bibliothèque universelle que les congressistes planifient apparaîtra finalement comme inutile et finira dans un feu de joie ; parce que la bibliothèque englobe le monde, le monde est aussi la bibliothèque.

Ruines et autodafés

La bibliothèque en ruines figurent de façon proéminente dans la littérature fantastique et de science-fiction. Cette image est un memento mori pour les civilisations et un rappel que la mémoire humaine est condamnée, comme toutes choses, à l'oubli. Sans doute, aussi, la vision de livres laissés à l'abandon est-elle encore plus pénible pour des écrivains.

Le sort des bibliophiles est souvent lié au destin de leur passion. Par exemple, lorsque l'ancienne bibliothèque du château de Gormenghast (Mervyn Peake, Titus d'Enfer, c1946) est anéantie par la main d'un incendiaire, cette perte consomme la fin du comte Tombal, inconsolable. Dans Auto Da Fé, (Elias Canetti, c1935), le protagoniste, propriétaire d'une collection personnelle de 25 000 volumes, est hanté par des rêves d'embrasement ; expulsé de sa demeure, il tombe irrémédiablement dans la folie et finira au milieu du brasier de sa bibliothèque, qu'il aura lui-même allumé.

Si l'incendie d'une bibliothèque marque le destin d'un homme, les autodafés déterminent la mort des civilisations et la survie de l'humanité. Cette destruction peut être l'œuvre délibérée des bureaucrates du Ministère de la Vérité dans 1984 (George Orwell, c1949), qui corrigent les documents historiques après coup pour les faire correspondre aux mensonges politiques du moment. Ou elle peut être l'œuvre des pompiers de Fahrenheit 451, qui s'érigent en censeurs pour protéger la société de l'influence pernicieuse des livres. Le plus souvent, les bibliothèques sont incendiées par les foules déchaînées, comme dans Le Cantique de Leibowitz.

Une des œuvres de science-fiction dans laquelle perce un grand respect pour les livres, ainsi qu'une réelle affliction devant le spectacle d'une bibliothèque laissée en friche, est le très beau roman de George Stewart, La Terre demeure (c1949). Après le Grand Désastre qui dépeuple la planète, Isherwood Williams, l'un des rares survivants, retournera à plusieurs reprises dans les bibliothèques désertées afin d'y trouver les informations avec lesquelles il espère survivre et reconstruire ce qui a été perdu. Les livres sont toujours là mais l'esprit a quitté pour toujours les bibliothèques, écorces desséchées d'une culture disparue.

Exceptionnellement, l'incendie d'une bibliothèque peut être traitée sur le mode humoristique comme dans Small Gods (Terry Pratchett, c1992). Dans le monde de Discworld, le bibliothécaire de la Unseen University, Ook !, est un orang-outan, ce qui lui facilite l'accès aux hautes étagères !

Bien que la mission de conservation et de préservation soit une des caractéristiques des bibliothèques modernes, et par extrapolation, de la plupart des bibliothèques imaginaires, elle n'est pas toujours interprétée de la même manière par les bibliothécaires du futur, tributaires d'autres cultures et d'autres mentalités. Ainsi, Always coming home (Ursula K. Le Guin, c1985) nous montre la société des Kesh, un peuple qui, bien qu'ayant accès à des technologies avancées, a choisi de vivre près de la terre, à l'instar des tribus amérindiennes. L'archiviste de la Madrone Lodge de Wakwaha-na affirme : « Books no one reads go ; books people read go after awhile. But they all go. Books are mortal. They die. A book is an act ; it takes place in time, not just in space. It is not information but relation ». Le centre culturel des Kesh se veut plutôt une image extrême des bibliothèques publiques d'aujourd'hui et de ses politiques d'élagage et d'acquisitions, où l'on met l'accent sur la lecture des livres de nos contemporains et sur la rotation des collections. La bibliothèque ne constitue plus un trésor (« biblion », livre et « thêké », coffre) de connaissances classiques, figées, établies une fois pour toutes, mais plutôt un organisme vivant qui change avec ses lecteurs ; elle a perdu son caractère sacré, son culte des livres qui animait la civilisation occidentale depuis plus de deux millénaires.

Mais sans doute est-ce là une vision un peu trop simpliste du rapport du livre à la culture puisque l'importance de l'information demeure ; cette dernière étant seulement cachée à l'intérieur de nos machines, extension de notre corps comme de notre esprit.

Livre virtuel et bibliothécaire artificiel

Il serait beaucoup trop long d'examiner tous les aspects de la bibliothèque virtuelle dans les œuvres de SF, puisqu'elles touchent à l'anticipation des divers développements informatiques : stockage de données, réseaux d'information, intelligence artificielle, etc. Contentons-nous d'indiquer quelques pistes de réflexions.

La bibliothèque sur papier, devant l'explosion documentaire et le développement technologique, se miniaturise et migre vers les mémoires électroniques. L'Internet, sous toutes ses incarnations, devient alors le « World Brain » imaginé par H. G. Wells, le germe de « l'encyclopédie permanente mondiale ». Les ordinateurs et robots de demain, les personnalités synthétiques et intelligences artificielles, auront donc à leur disposition ce qu'aucun humain ne peut envisager : le savoir accumulé de toute l'humanité.

La bibliothèque électronique et l'intelligence artificielle peuvent fusionner pour mettre au monde le bibliothécaire virtuel, image futuriste des actuels « agents virtuels » dont la mission consiste à dénicher les informations désirées dans l'immensité de l'Internet. Par exemple, dans Snow crash de Neal Stephenson (c1992), le héros discute avec un « librarian daemon », une sorte de méta-bibliothécaire qui n'est rien d'autre qu'un logiciel sophistiqué de recherche personnifié par une interface à ressemblance humaine. L'ordinateur est devenu à la fois sphinx et oracle.

La bibliothèque et le livre peuvent également se rejoindre dans le cyberlivre. Ben Bova décrit dans Cyberbooks (c1989), une invention de la taille d'un livre dans laquelle on peut insérer des puces électroniques contenant les textes que l'on désire consulter. Science-fiction il y a dix ans, les « e-books » sont maintenant une réalité, un marché en développement pour l'édition électronique.

Les hommes-livres vivent dans leur palais de mémoire

Si les bibliothèques sont la mémoire de l'humanité, la mémoire, elle, demeure la première bibliothèque de l'homme. Tout comme son avatar matériel, le cerveau humain permet d'engranger et d'organiser l'information pour y accéder rapidement.

Une nouvelle de David H. Keller (« The cerebral library », Amazing stories, mai 1931) exploite cette notion. Des lecteurs sont rassemblés pour lire un livre par jour. Après cinq ans, ils sont assassinés et leurs cerveaux sont conservés dans des cuves nutritives afin de pouvoir consulter leurs connaissances emmagasinées. Le thème des cerveaux désincarnés est devenu depuis un cliché du genre.

On retrouve une variation sur ce thème dans les Chroniques de Majipoor (Robert Silverberg, c1983), où de vastes archives, conservées dans le Labyrinthe, contiennent les vies enregistrées de milliards d'êtres humains sur plusieurs millénaires (encore un écho des archives généalogiques des Mormons). Ce trésor de connaissances peut être consulté comme une bibliothèque, et l'on peut revivre les expériences vécues aussi facilement que l'on peut lire un livre aujourd'hui.

Même si la mémoire humaine ne peut rivaliser avec les annales titanesques du futur, elle fut néanmoins la seule bibliothèque disponible pendant la presque totalité de son histoire. Ces " arts de mémoire ", pratiqués depuis l'Antiquité jusqu'à la Renaissance, furent portés à leur perfection grâce à un procédé mnémotechnique mieux connu sous le nom de palais de mémoire, par un de ses derniers épigones, le Père Mattéo Ricci. Les disciples de cet art pouvaient mémoriser parfaitement le contenu d'un ouvrage en associant un texte avec des images mentales synthétiques qu'ils plaçaient dans différentes pièces d'une architecture imaginaire.

On reconnaît cette méthode de mémorisation des livres dans plusieurs œuvres de science-fiction. Dans sa nouvelle, « Universe » (1941), Robert Heinlein met en scène un vaisseau générationnel dont les habitants ont tout oublié de leur voyage vers les étoiles. Les gens ne savent plus lire, se fiant plutôt à leur mémoire. Pour se rappeler les contrats ou autres documents, ceux-ci sont mis en vers à la manière des aèdes et des bardes d'autrefois. Walter Miller utilise le même système dans Le Cantique de Leibowitz (c1961) :

« Les membres de l'Ordre (de Saint-Leibowitz) était des " contrebandiers en livres " ou des " mémorisateurs " (...) Les mémorisateurs apprenaient par cœur des volumes entiers d'histoire, d'écrits sacrés, de littérature et de sciences, pour le cas où quelque infortuné contrebandier serait pris, torturé et forcé de révéler l'endroit où étaient les tonnelets. », page 73.

Mais l'ouvrage le plus célèbre mettant en vedette ces mémorisateurs est Fahrenheit 451 (c1953) de Ray Bradbury. Afin de perpétuer les œuvres littéraires détruites par les pompiers-incendiaires, les dissidents apprennent par cœur leur livre préféré et deviennent ainsi des hommes-livres. Leurs petites communautés constituent de véritables bibliothèques en devenir.

Toutefois, ce don prodigieux d'une mémoire parfaite peut être plus qu'un artifice profitable, il peut s'avérer une malédiction pour ceux qui en sont affligés. C'est le cas pour Irénée Funes (Borges, « Funes ou la mémoire », dans Fictions, c1956), qui, doté d'une mémoire parfaite, se rappelle minutieusement chaque détail de chaque seconde vécue, incapable d'abstraire ces souvenirs pour former des distinctions mentales ou une pensée originale.

Ordre et désordre

Cette capacité d'agencer, de classifier, de ranger nos connaissances -- et sur laquelle est basée l'intellection -- détermine également le caractère premier d'une bibliothèque. Ce désir d'ordre est d'autant plus important que la bibliothèque se veut une image du monde, la représentation virtuelle, la structure schématique de l'univers. La bibliothèque est un cosmos construit uniquement de signes.

À cette aspiration, sinon cette nécessité, d'une collection bien organisée, les écrivains ont souvent opposés des bibliothèques désordonnées, dont les livres obéissent à un classement cryptique, dans des dédales de couloirs et d'allées, peuplées de hautes étagères difficiles d'accès.

C'est le cas notamment de la bibliothèque figurant dans Le nom de la rose (Umberto Eco, c1980) dont l'édifice comporte un plan labyrinthique et des chausses-trappes de toutes sortes. Le système de classification utilisé par le « custos librorum » participe lui aussi, avec ses abréviations sibyllines, de cette entreprise de mystification et de confusion. Le bibliothécaire de La révolte des anges, Monsieur Sariette, se rend coupable de la même faute :

« Le système par lui conçu et appliqué était à ce point complexe, les cotes qu'ils mettait au livres se composaient de tant de lettres majuscules et minuscules, latines et grecques, de tant de chiffres arabes et romains, accompagnés d'astérismes, de doubles astérismes, de triples astérismes et de ces signes qui expriment en arithmétique les grandeurs et les racines, que l'étude en eût coûté plus de temps et de travail qu'il n'en faut pour apprendre parfaitement l'algèbre, et, comme il ne se trouva personne qui voulût donner à l'approfondissement de ces symboles obscurs des heures mieux employées à découvrir la loi des nombres. »

Dans un autre ordre d'idées, une grande collection d'ouvrages pour laquelle n'existe aucun catalogue ou index est à toutes fins pratiques inutile, comme le Musée de l'Homme, situé dans le futur lointain de l'humanité (Jack Vance, The Dying Earth, c1950). Tout le savoir du monde est rassemblé dans ce lieu mais l'invasion d'un démon provoque la destruction du catalogue. Comment pourrait-on alors recouvrer une information ou avoir accès à la longue histoire de l'humanité ?

Lorsqu'un répertoire existe, il faut donc pouvoir l'obtenir... grâce à d'autres répertoires. Ainsi ce dialogue absurde dans Pfitz :

« - Comment puis-je trouver Spontini ?
- Avez-vous essayé l'Index des Auteurs ?
- Où puis-je trouver une telle chose ?
- Ne vous êtes-vous donc pas donné la peine de consulter l'Index des Index ? Tout y sera.
- Et je parie que je vais devoir chercher dans un autre Index afin de trouver l'Index des Index ?
- Vous pourriez toujours essayer l'Index des Index Qui Ne S'Incluent Pas Eux-Mêmes. » pages 60-61.

Cette importance des listes pour le classement et le repérage des vastes connaissances conservées dans les bibliothèques des civilisations futures est d'ailleurs merveilleusement illustrée dans un courte nouvelle de Hal Draper, lui même bibliothécaire, intitulée « Ms fnd in a lbry, or the day civilization collapsed » (The Magazine of fantasy and science fiction, décembre 1961,). Une civilisation hautement évoluée a mis au point une méthode d'emmagasinage quantique de l'information qui lui permet de conserver toute sa science dans un classeur. Mais ce sont les catalogues qui nécessitent un espace physique égal à plusieurs planètes ! Viendra un moment ou une erreur d'indexation amènera la perte de la localisation du savoir original, qui à son tour causera l'effondrement de la civilisation galactique.

« Nous devons maintenant en venir à des événements qui ont été délibérément passés sous silence jusqu'ici pour des raisons de simplicité, mais qui se sont déroulés parallèlement au rapetissement de l'Egm. D'une part, comme nous le savons parfaitement, on ne pouvait accéder à l'Egm dans son nouveau système de stockage que par activation des quanta décentrés, piézés, etc., au moyen d'un code chiffré organisé en index. Ledit index se devait manifestement de rester représentatif et donc macroscopique, sinon un autre code chiffré aurait été nécessaire pour l'activer lui aussi. C'est du moins ainsi que l'on envisageait les choses. D'autre part, une méthode avait été mise sur pied, dont même les anciens avaient eu le pressentiment. Selon une tradition dont Kchv a retrouvé la trace chez des primitifs qui peuplaient les marais lointains de Los Angeles, tout commença par la réalisation par un antique sage d'un Lvr paléo-littéraire intitulé Index des index (ou Ix d Ix), une forme d'I2 archaïque. À l'époque des supermicro-ordinateurs, il y avait déjà plusieurs Index des Index des Index (I3), et le travail avait déjà commencé sur un I4.

En ces temps innocents, le problème n'était pas encore aigu. Plus tard, les groupes d'Index furent organisés en Fichiers, et les Fichiers en Catalogues, de telle manière que, par exemple, C3F5I4 signifiait que vous désiriez un Index des Index des Index des Index à trouver dans un certain Fichier des Fichiers des Fichiers des Fichiers des Fichiers, lui même contenu dans le Catalogue des Catalogues des Catalogues. Bien sûr, la numérotation effective était beaucoup plus élevée. Cette structure crût de manière exponentielle. Le cursus scolaire consistait alors uniquement en l'apprentissage de l'accès à l'Egm, pour être en mesure de pouvoir consulter les connaissances qu'il contenait en cas de besoin. Ce qui a été parfaitement décrit dans un célèbre discours de Jzbl aux diplômés de l'université centrale de Saturne, lorsqu'il dit qu'il était particulièrement fier que dorénavant plus personne ne sache quoi que ce soit mais que tout le monde soit capable de trouver n'importe quelle information. », pages 78-79.
Inédit en français. Traduit par Quarante-Deux.

Un bon index n'est pas seulement indispensable pour localiser les ouvrages mais il est également fondamental pour le travail intellectuel en bibliothèque. En effet, les chercheurs sachant se servir de cet instrument découvriront des idées et des concepts auxquels ils n'avaient pas pensé. Orson Scott Card offre dans sa nouvelle « L'originiste » (Les fils de Fondation, c1989) un commentaire d'une grande perspicacité sur le travail en bibliothèque et le rôle de l'indexation dans la pensée créatrice. En voici quelques extraits :

« Quand l'index fut terminé, Deet emmena Leyel à la bibliothèque en partant le matin. Elle ne le conduisit pas chez les indexeurs mais l'installa dans une salle de recherches privée tapissée de vids - à ceci près qu'au lieu de créer l'illusion de fenêtres donnant sur l'extérieur, les écrans occupaient les murs du sol au plafond, de sorte qu'il avait l'impression d'être sur un pinacle, au-dessus du paysage, sans murs ni même une simple balustrade pour l'empêcher de tomber -. Il était pris de vertige quand il regardait autour de lui - seule la porte brisait l'illusion -. Un moment, il envisagea de demander une autre pièce mais il pensa à l'Index et se dit qu'il travaillerait peut-être mieux si lui aussi se sentait un peu en déséquilibre.

D'abord, le travail des indexeurs lui parut évident. Il fit apparaître la première page de sa liste de questions sur le lecteur et commença à lire. L'appareil suivait le mouvement de ses pupilles, et chaque fois qu'il arrêtait son regard sur un mot, d'autres références surgissaient dans l'espace à côté de la page qu'il lisait. Il jetait alors un coup d'œil à l'une des références. Quand elle était patente ou sans intérêt, il passait à la suivante et la première s'écartait, tout en restant disponible s'il changeait d'avis.

Si une référence l'intéressait, elle s'élargissait - quand il arrivait à la dernière ligne de la partie affichée - à une pleine page et venait se mettre devant le texte principal. Puis, si ce nouveau matériau avait été indexé, il donnait lieu à de nouvelles références, et ainsi de suite, ce qui l'éloignait de plus en plus du document originel jusqu'à ce qu'il décide de revenir en arrière et de reprendre là où il en était resté.

Jusque là, c'était ce qu'on pouvait attendre de n'importe quel index. Ce fut seulement en progressant dans la lecture de ses propres questions qu'il commença à en percevoir la bizarrerie. Généralement, les références d'un index étaient liées à des mots importants, si bien que lorsqu'on désirait marquer une pause pour réfléchir sans faire apparaître toute une série de références dont on n'avait que faire, il suffisait de garder le regard sur un passage de mots creux, de phrases vides telles que "les choses étant ce qu'elles sont"… Tous ceux qui avaient l'habitude de lire des ouvrages indexés apprenaient rapidement ce truc, qu'ils utilisaient jusqu'à ce qu'il devienne automatique.

Mais lorsque Leyel s'arrêtait sur ces phrases vides, des références continuaient à apparaître quand même. Et au lieu d'avoir un rapport clair avec le texte, elles étaient parfois perverses, comiques ou critiques. Il s'arrêta par exemple au milieu de son argumentation visant à démontrer que la recherche archéologique d'une "primitivité" était inutile pour la recherche des origines car toutes les cultures "primitives" représentaient un déclin par rapport à une culture phare. Il avait écrit : " Tout ce "primitivisme" n'est utile que parce qu'il prédit ce que nous risquons de devenir si nous ne veillons pas à préserver nos liens fragiles avec la civilisation. ". Par habitude, son regard se porta sur les mots "que nous risquons de devenir si", que personne n'aurait jamais eu l'idée d'indexer. Pourtant, on l'avait fait. ». Paris : Presses de la Cité, 1993, pages 405-406.

L'indexation signifie littéralement la survie ou le déclin pour les civilisations interstellaires branchées sur l'équivalent galactique du Net. En effet, dans Fire Upon the Deep de Vernon Vinge (c1992 ), c'est grâce au travail d'une bibliothécaire que l'on parvient à trouver des informations utiles dans les différentes strates d'indexation existantes sur le réseau de communications galactiques.

La bibliothèque totale

La bibliothèque totale, ce rêve utopique -- ou cauchemar -- de tout lecteur, mérite un chapitre à elle seule car elle comprend toutes les autres bibliothèques, passées et à venir, réelles et fictives. Consommation du Grand Art de Raymond Lulle et de la théorie combinatoire de Leibnitz, La bibliothèque de Babel (Borges, c1941), que l'on soupçonne être l'univers, renferme une infinité de livres, dont les pages contiennent toutes les combinaisons possibles de lettres :

« Tout : l'histoire minutieuse de l'avenir, les autobiographies des archanges, le catalogue fidèle de la bibliothèque, des milliers et des milliers de catalogues mensongers, la démonstration de la fausseté de ces catalogues, la démonstration de la fausseté du catalogue véritable, l'évangile gnostique de Basilide, le commentaire de cet évangile, le commentaire du commentaire de cet évangile, le récit véridique de ta mort, la traduction de chaque livre en toutes les langues, les interpolations de chaque livre dans tous les livres. », page 95-96.

Le mathématicien Le Lionnais a estimé à 25 1 312 000 le nombre de volumes de la bibliothèque de Babel. Sans être infini, ce chiffre inimaginable dépasse toute possibilité de représentation. Le nombre de textes intelligibles n'y est qu'une fraction négligeable de l'ensemble. Et c'est ce qui rend l'existence des bibliothécaires dérisoire. Cette bibliothèque totale n'a pas de sens ; les livres mensongers ou incompréhensibles y surpassent en quantité les ouvrages utiles.

David Langford, dans « The Net of Babel » (Interzone, 1995) démontrera qu'informatiser la bibliothèque de Babel pour obtenir un accès instantané ne ferait d'ailleurs que mettre de l'avant sa futilité.

En dernière analyse, ce vain désir de totalité se révèle infernal, comme dans le cas du Le livre de sable (c1975), un autre exercice métaphysique dans lequel Borges excelle. Un livre unique, sans commencement ni fin, ne s'ouvre jamais sur la même page. Livre monstrueux puisqu'il contient tous les livres possibles, il ne provoque chez ses propriétaires que l'angoisse de l'infini.

J'arrêterai ici ce catalogue des bibliothèques imaginaires. À l'instar des bibliothécaires, dont je copie les défauts mais non les qualités, je me contenterai de jouer les compilateurs excentriques. Espérons que ce que vous aurez retenu de cet essai sera proprement rangé dans les cabinets de votre mémoire, dans la bibliothèque intangible de votre imagination.


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