Nox Oculis


Attention... Contact / Mario Tessier. -- Solaris, no 140, hiver 2002, pages 130-140.


Depuis quelques années, l'intérêt de la population et des scientifiques envers la recherche de vie dans l'univers s'est considérablement renouvelé. En effet, les avancées technologiques des vingt dernières années ont permis aux grands instruments astronomiques de découvrir les premières planètes extra solaires. Les analyses spectrographiques des nébuleuses lointaines révèlent l'existence des composés chimiques essentiels à la vie sur Terre. La NASA, sans doute soucieuse de ses devoirs en matière de contamination biologique, s'implique plus activement dans la détection de vie ailleurs dans le système solaire grâce au programme d'exobiologie géré par son Bureau des sciences spatiales et grâce à l'Institut d'astrobiologie qu'elle soutient. Existence d'eau sur Mars, traces fossiles d'acides aminés dans une météorite martienne, comètes contenant les germes de la vie et ensemençant les planètes, autant de titres qui ont fait les manchettes des journaux et des revues d'astronomie.

Si la détection de vie extraterrestre semble être devenue un sujet convenable d'investigation scientifique (et de dépense des fonds publics), la détection de vie intelligente dans l'univers, quant à elle, continue à diviser les cercles académiques. Les études récentes sur les zones d'habitabilité cosmique dans notre galaxie, et l'examen des résultats des programmes passés et actuels de SETI (voir encadré 1) semblent indiquer que les facteurs de la formule de Drake (voir encadré 2) doivent être révisés à la baisse. Toutefois, bien que certains opposants au SETI clament haut et fort que ces recherches sont futiles ou même absurdes, il n'en demeure pas moins que depuis une dizaine d'années, les travaux scientifiques sur le sujet se sont multiplié, plusieurs projets privés de SETI tels Argus, Phoenix ou SERENDIP IV ont vu le jour, et que plus de trois millions d'internautes ont prêté leur concours à la recherche de signaux intelligents dans le cosmos, par l'intermédiaire du logiciel SETI@home.

Encadré 1 : Quelques définitions et explications

Argus : projet d'utilisation de 5 000 antennes paraboliques privées pour surveiller l'ensemble du ciel (2002- )
CETI : communication avec une intelligence extraterrestre (Communication with ExtraTerrestrial Intelligence) Phoenix : projet ciblant un millier d'étoiles proches du même type que Soleil, utilisant le radiotélescope géant d'Arecibo (1993- )
SERENDIP : recherche d'émission radio provenant de civilisations extraterrestres proches (Search for Extraterrestrial Radio Emissions from Nearby Developed Intelligent Populations, 1997- )
SETI : recherche d'intelligence extraterrestre (Search for ExtraTerrestrial Intelligence)

SETI... risqué ?

Il va sans dire que pour beaucoup de scientifiques, le SETI constitue une recherche de haut risque, c'est-à-dire une entreprise dotée d'une faible probabilité de succès mais vouée à des gains immenses, sinon incalculables, pour peu qu'elle réussisse.

Cependant, l'éventualité d'un succès laisse songeur. Car si nous découvrons l'existence d'une vie ailleurs dans l'univers, ou mieux encore, d'une intelligence totalement différente de la nôtre, quelles en seront les conséquences pour l'humanité ? Que ferons-nous ? Quelles seront les étapes qui suivront la détection du signal ? À quels scénarios peut-on s'attendre ? Tenterons-nous d'entrer en contact et de communiquer avec ces formes de vie étranges, sinon étrangères ? Et comment nous y prendrons-nous ?

Encadré 2 : Formule de Drake

Pour évaluer le nombre de civilisations technologiquement avancées pouvant exister dans la galaxie, Frank Drake a proposé en 1961 la formule :

N = R x fs x fp x ne x fv x fi x fc x Lf
N = nombre de civilisations évoluées dans notre galaxie
R = le taux moyen de formation d'étoiles potentiellement favorables à l'émergence de la vie
fs = le pourcentage d'étoiles semblables au Soleil
fp = le pourcentage d'étoiles possédant un système planétaire
ne = le nombre de planètes convenant au développement de la vie dans chaque système planétaire
fv = le pourcentage des planètes sur lesquelles la vie apparaît effectivement et se développe
fi = le pourcentage de planètes sur lesquelles une vie intelligente peut se développer
fc = le pourcentage de planètes porteuses d'une espèce intelligente pouvant engendrer une civilisation capable de communiquer à travers l'espace avec une autre civilisation
Lf = la durée de vie d'une civilisation technologiquement évoluée

De tous ces paramètres, seuls R et fs sont relativement bien connus grâce aux travaux des astrophysiciens. L'estimation de la valeur des autres paramètres est très incertaine : les différentes interprétations de la formule aboutissent à des valeurs de N comprises entre 1 (le seul cas connu est celui de la Terre) et un milliard. Entre ces deux extrêmes, certains astronomes suggèrent que le nombre de civilisations dans notre galaxie, sous un point de vue strictement statistique, serait compris entre un millier et un million.

Autant de questions qu'il faut se poser avant le " Jour du Contact " si l'on ne veut pas être pris au dépourvu par les circonstances d'une opinion publique hostile, l'existence de protocoles de communication mal conçus, ou les difficultés peut-être insurmontables d'un échange culturel inter-espèces. Peu d'études sérieuses ont été faites en ce qui concerne la réception auprès du grand public d'une nouvelle de cette envergure. Ainsi, les sondages récents montrent qu'une grande partie de la population américaine croit aux ovnis et aux visitations de voyageurs d'outre espace ; mais ces données ne nous disent pas si un public habitué aux fantaisies de conspiration des X-Files acceptera facilement de remettre en question ses certitudes une fois confronté à des signaux provenant d'une civilisation nettement plus avancée que la nôtre ou émanant d'immenses empires galactiques ! De surcroît, il est douteux qu'une telle annonce soit correctement comprise, ou que des preuves de cette nature soient acceptées, par les millions de gens qui refusent encore de croire à l'évolution des espèces... sur Terre ou ailleurs.

Si les études concernant l'impact sociétal de la découverte d'une autre vie intelligente commencent seulement à intéresser sérieusement les chercheurs du SETI, il existe cependant un autre groupe qui débat de ce genre de questions depuis belle lurette... les auteurs de science-fiction ! Les scientifiques ont découvert -- tardivement, et avec quelque réticence -- qu'ils pouvaient s'inspirer d'un large corpus d'idées liées au thème du contact avec les extraterrestres. Un dialogue particulièrement fructueux s'est d'ailleurs établi entre les spécialistes de divers domaines et les écrivains de science-fiction, à l'intérieur d'un symposium annuel consacré au CETI.

Les conférences CONTACT

Depuis 1983, une conférence interdisciplinaire réunit à chaque année des spécialistes de tout acabit (cryptographes, exobiologistes, chercheurs SETI, sociologues, anthropologues, futuristes, etc.) ainsi que des artistes et des auteurs de science-fiction afin d'échanger des idées et de spéculer sur les modalités de contact avec d'autres formes de vie et de civilisation extraterrestres.

Encadré 3 : CONTACT 2002 : Cultures of the imagination

CONTACT 2002 : Cultures of the imagination
The 19th Annual Conference
Theme : Is the Cosmos Rife with Life ?
1er au 3 mars 2002, au Marriott Hotel, Santa Clara, Californie, États-Unis
Pour plus d'information sur l'organisation de CONTACT, communiquez en anglais avec Jim Funaro (jafunaro@cabrillo.cc.ca.us).
Pour s'inscrire : Judith Marx Golub (contact@softwaremanagement.com) ou téléphonez au 650-941-4027
(télécopieur : 650-941-4028). L'inscription peut se faire sur place le jour

Aujourd'hui, ce congrès est devenu une organisation professionnelle et scientifique internationale de même qu'une corporation soutenant des activités d'enseignement dans de nombreuses universités. En dehors des séminaires techniques, communications scientifiques et exposés habituels à ce genre de forum, l'un des aspects les plus fascinants de CONTACT se trouve dans ses ateliers de simulation, de véritables laboratoires où l'on conduit des expériences virtuelles de CETI. Notons que ces jeux de rôle sont ouverts au public et qu'il est ainsi possible d'observer les débats, et même de participer au déroulement en temps réel de ces " wargames ", tout au long d'une fin de semaine de trois jours.

L'imagination en culture, ou les cultures imaginaires

L'atelier le plus populaire, en autre parce qu'ouvert à la contribution active de non-spécialistes, est le Culture Of The Imagination (COTI). Cette expérience virtuelle de contact avec une autre civilisation permet aux participants de créer un monde étranger, une forme de vie extraterrestre avec sa culture, et de simuler le contact avec une société humaine future. Une équipe construit un système solaire, avec ses mondes, leur écologie, etc., utilisant toujours les principes scientifiques comme guide à leur imagination. L'autre équipe, quant à elle, conçoit une colonie humaine, avec sa propre dynamique culturelle. À travers une procédure de " révélations " progressives, les deux équipes simulent -- et expérimentent en temps réel -- un contact entre ces deux cultures fictives, explorent les problèmes de communication, et les potentialités d'adaptation découlant d'un échange inter-culturel.

Les participants affirment que les débats deviennent souvent turbulents, quelquefois plus mesurés, mais occasionnellement échappent à tout contrôle. C'est d'ailleurs l'imprévisibilité de la chose qui en fait l'intérêt.

L'atelier de SolSysSim, créé pour la première fois en 1987, tente de construire un modèle d'une communauté humaine future, servant de décor aux autres ateliers de contact extraterrestre. Des équipes d'étudiants universitaires correspondent par l'intermédiaire de courrier électronique et de programmes de réalité virtuelle et bâtissent un environnement plausible futur. De cette manière, ils peuvent également explorer les difficultés de communication future, par exemple, de colonies spatiales isolées. Le public, quant à lui, est invité à visiter le cadre virtuel établi pour cette simulation, dans lequel il peut marcher sur la Lune ou parler à des habitants de Mars.

Destiné aux spécialistes, simSETI, un atelier créé en 1991, consiste en une simulation très élaborée de contact avec une intelligence étrangère. Sur une période de trois ans, une équipe de scientifiques, d'artistes et d'écrivains de science-fiction travaillent de concert afin de créer de toutes pièces une civilisation extraterrestre crédible et cohérente. (Ce processus de construction de monde -- ou " world building " -- est souvent employé par les auteurs de " hard SF " pour étoffer le décor de leur histoire. Poul Anderson, un des maîtres du genre, conduisait d'ailleurs l'atelier initial). Les représentants des extraterrestres conçoivent et envoient donc des messages à la Terre depuis leur planète à des années-lumière de distance. Tout cela simulé par Internet, bien entendu ! Une équipe de participants détecte le signal et doit alors le déchiffrer, l'interpréter, le comprendre, prédire l'accueil de ce signal dans notre monde et formuler une réponse. Le public peut suivre le déroulement de ce scénario par l'intermédiaire de bulletins de nouvelles et de conférences de presse. À la fin de l'atelier, les participants du congrès sont éventuellement confronté aux " extraterrestres ", qui décrivent leur monde et leur culture, montrent les artefacts réalisés par les artistes de l'équipe de simulation, et expliquent leurs motivations. L'atelier simSETI constitue une simulation réaliste, d'une grande valeur pratique pour les chercheurs de SETI. Ceux-ci considèrent d'ailleurs que ce type d'expérience reproduit autant que possible les conditions d'un test pour les protocoles de communication et de diffusion développés en matière de CETI.

Extra... extra... extraterrestre

Toutefois, certains participants à CONTACT, comme Bill Clancey, un expert en intelligence artificielle au NASA Ames Research Center, pensent que nous sommes loin de posséder les outils conceptuels pour communiquer avec des intelligences extraterrestres puisque nous n'avons pas encore développé un dialogue avec des espèces intelligentes terrestres telles que les dauphins et les baleines. Des races étrangères, dont les ancêtres n'auraient pas été des primates mais seraient nés d'autres lignées évolutionnaires, auront certainement des modes de pensée, des instincts, et des désirs bien différents des humains. Peut-être n'aurons-nous rien en commun et rien à nous dire !

Aujourd'hui, les vieux clichés nés des premiers récits de science-fiction (les Martiens cruels et destructeurs de Wells, ou les fameux petits bonhommes verts) se disputent dans l'esprit du grand public aux fantasmes liés aux " visiteurs " de Roswell. Les cinéastes optent tantôt pour l'image des envahisseurs belliqueux (Alien, Starship Troopers, Independance Day), tantôt pour l'extraterrestre amical (Cocoon, Starman, ET), écho moderne du " bon sauvage " de l'époque des Lumières. Ces deux pôles montrent comment nos schémas de contact interculturel sont encore marqués par l'expérience du colonialisme.

Dans un autre ordre d'idées, quelques scientifiques, notamment les grands défenseurs du programme SETI, Sagan et Drake, ont quant à eux, été accusés de messianisme. Ceux-ci croient qu'un contact apporterait au monde une annonce salvatrice sinon providentielle. En effet, il est probable que si le contact s'établit éventuellement, il se fera avec une civilisation plus vieille et plus avancée que la nôtre. Elle pourrait alors nous fournir le secret des grandes énigmes de l'univers, tels que l'immortalité ou le voyage vers les étoiles, ou la formule à nos problèmes les plus insolubles, de l'utopie politique à la paix universelle ! On n'a sans doute pas tort de considérer ces hypothèses comme une forme de millénarisme crypto-scientifique, de théophanie technologique, où le signal jouerait le rôle d'une quasi-Révélation divine. Ces promesses reflètent plus un malaise devant l'idée de progrès que les dures réalités d'un contact interstellaire entre deux espèces, sans aucun doute très différentes entre elles, et dont les échanges se calculeraient en siècles.

Il n'en demeure pas moins vrai que la seule notion qu'une espèce intelligente puisse se développer sans s'autodétruire et résister aux catastrophes cosmiques potentielles la menaçant constitue en soi un message d'espoir pour l'humanité.

Un autre monde à mettre au monde

La pollinisation entre scientifiques et auteurs de science-fiction s'est révélé féconde à plus d'un titre. Conséquemment aux exercices de simulation et de jeux de rôle, on a pu observer un intérêt grandissant envers la construction de mondes imaginaires.

C'est d'ailleurs ainsi qu'a débuté le Projet Epona, dans un atelier de création virtuelle à la conférence CONTACT de 1993. Normalement, les participants au COTI n'ont que 72 heures pour bâtir de toutes pièces un monde cohérent, dont la géologie puisse entretenir une écologie plausible, soutenu par une biologie vraisemblable, et qui puisse produire des formes de vie crédibles et une culture appropriée à leur environnement. Cette limitation de temps empêche toutefois d'approfondir ce qui se révèle un exercice fascinant de "science-fiction dure" et de science appliquée.

C'est pourquoi plusieurs participants ont alors décidé de continuer le travail de construction après la conférence et d'augmenter le nombre de collaborateurs. Un système solaire hypothétique a donc été projeté autour de l'étoile 82 Eridani, une étoile semblable au Soleil, située dans une constellation de l'hémisphère austral. La décision d'y établir une planète habitable, nommée Epona, a permis aux participants d'y faire naître et d'y développer une race d'êtres intelligents. Aujourd'hui, Epona possède une vie bien à elle, et on peut explorer ses diverses branches évolutionnaires, voir les images de la planète et de ses formes de vie, etc. Les visiteurs découvriront ainsi les calcariopodiens, un règne animal ressemblant aux insectes, et qui comprend les prédateurs les plus dangereux de la planète, l'embranchement des pentapodes (quatre yeux, deux oreilles et un organe placé au sommet de la tête, dont la fonction est similaire au sonar), et les Uther (Eponas utherensis), une espèce intelligente de créatures ailées.

Dure, dure, la SF

D'autres exercices du même genre habitent la science-fiction. Citons l'exemple de Poul Anderson, grand architecte de mondes inventés, qui, en communauté avec plusieurs autres auteurs de SF pure et dure, imagina de toutes pièces la planète Cléopatra (A World Named Cleopatra, 1977) et le système de Murasaki (Murasaki, 1992). Dans le roman inspiré de cette dernière création, deux appendices montrent le cheminement scientifique derrière la formation d'un système étonnant de planètes jumelles, nommées Chujo et Genji.

En 1975, Harlan Ellison avait animé un panel sur la construction d'un monde habité, avec sa géographie, son système météorologique, sa biologie, son écologie, ses civilisations, en collaboration Larry Niven, Frederik Pohl, Frank Herbert et d'autres luminaires du genre. Le résultat de ce panel fut publié sous le titre de Medea : Harlan's World (1985). Une des démonstrations scientifiques les plus célèbres demeure Question de poids (1954) d'Hal Clement, où ce dernier imagine de manière très plausible l'énorme planète Mesklin. Celle-ci est animée d'une très grande vitesse de rotation, qui lui a donné une forme très aplatie aux pôles, causant une différence de gravité importante entre l'équateur et les pôles. Si la gravité est de trois gravités terrestres à l'équateur, elle dépasse les 900 G aux pôles !

On trouve aujourd'hui sur le Web des centaines de sites sur la construction de mondes imaginaires, surtout liés aux jeux de rôle.

Dis-moi qui tu contactes, je te dirai qui tu es

Le succès des conférences CONTACT a amené ses initiateurs à développer un programme d'études pour les collèges et universités. Ces simulations de contact constituent une méthode inusitée, et amusante, pour enseigner l'astronomie, la physique, les sciences spatiales et l'anthropologie.

Les efforts de détection d'intelligence extraterrestre resteront peut-être à tout jamais vains. Mais le désir de communiquer avec l'Autre, par delà les gouffres de l'espace et du temps, n'est pas près de s'éteindre, comme le prouve la pérennité du concept de pluralité des mondes habités à travers l'histoire.

Et si, comme le croient les adversaires du SETI, l'humanité est condamnée à être seule dans l'univers, la connaissance de nous-mêmes que nous apportent les conférences CONTACT est en soi une justification suffisante pour la tenue de cet événement annuel.


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