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En mémoire de madame Lise Johnson

 

Nouvelle à quatre mains

 

 

Constant Vaillancourt

Solange St-Pierre
Daniel Thibault
Paulette Ménard-Favreau

 

2000-2001

 

Ils étaient à festoyer autour de la piscine dans la cour arrière de la maison de Frédéric et Stella. Amis et collègues de travail, on fêtait le temps des vacances. Le soleil et la chaleur étaient au rendez-vous, ce qui justifiait encore plus la consommation de bières et autres stimulants, de telle façon que le petit groupe était plutôt de bonne humeur.

 

Quarante-cinq ans en moyenne, l’âge de Stella, la compagne de Frédéric, qui était le plus âgé. Cinquante-cinq ans, toujours en bonne santé et près de la retraite qu’il envisageait prendre dans 3 ans. Il travaillait à titre de travailleur social, d'abord, dans le secteur hospitalier, puis dans les CLSC, depuis trente ans.

 

L’heure du souper approchant, Stella et Frédéric faisaient la navette entre la maison et la table à pique-nique pour y déposer tout le nécessaire à la cuisson sur barbecue. Les gens avaient apporté un assortiment de côtelettes et de saucisses qui marinaient toujours au réfrigérateur. Du riz, une grosse salade et du bon vin devaient compléter ce repas.

 

Stella prenait quelques condiments dans l’armoire lorsqu’on frappa à la porte principale.

 

À l’arrière, on allait entreprendre une partie de volley-ball et Frédéric s’apprêtait à aller chercher sa compagne afin qu’elle y participe, Stella excellait à ce sport. Il la vit se diriger vers lui d’un air sérieux. Lorsque leurs regards se croisèrent, elle s’immobilisa et lui fit signe de venir vers elle. Il s’approcha et lui demanda ce qui se passait.

 

-       Je n’en suis pas sûre. Il y a des gens à l’entrée qui demandent à te parler.

-       Qui ça ?

-       Je ne sais pas, je ne les connais pas. Il y a deux hommes, un qui sert d’interprète à l’autre qui parle anglais, un avocat américain. Et il y a une femme, je ne sais pas ce qu’elle fait, elle ne l’a pas dit.

-       Bon.

 

Se tournant vers les autres, il lança à la ronde qu’ils devaient s’absenter quelques instants pour rencontrer des visiteurs inattendus et les encouragea à commencer la partie sans eux.

 

Ils firent un détour vers l’avant de la maison et constatèrent qu’une grosse Mercedes Benz avec chauffeur était garée de l’autre côté de la rue, en face de chez eux. Les automobiles passionnaient Frédéric et la vue de cette limousine l’impressionna certes mais eut surtout l’effet de l’intriguer davantage.

 

-       Ça me rappelle, signala Stella, qu’ils sont tous les trois très bien habillés : genre PDG. L’Américain porte même un chapeau de paille brun très chic et un costume trois pièces.

 

Sur ces mots, ils entrèrent et Frédéric salua les trois personnages.

 

-       Frédéric Deschamplain. Que puis-je faire pour vous…madame, messieurs?

 

L’homme au panama, qu’il tenait à la main, se présenta tout en tendant la main à Frédéric, puis à Stella qui ajouta :

-       Stella Chénier.

-       Jack Blackburn, avocat de New York, dit-il, en présentant son passeport à Frédéric. Je représente les intérêts de feu monsieur Peter Johnson.

 

Il devait avoir une soixantaine d’années, taille moyenne, encore beaucoup de cheveux et rasé de près, même s’il était près de 17 heures. Il s’était exprimé en anglais mais Frédéric se débrouillait suffisamment dans cette langue pour comprendre ses propos. Il laissa tout de même aller l’autre homme.

 

-       Je suis Fernand Letendre. Je suis ici à titre d’interprète pour le compte de monsieur Blackburn, s'employa-t-il à traduire les paroles de son employeur, passées et à venir.

 

Monsieur Blackburn tourna alors la tête vers la femme qui les accompagnait et cette dernière déclina son identité dans un français chaotique qui laissait entendre qu’elle était anglophone également.

 

-       Je suis Annie Stewart, le secrétaire particulier de monsieur Johnson.

 

Elle avait pour sa part une cinquantaine d’années, jolie, selon les goûts de Frédéric. Elle portait un tailleur et affichait un air sérieux. Elle ne souriait pas. Frédéric trouvait même qu’elle semblait plutôt mal à son aise. Il tenta de la détendre en la complimentant sur son français et lui demanda où elle avait appris à le parler. Cette question eut l’effet contraire. Elle rougit puis il y eut un moment de silence. Frédéric se demanda si elle cherchait ses mots en français ou cherchait une réponse. Elle répondit finalement, toujours dans un français laborieux, qu’elle aimait bien le Québec et qu’elle y venait régulièrement pour assister à nos différents festivals.

 

Stella, un peu décontenancée, choisit ce moment pour offrir des rafraîchissements.

 

-       Would you like something to drink? Beer, white wine, lemonade, ice tea?

 

Elle s’exprimait dans un anglais sans accent. Elle précisa immédiatement à monsieur Letendre qu’il devait tout de même continuer son bon travail parce que Frédéric ne maîtrisait pas aussi bien la langue anglaise.

 

C’est monsieur Blackburn qui répondit le premier en portant son choix sur le thé glacé et les deux autres manifestèrent la même préférence.

 

Frédéric, la tête pleine d’interrogations, voyait que la visite de ces gens durerait encore un certain temps. Il les invita donc à s’asseoir au salon en leur faisant remarquer qu’ils avaient des invités à l’arrière et devaient aller les informer qu’ils seraient encore occupés pour… et ne termina pas sa phrase, espérant que l'avocat lui fournirait la réponse. La traduction terminée, monsieur Blackburn comprit le message et indiqua qu’ils les retiendraient pour une petite heure environ. Frédéric alla donc informer ses amis de la situation et revint au moment où Stella finissait de servir les visiteurs impromptus. Elle s'était servie une bière pour elle-même et lui en avait également apporté une.

 

-       Alors, de quoi s’agit-il?

 

Monsieur Blackburn se leva et les deux autres l’imitèrent.

 

-       Monsieur Deschamplain, je vous précise d’emblée que je ne vous apporte pas une mauvaise nouvelle. Par contre, j’ai le mandat de vous livrer de l’information qui changera radicalement votre vie et celle de vos proches. Avant d’aller plus loin cependant, j’ai l’obligation de procéder formellement à votre identification. Avez-vous une carte d’identité, un passeport?

 

Avant même que la traduction ait commencé, Stella et Frédéric s’assirent subitement. Ils avaient les jambes molles. L'avocat, puis ses deux acolytes les imitèrent. Le silence régna quelques instants. Frédéric se releva, suivi aussitôt des trois autres. Stella demeura assise.

-       What is it?

-       Monsieur Deschamplain, vous avez un document pouvant confirmer votre identité ? Votre passeport ferait très bien l’affaire.

 

Frédéric regarda Stella, comme pour chercher son appui ou son autorisation, mais elle lui dit qu’il était dans le secrétaire. Il alla le quérir et le présenta à monsieur Blackburn. Ce dernier le parcourut et exprima sa satisfaction par un large sourire.

 

Madame Stewart, qui était demeurée silencieuse depuis son dernier échange avec Frédéric, les regardait intensément.

 

-       Comment ça va monsieur? Ta santé est bonne?

-       Ça va. Vous voyez, je peux me tenir debout, dit-il en riant nerveusement.

-       Et vous madame Chénier, ton cœur y bat fort ?

-       I’m fine. Thank you. Please continue, dit-elle un peu sèchement en regardant l'avocat. L'homme de loi fit le tour de la pièce du regard, se racla la gorge puis reprit la conversation.

-       Monsieur Deschamplain, je ne sais pas si vous êtes au courant des circonstances qui ont entouré votre naissance…

-       Oh ! Vous voulez peut-être parler du fait que je suis un enfant adopté.

-       C’est exact.

 

Le silence s’alourdit et la gorge de Frédéric se serra d’émotion. Stella, voyant le trouble de son compagnon, lui serra la main puis se leva doucement pour aller vers les invités. Elle retrouva le groupe qui terminait sa partie dans la cour et s’apprêtait joyeusement à débuter la cuisson des viandes. Elle attira Yves à part et en quelques mots, le renseigna sur l’importance de la nouvelle que s’apprêtait à apprendre Frédéric. Yves était psychologue et le meilleur et très grand ami de Frédéric. Elle lui demanda d’inviter les autres à terminer discrètement leur repas puis à s’esquiver. Yves resterait seul après leur départ afin de porter assistance à Frédéric dans cet invraisemblable événement qui bouleversait sa vie. Stella rejoignit le groupe au salon pour entendre monsieur Blackburn raconter la partie de la vie de Lise Johnson qu’il connaissait.

 

-       Donc, je vous disais monsieur Deschamplain que votre mère, Lise Johnson, Marcil de son nom de jeune fille, avait fui aux États-Unis peu de temps après votre naissance. C’est à Boston qu’elle fit la connaissance de Peter Johnson quelques années plus tard. Ils se marièrent et vécurent encore plusieurs années dans la région où madame Johnson donna naissance à un garçon prénommé Curtis. La maison où votre mère a vécu ses dernières années appartient toujours à la famille Johnson. Vous aurez sans doute l’occasion de la visiter et même d’y séjourner si vous le désirez.

 

L'avocat fit une pause. Il semblait à nouveau chercher ses mots pour révéler la suite des événements qui avaient marqué la vie de cette famille.

 

-       Si j’ai bien compris, balbutia Frédéric, je devrais avoir un demi-frère qui aurait aujourd’hui environ cinquante ans.

-       En fait, vous auriez dû avoir un demi-frère, monsieur Deschamplain, mais le petit Curtis est décédé à l’âge de cinq ans dans l’accident qui a également coûté la vie de votre mère.

-       Vous savez, il y a une trentaine d’années quand j’ai entrepris les recherches pour retrouver ma mère biologique, j’ai appris son décès et, par respect pour son époux, j’ai choisi de ne pas poursuivre mes démarches plus avant. Je n’ai donc jamais rencontré son mari et je n’ai même jamais voulu savoir son nom.

 

Annie Stewart commençait à s’agiter quelque peu. Elle avait visiblement hâte de prendre la parole. Elle avait ouvert son porte-document et avait à la main une enveloppe qu’elle tendit à Frédéric.

 

-       Monsieur, tu veux voir un photo de famille?

-       Oh ! Oui… Peut-être…

 

Il prit l’enveloppe que la dame lui tendait. Et Stella, qui était revenue s’asseoir près de Frédéric, fut en mesure de voir en même temps que lui les quelques photos représentant une très belle jeune femme avec un bambin de trois ou quatre ans. Sur une des photos, on apercevait également l’homme qui devait être son mari.

 

-       Vous savez, monsieur Deschamplain, reprit maître Blackburn, Peter et Lise Johnson avaient effectué des recherches pour vous retrouver peu de temps après leur mariage, mais à cette époque vous étiez déjà adopté par une famille ici à Montréal.

-       En effet, j’ai été adopté seulement quelques jours après ma naissance.

-       Pour cette raison, les Johnson n’ont jamais pu concrétiser leur projet et, par la suite, au moment où vous avez entrepris les démarches, madame Johnson était déjà décédée depuis une quinzaine d’années.

-       J’imagine que c’est ce qu’on appelle un rendez-vous manqué, dit Frédéric avec tristesse.

 

Il tenait toujours dans sa main la photo de cette jeune femme qui lui souriait lui semblait-il avec autant de tendresse qu’elle le faisait en se penchant sur l’enfant de la photo.

 

-       Le rendez-vous ne sera peut-être pas tout à fait manqué monsieur, poursuivit l'avocat. Peter Johnson adorait sa femme. Après cet accident fatal, il s’est lancé à corps perdu dans le travail. Il s’est remarié une dizaine d’années plus tard, mais il n’a jamais eu d’autre enfant et ce mariage s’est soldé par un divorce. Monsieur Johnson est décédé sans héritier direct et en laissant derrière lui une immense fortune. Peu de temps avant sa mort, il m’a chargé de retrouver votre trace. Il n’a pas eu le temps de vous rencontrer personnellement, mais il a laissé dans ses dernières volontés quelque chose pour vous.

-       C’est-à-dire?

-       Je ne peux rien vous confirmer pour le moment, mais je dois vous remettre une convocation officielle pour l’ouverture du testament de monsieur Johnson qui aura lieu à New York le 20 août.

 

L’homme avait repris le ton protocolaire aussitôt qu’il avait été question des données légales de l’affaire. Il ne manifesta aucune émotion en continuant de fournir les renseignements qui seraient nécessaires à Frédéric pour cet important rendez-vous qui allait avoir lieu dans trois semaines.

 

-       Dans votre convocation, il y a toutes les informations nécessaires pour votre voyage à New York. La veille du 20 Août, une limousine viendra vous chercher à votre résidence et vous conduira à l’aéroport de Dorval. L’avion privé de monsieur Johnson vous transportera à New York. De là, on vous déposera au Waldorf Astoria où nous vous aurons réservé la Suite Royale pour une semaine.

 

Il se leva exactement une heure après le début de l’entrevue et prit congé assez formellement avec un bref salut et une poignée de main.

 

-       Monsieur, Madame… au revoir.

 

Au moment de quitter la pièce à son tour, la dame au tailleur hésita un instant avant de remettre furtivement à Frédéric une enveloppe cachetée. Encore une fois Stella se sentit agacée par le regard inquisiteur qu’elle portait autant sur Frédéric que sur elle-même. Elle réalisa que cette Annie Stewart les avait épiés toute la soirée. C’est avec soulagement qu’elle referma finalement la porte derrière les visiteurs.

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Frédéric était resté immobile au milieu de la pièce. N’entendant plus aucun bruit en provenance de la cour, Stella lui proposa d’aller rejoindre Yves qui les attendait près de la piscine. Yves les informa que le reste du groupe avait filé en douce peu de temps avant le départ des visiteurs mais que tous étaient curieux d’en savoir un peu plus sur ce qui se passait au salon, surtout après avoir vu la limousine garée en face de la maison. Ils s’étaient réfugiés chez l’un d’entre eux qui habitait à proximité. Yves allait passer un peu plus tard les informer des derniers développements.

 

-       Hé bien mon vieux, dit Yves en s’adressant à Frédéric qui restait toujours silencieux tenant dans ses mains une enveloppe cachetée et une autre ouverte. Peut-on savoir un peu ce qui se passe?

 

Frédéric fit rapidement le récit de ce qu’il venait d’apprendre. Il était visiblement en état de choc. Yves lui proposa de s’asseoir.

 

-       Ben ça c’est pire que de gagner à la loterie, blagua maladroitement Frédéric.

-       C’est vrai, on néglige souvent l’impact psychologique des changements positifs dans nos vies. Il est difficile de garder nos repères quand tout bascule autour de nous. Tu te retrouves avec une nouvelle famille et avec une aisance financière certaine qui pourrait bien te permettre de changer pas mal de choses dans ta vie. Si j’ai bien compris cet avocat a fait allusion à une immense fortune.

-       Et je n’ai rien demandé de tout ça.

-       Ma grand-mère disait souvent devant les grandes épreuves de la vie : « Si le bon Dieu te l’a envoyé, c’est parce qu’il sait que tu es capable de le prendre ». J’imagine que ce doit être la même chose pour les grands bonheurs.

-       Et bye bye boss ! dit Stella en riant. Nous pourrions peut-être penser à prendre une retraite anticipée.

 

Ils parlèrent encore tard dans la nuit, révisant sous différents angles, l’impact que pourrait avoir pour Frédéric et pour son entourage immédiat, les révélations qui venaient de lui être faites autant sur son passé que sur son avenir.

 

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Le lendemain matin, un peu remise des émotions de la veille, Stella fit remarquer à Frédéric :

 

-       Chéri, l’autre enveloppe… Tu ne l’as pas encore ouverte. Que contient-elle ?

-       Mon Dieu, c’est vrai!

 

Il alla chercher rapidement l’enveloppe sur la commode dans leur chambre et revint rejoindre Stella qui sirotait son café à la cuisine. Il déchira prestement l’enveloppe et découvrit un seul feuillet blanc. L’écriture était très hachurée, comme si l’auteur était très nerveux ou qu’il avait écrit la lettre précipitamment.

 

«Bonjour,

 

Congratulations, devenir multimilliardaire n’est pas donné à toute le monde. Il est urgent et very important que je vouse vuoir before votre meeting avec l’avocate. Je passeraite à vot hotel  le matin.

 

Signé : Annie Stewart »

 

Frédéric posa le feuillet blanc sur la table et regarda Stella.

 

-       Mince… Je n’ai même pas encore hérité que les ennuis commencent déjà.

 

Stella qui était aussi étonnée ajouta :

 

-       Que nous veut-elle celle-là?.

 

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Le voyage jusqu’à New York s’était effectué sans heurts. Ils avaient passé la nuit dans la Suite Royale. Bouquets de fleurs, panier de fruits, champagne et chocolats truffés étaient au rendez-vous. Frédéric avait demandé à Yves de les accompagner. Ils lui avaient fait réserver une chambre au même hôtel. À dix heures, le téléphone sonna et la réception leur annonça qu’une madame Annie Stewart demandait à les voir.

 

Annie Stewart entra dans le salon de la suite et leur expliqua en anglais les raisons de sa venue :

 

-       Voici, ce que j’ai à vous dire est un peu délicat, mais je peux vous assurer que j’ai de bonnes intentions et qu’il est important que vous soyez au courant. Ces nouvelles sont de deux ordres. J'ai un fils qui est l’enfant illégitime de monsieur Johnson.

-       Monsieur Blackburn ne nous a jamais parlé d’un enfant illégitime?

-       Laissez-moi poursuivre s'il vous plaît.

-       Comme vous le savez, je suis la secrétaire particulière du défunt depuis quinze ans. Eh bien, pendant six mois j’ai été sa maîtresse. Personne n’est au courant. De cette courte aventure est né un fils. J’ai pris un congé sabbatique d’un an et demi. À l’époque, j’ai dit que je devais accompagner ma mère dans une longue maladie. En fait, j’étais enceinte et j’ai eu le temps d’accoucher et d’allaiter mon fils pendant quelques mois.

-       Comment se fait-il que monsieur Johnson n’ait pas reconnu cet enfant.

-       Il n’a jamais su qu'il était de lui… en fait c'est moi qui ai mis fin à notre relation. Lui, il m'aimait encore mais je m'étais éprise d'un autre homme. Le coup de foudre. Il était de mon âge et ça été la passion pendant …un mois. Nous savions que ce serait éphémère. Il était en voyage d'affaires et sa femme et sa fille l'attendaient en France. Je ne l'ai jamais revu. J'en garde tout de même un très beau souvenir et un goût particulier pour… tout ce qui est français.

-       Lorsque j'ai su que j'étais enceinte, je ne pouvais pas savoir qui était le père. C'est seulement plus tard, en le regardant grandir que j'ai compris que mon fils était le descendant de Peter.

-       Mais comme je vous le disais précédemment, monsieur Johnson ne l'a jamais su. Il ne l'a pratiquement jamais vu et il était beaucoup trop préoccupé par ses affaires pour remarquer quoi que ce soit. Il croyait qu'il était de l'autre. C'est ce que je lui ai laissé croire. Je ne voulais pas lui permettre d'entrer davantage dans ma vie. Ça n'aurait pas été juste. Je savais qu'il éprouvait encore des sentiments pour moi et je ne pouvais absolument pas lui rendre autrement que professionnellement. Je me déculpabilisais en lui étant de ce côté totalement dévouée et ce jusqu'à sa mort. C'est pour ces raisons qu'avant son décès, monsieur Johnson, a pris des mesures pour faire en sorte que je ne manque de rien. Sentant sa fin arrivée, il m’a donné amplement d'argent pour combler tous mes besoins et bien plus. Vous pouvez me croire. Il était immensément riche et très généreux avec moi.

-       Vous ne voulez pas que votre fils devienne héritier légal ? intervint Stella.

-       Non. N’ayez crainte. Je ne suis pas intéressée à contester le testament. Je vous le répète je suis très riche et par le fait même, mon fils l'est également. Ce n’est pas à cause de mon fils que je viens ici. Je vous ai raconté cela pour que vous compreniez les liens réels qui existaient entre monsieur Johnson et moi et parce qu'il m’a expressément demandé de voir à ce que son héritier soit aidé.

-       Quel est votre rôle ? Monsieur Blackburn est chargé du testament. Je ne vois pas le        problème.

-       C’est que monsieur Johnson était convaincu que des malversations pourraient se produire à sa mort. Vous devez faire très attention, plusieurs dirigeants des sociétés de monsieur Johnson prendront très mal le fait d'avoir un néophyte comme patron et auront peur de perdre leurs pouvoirs. Ils voudront peut-être prendre votre place comme propriétaire des sociétés Johnson. Advenant le cas, certains administrateurs voudront peut-être vous faire signer des papiers pour accélérer le processus d’échange de propriétés. Soyez très méfiant de tout ce que vous pourriez parapher. Voilà, c’est tout. Je voulais vous mettre en garde. Si vous avez besoin de moi, n’hésitez pas à me contacter. Je serai toujours disponible pour vous.

 

Annie Stewart se retira, laissant le couple sur ces réflexions.

 

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À quatorze heures, les trois amis s’avancèrent ensemble dans le corridor lambrissé de noyer au vingtième étage d’un gratte-ciel au cœur du fameux Wall Street. Stella et Frédéric se tenaient par la main, nerveux tous les deux. Le bureau d’avocats affichait l’opulence et même le personnel reflétait par la qualité de leurs vêtements que les affaires traitées par les notables devaient atteindre des sommes astronomiques.

 

La réceptionniste les achemina au bureau particulier de maître Blackburn, qui les fit entrer sans attendre. C’était une énorme pièce avec des fenêtres panoramiques sur le Big Apple. Les murs étaient peints dans un savant agencement de bourgogne et vert chasseur. Le mobilier était composé d’un bureau massif en chêne avec un fauteuil impressionnant. Maître Blackburn les dirigea aussitôt vers un îlot formé de huit fauteuils à hauts dossiers entourant une longue table à café toujours en chêne.

 

Les trois personnes assises se levèrent en même temps. Monsieur Letendre et Annie Stewart étaient présents. Maître Blackburn leur présenta en anglais le troisième individu du groupe.

 

-       Voici monsieur John Fay, le directeur général des sociétés Johnson et conseiller financier personnel de feu monsieur Johnson. Il est ici pour répondre à vos questions concernant les avoirs du défunt.

 

Monsieur Fay salua énergiquement Frédéric et Stella.

 

-       Bienvenue à vous deux ainsi qu’à votre ami. Comptez sur moi pour vous donner le meilleur support que je puisse vous fournir concernant les aspects financiers du testament.

 

Ils s’assirent tous en même temps. Les nouveaux venus étaient très impressionnés par les lieux. Stella remarqua qu’Annie Stewart semblait plus calme que lors de leur première rencontre à Montréal. Elle eut un sourire de connivence en les voyant. Maître Blackburn leur expliqua le déroulement de la rencontre, traduit toujours aussi fidèlement par monsieur Letendre comme le constata Stella. Après quelques minutes, maître Blackburn fit la lecture du testament. Aussitôt lu, il le résuma en termes compréhensibles:

 

-       Monsieur Deschamplain, vous êtes le seul héritier légal. Vous devenez donc propriétaire unique de tous les avoirs et actifs de monsieur Peter Johnson. Fortune qui s’élève à plusieurs milliards de dollars, américains bien sûr. Par la même occasion, vous devenez aussi président et directeur général des quelques dix-sept sociétés que Monsieur Peter Johnson dirigeait. Je vais faire le nécessaire le plus tôt possible pour effectuer les transferts de propriétés à votre nom. Compte tenu de l'ampleur des transactions, le tout prendra tout de même quelques mois.

-       Est-ce que vous avez des questions à poser monsieur Deschamplain ?

-       Eh bien, je ne sais pas. Tout cela me semble invraisemblable. J’ai un peu de difficulté à me rendre compte de ce que signifie devenir héritier de monsieur Johnson. À cet effet, j'aimerais que vous me prépariez en priorité, un bilan sommaire de la société y compris toutes les entreprises qu'elle contrôle, de même qu'une description de leurs activités et un bilan détaillé de mes actifs personnels. Le tout en français.

 

Monsieur Fay intervint :

 

-       Le tout sera fait selon vos désirs monsieur d'ici une semaine tout au plus. Si vous le permettez j'aimerais cependant vous faire part que nous devrons faire quelques acrobaties pour changer les titres de propriété. Nous avons pensé, quelques administrateurs et moi-même, vous faire une proposition qui pourra accélérer tout ce processus. Nous avons ici des procurations à vous faire signer nous donnant l’autorisation d’agir comme gestionnaires pour vous décharger de beaucoup de soucis. Je peux vous assurer que cela vous épargnera bien des problèmes. En fait, vous aurez droit immédiatement à des liquidités de 50 millions de dollars. Plus tard, les titres de propriétés seront transférés. Voici le document en question.

-       Merci, monsieur Fay. Je prendrai connaissance de ces textes à tête reposée. Mais il n’y a vraiment pas de presse. Je compte plutôt m’investir entièrement pour connaître les tenants et les aboutissants des sociétés Johnson. Vous n’y voyez pas d’inconvénients, j’espère ?

 

John Fay sembla plutôt surpris et mal à l’aise suite à la réponse de Frédéric.

 

-       Euh…! C’est-à-dire, non, bien sûr. Vous pouvez faire comme bon vous semblera.

-       Bien. Alors, demain à dix heures, nous nous reverrons afin que je puisse vous transmettre mes instructions. Je peux garder le service de limousine?

 

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Frédéric et Stella retournèrent au Waldorf en compagnie de Yves. Les discussions allaient bon train.

 

-       Yves, crois-tu que John Fay voulait nous faire une entourloupette?

-       Ça ressemblait à ça. Annie Stewart semble avoir raison. Je crois que vous devrez faire très attention et essayer de trouver des personnes de confiance. Dites-moi vous deux, avez-vous pensé à ce que vous ferez de tout cet argent ? C’est comme si vous aviez gagné à la plus grosse loterie jamais existante.

-       Ce n’est pas les idées qui manquent, mais actuellement toute cette fortune dépasse de beaucoup notre entendement. Si ça avait été seulement dix millions, nous aurions été un peu plus en mesure de savoir qu’en faire. Je ne pensais pas devenir un nouveau milliardaire de la taille de Bill Gates. Mais pour l’instant, savez-vous ce qui me ferait vraiment plaisir?

-       Non, affirmèrent simultanément Stella et Yves surpris par l’enthousiasme soudain de Frédéric.

-       J’aimerais que nous allions faire une virée en calèche dans Central Park puis, du lèche-vitrines sur la Fifth Avenue pour enfin assister à l’un des merveilleux spectacles sur Broadway que nous terminerons avec un bon petit gueuleton en écoutant du jazz. Qu’en pensez-vous?

 

Après un sourire entendu, Stella se précipita sur le téléphone afin d’organiser l’escapade avec le concierge de l’hôtel. La nouvelle de la soudaine fortune de Frédéric dit Johnson ayant déjà commencé à circuler dans les milieux de la haute, le personnel du Waldorf s’empressa de donner satisfaction au nouveau riche. En très peu de temps, le réceptionniste avisa Stella de l’arrivée de la calèche aux portes de l’hôtel. Excités par l’idée de s’amuser enfin pour casser l’atmosphère lourde de conséquences des derniers jours, les trois comparses se précipitèrent dans l’ascenseur comme des gamins sur le point de faire les quatre cents coups. Ils saluèrent le portier qui les aida à s’installer dans la calèche et se laissèrent guider dans la ville au clopin-clopant du cheval dont la bride était couverte de fleurs rouges et blanches.

 

-       Dis Frédéric, si tu pouvais faire toutes les folies du monde avec ton argent, lui demanda Yves, qu’est-ce que tu ferais?

-       Eh bien, j’ai déjà pensé à faire le tour de la Terre. Pas la virée des touristes, la tournée de la vraie vie du peuple pour voir comment ça se passe dans leurs tripes.

-       Oui mais tu pourras voyager tout le reste de ton existence en utilisant qu’une infime portion de la fortune dont tu disposeras. N’as-tu donc aucun projet démesuré, tellement insensé que tu n’as jamais osé en parler à personne.

 

Tout en observant les arbres qui s’étendaient à perte de vue sur cet îlot de verdure au point qu’il n’entendait même plus le bourdonnement de la ville, Frédéric hocha la tête et poursuivit :

 

-       Quand j’étais adolescent, un de mes professeurs de français, une très belle femme en passant, avait troublé mon âme naissante de travailleur social par les récits bouleversants de ses voyages en Afrique. La situation des gens là-bas semblait à cent mille lieues de la mienne et elle l’est toujours dans bien des cas aujourd’hui. Or, dans mon cours de biologie, j’avais entrepris de trouver un moyen de dessaler l’eau de la Mer Morte afin que les gens et les animaux ne meurent plus jamais de soif.

-       Je vois que tu n’as pas encore fini de m’étonner, dit Stella tout ébahie.

-       Devant une telle candeur d’adolescent, mon professeur de bio avait conclu que « c’est très noble de votre part Frédéric de vouloir refaire le monde mais malheureusement ce grand projet s’avérerait irréalisable à grande échelle à cause des dirigeants en place ».

 

Yves se mit à applaudir Frédéric à la grande surprise du cocher qui dût raidir un peu ses guides afin que le cheval ne prenne pas le mors aux dents.

 

-       Mon vieux, tu m’épates! Je ne te savais pas si idéaliste. Ta bonté t’honore.

-       Oui et tu n’as encore rien vu, dit Frédéric sur un ton décidé. Demain matin, j’ai l’intention de te nommer gestionnaire par intérim de mes nouvelles sociétés pendant que ma charmante Stella et moi-même iront faire le tour des compagnies Johnson à travers le monde, histoire de tâter un peu le pouls de mes futures affaires. Tu n’y vois pas trop d’inconvénients j’espère?

 

Stella se jeta dans les bras de Frédéric puis le bécota sur la bouche jusqu’à satisfaction tandis que Yves presque étouffé par l’émotion, se tapotait les mains contre le visage en marmonnant des «oh», des «ah» puis «il faut que j’annule tous mes rendez-vous...» 

 

Après avoir applaudi une splendide représentation de Cats et dévoré un gros hamburger dans Soho, les grands ducs terminèrent leur tournée dans un bar où le jazz était à l'honneur, devant quelques petits verres de Cognac vieilli au point de se laisser boire comme du miel. Ils retournèrent finalement à l'hôtel aux petites heures et tous les trois tombèrent endormis bien affalés dans les divans de leur suite inondée par des notes sirupeuses de jazz.

 

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Le lendemain, la limousine se pointa comme prévu et ramena les trois comparses au bureau de Maître Blackburn qui les attendait avec Monsieur Fay et Annie Stewart à qui Frédéric avait demandé de venir. Sans attendre que les mondanités ne prennent toute la place, il fut le premier à prendre la parole dans un anglais cassé mais précis.

 

-       Monsieur Fay, j’ai bien lu la proposition que vous et vos administrateurs avez eu la gentillesse de me faire. Mais avant de prendre une décision, j’aimerais bien connaître davantage le holding de même que tout ce qui compose mon nouveau patrimoine. Les rapports que je vous ai demandés m'y aideront sûrement mais j'ai également décidé d'aller y voir de plus près en me rendant sur le terrain. Pour ce faire, j’ai demandé à madame Stewart d'organiser une tournée des différentes places d'affaires de la société de même que de mes propriétés dispersées autour du globe. Madame Chénier et madame Stewart m'accompagneront. Nous partirons dans deux semaines et s'il faut en croire madame Stewart, nous serons de retour dans environ six semaines. À mon retour je serai sûrement mieux avisé pour décider de mon avenir au sein de l'entreprise. D'ici là, monsieur Yves Paquin sera gestionnaire par intérim de mes sociétés. Voici d’ailleurs la procuration à cet effet. Je vous reverrai donc à mon retour…Oh! J'oubliais. Vous effectuerai cependant dès à présent le transfert à mon compte des 50 millions. Avez-vous des questions?

 

-       No, no, everything is very clear Mr. Deschamplain, dirent les hommes d’affaires présents, le regard empourpré par l’étrange nouvelle. We wish you a fruitful and pleasant trip.

 

Après quelques échanges de poignées de main, Stella et Frédéric quittèrent la réunion, abandonnant Yves et Annie Stewart aux arrangements administratifs.

 

Dans la limousine qui les ramenait à l’hôtel, Stella questionna Frédéric.

 

-       Qu’aurais-tu fait si Yves n’avait pas accepté la gestion temporaire des sociétés?

-       Je ne sais pas. Peut-être aurais-je mandaté un avocat de chez-nous pour faire la même chose.

-       Et comment as-tu réussi à convaincre Annie Stewart de nous accompagner?

-       Cela a été très simple en fait. Je lui ai dit la vérité toute nue, comme quoi j’avais décidé de voir si la vie que ma mère avait voulu me donner m’aurait vraiment rendu plus heureux que celle que j’ai maintenant. Elle m’a trouvé si sincère qu’elle n’a pas hésité à se porter volontaire pour tout organiser. Il faut croire que certaines personnes ont encore du respect pour les idéalistes, dit Frédéric en souriant.

-       Très bien alors Mr. Gates Jr. Que faisons-nous maintenant?

-       Je te propose de retourner à Montréal pour expliquer à tout le monde ce qui se passe et prendre entre autres les arrangements pour que quelqu’un s’occupe de la maison pendant notre absence et…quitter nos emplois peut-être?

 

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Le Johnson Jet les prit à son bord à l’aéroport de Dorval deux semaines jour pour jour après leur retour au Québec. Annie Stewart les y accueillit avec beaucoup de chaleur à l’américaine et se mit en frais de leur exposer l’itinéraire qu’elle avait préparé afin d’optimiser le temps de déplacement.

 

-       Nous sommes attendus à la America Transportation Company à 11 heures ce matin, dit-elle. Cette company font fabrication de pièces pour automobiles à travers la monde. Je connais un ingénieur qui être un genious là-bas. Il toujours avoir des idées de fous. Ça me fait rire tellement.

 

Annie Stewart agrémenta le voyage en racontant des anecdotes entourant les entreprises pour lesquelles Monsieur Johnson avait manifesté de l’intérêt au cours des ans. Stella et Frédéric retinrent plus particulièrement celle où madame Johnson s'était impliquée. Elle avait accompagné son mari lors d’une visite surprise qu'il effectuait à sa compagnie de fabrication de sacs d’école située à Sao Paolo. Ils avaient été outrés d’apprendre que des enfants exécutaient les coutures les plus compliquées des sacs d’écoles à cause de leurs petites mains qui s’insinuaient plus facilement dans les pochettes. Suite aux résultats d’une enquête au sein de l’entreprise et dans la communauté, elle comprit que la solution ne se trouvait pas dans le renvoi de ces jeunes qui étaient définitivement condamnés à la rue et à la pauvreté sans cet emploi. Elle convainquit alors son mari de faire construire une école annexée à l’usine et d’obliger les jeunes à y suivre au moins trois heures de cours par jour afin d’augmenter leurs chances de se bâtir un meilleur avenir. À cela, monsieur Johnson ajouta un système de bourses d’études géré par les professeurs qui agissaient aussi comme des surveillants afin de s’assurer du respect des droits humains. Depuis ce temps, chacun des sacs d’école vendu portait un écusson mentionnant le nom de ce programme emploi/études et certains fabricants concurrents avaient même commencé à adopter ce programme.

 

-       Ça c’est mon genre de BA, admit Frédéric avec une émotion à peine retenue. Si seulement je pouvais trouver un moyen d’aider les gens à s’aider davantage. Quel grand projet de vie ça serait pour nous tous!

 

L’avion se posa sur la piste et vint se stationner près d’une voiture qui semblait attendre leur arrivée. Un homme d’une trentaine d’années, vêtu d’un sarrau laissant dépasser des pantalons en corduroi aux genoux arrondis et quelque peu usés se précipita à leur rencontre.

 

-       Oh my God, c’est Jack! Jack what are you doing here? cria Annie Stewart en courant à sa rencontre.

 

Les deux amis s’embrassèrent et Annie le tira vers ses invités.

 

-       Frédéric Deschamplain et Stella, je vous présente Jack Newton, le genious un peu fou que je vous parlé. C’est lui qui sera votre guide dans la company.

 

Un échange de poignées de main s’ensuivit et les quatre voyageurs s’engouffrèrent dans la limousine qui se mit aussitôt en route vers l’America Transportation Company. Pendant le trajet, Frédéric se lia très facilement avec Jack qui articulait avec soin ses mots anglais afin de s’assurer que Frédéric comprenait bien les sujets qu’il abordait avec lui. Au cours d’une de leurs conversations, le visage de Frédéric sembla s’illuminer, tellement que lorsqu’ils arrivèrent à l’usine, il laissa les deux femmes dans le bureau de Jack avec qui il disparut à grandes enjambées dans un laboratoire tout près. Deux heures plus tard, ils en ressortirent en se tapotant les épaules comme de vieux complices.

 

-       Stella, j’ai enfin trouvé quelque chose à donner non seulement aux humains mais à toute la planète entière, cria Frédéric de joie. Désolée Annie, mais nous arrêtons la visite des compagnies Johnson. J’ai beaucoup trop à faire avec Jack.

 

Médusée, Stella se leva d’un bond en entendant la nouvelle.

 

-       Frédéric qu’est-ce qui t’arrive, qu’est-ce que tu veux faire maintenant?

-       Stella, Annie, nous devons préparer une rencontre avec les Nations Unies afin de leur offrir d’installer gratuitement sur chaque automobile et sur chaque cheminée qui existent dans notre monde, l’appareil que Jack a inventé.

 

Jack déroula alors un plan sur lequel Frédéric lit à haute voix le nom de l’appareil qui y était représenté :

 

-       Voici le destructeur d’émanations toxiques, l’appareil qui nous permettra de léguer à tous nos petits-enfants une Terre propre et pure!

 

Madame Stewart et Stella jetèrent un coup d'œil sur le plan, juste le temps nécessaire pour se rendre compte qu'elles n'y comprenaient rien. Stella se retourna alors vers monsieur Newton et lui demanda de bien vouloir les laisser seuls en précisant à l'intention de Annie qu'elle devait rester.

 

-       Écoute chéri, je crois que tes intentions sont très nobles mais je pense que tu vas un peu trop vite. Tu n'as même pas encore pris le temps d'étudier les rapports que t'a remis monsieur Fay. Tu devrais selon moi te les approprier et nous devrions terminer cette tournée de reconnaissance avant, comme tu l'as si bien fait remarquer à monsieur Fay, de prendre toute décision concernant ton implication dans l'entreprise. Ni toi ni moi ne savons encore dans quoi nous sommes embarqués. Il y a assurément de très gros intérêts en jeu et nous devons sûrement apprendre davantage avant de se permettre de tirer sur les ficelles qui relient toutes les composantes de cet univers.

-       Je pense également que vous devez prendre ton temps monsieur Deschamplain. Vous savez, la Terre peut bien attendre encore quelques few weeks. Si vous le désirez, continua en anglais madame Stewart, je peux soumettre les plans de Jack à un laboratoire que la société possède en Californie qui effectue des recherches sur le contrôle des émissions de gaz carbonique. Nous avons là des scientifiques très compétents.

-       Vous avez raison. Je m'emballe. Merci Stella de me ramener sur terre et je compte sur toi pour continuer à le faire au besoin. J'accepte également votre suggestion Annie. Faites le nécessaire auprès du laboratoire. Et continuons notre voyage d'étude.

 

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La tournée les emmena sur les cinq continents. Au début de la cinquième semaine alors qu'ils s'apprêtaient à séjourner dans une villa que Frédéric possédait maintenant sur la Côte d'Azur il reçut un appel de Yves. Ce dernier lui demanda de rentrer à New York parce qu'il croyait qu'il devait être retiré de ses fonctions. Il expliqua à Frédéric que tout s'était bien passé jusqu'à ce matin. Il n'avait pas eu jusque là à prendre de décisions vraiment importantes. Il avait suffisamment délégué son autorité pour que les activités de l'entreprise puissent continuer à se dérouler comme avant son arrivée. Il s'était plutôt personnellement investi à connaître davantage ses différents collaborateurs pour tenter de découvrir lesquels pourraient mériter sa confiance et par le fait même celle de Frédéric. Ce matin par contre, le conseil d'administration avait besoin de son approbation pour effectuer des transactions boursières représentant 20 millions de dollars. Les membres du conseil étaient partagés sur l'option à retenir. Lui, il n'y comprenait absolument rien. Monsieur Fay et quatre autres conseillers croyaient qu'il fallait vendre alors que les cinq autres pensaient qu'il valait mieux attendre, que le cours du marché remonterait. Il avait tenté sans succès de téléphoner à Frédéric mais la décision devait se prendre sur l'heure. Résultat, il avait décidé d'attendre et la société avait perdu environ 20 millions de dollars! Yves était maintenant convaincu qu'il n'avait pas les qualifications nécessaires pour assumer de si grandes responsabilités de gestion et surtout pas d'une société de cette envergure. Il fit également remarquer à Frédéric, le connaissant très bien, qu'il ne croyait pas que ce dernier possédait davantage les connaissances et les habiletés requises pour gouverner une organisation de cette taille. Il allait falloir faire confiance aux gens en place ou aller chercher de l'aide ailleurs. Où? Il ne le savait pas.

 

C'est ainsi que Frédéric décida de rentrer à New York. Il avait cependant appris de son côté que sa fortune personnelle s'élevait à environ 20 milliards de dollars américains. Ses revenus annuels se chiffraient à 100 millions de dollars. Une compagnie, créée expressément à cet effet, administrait ses revenus et ses biens. Elle comptait à elle seule une centaine d'employés répartit dans cinq pays. Il possédait 51% des actions du holding dont il avait hérité et elles constituaient la majeure partie de son patrimoine. Les actifs nets de la société avoisinaient les 40 milliards de dollars. Elle regroupait plusieurs compagnies principalement dans les secteurs de l'aéronautique, pharmaceutique, communications, alimentation et ressources énergétiques. Sans les posséder, elle contrôlait également de nombreuses petites et moyennes entreprises par le biais de son pouvoir d'achat. C'est ce qui le frappa. Encore plus que sa valeur monétaire, les tentacules du holding lui procuraient un pouvoir tellement grand que même les gouvernements des pays démocratiques devaient en tenir compte. Et, en tant que P.D.G. de la société, c'est lui qui détenait ce pouvoir maintenant.

 

Cette révélation l'effrayait. Il comprenait maintenant pourquoi l'offre de monsieur Fay et ses associés était si généreuse. Ils lui avaient offert de lui acheter au triple de leur valeur 2% des actions qu'il détenait. C'est le contrôle qu'ils visaient. D'un autre côté il devait reconnaître que Yves avait raison. Il se sentait vraiment incompétent à commander un tel monstre. Il avait reçu la veille le rapport du laboratoire sur le projet de Jack Newton. Il n'avait pas mis grand temps à répondre parce que ses chercheurs avaient déjà testé le destructeur d'émanations toxiques il y avait à peine deux ans et concluaient encore une fois que l'efficacité du prototype était loin d'être démontrée. De plus, monsieur Fay, qui avait été mis au courant de son initiative, lui fit savoir que la société s'était désintéressée de ce projet parce que même si le filtre finissait par fonctionner un jour, il faudrait qu'il soit installé sur toutes les sources d'émanation de la planète pour obtenir un effet sensible sur la qualité de l'air. On parlait d'un investissement de centaines de milliards de dollars. De plus, obtenir l'accord de tous les gouvernants du monde relevait vraiment de l'utopie. C'était bien beau vouloir changer le monde mais encore fallait-il savoir par où commencer et comment manœuvrer cette immense machine.

 

La première chose qu'il fit à son arrivée au siège social fut de soulager son ami de la direction de l'entreprise pour la confier à madame Stewart. Puis, il se retira avec Stella et Yves dans un hôtel du centre ville de Montréal d'abord, avant qu'ils conviennent qu'ils seraient sûrement mieux inspirés pour réfléchir à l'avenir, s'ils se rendaient dans le Maine, au bord de l'océan, dans la maison de la mère de Frédéric. Ils y restèrent deux mois qui se passèrent en consultations, lectures, réflexions et discussions. Frédéric, en accord avec Stella et appuyé par son ami, finit par se décider.

 

Frédéric savait qu'il voulait et qu'il devait se servir de l'immense pouvoir économique dont il avait hérité pour tenter, à tout le moins, d'amoindrir la misère dans le monde. Sa conviction avait été renforcée lorsqu'il avait entendu des voisins de sa défunte mère, témoigner de sa très grande générosité. Il était conscient par contre qu'il était davantage animé par un cœur de philanthrope que par celui d'un missionnaire. Il avait dû convenir également qu'on ne s'improvisait pas chef d'entreprise et qu'il ne savait pas non plus comment exploiter au maximum les immenses possibilités du holding en accord avec ses sentiments humanistes.

 

Frédéric donna premièrement suffisamment d'argent à ses proches pour les mettre à l'abri de tout souci financier pour le restant de leur vie. Puis il décida de confier son pouvoir économique à des gens qui partageaient les mêmes idéaux que lui, tout en possédant une expertise reconnue dans le domaine de l'entraide humanitaire.

 

En mémoire de madame Lise Johnson, il versa 500 millions de dollars à Centraide, question de dépanner sa communauté et céda en copropriété toutes les actions qu'il détenait dans la société à Oxfam international et au Comité international de la Croix-Rouge à la seule condition qu'ils consentent à Stella et à lui, un siège sur leur conseil d'administration.

 

 

FIN