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Amour.com

 

 

Nouvelle à trois mains

 

Jacques Racicot

Francine Lafortune

Danielle Lachambre

 

2000-2001

 

- Comment ça, tu n’es pas encore branché ! lui dit son copain Michel.

L’entreprise de ventes et réparations de serrures pour laquelle travaille Louis Martineau a été achetée, un an auparavant, par un consortium américain dans le but de la fusionner avec leur système de sécurité électronique.  Dans la même lancée, l’entreprise vient d’annoncer son intention de procéder au virage informatique, ceci incluant un ordinateur portatif pour vérifier l’inventaire des produits, achats, livraisons et informations diverses, le téléphone cellulaire afin de pouvoir être accessible en tout temps, enfin tout pour augmenter l’efficacité du service.  Il s’ensuivra  la formation obligatoire afin de maximiser la rentabilité de l’investissement pour l’entreprise ainsi que la période de transition correspondante à l’installation et la vérification du système.  Cet exercice se déroulera sur une période de 2 ans et les employés sont fortement encouragés à s’initier aux technologies nouvelles.

Louis ne voit pas d’un oeil favorable cette future transformation des opérations.  Pour lui, le service doit s’effectuer directement avec le client et rien ne peut modifier la méthode traditionnelle du contact verbal.  Et comment est-il possible de remplacer celui avec la secrétaire responsable du département des commandes.

-         Bonjour Julie, comment ça va aujourd’hui ?

-         Très bien monsieur Martineau, que puis-je faire pour vous ?

-         J’aurais besoin que tu me commandes trois serrures spéciales de type YAB et que je puisse les avoir demain matin.

-         Attendez que je vérifie auprès du fournisseur…  Très bien, ce sera prêt demain.

Et de temps en temps, il peut se permettre de glisser de petites blagues comme :

-         Julie, sais-tu comment donner davantage de liberté aux femmes?

-         Non.

-         En élargissant leur cuisine.

Et d’autres plus indiscrètes telles que :

-         Sais-tu quelle est la différence entre "Oooh!" et "Aaah!"?

-         Non.

-         Trois pouces.

-         Monsieur Martineau, là vous poussez trop fort !!!

Trente-cinq ans, un mètre quatre-vingt, des yeux bruns brillants et une courbure abdominale s’accentuant avec le temps, Louis est un homme peu expressif en terme de sentiments.  Marié depuis plus de dix ans, père de deux filles -dix et huit ans- qu’il adore, il aime bien se permettre ces petites escapades, source d’évasion et de fraîcheur dans un quotidien souvent terne, machinal et répétitif.  Il se permet peu ce genre de contacts avec son épouse.  Avec elle, la situation conjugale est devenue routinière et les conversations plutôt utilitaires. 

- Qu’est-ce qu’il y a pour souper ?

- On va chez ma mère dimanche prochain ?

Ils vont toujours chez sa mère le dimanche.  Louis n’a jamais voulu entreprendre d’autre activité venant rompre cette routine.  Sa mère ne le lui aurait jamais pardonné… Homme concret et de traditions, Louis se pose rarement des questions existentielles -trop compliqué- et trouve que les gens qui se remettent en question ne font finalement que tourner en rond.  C’est avec beaucoup de réticence qu’il avait fini par se rendre aux arguments de sa femme qui s’était montrée désireuse de retourner sur le marché du travail.  Il lui avait fallu sortir plusieurs raisons justifiant cette volonté et se montrer très ferme quant aux éventualités d’une fin de non recevoir de la part de son mari.  Les avantages financiers résultant de ce changement l'avaient finalement emporté sur ses ronchonnements.  Et comme il s’occupe uniquement de l’entretien extérieur de la maison, ce changement n’a pas vraiment bouleversé ses habitudes.

Le commentaire de Michel, copain et collègue de travail survient alors que ce dernier lui décrit les nombreux avantages du futur tournant de l’entreprise dont l’inévitable passage à Internet : capacité de visualiser les inventaires directement, bordereaux de commandes complétés en temps record, possibilités accrues de travail à domicile, bref tout ce qu’un individu enthousiasmé par ces innovations technologiques peut détailler comme améliorations.  De plus, ce point de vue se trouve à surenchérir aux demandes de plus en plus pressantes de ses filles pour se munir de cet équipement.  Surtout l’aînée qui entrera au secondaire l’an prochain.

-         Je vais en avoir besoin pour faire mes recherches à l’école…

-         Y a juste nous autres qui n’en a pas…

Jusqu’à maintenant, il a toujours résisté à l’achat de cette machine qui ne lui inspire que peu de confiance.  Il ne voit pas ce que peut lui apporter cette quincaillerie grotesque, mais puisque tout le monde en achète…  Et puis, cela fera plaisir à ses filles ! 

Ces arguments viennent à bout de ses réticences et finalement, le sous-sol devient dépositaire d’un ordinateur ayant un accès à Internet.  Lors de son achat, il a reçu en prime le branchement gratuit pour un mois car le vendeur participait à la promotion d’un nouveau fournisseur de services réseau. Et son copain Michel se fait un plaisir d’initier la famille tant à la découverte de la diversité d’informations que les systèmes interactifs disponibles sur la toile.  Michel la nomme ainsi.  Louis la surnomme la toile de Picasso -tout le monde l’admire, personne n’y comprend rien-, et il ne peut y avoir qu’une araignée pour ne pas y perdre le fil.

Néophyte à ses débuts, il se risque peu à peu à la navigation électronique.  Surtout que son copain Michel lui fournit souvent des adresses intéressantes lui permettant de s’adonner à divers jeux interactifs.  Un soir, alors qu’il se trouve seul avec son copain, toujours célibataire, la conversation dérive sur les moyens de rencontrer d’autres personnes seules.  Michel ne se prive jamais de parler de ses conquêtes et Louis l’envie de pouvoir vivre cette diversité.  Ce soir particulièrement, Michel lui raconte ses dernières rencontres effectuées au travers de sites de rencontres électroniques.  Louis a déjà vaguement entendu parler de ce moyen et manifeste sa curiosité à Michel.  Ce dernier se met alors à lui raconter les conversations croustillantes qu’il mène de façon anonyme, cachant son identité réelle sous un pseudonyme.

-         Il y en a pour tous les goûts…Regarde comment je fais… dit Michel en s’emparant du clavier situé devant l’écran.

Et il lui montre les différentes possibilités de consultation des caractéristiques des personnes inscrites, la manière dont il a rédigé son propre profil, les avantages de pouvoir discuter avec d’autres personnes, des femmes particulièrement, sans quitter son domicile.

-         Et tu rencontres plusieurs femmes de cette façon-là …rétorque Louis.

-         Bien sûr, même si c’est juste pour pouvoir s’écrire.  Cela me permet de changer la routine…Puis, cela ne m’engage à rien…Et on ne sait jamais ce qui nous attend…réplique Michel.

La semaine passe et l’idée d’aller fureter dans ce fameux site de rencontre s’inscrit dans les arrières-pensées de Louis, comme un mal de tête lancinant et durable.  Un soir, alors que toute la famille s’est endormie avant lui, il clique sur la page de référence du site de rencontre.  Au début, il a plusieurs hésitations, se contentant de regarder la page annonce, se demandant pourquoi il s’aventure à cet endroit.  La curiosité étant source de bien des initiatives, il s’inscrit sous un surnom provenant de ses souvenirs d’enfance.  Alors qu’il avait huit ans, il avait été fasciné par un spectacle de cirque dans lequel divers animaux sauvages se retrouvaient en vedette.  Lions et tigres rugissaient et laissaient voir leurs canines menaçantes mais obéissaient aux ordres du dompteur qui maniait son fouet avec habilité, faisant claquer celui-ci avec un bruit sec.  Il était toujours demeuré épaté par ce spectacle.  Se rappelant cet événement, il choisit comme pseudonyme le surnom de Dompteur.

Il regarde brièvement les descriptions des personnes ayant laissé leur pedigree en espérant accrocher l’intérêt de la personne rêvée.  Lui-même s’est contenté de se décrire avec beaucoup de sobriété -je n’ai rien à dire de spécial-.  Que peut-on dire, en effet, lorsqu’on se retrouve marié avec une femme qui partage notre vie depuis plus de dix ans, qui répond généralement bien à nos attentes et qui a le mérite de ne pas être trop exigeante ?  Que peut-on espérer de plus dans une vie qui nous fournit un travail relativement intéressant, des amis prêts à nous aider lors de difficultés et surtout deux belles filles qui représentent notre trésor le plus précieux ?  Au fil de la vie routinière, cette brume recouvrant peu à peu la luminosité dégagée par la passion de l’existence, il doit certainement subsister au fond de chaque être un désir de sentir que la vie est plus qu’un éternel recommencement; le désir de sentir qu’il existe encore une corde pouvant vibrer au violon des sentiments et de constater que de nouvelles variétés de pousses peuvent encore être récoltées au jardin de l’existence.  Mais ce n’est qu’une impression fugace qui traverse l’esprit de Louis par ce soir de printemps.  Et il arrête tout subitement et ferme son ordinateur.

Le samedi suivant, son épouse l’informe qu’elle part voir sa mère avec les enfants.  Il prétexte vaguement un surcroît de fatigue pour demeurer à la maison.  De toute façon, il n’aime pas aller chez sa belle-mère.  Cette dernière accapare sa fille pour discuter de mode, magasinage, des enfants évidemment et autres sujets qui l’ennuient.  Depuis la mort de son beau-père, trois ans auparavant, il ne trouve plus personne avec qui échanger sur des sujets intéressants pour lui.

Ayant la maison libre pour lui seul et n’éprouvant ainsi aucune crainte de voir surgir une tête curieuse derrière lui pour regarder ce qu’affiche son écran, il s’installe pour scruter plus à loisir les différentes descriptions s’offrant à son regard.  Il s’agit pour lui bien plus de s’amuser et d’exciter sa curiosité.  Au menu, il peut observer la liste des divers pseudonymes et cliquer sur ces derniers pour obtenir des descriptions qui lui apparaissent souvent semblables.  Il prend plaisir cependant à feuilleter ce catalogue et à rêver de l’image pouvant se dessiner à l’autre bout de ces quelques phrases.  En effet, si quelques descriptions s’accompagnent de photographies, la plupart n’en possèdent pas.

Et puis, soudain, un idéogramme scintille dans la section réservée aux messages personnels.  Il clique sur le symbole et un message apparaît sur son écran :

-         Bonjour, comment ça va ?  J’ai vu ta description et je la trouve intéressante. Pourquoi ce surnom de Dompteur ?

Il ne s’était jamais encore imaginé qu’une femme prendrait l’initiative de l’aborder en premier.  Son premier geste est de regarder la description de la personne qui s’adresse à lui.  Ce qu’il découvre sous le pseudonyme de Sourisverte est le texte suivant :

-         Bonjour, j'ai 35 ans, on me dit belle et sensuelle. J'ai les cheveux châtain, les yeux pers. Je recherche un amant qui sera discret et tendre. Je suis engagée. Je me suis dit pourquoi pas, on a qu’une vie à vivre, les circonstances de la vie font que... Donc, j'aimerais que mon amant soit doux, compréhensif, et passionné pour, en même temps, vivre de beaux moments et une très belle complicité. A très bientôt j'espère! Je t'attends...

Un moment de panique s’empare de lui.  Doit-il répondre ou non ?  Il relit plusieurs fois le message d’accueil de cette femme qu’il trouve pour le moins audacieuse. Clairement elle dit vouloir vivre une aventure hors de sa liaison engagée avec un autre homme ! Pourquoi peut-elle désirer une telle escapade ? Il a une envie fugace d’éteindre l’ordinateur tout à coup, mais, après un certain temps de réflexion confuse devant son écran, il prend une grande respiration et ses doigts fébriles tapent lentement sur le clavier :

-         Madame Sourisverte, je suis un homme très ordinaire, je suis marié et j’ai une vie tout aussi ordinaire. Je ne pense pas correspondre à ce que vous cherchez tout à fait. Et pour répondre à votre question, j’ai toujours été fasciné par les Dompteurs de bêtes sauvages. Je vous souhaite bonne chance dans votre recherche.

Là-dessus, il quitte le site Internet, regrettant déjà d’avoir expédié ce message simplet. «On se connaît pas ; qu’est-ce que je risque vraiment au fond ? Elle va bien voir que je ne suis pas intéressant pour elle. "C’est mieux comme ça", tente-t-il de se convaincre.

Ce n’est qu’après plusieurs jours suite à cet épisode que l’envie lui reprend d’aller voir s’il a de nouveaux messages électroniques. Il profite d’un soir où la maisonnée s’est couchée de bonne heure pour retourner sur le site de rencontre. Il y trouve un message à son intention :

-         Contrairement à ce que tu penses, Sourisverte est justement un brin sauvage et aimerait bien connaître un Dompteur qui se dit ordinaire et qui est déjà engagé avec une autre personne. Tu cherches sûrement un peu d’aventure dans ta vie ordinaire sinon, tu ne te serais jamais présenté sur ce site, pas vrai ?  Alors, je te propose que nous prenions le temps de nous connaître, si tu veux. Moi, je suis très seule. Mon mari part souvent en voyage pour son travail et j’aimerais combler ces moments de solitude auprès d’un homme agréable et complice… surtout s’il est un Dompteur. Parle-moi un peu de toi maintenant, à ton tour.

Une fois encore, il hésite à répondre à ce message, mais au bout de quelques minutes, après l’avoir lu et relu plusieurs fois, il sent une sorte de fébrilité inattendue et nouvelle s’insinuer en lui. Il lui répond cette fois-ci et puis, à sa grande surprise, les fois suivantes aussi. Et c’est ainsi que Louis, bien que peu bavard sur sa personne, égrène petit à petit quelques bribes de sa vie personnelle, au fil des messages qui se mettent à circuler progressivement entre lui et Sourisverte. Il se surprend à voler des moments furtifs sur l’ordinateur, en cachette de sa famille, soit très tôt le matin ou tard le soir quand tout le monde dort, ou pendant les absences de sa femme sortie faire des courses. S’il se fait prendre en flagrant délit par une de ses filles, il prétexte vérifier un renseignement important concernant le travail, tout en escamotant la page «défendue» au bas de l’écran.

Après quelques semaines de ces échanges clandestins par messagerie électronique, il a appris que Sourisverte habite Beloeil, travaille à temps partiel pour la firme d’Import-Export de son mari, n’a jamais pu avoir d’enfants avec lui après huit ans de mariage et qu’elle se sent  bien seule dans sa banlieue du sud de Montréal, où il ne se passe rien d’intéressant, selon ses dires.

D’un autre côté, Sourisverte, sentant peut-être que Dompteur doit être amadoué lentement, pose adroitement à Louis des questions détournées mais précises et parfois très personnelles sur sa vie de couple, son travail et ses deux filles, qu’elle lui envie d’avoir. Louis, plutôt naïf, s’amuse de plus en plus de ces moments volés à la sauvette pendant lesquels il se permet d’imaginer, en toute rêverie, l’apparence de cette femme virtuelle mais effervescente qui éveille inopinément sa curiosité. Il ne voit là qu’un jeu sans conséquence et il est bien forcé d’admettre que ces petites cachotteries pas méchantes mettent du piquant dans sa vie plutôt rangée de Longueuillois.

Entre temps Michel, qui l’a toujours encouragé à parfaire ses connaissances en informatique, lui annonce qu’il vient d’obtenir une promotion au sein de la compagnie comme gérant de district et demande à Louis de faire partie de la nouvelle équipe qu’il met sur pied avec deux autres collègues comme Louis.

-         J’sais pas… hésite Louis. Pourquoi tu tiens tant à m’avoir moi, exactement?

-         Parce que t’es le meilleur! Entre toi et moi, Louis, j’ai toujours su que c’est toi qui avait vendu la serrure pour la porte de la caverne d’Ali Ba Ba!… Celle que personne n’arrivait à ouvrir… ! s’esclaffe Michel.

Et, pour finir de le convaincre, il conclut avec une bonne tape dans le dos de Louis:

-         Pense aux avantages! Nous aurons notre propre territoire à desservir et nous pourrons travailler plus souvent à la maison , ce qui veut dire : siroter tranquillement son deuxième café en pyjama devant son écran pendant que le commun des mortels se paie les bouchons sur le pont, en plein hiver. Juste une réunion par semaine au bureau, en ville. Rencontrer les fournisseurs et les clients une fois de temps en temps selon ton agenda à toi… tout ça entraînant des coûts d’essence réduits et moins de lunchs pas mangeables à trimbaler chaque jour. C’est pas le progrès, ça?

Louis, devant ces arguments irréfutables, se laisse convaincre et fait dorénavant partie de l’équipe de Michel.

Pendant qu’il apprend plus en profondeur le fonctionnement des programmes de réseau pour les commandes à distance et les modalités d’expédition et de manutention, Sourisverte, habile à garder l’intérêt de son interlocuteur, devient de plus en plus loquace sur ses intentions dans ses messages. Après un certain temps, ayant perdu toute méfiance au profit d’une nouvelle assurance, Louis se prête volontiers à ce manège qu’il peut jouer tout à loisir maintenant qu’il passe quelques jours par semaine seul à la maison pour y travailler. Il y va même d’une touche d’humour en complétant ses messages par des blagues un peu épicées, comme il avait pris l’habitude de le faire avec quelques collègues féminines au travail.

Un vendredi après-midi de mai, en souriant, il clique sur l’icône devenu familière indiquant un message de Sourisverte .  Son sourire s’efface lentement au fur et à mesure qu’il lit:

-         Ah! Dompteur de mon cœur. C'est assez ! Voilà près de deux mois que nous conversons devant nos écrans. Je désire plus que jamais te rencontrer. J’adore ton humour. Tu sembles être l’homme tendre, doux et complice que je cherche depuis si longtemps. Mardi prochain, mon mari part pour une semaine en Europe, choisis le midi qui te convient et planifions une rencontre. Je connais un petit resto sympathique et discret, à St-Bruno, où personne que nous connaissons ne risque de nous rencontrer. Ne me refuses pas ça après tout ce qu’on s’est confié et ne me fais pas languir ! Je suis persuadée que tu meurs d’envie de me rencontrer toi aussi, non?

Bouche bée, Louis ne s’attendait pas à ce qu’un tel jeu, jusqu’ici inoffensif, puisse devenir tout à coup aussi engageant. Il est dans le pétrin. Ou, tout bien considéré, l’est-il vraiment ? Il peut couper court à ce jeu en ne répondant plus jamais à Sourisverte ou… il peut aller voir jusqu’au bout ce qui se cache derrière cette femme intrigante restée jusqu’ici sans visage.

Ébranlé plus qu’il ne l’aurait voulu, il éteint l’ordinateur, ne sachant pas quoi répondre dans l’immédiat. Il dort très mal cette nuit-là, ne sachant pas quelle décision prendre. C’est nouveau pour lui d’avoir à faire un choix, lui qui s’est toujours laissé porté par la vie et les décisions que prennent les gens de son entourage, à sa place. Cela l’arrange d’habitude qu’il en soit ainsi. Le lendemain matin, à l’aube, il retourne devant son écran. Se mordillant les lèvres, gouttes de sueur au front, il répond à Sourisverte :

-         Ce serait intéressant de nous rencontrer en effet, depuis le temps qu’on s’écrit. Cela ne veut pas dire que je suis l’homme que vous cherchez, quand même. On peut devenir des amis peut-être… Le mercredi midi me conviendrait.

Le même soir, Sourisverte lui explique comment trouver Le Sirotin pour le mercredi suivant, précisant qu’il pourra la reconnaître à son grand chapeau rouge avec ruban jaune.

Bien que ce mercredi-là s’annonce comme une journée des plus ensoleillées, Louis reste d’humeur terne et songeuse tout le temps que dure le brouhaha des préparatifs familiaux du matin. Quand les trois femmes de sa vie viennent l’embrasser avant de partir pour le travail et l’école, Jacqueline, sa femme, lui lance:

-         N’oublie pas ! C’est la fin de semaine prochaine qu’on va aider ma mère à ouvrir son chalet. On pourra pas aller souper chez la tienne dimanche. Avertis-la d’avance, sinon elle va nous faire une de ces crises ! Et tu devrais être content, mon oncle Paul sera là lui aussi. Tu auras quelqu’un avec qui jaser au lieu de te plaindre que tu t’ennuies quand on va chez elle ! Bye !

Une fois la maison devenue silencieuse après le branle-bas, Louis se retrouve enfin seul avec ses réflexions. Un sentiment mêlé d’excitation et de culpabilité prend de plus en plus de place dans ses pensées. Il fait quelques commandes et des appels pour le travail dans la matinée et se prépare ensuite à partir pour son rendez-vous vers 11 h 30, vêtu des beaux vêtements que sa femme lui a fait acheter quelques années auparavant. Il ne les porte pratiquement jamais.

Arrivé au restaurant, la nervosité le paralyse dans le hall d’entrée alors qu’il furète d’un oeil distrait à l’intérieur. Le cœur battant à tout rompre, il a envie de s’enfuir à toutes jambes au moment où son regard croise celui d’une femme élégante arborant un grand chapeau rouge assise toute seule à une table. Le regard insistant de la dame l’appelle et sans trop s’en rendre compte, Louis, hésitant, s’avance vers la table en disant :

-         Vous êtes peut-être madame Sourisverte ?

La femme, exhibant un sourire radieux, se lève tout en retirant son chapeau.  De longs cheveux châtains et bouclés cascadent sur ses épaules.  Elle lui tend la main franchement :

-         Voici enfin mon Dompteur ! Je suis Mariette Tessier. Il faut me tutoyer, voyons ! Tu as sûrement un autre nom que le pseudonyme sous lequel je t’ai connu, non ?

-         Je m’appelle Louis Martineau.

-         Louis Martineau, ça sonne bien ! Cher Dompteur, tu as fait un excès d’humilité lors de ta description physique ! Je suis agréablement surprise.. Tu dois avoir une cour de femmes autour de toi.

-         Moi ! s’exclame notre Dompteur qui ne se rappelait pas avoir jamais reçu pareil compliment.

-         Mais oui, toi. Ne me dis pas que tu n’es pas conscient de ton charme viril?

-         Eh bien ! Quand on est marié depuis plus de dix ans, on oublie parfois de se regarder sous cet angle-là.

-         Que voilà une sage réflexion ! Je vis la même chose avec mon mari. On dirait qu’il ne me voit même plus. Et si on s’assoyait.

Louis prend place en face de Sourisverte tout en se demandant comment une telle femme peut laisser un mari indifférent. En dépit de son désarroi momentané, il n’est pas sans remarquer la silhouette agréable de la jeune femme qui fait environ un mètre soixante. Après avoir constaté que cette magnifique chevelure encadre un joli visage, Louis jette un regard furtif sur sa petite poitrine qu’un corsage vert et rouge moule avantageusement tandis qu’une minijupe noire étroite enserre sa taille fine et met en valeur une belle paire de fesses.

Une fois assis, Louis tente de reprendre le contrôle de lui-même en s’imaginant qu’il est à un dîner d’affaires et c’est avec un certain ascendant qu’il demande à Mariette pourquoi elle a choisi le pseudonyme de Sourisverte.

-         On me surnommait ainsi dans mon enfance, dit-elle, à cause de ma petite taille, de la couleur de mes yeux mais aussi à cause de la chanson.  Mariette se met à chantonner doucement le refrain :

« Une souris verte, qui courait dans l’herbe ; je l’attrape par la queue, je la montre à ces messieurs. Ces messieurs me disent : Trempez-la dans l’huile, trempez- la dans l’eau, ça fera un escargot tout chaud. »

-         Quelle jolie voix tu as Mariette ! Mais j’imagine que comme tous les enfants, tu ne devais pas aimer qu’on t’appelle ainsi.

-         C’est vrai ! mais je me suis habituée parce que plus on montre que le surnom nous déplaît, plus les autres enfants s’en donnent à cœur joie pour l'utiliser. Et toi, est-ce que tu avais un surnom?

-         Oui, comme j’étais grand et maigre avec une démarche plutôt dégingandée, on m’appelait la girafe.

Ils se mettent à rire tous les deux ce qui contribue à détendre l’atmosphère. Et d’évoquer ce morceau d’enfance crée un moment d’intimité particulier. Mais la jeune femme reprend son entreprise de séduction aussitôt qu’ils ont commandé leur repas qu’ils accompagnent d’un excellent Beaujolais rouge.  Sourisverte fait la conversation et Dompteur succombe petit à petit à son charme ;  il ne sait plus trop ce qu’il mange, perdu dans son regard, pendu à ses lèvres, le regard glissant de temps à autre sur les autres parties de son anatomie. Au dessert, il reprend un peu d’assurance en parlant de façon volubile de son travail ; sur les encouragements de Mariette à poursuivre, il enclenche sur sa vie personnelle et sur ses filles tout en omettant de parler de sa femme.

À la fin du repas, deux heures plus tard, Mariette propose à un Louis repu une promenade à la campagne ; le jeune homme acquiesce en regardant sa montre, disant qu’il dispose encore de trois bonnes heures. Mariette suggère alors de prendre sa voiture et de laisser celle de Louis dans le stationnement du centre d’achats pour plus de discrétion. Louis accepte et suit Mariette tout en se délectant la vue de la magnifique paire de jambes, mise en valeur par la minijupe, qui marche devant lui. La jeune femme l’amène à sa voiture, une petite auto sport rouge décapotable et Louis l’aide à baisser le toit ; il réussit à y caser ses longues jambes tandis que Mariette démarre. On s’entend alors pour revenir longer le fleuve à partir de  Boucherville. En ce mercredi après-midi la route 132 est peu achalandée et Mariette roule lentement tout en faisant des commentaires sur la nature printanière environnante ; déjà légèrement amortis par la bouteille de vin bue à deux, ils se laissent à présent griser par le soleil de mai. La voiture a une conduite manuelle et de temps en temps lors des changements de vitesse la main de Sourisverte frôle comme par inadvertance la cuisse de Louis. En traversant le village de Varennes, elle rompt le silence:

-         C’est ici que je suis née ;

-         Et moi, j’ai grandi à Verchères, réplique Louis.

Louis se tourne vers Mariette et ils échangent un regard de connivence sur leur enfance vécue dans un village au bord du fleuve.  Sourisverte se reprend aussitôt et en entrant à Verchères, elle pose fermement sa main sur la cuisse de Louis qui tressaille tandis qu’une chaleur se répand dans son bas-ventre. Lorsqu’il pose son regard sur les jambes de sa Sourisverte, il sait qu’il est perdu. À Saint-Laurent du fleuve, elle tourne à gauche et emprunte un étroit chemin qui débouche sur un chalet avec vue sur le fleuve. Elle dit simplement :

-         Ce chalet appartient à des amis qui sont actuellement absents ; que dirais-tu de le visiter ?

-         Comme tu voudras ! rétorque Louis qui n’a désormais plus qu’une envie, celle de prendre sa Sourisverte dans ses bras.

Ils sortent de l’auto et sans plus tarder, Louis s’approche de la jeune femme, ouvre les bras et Sourisverte s’y glisse. Louis se penche vers elle et l’embrasse à perdre haleine tandis que de ses mains il sculpte son corps. Mariette se dégage et l’emmène à l’intérieur du chalet. Ils se laissent glisser sur le lit enlacés passionnément. L’espace d’un instant, Mariette avait pensé aux condoms restés dans son sac dans l’auto mais elle se dit qu’elle ne court aucun risque avec un homme comme Louis.  Elle s’abandonne aux caresses de son Dompteur et conduit ce dernier sur les chemins de la volupté ; au paroxysme du plaisir, elle s’écrie:

-         Dompteur !  Je me rends !

-         Moi aussi !

Il est plus de 19h00 lorsque Louis rentre chez lui ; il a profité du voyage de retour pour se remettre les idées en place et rentrer dans son ancien personnage. Jacqueline est en train de discuter avec les filles au sujet des examens qui approchent ; elle ne lui pose aucune question, ayant écouté le message téléphonique de Louis lui expliquant qu’il était retardé par son client. Elle lui tend gentiment son repas qu’il met à réchauffer au micro-ondes. Son repas avalé, il s’installe avec son café devant la télévision mais est incapable de se concentrer sur les émissions. Finalement, il prétexte un travail à faire dans le garage et court s’y réfugier pour tenter de mettre un peu d’ordre dans son esprit. Lorsqu’il était rentré et avait vu les trois femmes de sa vie l’accueillir dans leur quotidien avec leurs sourires habituels, une vague de culpabilité avait déferlé sur lui manquant de lui faire perdre pied. Est-ce que le plaisir éprouvé durant quelques heures vaut de passer le reste de sa vie avec ce sentiment oppressant de culpabilité qui l’étouffe, se demande-t-il ?  Et lorsqu’il se glisse dans le lit conjugal, il est soulagé de constater que Jacqueline dort déjà.

Le lendemain, après le départ de sa petite famille, Louis ne peut s’empêcher de retourner à son ordinateur malgré les remords qui le dévorent et voit un message de Sourisverte. Il se dit qu’il ne lira plus jamais ses messages, ainsi pourra-t-il oublier sa trahison. Mais les souvenirs des moments passés ensemble ont raison de ces bonnes résolutions et il clique sur le message:

« Dompteur de mon cœur, mon corps et mon cœur se souviennent de nos ébats passionnés et je te souhaite une belle journée ! »

Ta Sourisverte. 

Louis demeure perplexe par la teneur du message, à la fois soulagé et déçu qu’elle ne propose pas une nouvelle rencontre qu’il pourrait refuser au nom de ses principes de fidélité conjugale. Ainsi cela lui donnerait bonne conscience vis-à-vis de sa petite famille. - Je ne comprends vraiment rien aux femmes ! - se dit-il et il téléphone à son ami Michel, qui à ses yeux, est un spécialiste en la matière.

Michel arrive au début de l’après-midi et les deux compères s’installent devant un café ; Louis montre à son ami les courriels de Sourisverte qu’il a conservé avant de les détruire à l’écran, raconte leur rencontre de la veille et lui demande son avis sur le dernier message qu’il a reçu.

-         Je ne comprends pas ce que cette femme recherche avec moi, de dire Louis ;

-         Ben voyons ! Elle te le dit depuis le début qu’elle cherche une aventure et qu’elle profite de l’absence de son mari pour s’en payer une ! 

-         Et qu’est-ce que je fais si elle m’écrit encore ?

-         Si tu réponds idiot, tu vas retomber dans ses filets et foutre ta vie en l’air. Tu m’as l’air accroché ; alors si tu réponds, prépare-toi à mener une double vie remplie de mensonges coincé entre ta femme et une maîtresse que tu vas rencontrer une fois ou deux fois par semaine en cachette de ta femme, est-ce ça que tu veux?

-         Oh non !

-         Dans ce cas, considère ton aventure avec ta Sourisverte comme un petit accroc dans ton mariage. Reprends ton rôle de mari fidèle et surtout, ne dis rien à ta femme et l’affaire est réglée.

Michel s’adosse à sa chaise satisfait d’avoir pu ramener son ami à la raison et ils parlent du développement de leurs affaires. Tout à coup, Michel s’interrompt et demande à Louis :

-         Quand vous avez fait l’amour, tu as mis un condom, j’espère ?

-         Ben non ! Ç’est arrivé tellement vite que je n’y ai pas pensé.

-         Triple idiot ! Tu ignores tout de cette femme ! Peut-être qu’elle ne t’a raconté que des mensonges et qu’elle passe les hommes les uns après les autres. Et si elle t’avait refilé une maladie et que tu la refiles à ton tour à ta femme ? Et le sida, tu connais ?

Hébété, Louis regarde Michel sans savoir que répondre à cette question.  Le sida, bien sûr qu’il connaît.  Mais c’est bon pour les autres, pas pour lui. 

-         Bien, je n’ai pas pensé à ça.  Je suppose que je vais devoir passer un test.

-         Oui, tu es bien mieux de faire cela, lui répond Michel.

-         Est-ce que tu as en a déjà passé un, toi?… demande Louis.

-         Pas besoin, je me protège toujours, moi… réplique Michel.

-         Et qu’est-ce que je vais dire à ma femme?… dit Louis

-         Ne lui dis rien.  Tu n’as qu’à trouver un prétexte le temps que tu connaisses les résultats, rétorque Michel.

Quelques jours plus tard, son rendez-vous chez le médecin est confirmé.  Toutefois, il sent le besoin de vérifier les craintes de son copain avec sa Sourisverte ?  Luttant pendant quelques jours contre son envie, il ne peut s’empêcher de communiquer avec la source de ses angoisses.  Et il lui écrit un message court et laconique.

-         Sourisverte, j’aimerais te rencontrer pour te parler de quelque chose.  Est-il possible de se voir bientôt ? 

La réponse lui parvient rapidement.

-         Bien sûr, Dompteur de mon cœur.  Pourquoi ne pas se voir demain au même restaurant que l’autre jour.  À midi.  Je t’attendrai impatiemment.

Louis se sent soulagé de recevoir le message de son amante.  Pour lui, les dires de Michel sont une réalité qu’il ne peut envisager.  Sa Sourisverte ne peut être une petite diablesse source d’ennuis.  Et c’est l'esprit allégé qu’il se prépare à son rendez-vous le lendemain matin.  Son cœur frétille à l’idée de revoir ce corps sensuel et provoquant.

 À son arrivée au restaurant Le Sirotin, il reconnaît avec un plaisir à peine simulé celle qui a si bien su le complimenter sur son charme viril.  Le souvenir des moments d’extase passés avec cette experte de l’amour insuffle une énergie nouvelle en son for intérieur.  Elle semble s’être mise en valeur spécialement pour lui.  Le chandail moulant laisse percer deux formes qui lui sautent aux yeux.  Et lorsqu’elle se lève pour l’accueillir, il ne peut s’empêcher de lorgner vers les jambes gainées de bas lustrés.  Il sent le désir s’insinuer dans son être.  Troublé, il l’embrasse rapidement et vient s’asseoir face à elle.

 -         Mon beau Dompteur, que se passe-t-il ?  Ton message semblait désespéré…

Louis pensait être en mesure de pouvoir raconter ses angoisses, mais se rend compte qu’il lui est impossible d’aborder ce sujet avec elle.  Elle est tellement belle sa Sourisverte.  La possibilité qu’elle se dérobe à son regard et s’enfuie au loin le paralyse.  Au lieu de poser les questions qui le démangent, il débite à la jeune femme des histoires sans suite où il est question de son admiration pour elle, de la vie monotone avec sa femme, du plaisir que lui procure son travail.  Il mange un peu, promenant plus souvent la fourchette dans son assiette que la portant à sa bouche et pianote ses doigts sur la table.  Pendant tout ce temps, sa convive dodeline de la tête à tous ses propos, esquissant à peine quelques mots d’approbation à ses dires.  Le repas à peine terminé, il entend sa compagne lui murmurer :

-         Mon cher Dompteur, que dirais-tu d’aller prendre notre dessert ailleurs ?  Et j’ai quelque chose de spécial pour toi…

S’il subsistait encore quelques velléités au sein des pensées de Louis, ces derniers propos dissipent rapidement ses résistances.  Vaincu, il se lève rapidement pour suivre sa compagne.  Trottinant à ses côtés, il l’abreuve de questions concernant le ‘quelque chose de spécial’.  Rien ne sort cependant de la bouche de sa petite sirène.  Elle réplique simplement ‘Tu verras’ en avançant d’un pas sûr vers son automobile.  Ouvrant la porte, elle indique à Louis de prendre place à ses côtés.  Ce dernier, subjugué par cette ensorcelante présence, ne pense qu’au plaisir qui l’attend.  Il obtempère sans discuter aux demandes de sa Sourisverte.  Il ne sait pas où elle le conduit, mais ce pourrait être en enfer qu’il la suivrait.  Le voyage se poursuit sans qu’aucun mot ne soit échangé entre eux.  Mariette Tessier conduit son cabriolet d’une main assurée, les yeux fixés en avant.  Louis, renfoncé dans son siège, regarde fixement les longues jambes et le corps ferme de sa déesse.  Il n’existe plus.  Le Dompteur s’est laissé prendre au collet du plaisir charnel.  Il se rend à peine compte que la conductrice a arrêté son automobile devant un petit motel sur le boulevard Taschereau.  Disant à Louis de l’attendre un instant, elle se rend à la réception et en ressort rapidement.  Elle amène son véhicule derrière le bâtiment et fait signe à Louis de la suivre.  Une porte conduit au sous-sol.  Empruntant l’escalier, elle se rend au bout du corridor pour s’engager dans une petite pièce dont l’élément central est un immense lit.  Une couverture mouchetée comme une peau de léopard recouvre le matelas.  Occupant tout le mur derrière le lit, un grand miroir reflète la pièce au complet.  Un autre miroir incrusté au plafond crée un effet domino surprenant.  Les murs affichent des photographies d’hommes, de femmes et de couples nus en différentes positions lascives.  De larges fauteuils logent dans les quatre coins de la pièce.  La lumière, particulièrement éblouissante, semble provenir de partout.  Louis est sidéré, estomaqué.  Il reste debout dans l’embrasure de la porte sans oser avancer ou faire quoi que ce soit.  Il sent la main de Sourisverte toucher la sienne et susurrer à son oreille :

-         Viens Dompteur de mon cœur…  Viens m’apprivoiser…

Ces mots réveillent Louis.  Ses sens se mettent en marche et le désir s’insinue rapidement en lui comme une rivière en crue prenant possession de tout le territoire disponible.  Posséder ce corps de femme qui se promène devant lui le démange.  Celle-ci se retourne vers lui et prenant la taille de son pantalon par la main l’attire lentement vers le lit.  Elle le couche sur l’édredon tacheté et entreprend de lui retirer ses vêtements lentement, un à un.  Louis demeure immobile, se laissant dénuder par les mains expertes.  Son cerveau n’est plus qu’un volcan en fusion.  Il est figé sur cette couverture et découvre tout à coup son reflet au miroir du plafond.  Son corps forme une grande tache blanche sur l’édredon moucheté.  Il voit surtout son membre dressé sous l’effet du désir.  Il entend la voix cajoleuse lui dire :

-         Attends-moi un instant…  Je reviens…

 Il aperçoit la jeune femme se diriger à une extrémité de la pièce et soulever le couvercle d’une petite malle.  Elle en revient avec divers objets qu’il a de la difficulté à distinguer avec précision.  Se penchant au dessus de lui, elle lui murmure :

-         Dompteur, la bête sauvage qui se cache en moi ne cherche qu’à être domestiquée.  Je suis ta lionne, ta tigresse, ta panthère…  Prend ton fouet pour m’amadouer…  Mais d’abord, laisse-moi te mettre ceci..

Et déchirant le contenu du sachet qu’elle tient entre ses mains, elle en retire un condom luminescent de couleur orange.  À son extrémité, deux pochettes pendent longuement au bout.  Sourisverte enfile prestement l’objet sur le membre dressé de Louis.  Elle entoure également ses yeux d’un loup noir. Ce dernier aperçoit alors son image dans le miroir.  À chaque mouvement de son phallus excité, deux longs doigts bringuebalent de chaque côté.  Pour un instant, il a envie de tout abandonner tant il se sent grotesque dans cet accoutrement.  Il entend alors une voix suave à l’autre bout de la pièce et aperçoit Sourisverte qui s’est munie d’un masque félin qui lui recouvre la moitié du visage.  Elle se tient en position accroupie sur un des fauteuils, les bras repliés devant elle, dodelinant lentement la tête, les moustaches du masque s’agitant à chaque mouvement.  Elle projette une de ses mains en avant, comme un fauve tentant de griffer sa proie.

-         Viens mon Dompteur…  Attrape-moi…  Et prends-moi…

 N’écoutant plus que sa libido, Louis se lève et se précipite vers la tigresse en chaleur.  Son ventre et les ballons au bout du préservatif ballottent à chacun de ses pas.  Il a de la difficulté à bien distinguer la pièce en raison du masque.  Mais Louis ne voit plus que sa Sourisverte qui se tient devant lui.  Il veut l’attraper pour la prendre dans ses bras, mais cette dernière se défile et se réfugie sur un autre siège.  Il trébuche dans le tapis et s’écrase sur le dossier du fauteuil.  Il se redresse en pestant et voit sa Sourisverte qui le regarde tout en retirant son chandail moulant, laissant voir deux mamelons érigés sur ses petits seins fermes.

-         Ah Dompteur…Arrh…Arrh…  Mon corps de tigresse te désire…  Attrape-moi…Arrh…Arrh…

Louis se lance à nouveau en direction de sa lionne en chaleur, cherchant à caresser la poitrine dénudée au passage.  Leste, cette dernière se dérobe à nouveau pour atterrir sur un autre fauteuil, enlevant sa jupe au passage.  Pressé, il n’aperçoit pas le vêtement qui traîne par terre et trébuche dedans.  Il vient près de tomber par terre, se redresse au dernier moment , les bras ballants, les pochettes du condom se balançant dans toutes les directions.  La folâtrerie se poursuit accompagné des grognements de désir de Louis suppliant sa Sourisverte de se laisser aller dans ses bras.

-         Sourisverte, je te veux …Attend un peu que je t’attrape…

 Pendant ce temps, derrière le miroir, un homme est debout une caméra dans la main.  Pendant qu’il filme, il murmure impassiblement:

-         Bon boulot, ma chère…  Celui-ci est vraiment ridicule…  La caméra spéciale fait bien ressortir le condom lumineux…  Quelle belle manne que ces sites d’échanges par Internet… Et un autre lutin pour notre participation au premier concours de sites virtuels ‘Les insolences du 3X.com ’ .   Avec celui-ci, on a des chances de gagner un prix…peut-être même le premier…

Fin