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À rebours

 

Nouvelle à trois mains

 

 

Francine Lafortune

Danielle Lachambre

Jacques Racicot

 

2000-2001

 

Je n'avais pas la moindre idée de la façon dont je m'étais retrouvé dans ce lieu étrange et inconnu. J'avais l'impression de m'être réveillé après une longue période d'inconscience. Étourdi et au bord de la nausée, ma tête pulsait à toute vitesse au même rythme que mon cœur affolé.

Je fermai les yeux, respirai lentement et profondément, espérant pouvoir rassembler toutes les idées éparses et les émotions fulgurantes qui se bousculaient pêle-mêle dans ma tête et mon corps. J’avais perdu toute notion de temps, de lieux et d’identité.  J’avais du mal à rester centré sur les pensées et les images qui déferlaient dans ma tête. Je me voyais couché dans une grande pièce toute blanche dont les murs semblaient bouger vers moi. Les gigantesques lumières de couleur bleue, jaune, rouge et blanc vif, qui ornaient le plafond me faisaient mal aux yeux. J’avais aussi la bouche et le fond de la gorge en feu. Puis, ces images et ces sensations me quittaient soudainement et faisaient place à d’autres. A certains moments, des visages inconnus me parlaient mais je ne saisissais pas ce qu’ils me disaient. Les mots n’avaient aucun sens. D’autres fois des personnes paniquées criaient et couraient dans toutes les directions. Je me sentais seul, apeuré et en train d’étouffer. Parfois, des nausées m’amenaient au bord du vomissement. Puis, tout à coup, j’étais ailleurs, ne saisissant pas toutes les scènes et les sensations…

Ces pensées imagées venaient tourbillonner à toute vitesse, m’échappaient, revenaient et repartaient malgré mon désir de les capturer. Ravagé et épuisé par cette tempête intérieure, je m’affaissai et acceptai tout à coup de ne plus lutter.  En fait, j’acceptai la défaite de ce combat avec moi-même et m’accordai la permission de mourir, supplice beaucoup plus souhaitable que de sombrer dans la folie.  Mais, contrairement à la mort, c’est le calme qui vint prendre la place tout doucement et je savourai ce délicieux moment de silence dans ma tête. Peut-être était-ce ce que l’on appelait mourir, après tout?

Au bout d’un certain temps que je ne saurais préciser, j’ouvris les yeux à nouveau pour constater que je reprenais lentement la notion des choses présentes autour de moi. Je portai attention à mon vêtement, un pagne très court, tissé grossièrement dans une étoffe rugueuse. Je me sentais très peu vêtu, en fait, presque nu. Non seulement, ce vêtement était inconfortable et inapproprié parce que j’avais froid, mais, idée ridicule dans ma situation, j'étais persuadé n'avoir jamais choisi ce vêtement moi-même et m’en trouvai vexé.

 Renouant tout doucement avec la réalité, mes yeux balayèrent l'endroit où je me trouvais. J'étais au milieu d'une petite grotte légèrement enfumée, sombre et froide. Un feu de bois rougeoyait de quelques faibles braises tout près de mes pieds et seules deux torches, suspendues sur les murs de chaque côté de moi, procuraient un peu de luminosité. J'étais assis sur une grosse pierre plate, froide et dure faisant face à l'entrée de la caverne. Pourtant, aucune lumière ne pénétrait à l'intérieur. Faisait-il nuit dehors? Tout n’était que noirceur par cette ouverture. A droite de l’entrée se trouvait un grand panier rempli de ce qui ressemblait à des fruits mais dont je ne connaissais pas les noms. Il me semblait entendre des voix humaines au dehors, ou était-ce des voix à l’intérieur de ma tête? J’étais confus. Ces murmures sourds n’avaient aucune cohérence pour moi.

Au moment où je songeai à essayer de me lever debout pour aller voir dehors, je fus pris d'un vertige et entendis un gémissement  derrière moi. Mon sang se glaça et je tournai péniblement le haut de mon corps courbaturé vers l'arrière. Dans la pénombre, j'aperçus un corps allongé recouvert d’une couverture et qui semblait s’agiter. Difficilement, je pivotai de mon mieux, compte tenu de mes étourdissements. Je me laissai tomber sur le sol et, à genoux, j'entrepris de me rendre plus près de la silhouette couchée par terre,  malgré la peur et les incertitudes qui m'envahissaient.

L'observant silencieusement, je constatai qu'il s'agissait d'une très jeune fille que je ne connaissais pas. Les yeux fermés, elle délirait dans un sommeil agité et prononçait des mots dans une langue qui m'était tout aussi inconnue. Son visage en sueur affichait un rictus de douleur; du moins, l'expression qu'il affichait m'apparaissait comme telle. Le haut de sa poitrine, presque nu et s’exhibant hors de la couverture, ruisselait de sueur comme son visage. 

Mon cœur se remit à battre la chamade et les questions me happèrent de toutes parts.  Qui était cette fille, pourquoi étais-je ici avec elle, comment étais-je arrivé dans cet endroit et au fait, qui étais-je moi-même? Je m'affolai à nouveau, constatant que je n'avais aucune réponse à ces questions, pas même la dernière. Un vide terrifiant me traversa, suivi d’une multitude de voix qui parlaient toutes en même temps. Ces voix étaient à l’intérieur de ma tête et non pas dans la grotte. Les haut-le-cœur et les martèlements reprirent de plus belle et m'incitèrent à refermer les yeux. Je m'étonnai un instant de sentir des larmes chaudes glisser sur mes joues. Je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait. Tout m’échappait! Peut-être n’était-ce qu’un cauchemar et que j’allais me réveiller sous peu?  Les voix intérieures se firent plus envahissantes et plus fortes. Elles prenaient toute la place et me procuraient des douleurs horribles à la tête. J’étais incapable de hurler comme j’en avais envie. Les sons restaient prisonniers dans ma gorge qui se resserrait.

           Toujours à genoux, la tête prête à exploser, je me glaçai d’effroi quand je sentis une main sur mon épaule, ne sachant plus si cela était réel ou inventé dans le brouhaha qui assaillait mon esprit. Apeuré, j’ouvris les yeux et vis la jeune fille à genoux près de moi qui me regardait. Pris de panique, je reculai vers l’autre mur derrière moi, prêt à bondir pour me défendre comme une bête aux aguets. Un long moment passa à nous regarder mutuellement et je compris lentement qu’elle ne me voulait aucun mal, pendant que les voix intérieures résonnaient toujours si fort dans ma tête.

-         Je peux faire cesser les voix troublantes dans ta tête si tu veux… me dit la jeune fille.

Abasourdi, je restai figé. Je comprenais ce qu’elle me disait bien que je ne me souvenais pas avoir utilisé ce langage auparavant. Et comment pouvait-elle savoir ce qui se passait dans ma tête? Voyant sans doute ma méfiance elle poursuivit :

-         Tu n’as rien à craindre de moi. Je souhaite plutôt t’aider à mon tour.

Ce sur quoi elle ferma les yeux, étendit les bras devant elle dans ma direction et murmura des sons inaudibles. Progressivement, les voix dans ma tête se firent plus lointaines jusqu’à devenir silencieuses totalement. Soulagé et moins méfiant, je me détendis un peu. Intimidé, n’osant pas la regarder dans les yeux, je lui dis, surpris de m’exprimer si facilement et spontanément dans cette langue que je croyais inconnue pour moi :

-         Merci beaucoup d’avoir apaisé tout ce bruit dans ma tête… Comment savais-tu qu’elles étaient là?

-         C’est peu de choses après ce que tu as fait pour moi. Si je sais, c’est que j’ai le don de lire les pensées et aussi le don de les changer mais…

 Embarrassé, je l’interrompis :

 -         Je n’ai aucune souvenance de ce que j’ai fait pour toi. Je ne sais pas qui tu es, ni ce que je fais ici avec toi dans cet endroit… En fait, je ne sais même pas qui je suis moi-même. J’ai l’impression d’avoir dormi très longtemps et qu’en fait, je devrais être ailleurs qu’ici, mais c’est très confus dans ma tête…

 L’air étonné, elle me regarda franchement dans les yeux :

 -         Vraiment? Tu ne te rappelles de rien?

-         De rien, j’en ai bien peur…

-         Je suis convaincue que tu dis vrai mais c’est étrange après tout ce que nous avons vécu ensemble… Moi, je suis Lyra, de la tribu des Svritis. J’ai été gravement blessée par le langhi qui a essayé de me manger un soir de pleines lunes. Non seulement tu es venu bravement me délivrer des griffes horribles de cette répugnante créature des montagnes, mais tu m’as ensuite soignée, patiemment, jusqu’à ce que mes blessures se cicatrisent et que ma fièvre tombe. Je vais beaucoup mieux maintenant et c’est grâce à toi, Samari…

J’étais ébranlé. J’avais beau chercher au plus profond de mes souvenirs, je ne me rappelais pas les événements que cette jeune fille me racontait. J’ignorais ce qu’était un langhi  et quel était même mon prénom. Tentant de mieux comprendre ce qui m’arrivait je lui demandai :

          -         Il y a longtemps que nous sommes ici tous les deux, si j’en crois ce que tu me racontes?

-         Sans doute, mais comme j’ai été inconsciente probablement longtemps et que toi tu ne te souviens de rien, il est difficile d’évaluer le temps écoulé… A moins que…

-         A moins que…?

-         En regardant dehors, nous pourrons avoir une idée du temps écoulé grâce aux lunaisons, dit-elle en me prenant par la main d’un geste décidé qui me laissa perplexe devant une telle familiarité naturelle.

Nous sortîmes hors de la grotte. Il faisait nuit. Une neige épaisse couvrait le sol mais, étrangement, je n’avais plus froid malgré mes jambes et mon torse nus. Regardant le firmament étoilé alors que Lyra me pointait du doigt des croissants lumineux, je faillis tomber à la renverse, bouleversé par ce que j’avais sous les yeux.

 -         Tu sembles secoué Samari. Qu’y a-t-il?

-         Il y a trois lunes…

-         Oui, de ce côté, et puis il y a la quatrième, la plus grosse, juste derrière nous, dit-elle candidement en se retournant pour me montrer.

Je n’en croyais pas mes yeux et dis tout bas, comme pour moi seul :

-         Le monde d’où je viens n’a qu’une seule lune… pas quatre… J’en suis certain, sans trop savoir pourquoi je le sais… Où suis-je? Qu’est-ce que je fais ici?

Concentrée à examiner le ciel, Lyra interrompit brusquement mon monologue :

-         Selon les déplacements des lunes, je dirais que j’ai fait ta connaissance dans cette caverne alors que Jasquae était pleine et je me souviens que Blistafe était décroissante avant l’attaque du langhi; après cela, comme je te l’ai dit tout à l’heure, j’ai perdu la notion du temps. Mais rentrons maintenant, tu veux bien?  Je me sens encore un peu faible.

Lyra s’appuya sur moi et nous rentrâmes dans la grotte tandis que j’essayais désespérément de comprendre ce qu’elle venait de me dire ou de me souvenir du temps passé avec elle. Peine perdue, il n’y avait qu’un grand trou noir dans ma tête. Machinalement, je ramassai au passage des branches que je trouvai à l’entrée de la grotte afin de rallumer le feu tandis que Lyra partait s’étendre sur sa paillasse; mes mouvements étaient sûrs comme si j’avais répété ces gestes des centaines de fois. J’étais dans un tel désarroi que je trouvai dans cette tâche répétitive un sentiment fugace de réconfort. Avec lassitude, je m’assis devant le feu, tentant de rassembler mes idées. Lorsque les flammes s’élevèrent dans le foyer entouré de pierres, des images brouillées assaillirent mon esprit. Des visages inconnus mais tourmentés de douleur et de peur m’interpellaient jusqu’au plus profond de mes entrailles. Ensuite, je voyais de gigantesques bâtiments s’effondrer ou se pulvériser dans un éclair. Les images s’arrêtèrent brusquement quand je sentis tout à coup une tête sur mon épaule. Lyra venait de s’installer près de moi auprès du feu. Elle avait sûrement ressenti le tressaillement de recul que j’eus bien malgré moi, car elle me regarda avec gravité, prit tendrement ma main et me dit tout doucement:

-         Pourquoi as-tu si peur de moi bel étranger, nous avons partagé la même couche avant que je ne sois attaquée par le langhi et, comme me l’avait prédit le swali, un enfant naîtra de notre union.

-         De quoi parles-tu, je ne comprends pas ? questionnai-je, totalement confus.

-         J’oubliais à nouveau que tu ne te souviens plus des moments que nous avons passés ensemble. Samari, tu seras le père de mon enfant.

-         Un enfant!… Tu dis que tu vas avoir un enfant de moi, à ton âge?

-         Mais oui et j’ai d’ailleurs trop tardé; tu sais, chez mon peuple, les filles deviennent mères dès que leur corps est prêt tandis que moi j’ai déjà seize printemps.

J’étais stupéfait et restai sans voix. Des pensées se bousculaient dans ma tête. Un enfant?… Comment un enfant pouvait-il naître de moi qui ignorais ma propre identité? Comment avais-je pu faire un enfant à cette fille, moi qui n’en avais jamais voulu. D’ailleurs, pourquoi cette pensée parvenait-elle soudainement à ma conscience?…

Lyra s’était tue et elle libéra ma main. Je me relevai alors brusquement et courus me réfugier dans la partie la plus sombre de la caverne. Je m’assis sur un tas de paille, la tête entre les mains, me secouant interminablement la tête comme si ce geste allait ramener ma mémoire. Comment étais-je arrivé ici?… Obsédante question qui prenait toute la place dans mon cerveau fatigué. Ma mémoire avait disparu et avec elle mon identité. Je me sentais dépossédé, volé, violé, comme retranché aux confins de la folie… Où m’étais-je perdu et comment? Qui étais-je avant tout ceci? Désespéré, je me mis à pleurer sur ce moi-même perdu.  S’ajoutèrent à mes plaintes l’image de nombreux enfants qui semblaient désespérés, tout comme moi. Et ma tristesse devint encore plus profonde.

Après avoir expulsé une partie de ma douleur dans les larmes, je relevai doucement la tête et regardai à nouveau cette grotte. La situation aurait pu être pire alors que je n’étais pas seul, il y avait Lyra. Elle pouvait au moins me raconter notre courte histoire. Ayant retrouvé mon calme, je revins vers le feu pour constater que Lyra s’était déjà recouchée sur sa paillasse. Je m’approchai d’elle et la regardai dormir quelques instants. J’ajoutai quelques branches sur le feu et vins me glisser à ses côtés. Dans son sommeil fiévreux, elle me fit une place et se colla dans mon dos, son corps s’ajustant parfaitement au mien. Aussitôt, je ressentis le besoin de toucher ce corps humain pour m’assurer qu’il était bien là dans mon présent et pour me raccrocher à ce morceau de réalité. Finalement, le sommeil eut raison de moi et je renonçai momentanément à comprendre quoi que ce soit de ma vie actuelle. Je m’endormis au creux de sa chaleur.

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-         Simon, comment vas-tu?

Cette voix, je la reconnaissais; c’était celle de ma mère. Elle m’apparut, assise dans le contre-jour d’un appartement vitré, en train de peindre un tableau. Elle tournait son visage vers moi en souriant tendrement, mais l’image s’effaça aussi vite qu’elle était venue et je m’éveillai. Il faisait jour, des rayons de soleil timides dansaient sur le sol en terre battue et Lyra souriait penchée au-dessus de moi.

 -         M’as-tu parlé Lyra?

-         Oui, j’ai prononcé ton nom secret, celui que tu portais dans le lieu d’où tu viens.

-         Redis-le moi encore, veux-tu? Peut-être ramènera-t-il quelque souvenir à ma conscience.

-         Simon! Simon…

Lyra s’amusait à répéter mon nom dans les différents registres de sa voix et je me sentis renaître sans trop savoir pourquoi. Elle n’avait que seize ans alors que moi je me sentais tellement plus âgé qu’elle. Même si j’étais encore sous le choc de ses révélations de la veille quant à ma future paternité, je décidai de ne plus résister et d’accueillir les événements qui se présenteraient à moi. Je regardai la jeune femme comme si je la voyais pour la première fois. Elle était belle, de cette beauté qu’ont les filles à seize ans, svelte et élancée. Son visage expressif était encadré par des cheveux noirs très courts comme si son crâne avait été rasé quelque temps auparavant. La fièvre semblait l’avoir enfin quittée et ses grands yeux noirs brillaient d’une lueur coquine. Elle se glissa sur moi, son corps épousant parfaitement le mien mais je la repoussai gentiment :

-         Lyra, j’ai très envie de m’unir à toi, mais j’ai besoin que nous refassions connaissance d’abord. Raconte-moi plutôt comment nous nous sommes connus. D’abord, dis-moi qui est le swali dont tu as parlé hier.

-         C’est le maître à penser de notre tribu et il est également mon père. Il connaît l’histoire de notre peuple parce que son père avant lui la lui avait contée et son père avant. Le swali détient les grands pouvoirs du sorcier. C’est lui qui m’a appris à lire dans la pensée.

-         Et comment suis-je arrivé ici?

-         Ça, je n’en sais rien, Samari. Ce que je sais, c’est que je t’ai découvert dans ma caverne en revenant après un longue journée de méditation et de cueillette plus loin dans la montagne. Je devais cueillir la svritiane qui sert à la préparation de la décoction qui libère l’esprit.

-         Cette grotte était la tienne? Tu m’as pourtant parlé de ton peuple. Tu n’étais pas parmi les tiens, au village?

-         Non, j’accomplissais mon rite de réclusion. Je devais me retrouver seule pour me purifier puisque le germe d’aucun homme de mon peuple ne m’avait jamais permis d’engendrer la vie en moi. Le swali m’avait recommandé cet exil après qu’il aie eu une vision. Il savait que j’allais ramener un fils après mon séjour dans les montagnes. Le jour de ma cueillette, donc, je t’ai trouvé là, à l’entrée de ma grotte, à mon retour. Lorsque je t’ai aperçu dans tes étranges vêtements, j’ai eu la peur de ma vie et j’ai voulu prendre la fuite. Mais comme j’étais curieuse, nous sommes restés d’abord à nous observer de loin et ensuite, j’ai su que tu n’étais pas hostile quand j’ai pu contacter tes pensées. Nous avons communiqué par gestes et après quelques jours d’apprivoisement, tu as vite appris les mots que je t’enseignais. J’ai ensuite compris que ta présence ici, avec moi, était un heureux présage et que la prédiction du swali allait être accomplie. Tu as accepté de t’unir à moi pour m’offrir ta semence de vie.

-         Et l’attaque du langhi?

-         Elle s’est produite quelques semaines plus tard, après que nous ayions accompli le rite du farmil. Dans notre peuple, chaque femme qui attend un enfant doit déposer une mèche de ses cheveux avec celle du père de son enfant au pied du farmil, l’arbre de vie et d’abondance.  Les deux futurs parents tressent alors leurs deux mèches ensemble pour signifier qu’ils s’engagent à nourrir et protéger l’enfant qui va naître. Cette petite natte sera par la suite suspendue au cou de l’enfant jusqu’à ce qu’il atteigne le moment où il sera capable de se débrouiller seul. Et puisque la mèche de cheveux scintille en présence de ses parents, chaque svriti peut alors reconnaître les responsables de vie des enfants dispersés au sein de toute la tribu.

-         Je t’ai accompagnée cette fois-là?

-         Oui, il nous a fallu marcher longtemps pour trouver un farmil car cet arbre ne pousse pas par ici dans les climats montagneux. Et c’est sur le chemin du retour que j’ai été attaquée par cette bête féroce mangeuse de placenta, le langhi. Tu m’as défendu avec bravoure, tu m’as ramenée à la caverne et tu as soigné patiemment mes blessures avec beaucoup de savoir-faire, de toute évidence, puisque j’ai guéri. Et hier soir, tu t’es réveillé, apeuré, prétextant que tu ne me connaissais pas… Pour le reste, tu en sais autant que moi.

-         Pourquoi m’appelles-tu Samari si mon nom véritable est Simon?

-         C’est le nom que nous avons choisi ensemble lors du rite du farmil. Ce mot signifie «don de vie» et je veux que notre fils, simplement à prononcer ton nom, se souvienne du cadeau que tu lui as offert à travers moi, car jusqu’ici aucun homme ne l’avait permis…

 Je n’avais aucun souvenir des éléments du récit de Lyra, même si j’essayais de me souvenir de toute mes forces. Songeur, je m’extirpai de la douce chaleur de notre couche et ramenai quelques fruits à Lyra, puis allai rallumer le feu qui s’était éteint durant notre sommeil en me faisant la remarque que notre provision de bois était épuisée et que je devais y voir. Lyra m’initia patiemment à la dégustation de ces étranges fruits en me faisant ironiquement remarquer que c’était la seconde fois qu’elle faisait mon éducation. Nous mangeâmes avec appétit et je fus surpris de constater le pouvoir nourrissant de ces fruits. Le feu répandait à nouveau une chaleur bienfaisante et tandis que je regardais le ciel gris par l’ouverture de la grotte, je sentis la main de Lyra m’entraîner à me recoucher à ses côtés et je remis à plus tard les tâches domestiques. Elle enleva sa tunique et un désir mêlé de compassion face aux blessures que l’horrible animal lui avait laissées sur le corps s’empara de moi et nous fîmes l’amour tout doucement en dépit de la passion qui embrasait nos sens.

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 Après quelques jours qui s’écoulèrent à ramasser le bois, aller chercher de l’eau, cueillir les fruits qui étaient comestibles et les plantes dont Lyra avait besoin pour cicatriser ses blessures, la jeune femme m’annonça qu’elle se sentait suffisamment forte pour que nous quittions la grotte le lendemain et descendre dans la vallée afin de retrouver son peuple. Alors que nous étions assis près du feu dans ce silence qui nous était coutumier Lyra me dit :

 -         Samari, à plusieurs reprises, je t’ai vu observer les quatre lunes et j’entendais ton esprit s’interroger. Je te sais encore très troublé sur tes origines, ta perte de mémoire et le pourquoi de ta venue ici. J’ai contacté le swali par la pensée. Je t’amène vers lui, car il pourra peut-être répondre à tes interrogations. Moi je ne peux malheureusement pas t’aider… Oh, j’ai froid, tout à coup, j’ai besoin que tu me réchauffes!

 Tout en nous allongeant l’un près de l’autre, je passai lentement mon bras autour de Lyra et l’attirai tendrement contre mon épaule. Elle constituait mon seul réconfort dans ce monde au cœur duquel j’avais été projeté sans le demander. Depuis mon réveil, ici dans la grotte, quelques jours auparavant, une question obsédante me revenait sans cesse : étais-je vraiment ici ou étais-je ailleurs? Tout ce que je percevais me semblait réel, et pourtant, une inexplicable impression d’être ailleurs en même temps, revenait sans cesse me hanter; impression renforcée par les images éparpillées qui m’assaillaient toujours par surprise aux moments où je m’en attendais le moins. J’étais absorbé dans mes réflexions mais peu à peu cependant, la chaleur du corps de Lyra et son abandon contre moi provoquèrent un doux effet soporifique. Une douce mélopée émana de sa gorge. Ou était-ce un rêve qui venait s’insinuer dans mon esprit? Des bruits de vagues se brisant contre le rivage chatouillèrent mes oreilles. J’étais dans les bras de ma mère qui caressait mes cheveux en me berçant doucement pour m’endormir… Mais pourquoi ces images me faisaient-elles si mal et faisaient place ensuite à un vide immense au fond de moi? Tout à coup, je me retrouvai sur un lit métallique et froid, attaché aux poignets et aux chevilles. Personne ne m’entendait malgré mes cris désespérés. J’étais seul sous ces lumières colorées dont l’intensité semblait me narguer. Je ressentais une douleur atroce et indescriptible dans ma tête comme si mon cerveau allait éclater en mille morceaux. Mon corps, tordus de spasmes, se débattait avec la force du désespoir puis… plus rien… que l’obscurité…

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Une voix joyeuse me tira du sommeil.

-         Viens Samari, il est temps de rejoindre mon village.  La journée s’annonce magnifique!

Ces mots ramenèrent mon esprit à la réalité et je me levai brusquement. Debout devant moi, Lyra souriait en tendant les bras et agitant frénétiquement ses mains. Qu’elle semblait heureuse cette petite fille aux cheveux de jais et aux yeux pétillants! De petites lueurs chatoyantes jaillissaient de ses pommettes saillantes.  Prenant la main de Lyra dans la mienne, je sortis de la caverne lentement.  Dans un dernier regard vers cet antre qui fût notre refuge des derniers temps, nous nous dirigeâmes vers le village des Svritis, avec notre panier de provisions préparé la veille.

 Le soleil semblait danser dans le ciel et nous réchauffait doucement.  Nous marchâmes d’abord dans une neige cotonneuse et étrangement chaude. Mais au fur et à mesure que nous laissions la montagne derrière nous, après quelques heures de marche, une végétation de plus en plus luxuriante et des herbes hautes pointaient dans cette nature riche en parfums et couleurs mais étrangement calme. Je constatai qu’aucun chant d’oiseau ne venait égayer notre entourage et aucune présence ne se manifestait dans le ciel.

-         Lyra, est-ce qu’il y a des oiseaux ici?

-         Des oiseaux?  Samari, qu’est-ce que c’est?

-         Ce sont de petits animaux qui volent dans le ciel et nichent dans les arbres. Ils sont parfois très colorés et leurs voix se font souvent entendre sous forme de petits chants mélodieux.  Es-tu capable de voir leurs images dans ma tête?

Je formai dans mon esprit des images d’oiseaux colorés et jacasseurs. Merles bleus laissant couler des notes presque mélancoliques, parulines jaunes s’égosillant de timbres purs et cardinaux rouges lançant de forts sifflements rauques; volière imaginaire à l’étendue sans fin qui tournoyait et virevoltait dans mes pensées.

-         Oh! Samari, c’est magnifique! Quels animaux merveilleux et charmants! Quelle chance tu as de les connaître! Ici, il n’y a que des animaux qui vivent sur le sol. Et plusieurs sont dangereux comme le langhi qui m’a blessée.  Le plus féroce c’est le sonskow. Il est énorme, avec des griffes longues et pointues.  Il a une langue gluante qui s’enroule dans sa bouche et qui est aussi longue que son corps. Il s’en sert pour attraper ses proies et les étouffer. Il peut attaquer et tuer plusieurs personnes en même temps. Et il ne mange que le foie de ses victimes. Le swali dit que c’est parce qu’il a besoin d’éléments nutritifs qui n’existent que dans cet organe. Alors, il faut être très prudent lorsque nous quittons le village, surtout quant la noirceur survient. Les nuits de pleines lunes, nous faisons brûler des feux tout autour du village et des guetteurs veillent pour nous protéger.

Dans l’après-midi, alors que nous faisions une pause pour nous reposer et nous restaurer, je demandai à ma compagne :

-         Lyra, pourquoi y a-t-il quatre lunes?

-         Je l’ignore; c’était ainsi lorsque je suis née. Mon père, lui, connaît la légende des quatre lunes et leur secret, mais il ne peut pas la raconter à n’importe qui. Ce que je sais et que je peux te dire, c’est que de temps à autre, nous devons nous réfugier au fond des cavernes et attendre que le swali nous avertisse que nous pouvons en ressortir sans danger.

-         Les lunes sont dangereuses?

-         Les halos qui entourent chacune d’elle sont dotés de pouvoirs dont nul n’a idée et je sais qu’elles peuvent anéantir un être humain ou le rendre fou.

 Une idée soudaine s’insinua dans mon esprit et je lui demandai :

-         Est-ce qu’elles peuvent provoquer une perte de mémoire ou une perte d’identité?

Hésitante, elle fixa son regard dans le mien, saisissant tout à fait le fond de ma pensée :

-         Je ne sais trop en fait… mais je présume que c’est bien possible; le swali t’en dira davantage que moi là-dessus.

Je demeurai songeur et silencieux quand nous reprîmes la marche. Lyra respectait mon silence et  continuait à me guider tout en décrivant brièvement les plantes et les paysages qui changeaient à mesure que nous descendions dans la vallée. Le soleil était bas à l’horizon lorsque Lyra m’annonça :

-         Samari, nous arrivons au village. C’est juste après cette muraille.

Après avoir contourné le rocher, j’aperçus plus bas un plateau où s’entassait une trentaine de petits bâtiments blancs disposés en cercles concentriques autour d’un énorme bloc de pierre. Du haut de ce bloc jaillissait une fontaine et une espèce d’eau jaunâtre coulait sans arrêt le long des parois. Lyra se dirigea vers une des maisons de la première rangée et poussa la porte. À l’intérieur, un homme accroupi nous tournait le dos. Une voix calme et feutrée accueillit notre arrivée.

-         Entrez tous les deux.  Je vous attendais…

 Il se leva lentement et se retourna vers nous. Il était petit et rondelet. Ses gestes amples et mesurés laissaient deviner une grande maîtrise de lui. De grands yeux noirs perçants et visiblement intelligents brillaient dans son visage. J’avais devant moi celui qu’on appelle le swali, la personne apte à répondre à mes questions. Il fit une accolade affectueuse à sa fille, la regarda dans les yeux et lui sourit. Il s’adressa ensuite à moi :

 -         Je devine de grands troubles au plus profond de toi, Simon. Je comprends que tu souhaites des réponses à tes questions.  Tu vis de grandes souffrances intérieures.  Mais avant que nous ayons une conversation, laisse-moi d’abord m’occuper de Lyra.  Tu lui as prodigué de bons soins, mais elle est encore faible et a besoin de se reposer après cette longue marche sous le soleil.  Attends-moi dehors quelques minutes.

 D’abord ahuri de constater que le swali connaissait non seulement mon nom mais mes états d’âme avant que je n’aie prononcé un seul mot, je sortis tranquillement et allai me poster près du rocher aux eaux perpétuelles. Tout autour s’affairaient une vingtaine d’hommes et de femmes qui transportaient sans arrêt des seaux remplis du liquide jaunâtre.  Une légère fraîcheur se dégageait de la paroi et une vigueur nouvelle m’envahissait.  La voix du swali dit derrière moi :

-         Tu te demandes ce que font tous ces gens? Ils s’empressent de faire provision de jamilna pendant que la source est active. Viens par ici que nous parlions tous les deux.

Je suivis le père de Lyra qui m’emmena vers un petit bâtiment situé à l’écart des autres.  Après avoir pénétré à l’intérieur, le swali me fit asseoir sur l’une des deux chaises qui s’y trouvaient. D’un ton empressé, je lui dis :

-         Je cherche à savoir qui je suis, d’où je viens et la raison de ma venue dans votre monde auquel je ne pense pas appartenir. Pour me rendre la tâche encore plus difficile, il semble que j’aie perdu la mémoire quelque temps après avoir rencontré Lyra dans la montagne.

-         L’oracle s’est réalisé, tout simplement… Je savais que Lyra rencontrerait un étranger dans la montagne et apporterait une nouvelle semence dans notre peuple, ce dont nous avons le plus besoin car notre peuple est sur le point de s’éteindre. Nous sommes peu nombreux et nous devons diversifier les gènes pour devenir plus forts et plus résistants. Les femmes choisissent plusieurs pères pour éviter que notre tribu ne soit victime de maladies héréditaires mortelles. Lyra n’avait pu jusqu’à présent devenir mère avec aucun homme de notre tribu. Tu as été envoyé ici pour apporter une nouvelle source de vie parmi nous. Cela me suffit pour expliquer ta présence ici, peu m’importe d’où tu viens ou de quelle époque.

-         Êtes-vous en train de dire que j’appartiens peut-être à une autre ère? Est-ce vrai aussi que les lunes ont des pouvoirs puissants et dans ce cas, pourraient-elles avoir provoqué ma perte de mémoire et ma perte d’identité?

-         En effet, les lunes peuvent avoir causé des perturbations dans ton identité ou tes centres de mémoires si tu as été exposé et que tu es sensible à leur halo, comme nous le sommes, nous. Je ne sais rien quant à ton lieu d’origine, mais je te sais lié aux quatre lunes car un soir, à la brunante, elles ont émis leur halo ensemble et une grande explosion s’est produite près de l’endroit même où Lyra t’a découvert dans la montagne. Peut-être viens-tu du passé, du futur, d’un univers parallèle ou d’un monde imaginaire? Qui es-tu vraiment? Je ne le sais pas. Je ne suis pas en mesure de saisir certaines de tes zones cervicales perturbées.

-         Si je suis lié aux quatre lunes, comme vous le dites, racontez-moi leur légende et dites-moi leur secret, demandai-je audacieusement.

Hésitant, le swali me toisa attentivement. Je savais qu’il scrutait mes pensées. Il comprit sans doute que mes intentions étaient nobles car il poursuivit, comme sur un ton de confidence :

-         En un temps fort lointain, de nombreux villages s’étendaient au creux de la vallée. Ces gros villages étaient remplis de huttes plus hautes que les arbres qui nous entourent, parfois aussi hautes que des montagnes, des huttes qui brillaient dans le soleil éclatant du jour tandis qu’une lune unique éclairait leur nuit. Ils étaient peuplés par une multitude d’habitants qui n’étaient pas heureux parce qu’ils voulaient que leurs huttes soient encore plus belles et plus hautes pour dominer celles des autres villages. Les villages se disputaient donc continuellement entre eux et des bâtons de feu tuaient une multitude d’hommes. Un jour, un homme très rusé arriva en disant qu’il détenait le secret d’un grand pouvoir et que le village qui posséderait son secret dominerait tous les autres. En échange de ce dit secret, il demanda qu’on lui cède quelques-unes des richesses que les tribus avaient accumulées. Il tint secrètement le même discours à chacun des villages et il devint très riche. Il livra à chaque village le secret d’une arme terrible et chacun d’eux s’en servit en même temps. Un énorme brasier enflamma les huttes, les montagnes et les rivières et monta jusqu'à la lune qui explosa en quatre fragments. C’est depuis ce jour qu’il y a quatre lunes. Il y a sûrement eu des survivants à cette catastrophe puisque nous-mêmes sommes ici…

-         Je comprends ce qu’une telle catastrophe a dû entraîner comme fragilité génétique pour toutes les espèces vivantes, mais l’influence des quatre lunes sur votre peuple est aussi puissante que vous le dites?

-         La puissance particulière de ces lunes est indéniable car elles ont une influence concrète sur notre vie de tous les jours. Elles émettent de temps à autre un halo coloré produisant un phénomène particulier. Il y a Rowaguef, la rouge, qui fournit pour un certain temps l’énergie bienfaitrice. Et puis, Jasquae, la jaune, qui fait surgir la jamilna nécessaire pour se protéger des radiations émises par le soleil. Et puis Bloutoria, la bleue celle qui rafraîchit l’atmosphère. Sans elle, nous péririons sous la chaleur suffocante émise par le soleil. Et finalement, il y a Blistafe, la blanche, qui régénère lentement la couche protectrice de notre planète. Chaque fois que le halo de l’une d’elle entre en pulsation, il faut nous réfugier dans des cavernes car les effets immédiats sont trop forts et aucun animal ne pourrait survivre. Je suis le seul de cette tribu capable de pressentir à l’avance la venue du halo meurtrier. Pourquoi? Je ne le sais pas. J’ai hérité ce don de mon père en même temps que celui de lire et de pouvoir intervenir dans les pensées des autres. Lyra en a hérité également et son enfant en sera pourvu sûrement.

-         Notre conversation est des plus intéressantes mais ne m’explique toujours pas qui je suis et ce que je suis venu faire ici?

-         Si les quatre lunes t’ont amené jusqu’ici, c’est peut-être à elles que tu dois poser cette question…

Sur ces paroles, le swali se leva et s’éloigna en me tournant le dos signifiant, de toute évidence, que la conversation s’arrêtait là. Je restai seul à méditer sur tout ce que cet homme venait de me dire. J’étais maintenant convaincu qu’il m’appartenait de résoudre l’énigme de ma présence en ces lieux, mais je me sentais tellement désarmé devant les trous de ma mémoire. Je dus sans doute rester longtemps à méditer ainsi car, lorsque je me décidai à sortir du bâtiment, il faisait nuit. Je levai machinalement les yeux au ciel, vis trois des lunes en croissants et Jasquae qui était pleine. Un picotement étrange me parcourut et j’eus soudain la certitude insolite qu’elles tentaient de prendre contact avec moi. Je me hasardai, sans conviction, à leur poser une question tout bas :

-         Vous quatre qui êtes dans le firmament, quel lien avez-vous avec moi et ma venue dans ce monde?

Une multitude de voix dans ma tête se bousculèrent toutes en même temps, tout comme la fois où je m’étais réveillé dans la caverne, quelques jours auparavant. La douleur m’était tellement insupportable que je m’écroulai sur le dos. Cloué sur le sol froid et humide, incapable de porter mes mains à ma tête pour l’empêcher d’éclater, je poussai un cri déchirant dans la nuit :

-         Assez! Pas toutes en même temps! Arrêtez , je vous en supplie!

Puis une seule voix se fit entendre dans ma tête, plus doucement :

-         C’est moi, Jasquae, qui te parle.

-         La lune me parle? m’écriai-je.

-         Puisque tu ne peux plus te rappeler, nous allons te dire ce qui se passe, Simon, dit une voix différente.

-         Et vous qui êtes-vous?

-         C’est moi, Rowaguef. Chacune de nous peut te parler, à tour de rôle, cette fois, pour que tu puisses entendre un seul message à la fois.

Convaincu que je sombrais dans la folie, je pus tout de même remarquer qu’à chaque fois qu’une des lunes s’adressait à moi, elle pulsait de sa couleur caractéristique.

-         Est-ce vrai que c’est vous qui m’avez amené ici? osai-je demander.

-         Oui, dit une autre voix, pendant que le halo bleu de Bloutoria pulsait.

-         Pourquoi?

Blistafe, laissant émerger son halo blanc vif, me répondit :

 -         Tu es venu ici pour réparer ce que tu as fait.

-         Qu’est-ce que j’ai fait au juste? demandai-je d’un ton peu sûr.

-         La légende que t’a racontée le sorcier est une histoire vraie. Les faits véritables de cette catastrophe planétaire ont eu un impact majeur sur toute la diversité biologique de la Terre, y compris sur la race humaine qui a subi d’énormes mutations suite à l’explosion qui nous a divisées en quatre morceaux.

-         Mais cela est arrivé sûrement il y a plusieurs siècles? Qu’ai-je à voir avec cette catastrophe?

-         C’est toi qui a développé l’arme terrifiante qui a servi à la destruction de la lune-mère. C’est toi aussi qui a convaincu plusieurs peuples de l’utiliser l’un contre l’autre, il y a de cela plus de huit siècles terrestres… Mais, trois cent ans après cette catastrophe, un oracle annonça aux survivants l’arrivée d’un prophète en ces termes : «Il sera engendré par celui qui portera le nom de «don de vie». Il insufflera une nouvelle force de vie et une nouvelle conscience et permettra ainsi la survie de la race humaine». Ce prophète, plein de sagesse, sera le fils de Lyra. Mais pour l’instant, le moment n’est pas encore venu…

Encore couché sur le sol, je fus pris d’un étourdissement soudain qui m’obligea à vomir. Mes oreilles bourdonnèrent dans un tintamarre foudroyant. Puis, des émotions entremêlées de haine, de surprise, de culpabilité et de peur, ainsi que des images en vrac de gens apeurés qui criaient, me happèrent de plein fouet. La seule image rassurante, qui passa à toute volée, fut celle de ma mère assise près d’une fenêtre et qui me souriait. Comme pour ajouter à mon désarroi, je réalisai que j’étais couché sur un lit, pieds et mains liés, dans une pièce toute blanche, sur le plafond de laquelle il y avait quatre lumières de couleur différente qui pulsaient à tour de rôle. Malgré mes résistances, je n’eus d’autre choix que de me laisser envahir par ces images incontrôlables que je ne voulais pas voir et qui faisaient si mal, les acceptant pourtant comme étant miennes, car je savais qu’elles me racontaient la vérité. C’était ce qu’elles avaient essayé de me faire comprendre tout ce temps mais je les avais fuies, plutôt.

 Une douleur cuisante prit place dans ma poitrine. J’avais mal dans tout mon être et c’est pour ça que j’avais fait le choix de mourir ici, à ma façon, mais j’avais osé croire que le poison allait me faire mourir vite et sans souffrance. Quel leurre!

Les lumières du plafond clignotèrent l’une après l’autre. Pendant que mon corps mourait, les quatre lunes soulevèrent mon âme vers elles en me berçant doucement. Cela fit du bien à mon âme triste et meurtrie qui montait encore plus haut. Et avant de m’éloigner au confins de l’univers, je vis la Terre derrière moi, boule bleue tourmentée, accompagnée de ses quatre lunes colorées, me faire un clin d’œil et me dire :

-         Dans huit siècles, nous avons rendez-vous …

Fin