Souvent les personnes adoptées se sentent seules dans la recherche de leurs antécédents socio-biologiques car ils ne savent pas où se renseigner ou à qui faire confiance. C'est dans le but d'aider ces personnes que j'ai rédigé quelques articles sur le thème de l'adoption.
Le présent article résume les dix dernières années de recherches que j'ai effectuées afin de connaître mon passé.
Je suis né le 2 septembre 1964 et j'ai vécu avec la certitude que durant les 20 premières années de ma vie le couple Fernand Desaulniers et Irène Bélanger étaient mes parents biologiques. Rien dans leurs propos ou dans ceux des autres membres du cercle familial ne m'aurait incité à douter de mon lien de consanguinité (ou filiation biologique) avec eux.
En mai 1981, ma mère Irène Bélanger est décédée à l'âge de 67 ans et en 1983, mon père Fernand Desaulniers rend l'âme à l'âge de 71 ans.
C'est par hasard qu'à l'automne 1984, j'appris que j'avais été adopté.
Ce fut une révélation bouleversante qui a remis en question beaucoup de choses que je prenais pour acquises. Du coup, toute une partie de mon histoire, soit de la naissance jusqu'à mon adoption, devenait obscure. Mes antécédents biologiques, quant à eux, devenaient inconnus.
Avant d'apprendre que j'avais été adopté, j'ai vécu avec la douce illusion que ma mère (Irène Bélanger) avait accouché à Repentigny. Lors d'examens médicaux, on n'hésitait pas à mentionner les antécédents biologiques de mes parents adoptifs comme étant déterminant de ma propre santé.
Je me rappelle encore d'une soeur de mon père adoptif, qui, lors de l'exposition du corps de Fernand Desaulniers au salon mortuaire, avait prédit que je ne souffrirais jamais de calvitie puisque mon père n'en avait pas souffert.
Voici un exemple parmi d'autres qui empêchait d'éveiller des soupçons et maintenait le tabou familial. Évidemment, tous les frères et les soeurs de mes parents adoptifs savaient que j'avais été adopté.
Un beau jour, après le décès de mes parents adoptifs, une tante, convaincue que mes parents m'avaient déjà dévoilé le secret, évoqua que j'avais été adopté en ajoutant qu'elle n'en savait pas davantage.
Je me mis donc en quête d'en savoir plus long sur mon passé et à nourrir l'espoir de faire la rencontre de mes parents biologiques. Mais ce n'est pas là chose facile! Peu d'aide est en effet disponible dans ce domaine et souvent seules la tenacité et l'ingéniosité permettent d'avancer dans ce genre de dossier.
La plupart des gens à qui j'ai parlé de mes recherches paraissaient souvent interloqués et se demandaient pourquoi j'entreprenais ces démarches alors que mes parents m'avaient si bien élevé, et ajoutaient souvent que, de toute façon, ces recherches ne me donneraient rien. Heureusement, au cours des années, j'ai également eu des amis qui m'ont encouragé et motivé.
Je dois dire d'emblée que je ne remet aucunement en question la façon dont mes parents adoptifs m'ont élevé. Ils ont fait ce qu'ils pensaient être le mieux pour moi et je n'ai jamais manqué de rien. Ce qui ne m'empêche pas de vouloir prendre connaissance de mes antécédents biologiques pour diverses raisons: pour connaître les circonstances de ma naissance, mes antécédents héréditaires et connaître les gens qui m'ont donné le vie.
C'est ainsi qu'en janvier 1985, j'envois une lettre au Centre des services sociaux de Montréal leur demandant mes antécédents biologiques. Curieusement, on me répond ne pas détenir mon dossier. Je m'adresse alors à d'autres centres de services sociaux qui me conseillentde recommencer ma requête auprès du Centre de services sociaux de Montréal.
Le 21 février 1986, le Centre finit par accepter de traiter ma demande et, le 30 mai 1986, je reçois finalement le sommaire de mes antécédents socio-biologiques. J'apprends dans ce document que j'ai eu une naissance difficile, prématurée et que j'ai manqué d'air pendant la naissance. J'apprends également que j'ai été admis à la crèche d'Youville le 10 septembre 1964 et que c'est seulement le 28 août 1967 que j'ai été placé dans une famille d'accueil (j'avais presque 3 ans). Ce n'est que le 10 juillet 1972 que mes parents adoptifs obtiennent mon adoption (j'avais alors près de 8 ans).
Le sommaire des antécédents signale également des renseignements généraux sur les parents et grand-parents, s'il y a lieu. Ces renseignements ont été recueillis lors du consentement à l'adoption et décrivent les parents biologiques tels qu'ils étaient à l'époque. On peut ainsi obtenir une description physique (âge, taille, poids, etc.), le niveau de scolarité des parents, le sommaire de leurs antécédents hérédaires, etc. L'ennui avec les renseignements concernant les parents biologiques c'est qu'ils ne sont évidemment pas mis à jour et même s'il n'y avait pas d'antécédents héréditaires connus au moment de notre naissance, aujourd'hui, il y en aurait peut-être et cela pourrait se révéler important.
Ce que j'ai trouvé de paradoxal dans mon dossier, c'est le fait que l'on indique qu'il n'y a pas d'antécédents héréditaires connus du côté maternel alors qu'il est fait mention que son père (donc mon grand-père) est mort à 34 ans de "cause cardiaque".
Le 11 juin 1986, la personne en charge de mon dossier m'envoie une photo de moi trouvée dans mon dossier. Je fus très étonné car jamais auparavent je ne m'étais vu si jeune sur une photo et je me demande encore s'il y a d'autres photos de moi dans mon dossier ou ailleurs.
J'étais somme toute un peu déçu des documents que le Centre des services sociaux m'avait fait parvenir car ça ne répondait pas à toutes mes interrogations concernant ma naissance et mon passé jusqu'à mon adoption. Je me suis dis alors que la rencontre avec mes parents biologiques répondrait à plusieurs de mes questions. Mais voilà, la loi stipule que l'identité des parents doit être protégée à moins qu'ils renoncent à l'anonymat de façon volontaire et non sollicitée. Ainsi, si les parents biologiques n'ont pas manifesté leur désir de rencontrer leur enfant alors on peut oublier de les rencontrer.
En 1993, le Centre des services sociaux devenu le Centre de protection de l'enfance et de la jeunesse (C.P.E.J.) m'écrit pour me présenter un projet pilote qui offre de rechercher et de contacter ma mère biologique moyennant une contribution financière de 450$. Voyant dans ce projet la seule façon de connaître enfin mes parents biologiques, j'accepte d'y participer.
Après quelques mois d'attente, le Centre me dit avoir retracé ma mère biologique et m'informe de leur intention de prendre contact sous peu avec elle.
La psychologue qui s'est alors occupée de contacter ma mère biologique par téléphone n'a pas réussi à déterminer si ma mère voulait ou non me rencontrer et a fermé mon dossier de retrouvaille. La psychologue m'a dit à ce sujet que ma mère ne l'a pas prise au sérieux lorsqu'elle lui a parlé de la possibilité d'une retrouvaille avec son fils. En fait, ma mère semblait croire que c'était une plaisanterie de mauvais goût. Peu-être croyait-elle que j'étais mort? Je crois que le projet pilote est valable mais, à mon avis, il aurait été préférable de prévenir la personne par écrit afin d'officialiser la démarche et rendre le projet encore plus crédible. Quoiqu'il en soit, je me retrouvais ainsi dans un autre cul-de-sac pour connaître mon histoire médicale.
Mais les choses ont changé en 1995. En discutant avec un ami, j'apprends que l'on a le droit d'obtenir une copie de tous nos dossiers médicaux de la naissance jusqu'à l'adoption et que le C.P.E.J. peut nous dire comment les obtenir. C'est donc ainsi que j'ai obtenu mes dossiers médicaux de l'Hôpital Legardeur et de l'Hôpital Ste-Justine. Heureusement, les dossiers étaient encore relativement complets. Bien entendu, les noms de mes parents biologiques ont été soigneusement enlevés. J'obtenais enfin réponse à la plupart de mes questions.
Pourquoi le C.P.E.J. n'a-t-il pas informé les personnes adoptées de leur droit d'obtenir ces documents alors que, plus souvent qu'autrement quand on demande un document, on se fait répondre que le dossier d'adoption est confidentiel.
Pour décrire la situation que vivent les personnes adoptées par rapport à leurs dossiers d'adoption, je vais utiliser cette image: c'est un peu comme si en achetant une maison l'acheteur se voit refuser le droit de voir le contrat d'achat ou de consulter le registre des immeubles du bureau de la publicité foncière. Il en résulte une situation des plus pénibles pour les personnes concernées.
Mais dans mon cas, des révélations plus graves étaient à venir. Une tante, du côté de ma mère adoptive, me dit lors d'une conversation que mes parents adoptifs se sont connus pendant les années cinquante. Or, j'avais des documents de mariage en date du 24 octobre 1936. Après des recherches, je découvre que mes parents ont contrefait le document qui leur a servi de certificat de mariage, probablement afin de pouvoir garder des enfants en foyer d'accueil et afin de m'adopter.
Autre fait étrange: ils ont réussi à faire croire que Fernand Desaulniers avait adopté deux autres enfants alors que ces derniers avaient été adoptés par Paul-Émile Gauthier, le premier mari d'Irène Bélanger. De plus, après vérification, les deux témoins inscrits sur le jugement n'auraient jamais participé à mon adoption.
Devant ces révélations, j'étais estomaqué. Comment des gens, somme toute peu fortunés ont-ils réussi un coup semblable? De plus, si mes parents ont réussi un tel tour, peut-être y a-t-il des millers d'autres parents adoptifs qui ont fait fi des lois en vigueur. Est-ce que la surveillance des dossiers d'adoption était si lâche que des fraudes comme celle-ci passaient inaperçues ou est-ce que il y a eu un quelconque traffic d'influence? Je l'ignore. Mais une chose est certaine, j'ai porté mon dossier à l'attention de toutes les personnes concernées que ce soit la directrice du C.P.E.J., la personne responsable des plaintes du C.P.E.J., le Protecteur du citoyen, le Ministre de la santé et des services sociaux et le Premier ministre du Québec. S'il le faut, j'irai devant les tribunaux.
J'ai posé des questions claires sur mon dossier et je tiens à obtenir des réponses claires. La nature confidentielle des dossiers d'adoption a été instaurée pour protéger l'anonymat des parents biologiques et des parents adoptants les uns par rapport aux autres. La confidentialité ne vise pas la protection d'actes criminels tel que la fraude. Si le gouvernement utilise le prétexte de la confidentialité des dossiers pour dissimuler des actes criminels, il devient complice de ces mêmes crimes.
Cela porte à réfléchir. Quelles étaient les intentions de mes parents adoptifs dans tout ceci? Prendre des enfants en foyer d'accueil peut permettre de croire qu'il y avait la recherche d'un but pécunier mais je ne crois pas que c'était si payant. Si ça avait été le cas, mes parents auraient continué de recevoir des revenus mensuels du gouvernement pour me garder en foyer d'accueil. C'est plutôt dans l'histoire familiale que se trouve, peut-être, la réponse. Il est possible que mon père adoptif ne s'attendait pas à ce que les enfants adoptés par Paul-Émile Gauthier puissent pourvoir à ses vieux jours ou peut-être voulait-il un héritier avec son nom de famille?
La suite des événements semble appuyer la première hypothèse puisque, finalement, aucun des enfants n'a réellement hérité de Fernand Desaulniers. En ce qui me concerne, j'ai décidé à l'époque d'acheter la succession plutôt que de l'abandonner à l'exécutrice testamentaire. Il reste donc l'hypothèse de pourvoir aux vieux jours de mon père adoptif. Toute mon enfance et ce, jusqu'à son décès, n'avait-il pas dit à tous que j'étais son "bâton de vieillesse". Me laissait-t-il croire que j'étais son enfant biologique afin de le rassurer sur le fait que j'allais prendre soin de lui? Est-ce que mes parents adoptifs m'ont adopté pour être leur bâton de vieillesse tout comme autrefois on adoptait des enfants pour les travaux de la ferme? Jamais je ne saurai, sans doute, la vérité là-dessus.
J'admets que l'on ne peut pas réécrire le passé mais je trouve tout de même douloureux de savoir que si mes parents, à l'instar de plusieurs familles d'accueil, ne m'avaient pas adopté vers l'âge de 8 ans, j'aurais accès, je suppose, à tous ces documents qui me sont maintenant interdits et, qui sait, à mes parents biologiques eux-mêmes.
Le prochain article s'intitulera "Avez-vous été adopté ?". Il vous aidera à déterminer si vous-même (ou des personnes de votre entourage) avez été adopté à votre insu, et, si c'est le cas, il vous facilitera l'obtention de vos antécédents socio-biologiques.
André Desaulniers
(adresse et numéro de téléphone retirés)