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L’île

 

Nouvelle à quatre mains

 

Daniel Thibault

Danielle Lachambre

Francine Lafortune

Solange St-Pierre

 

Mai 2000

 

Chapitre 1

La journée avait été dure. En grosse partie parce que son adjointe-administrative avait mal fait son travail, et parce que son vice-président lui était tombé dessus pour une erreur faite par un de ses collaborateurs. Bref une journée pourrie. Maintenant qu’il était dans l’autobus qui le menait sur le chemin du retour à la maison, les choses s’amélioraient pour Dave. Il faisait chaud dans le véhicule, l’air climatisé ne suffisait pas à la tâche, mais pour une fois le bus n’était pas bondé. On ne pouvait dire pourquoi mais aujourd’hui le trafic était léger et cela se ressentait sur le flot de circulation sortant de la ville.

Il rêvait d’être assis sur son patio en train de siroter un dry martini, sur glace bien sûr. Il pourrait contempler le soleil couchant sur le lac Saint-François, les jambes étendues, le corps confortablement assis sur son fauteuil préféré, sa pipe à portée de la main.

L’été débutait et il comptait bien profiter de la chaleur qui s’annonçait pour les mois à venir. Il avait entrepris une remise en forme sérieuse et sa nouvelle passion, la randonnée pédestre, lui procurait un exercice apaisant et salvateur pour son moral.

En regardant sur la voie parallèle à côté de l’autobus, il avait eu le temps d’apercevoir une Mercedes se glisser dans la file. Belle voiture. Assise à sa gauche dans l’autobus, une jeune fille sommeillait, blonde, grande, les cheveux assez courts, un peu trop mince à son goût, elle avait des petits seins bien ronds et hauts perchés sur la poitrine. Devant lui était assis un couple d’amis de longue date, Jean et Catherine, ils voyageaient avec lui depuis quelques années déjà. Jean était cadre intermédiaire dans une société conseil en informatique et Catherine était conseillère en développement pour une firme d’investissement au centre-ville. Le couple était en union ensemble depuis quinze ans et leur progéniture, deux enfants superbes, étaient à la garderie à la fin de la journée jusqu’à ce que leurs parents arrivent en banlieue.

Malheureusement, le bonheur de son couple d’amis ne faisait que lui remémorer sa récente séparation d’avec sa conjointe depuis bientôt six mois, sa souffrance le harcelait encore quelques fois à des moments précis et le souvenir de sa femme le poursuivait parfois lorsque l’insomnie l’assaillait.

L’autobus avalait maintenant les kilomètres parmi la circulation toujours régulière qui avançait à vitesse modérée vers le pont Dumoulin qui enjambait le Fleuve St-Laurent. Dans quelques instants l’autobus allait prendre la voie préférentielle sur le pont. De là, il ne resterait que trente minutes de parcours à faire pour être parvenu à destination.

Dave commençait à sommeiller, le grondement sourd du bus aidant et son balancement familier le berçait. Au moment où il entrouvrit+ ses yeux pour voir où était rendu l’autobus, il ressentit une vibration. C’était la première fois qu’il sentait une si étrange vibration dans un bus. À peine quinze secondes plus tard et une centaine de mètres plus loin, il constata un phénomène particulier : la vibration s’intensifiait et en regardant par la fenêtre il percevait les formes et les couleurs bizarrement. Tout devenait flou et se distortionnait. Les couleurs et les masses se fondaient entre elles. Une impression de perte de conscience commençait à s’insinuer dans son esprit. Une fraction de seconde plus tard, il se sentit projeté brutalement vers le dossier devant lui.

 Black-out

Meg avait terminé son cours à l’université plus tôt cet après-midi, cinquante minutes plus tôt très exactement. Ses étudiants semblaient fatigués, certains même exténués. Comme sa série de cours sur l’architecture religieuse au Québec était assez avancée, elle leur avait donné congé. Rien de tel pour améliorer sa popularité auprès des étudiants.

En prenant l’autobus plus tôt, elle avait l’opportunité de pouvoir faire ses courses avant d’arriver à son appartement. Elle était satisfaite de la tournure des événements. Tout se positionnait au bon moment : un très bel appartement, une charge de cours intéressante à l’université, son chat qui l’attendait. Bref après autant d’années, ses efforts semblaient enfin être récompensés.

 Elle ne prenait jamais l’autobus de 16h30, son départ habituel était à 17h35. Aussi elle ne reconnaissait personne dans le bus. En avançant vers le fond de l’autobus, elle se dirigea vers une place vide près d’un homme d’une quarantaine d’années, assez bel homme, avec une barbe taillée récemment, le crane commençait à se dégarnir, mais son apparence était très agréable.

Une vingtaine de minutes après le départ, elle avait enfin pu s’assoupir. Cette petite sieste était importante pour elle. C’était devenu une habitude régénératrice qu'elle avait commencée avec le début de son travail d’enseignante. À un moment donné, à travers les brumes de son sommeil, elle sentit vaguement une vibration étrange. Elle sentit qu’elle perdait pied, et perdit conscience au même moment où elle était projetée vers l’avant.

 Black-out

Son après-midi était libre. Sam avait ramassé ses volumes, son sac et sa casquette. Il avait l’intention de faire une visite à sa tante Iona, dans la réserve indienne. En deux années de cours, il était seulement allé la visiter deux fois. Sa mère l’avait chicané à de nombreuses reprises sur son attitude anti-sociale et son manque d’esprit de famille. Mais ses études en anthropologie lui demandaient tellement de temps que c’était devenu l’excuse parfaite pour ne pas remplir ses devoirs de neveu accompli.

Sam avait hâte que les cours de la session finissent pour qu’il puisse retourner chez lui à Bersimis cet été. La tribu était très fière de ses enfants qui étudiaient dans la grande ville. Malheureusement trop peu d’entre eux avaient la volonté de faire des études supérieures. La réserve avait pourtant besoin de professionnels de différentes spécialités. La ronde de négociations avec la puissante Hydro-Québec était amorcée depuis un an et le Conseil de bande faisait des pieds et des mains pour trouver aux membres de la bande des emplois reliés aux travaux d’expansion d’Hydro dans la région Nord du Québec. Les négociations étaient féroces et le Conseil ne se laissait pas marcher sur les pieds. Il avait bien l’intention d’obtenir les bénéfices attendus depuis si longtemps.

 Sam était plongé dans ses pensées lorsque la vibration étrange commença. Son sens de l’observation aigu et sa méfiance naturelle firent en sorte qu’il nota que le paysage autour de l’autobus s’estompait rapidement. Comme les autres, il perdit connaissance au moment du choc et il se sentit éjecté de son siège.

 Black-out

Le lendemain, vendredi le 2 juin 1999, dans tous les bulletins de nouvelles, on mentionna le phénomène incroyable qui s’était passé sur le pont Dumoulin enjambant le fleuve. Un conducteur affirmait avoir vu disparaître l’autobus devant lui dans une lumière éclatante. L’autobus manquait à l’appel, on estimait à une quarantaine le nombre de personnes disparues. On ne savait pas ce qui s’était passé.

Un autobus plein de passagers s’était évanoui sans laisser de traces. Une quarantaine de personnes étaient disparues en même temps, au même endroit, sans accident, aucun cadavre, aucun meurtre. Les autorités étaient mystifiées, personne ne comprenait plus rien. Des familles était éclatées. Des enfants n’avaient plus de parents. Des maisons étaient sans propriétaires. Des chats étaient plus seuls que jamais. Des étudiants étaient sans prof. Des collaborateurs avaient perdu leurs confrères de bureau.

 

Chapitre 2

Dave sortit lentement des brumes de l’inconscience. Il était affalé dans une drôle de position sur le siège du bus. Il avait eu le temps de mettre les bras devant lui, en se sentant projeté vers l’avant. Il sentait un poids sur sa poitrine. En ouvrant les yeux, il vit une tête blonde reposant sur lui. Il prit la jeune femme par les épaules et l’adossa sur son siège.  Elle était toujours inconsciente, un petit filet de sang glissait sur sa joue droite. Dans la brusque collision du bus, elle s’était assommée sur le dossier de devant et elle avait une vilaine coupure à l’arcade sourcilière.

Tranquillement les passagers de l’autobus revenaient à eux. Des gémissements sortaient de plusieurs gorges simultanément. La lumière environnante était très brutale. Le soleil entrait à flots dans l’autobus par les fenêtres de chaque côté. Dave se leva de son siège, passa dans l’allée centrale et se dirigea vers l’avant du bus. Quelques personnes tentaient de se relever dans l’allée, il en aida quelques-unes à s’asseoir dans leurs sièges.

Debout à l’avant, il constata avec un haut-le-coeur que le conducteur était passé à travers le pare-brise, avec une grande force, rien ne l’avait retenu à son siège. La moitié supérieure de son corps était à l’extérieur du pare-brise. Il vérifia le pouls du chauffeur. Rien, il était probablement mort sur le coup.

Ses yeux quittant le corps du conducteur, il jeta un long regard sur le paysage qui s’offrait à lui. L’avant de l’autobus était enfoncé dans le sable sur un mètre de profond. La porte était à demi ensevelie. Le sable avait une drôle de couleur, rose foncé, presque fuchsia. Ils étaient, à ce qu’il lui semblait, sur une plage qui s’étendait à perte de vue. Vers la gauche, un mur de végétation très dense bloquait la vue. Vers la droite, à cinquante mètres, l’eau venait se jeter sans heurt sur la plage. La mer était turquoise, le souffle du vent très faible et le ciel était bleu clair. En levant les yeux plus haut, il fut aveuglé par la lumière. Contre toute attente, au zénith, deux soleils étaient présents dans le ciel. Abasourdi par le phénomène, Dave resta sous le choc pendant quelques secondes.

Dave, en se retournant vers l’intérieur de l’autobus, remarqua un grand jeune homme, aux cheveux longs, noirs jais, avec une casquette rouge sur la tête. Il passait d’un passager à l’autre, pour voir l’état des dégâts. Une jeune femme, rousse, d’environ 25 ans, semblait lui donner un coup de main. Il s’approcha d’eux.

 -         Est-ce que tout le monde va bien, pas trop de personnes blessées ?

 Sam répondit en le regardant:

-         Quelque-uns sont encore inconscients, cinq tout au plus, mais sans blessures graves, selon Martine, ici près de moi, qui est infirmière.

-         Je m’appelle Dave, quel est ton nom, petit ?

-         Sam! En passant, je mesure 1mètre 90, je suis plus grand que vous.

-         Excuse-moi Sam, je donne ce surnom à tous les jeunes de moins de vingt-cinq ans; je ferai attention à l’avenir. Viens, il faut sortir les passagers du bus, ça commence à être étouffant à l’intérieur.

-         Un instant Dave, intervint Martine, il faudrait d’abord vérifier l’intensité des rayons solaires avant d’inviter les gens à sortir; pour l’instant, on pourrait ouvrir les fenêtres de l’autobus afin de permettre une circulation de l’air.

Quelques instants plus tard, toutes les fenêtres étaient ouvertes et une brise chaude venant de la mer commençait à circuler. À présent, tout le monde avait repris conscience et Dave leur demanda de rester dans l’autobus le temps de se faire une idée de la situation. Quelques uns ronchonnèrent mais se rassirent. Dave et Sam prirent alors le corps du chauffeur et allèrent le déposer à une bonne distance de l’autobus.

 Quelle chaleur! Il doit bien faire entre trente et trente-cinq degrés celcius, marmonna Dave, la casquette qu’il avait empruntée au chauffeur enfoncée jusqu’aux yeux et la chemise trempée de sueur. As-tu remarqué les deux soleils et la couleur du sable Sam ?

-         Je ne suis pas encore revenu de mon étonnement ! s’exclama Sam. Je me demande bien ce qui s’est passé et où nous sommes.

-         Certainement pas sur notre bonne vieille terre, répliqua Dave.

-         Ouais… Je dirais que nous sommes dans un autre système solaire, peut-être même dans une autre galaxie mais sur une planète du même type que la Terre. De plus, n’oublions pas que nous sommes ici contre notre volonté, alors ceux qui nous y ont amenés sont forcément ici et on peut s’attendre à les voir apparaître d’une minute à l’autre. Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Sam.

-         En attendant que nos charmants hôtes se manifestent, dit Dave en regardant l’autobus bleu et blanc de la STCUM le nez planté dans le sable rouge vin, on pourrait tous aller s’abriter dans la forêt pour se protéger de la chaleur. Qu’est-ce que tu en dis ?

Les deux hommes rentrèrent dans l’autobus et expliquèrent la situation aux passagers. On proposa d’aller d’abord en reconnaissance, ce qui fut accepté d’emblée. Jean, Catherine et Meg qui étaient en bonne forme physique se joignirent aux deux hommes. Après leur départ, Martine releva le nom de tous les passagers, leur âge, leur état de santé et leurs habiletés. La seule personne qui présentait un handicap était Michel; il était aveugle mais autonome puisque son chien l’accompagnait. L’âge moyen se situait autour de trente ans. Il y avait des personnes sur le marché du travail et des étudiants d’université et de collège.

Il est vrai qu’à cette heure de la journée cet autobus qui s’en allait en banlieue était rempli de gens ayant des occupations diversifiées. “Ceux qui nous ont kidnappés le savent…” songea Martine avec appréhension. La soif et la faim commençaient à se faire sentir et Martine circula parmi les passagers qui acceptèrent de mettre en commun leurs maigres ressources, soient des fruits, un sandwich qui n’avait pas été mangé le midi, des repas congelés qui étaient dégelés, quelques jus et autres restes et breuvages; elle recueillit le tout dans un grand sac.

Jean et Catherine revinrent quelques heures plus tard sans avoir trouvé d’eau potable. Meg, Dave et Sam revinrent eux aussi bredouilles de leur excursion et un sentiment de découragement s’abattit sur la petite communauté Cependant, ils avaient découvert une clairière ombragée à l’intérieur de la forêt à environ un kilomètre. Martine partagea avec eux ses connaissances sur le groupe et on forma des équipes de dix personnes; chaque équipe se choisit un responsable qui avait la charge de veiller sur les membres de son groupe.

 Ils partirent tous ensemble vers la clairière qui leur procurerait un site pour prendre du repos. Sur la plage, la chaleur était trop grande et les soleils tapaient dur. Jean et Catherine partirent en avant tandis que Martine fermait la marche en compagnie de Michel et de son labrador Duke. Michel était un grand gaillard d’une trentaine d’années aux cheveux bruns qui bouclaient sur la nuque. Il souriait tandis que Martine lui décrivait l’environnement avec humour et Michel lui exprimait son contentement de vivre cette aventure qui le sortait de sa routine quotidienne. Martine et Michel faisaient connaissance tout en marchant et la jeune femme apprit que son compagnon avait perdu la vue à la suite d’un accident d’automobile cinq ans auparavant et qu’il était avocat. Ils apprirent qu’ils étaient tous les deux célibataires. En file indienne, le groupe avançait dans la forêt et mit presque une heure à atteindre leur destination.

À leur arrivée à la clairière, dans un brouhaha de commentaires sur la chaleur et l’étrangeté de la situation, ils s’effondrèrent au pied de grands arbres d’une espèce inconnue. Rien non plus, dans la forêt, ne leur avait semblé familier.

Ils se sentaient sales, fatigués, affamés et apeurés. Les fumeurs partagèrent leurs dernières cigarettes. Une femme se mit à pleurer silencieusement aussitôt rassurée par son chef de groupe. Dave prit la parole:

-         Comme vous le savez tous mes amis, on est dans un drôle de pétrin mais tant qu’il y a de la  vie, il y a de l’espoir, comme on dit. On ne sait pas ce qui nous attend, aussi la meilleure attitude à adopter dans les circonstances, c'est de se calmer avant de passer à l'action. À date, ce que je constate, c’est que ces deux foutus soleils ne changent jamais de place, alors on dirait bien qu’il n’y a pas de nuit par ici. Donc depuis que notre cher autobus s’en est allé se promener de galaxie en galaxie, il a dû s’écouler au moins cinq heures si ce n’est pas davantage. Il va sans dire qu’après l’épreuve que nous venons de traverser, il importe de manger un peu et de se reposer. Dans quelques heures, nous organiserons des groupes d’exploration pour vérifier s’il y a du poisson dans cette mer, et des coquillages sur le rivage. D’autres chercheront des fruits ou des plantes comestibles. On a un chien avec nous qui, grâce à son instinct, pourra nous aider à détecter ce qui peut se boire et se manger.

Sur ces propos rassurants, on se partagea un peu de nourriture et de breuvages. On s’installa comme on pouvait sous le couvert des arbres pour tenter de se relaxer et les conversations s’interrompirent peu à peu. Le silence était rompu par des soupirs et des pleurs d’hommes et de femmes sur leurs êtres chers; des bras se tendirent et des personnes encore étrangères quelques heures plus tôt se rapprochèrent à la recherche d’une consolation.

 De façon spontanée, Dave, Sam, Meg, Catherine, Jean, Martine et Michel tinrent conseil et préparèrent un plan d’action pour le lendemain; on félicita l’initiative de formation d’équipes et on se demanda s’il était opportun de se nommer un chef pour l’ensemble de la communauté. Comme ça fonctionnait encore bien et qu’on ignorait combien de temps il restait au groupe avant que les extra-terrestres ne se manifestent, on décida de conserver le statu quo. On s'installa pour dormir dans un coin à l’ombre. Catherine et Jean s’étendirent dans les bras l’un de l’autre pour pleurer en silence leurs enfants; Martine se rapprocha de Michel et ils poursuivirent leur conversation à voix basse tandis que Meg prenait place aux côtés de Sam et Dave. 

Les montres ne fonctionnaient plus mais les horloges biologiques internes de chacun étaient encore intactes et la plupart des passagers s’assoupirent pour ressortir des bras de Morphée quelques heures plus tard. Martine distribua à nouveau quelques vivres et chaque équipe partit en expédition. On convint de se retrouver dans la clairière environ quatre heures plus tard.

Munie de longues branches, l’équipe affectée à fouiller le littoral revint bredouille et affaiblie en dépit de recherches ardues. Après avoir constaté qu’il n’y avait pas de marée, personne n’avait été surpris de ne retrouver aucun organisme vivant sur le rivage.

L’équipe affectée à l’étude de la mer et à la recherche de poissons revint avec un spécimen bizarre rapporté par Duke. Un des passagers, nommé Olivier, féru en biologie avait déposé le poisson sur une feuille à l’ombre. Même s’il était affamé, Duke ne s’en approchait pas et tout le monde déduisit que ce poisson n’était pas comestible.

Duke s’était d’ailleurs élancé dans l’eau sans hésitation. On avait regardé avec surprise l’animal se désaltérer de cette eau, alors Martine avait pris sur elle de la goûter également. Cette eau avait un goût bizarre mais n’était pas salée et on put remplir les récipients que certains avaient pensé d’apporter. Personne n’avait imaginé que cette mer ne soit pas salée et personne n’avait pensé à vérifier ce fait à la descente de l’autobus. Toutefois, Martine avait interdit à tous de la consommer avant d’en connaître les effets sur le chien.

Les heures passaient et la faim se fit plus criante. On attendait avec impatience les deux équipes parties explorer la forêt.

Chapitre 3

Le groupe de Dave, un des deux groupes partis explorer la forêt, se retrouva dans une section plus clairsemée. Ils prirent une pause. Après qu’on eut déblatéré sur la chaleur, Sam interrompit tout le monde :

-         Regardez, ici, à droite, on dirait le début d’un sentier

Se penchant pour examiner le feuillage et le sol, il continua :

-         Quelqu’un a même coupé des branches de chaque côté du chemin avec un objet tranchant d’une façon particulièrement minutieuse et le sol est nettement piétiné formant un sentier bien dégagé et praticable.

-         Qu'est-ce que vous essayez de nous dire, Sam ? questionna Meg d'une voix étouffée et les yeux agrandis. Ce sentier aurait été dégagé délibérément par des... créatures ?

-         Cela m'apparaît évident, et ces créatures sont passées ici récemment, déclara Sam dont l’instinct indien reprenait naturellement le dessus.

Les regards se croisèrent en silence mais la tension au sein du petit groupe se fit sentir. Après un moment de silence prolongé, Dave prit la parole, l’air grave :

-         Nous avons maintenant le choix de retourner chercher tout le monde là-bas ou de continuer dans ce sentier pour aller voir où il mène... Des commentaires ou des opinions?

-         Je pense qu'il serait plus prudent de ne pas s'aventurer en petit groupe sans savoir ce que nous trouverons au bout de ce sentier, déclara Catherine.  Et puis, combien de temps devrons-nous marcher avant d’arriver au bout? Peut-être que nos compagnons là-bas auront trouvé de l'eau potable et de la nourriture qui nous permettraient de survivre. Nous devrions retourner au point de ralliement.

Olivier, dont le visage en sueur était couvert de tâches de rousseur, suggéra plutôt:

-         Comme nous nous sommes fixé quatre heures d’exploration, nous pourrions nous donner un peu de temps pour marcher dans ce sentier et, si d'ici une demi-heure nous ne sommes pas parvenus au bout, nous rebrousserons chemin pour aller chercher les autres.

-         Cela me paraît un compromis acceptable puisque nous marchons à l’ombre et non pas en plein soleil. Nous sommes envoyés ici en éclaireurs, alors, allons voir, approuva Sam.

Tous acquiescèrent, même à contre coeur et la gorge serrée. A la queue leu leu, la petite troupe, avec Sam en tête, s'engagea en silence dans le sentier, sens aux aguets. Après un certain temps, Sam s’arrêta pour faire remarquer aux autres:

-         Regardez à travers les arbres les plus hauts. Les deux soleils ont changé de place, il y aura probablement une nuit quand les deux soleils se cacheront derrière l'horizon. De toute évidence les journées sont beaucoup plus longues ici que sur notre planète.

-         Et là, le sol est un peu mouillé et on voit des empreintes, ajouta Dave en se penchant. Quelqu'un ou ... quelque chose est passé ici, il n'y a pas si longtemps…Ça ressemble beaucoup à une empreinte humaine mais avec seulement quatre orteils. Je ne sais pas comment vous vous sentez vous autres, mais moi je suis tiraillé entre la curiosité de savoir et la peur qui me tord les boyaux…

-         Est-ce seulement moi ou sentez-vous tous cette force étrange qui nous pousse à aller voir? ajouta Sam après un moment lourd de silence. Je sens comme un appel et j’ai la certitude qu’il n’y a pas de danger malgré ma peur. Est-ce qu’on continue?

Les regards complices signifièrent que tout le groupe ressentait la même chose mais que personne n’osait l’exprimer. La marche reprit de plus belle, toujours en silence, bien que les estomacs furent noués, non pas par la faim mais par la peur. Au bout d’une dizaine de minutes, Sam, en tête de file, s’arrêta soudainement en retenant un cri de stupeur. Les autres se regroupèrent autour de lui pour regarder en avant. Le spectacle qu’ils avaient devant les yeux les laissèrent pétrifiés, bouche bée et le coeur battant.

Le sentier venait de déboucher sur une grande clairière aux arbres très hauts dans laquelle s’élevaient des habitations. Deux humanoïdes à la peau bleue et aux yeux très petits et légèrement bridés les regardèrent, sans bouger, visiblement aussi surpris que les humains de cette rencontre. Après un silence qui parut durer une éternité, l’une des deux créatures sembla sourire, émit des sons étranges et partit en gesticulant comme pour en alerter d’autres :

-         Arak im’it, arak im’it! lança-t-elle en courant près des abris, visiblement très excitée.

En quelques minutes, un attroupement d’une quarantaine d’humanoïdes s’approcha des Terriens avec une curiosité évidente tout en gardant une certaine distance. Certains échangèrent des sons entre eux comme s’ils conversaient tout bas. Les Terriens, encore sous le choc, osaient à peine respirer. C’est Meg qui posa la première question à voix basse:

-         Vont-ils nous tuer? Nous pourrions peut-être repartir en courant?

-         S’ils nous voulaient du mal, ils nous auraient déjà attaqués, vous ne pensez pas? remarqua Dave. J’ai plutôt l’impression qu’ils sont aussi surpris que nous le sommes et à première vue, ils ne semblent pas hostiles.

-         Ils font penser à une tribu sauvage primitive, remarqua Jean. Regardez comment ils sont vêtus et comme leurs abris sont rudimentaires.

Les humanoïdes, d’abord entassés, se retirèrent lentement de façon à laisser passer un des leurs qui s’avançait vers les Terriens. N’eût été sa peau bleutée et ses yeux bridés très petits, on aurait pu le comparer physiquement à un terrien de sexe masculin dans la soixantaine, de grande taille, mince, très beau, au visage expressif et visiblement intelligent. Sa tunique courte et sans manche était d’une couleur très voyante dans les tons ocre et jaune en plus des nombreuses parures qui la décoraient. Il s’avança tout seul à quelques mètres des Terriens et ferma les yeux quelques minutes. Dave, Sam et les autres, toujours pétrifiés, eurent une étrange sensation de bien-être et de contact subtil, silencieux et inexplicable avec la créature. Puis, quand l’humanoïde ouvrit les yeux à nouveau, il s’adressa à eux à voix haute en inclinant la tête doucement :

-         Bienvenue à vous gens de la Terre. Nos demandes ont été exaucées!

Toutes les créatures se prosternèrent respectueusement en même temps en fléchissant leur corps vers l’avant, bras tendus au-dessus de la tête, en émettant des sons mélodieux, comme une psalmodie douce et sereine. Les dix Terriens se regardèrent ahuris et muets. L’humanoïde reprit à voix haute :

-         Je suis Mizet, le plus âgé du peuple tantride que voici. Vous êtes sur Tantri, la seule planète habitée du système d’étoiles doubles du vecteur 15 de la constellation que nous nommons Ramir. Vous avez une multitude de questions à poser, je le constate par la vibration de vos auras. Je sais aussi que d’autres de vos semblables attendent de vos nouvelles un peu plus loin. Nous ferons le nécessaire pour aller les chercher tout à l’heure avec votre collaboration. Mais avant tout, venez vous désaltérer et vous reposer. Vous avez longtemps marché dans des conditions auxquelles vous n’êtes visiblement pas habitués. Je sens que vos corps physiques sont exténués.

Les Terriens furent invités à s’asseoir par terre, plus loin, sur des couvertures moelleuses faites de végétaux, pendant qu’on leur apportait des gobelets remplis d’un liquide rougeâtre et des paniers de fruits inconnus mais variés. Les Terriens, ne sachant toujours pas comment réagir, n’osèrent rien  goûter. Voyant leur hésitation, Mizet leur dit :

 -         Je sens que votre méfiance persiste encore, mais soyez sans crainte, vous êtes nos invités et ce jus de crimone est ce qu'il y a de mieux considérant que certains d'entre vous sont presque déshydratés. Également, ces fruits permettront à votre organisme de rétablir ses balances électrolytiques.

Les regards interrogateurs des Terriens se croisèrent. Seul Olivier, qui semblait avoir mieux compris ce jargon scientifique, se contenta de boire doucement. Après avoir affirmé que la boisson était très rafraîchissante, il croqua sans hésitation dans un fruit jaune à pelure velue. Les autres suivirent son exemple, en hésitant d'abord, puis en dévorant goulûment tous les fruits qu'on leur avait apportés, réalisant ainsi à quel point ils avaient faim. Après quelques minutes, Dave, plus confiant et rassuré, bombarda Mizet de questions:

 -         Pourquoi sommes-nous ici ? Comment nous avez-vous amenés et qu'est-ce que vous nous voulez ? Comment se fait-il que vous parliez notre langue ?

 Mizet l'interrompit doucement d'un signe de la main, en souriant:

 -         Vous êtes visiblement secoués par ce qui vous arrive et désirez comprendre, bien sûr. Je vais répondre aux questions qui vous assaillent tous en même temps car je les reçois, comme je peux recevoir chacune de vos pensées. D'abord, sachez que si je parle votre langue, c'est que j'ai d'abord ajusté mon cortex cérébral sur les mêmes ondes que les vôtres pour faciliter la communication. Je constate que le langage télépathique ne vous est pas encore familier.

-         Comment nous avez-vous amenés ici ?

-         Sachez que ce n'est pas nous, Tantrides, qui vous avons amenés ici, mais plutôt les Guides cosmiques, qui ont donné suite à notre requête, en vous transportant jusqu'ici par voyage spatio-temporel. Les Guides cosmiques sont les coordonnateurs de l'Univers. Ils sont des êtres hautement évolués qui ont déjà eu besoin de prendre une forme physique, eux aussi, pour se manifester dans la matière, il y a très longtemps. Mais après avoir atteint un certain niveau d'évolution, ils sont devenus « pure énergie » et ont acquis toutes les connaissances des lois universelles en plus d'une profonde sagesse. Aussi, ils n'interviennent que s'ils jugent approprié de le faire, sans jamais trangresser les lois naturelles.

-         Pourquoi avons-nous été transportés ici sur votre planète ?

-         Nous leur avons demandé de nous trouver des géniteurs qui soient compatibles avec nous sur le plan génétique.

-         Géniteurs ? Vous nous avez fait venir pour la reproduction? s’exclama Olivier.

-         Nous ne sommes que les cent-vingt derniers survivants des Tantrides. Notre race est en voie d'extinction. Une mutation génétique sur le chromosome responsable de l'expression des caractères sexuels féminins fait que nous ne pouvons engendrer que des mâles. Aussitôt que survient la première division cellulaire, après le moment de la conception, cette partie du chromosome se brise. Toutes les grossesses porteuses d’une fille avortent spontanément dès le début. Les trente femmes tantrides encore vivantes parmi nous sont âgées, comme la plupart d’entre nous, et lorsqu'elles s'éteindront, notre race s'éteindra avec elles.

-         Nous n’avons rien à voir avec vos problèmes de peuplement, rétorqua Dave.

-         Malgré nos différences apparentes, nos deux peuples ont des origines communes. Vous êtes un peuple plus jeune sur le plan universel, donc en pleine expansion sur le plan de la diversité génétique. Nous, Tantrides, sommes beaucoup plus vieux et avons mis l'emphase sur le développement psychique, afin d'utiliser le potentiel maximum de notre cerveau et le développement spirituel pour apporter notre humble contribution à l'Univers.

-         Et notre contribution à nous, Terriens, c’est de copuler avec vous Tantrides ? s’exaspéra Dave.

-         Vous jouez un rôle important dans l’ensemble universel vous aussi. Depuis plusieurs générations, nous avons choisi de vivre simplement, sans technologie, en symbiose avec la nature généreuse qui nous entoure et qui nous procure tout ce dont nous avons besoin pour nourrir nos corps physiques et permettre à nos âmes de continuer à évoluer. En échange, nous lui devons respect. Nous savons que les difficultés de survie que nous traversons ont pour but de nous mettre à l'épreuve. Malgré les tentations, nous avons choisi de ne pas intervenir par la manipulation génétique des codes chromosomiques, comme nous aurions pu le faire. Nous souhaitons plutôt faire face à cette épreuve par des moyens plus naturels. Nous sommes convaincus que des croisements entre nos deux civilisations apporteraient un enrichissement indéniable des deux côtés. Et il semble que les Guides soient d'accord avec notre vision des choses puisque vous êtes là.

  

Chapitre 4

Les membres du groupe se regardèrent en silence. Ils commençaient à entrevoir toute la portée de leur étrange aventure. Après l’angoisse de la survie, ils étaient maintenant plongés dans une gamme d’émotions contradictoires. Il leur faudrait longtemps pour s’y faire. Pour le moment ils ne réagissaient tout simplement plus. Le stress était tombé et la fatigue se faisait à nouveau sentir maintenant qu’ils étaient rassasiés. Mizet proposa de revenir au point de ralliement des Terriens en compagnie de ceux qui se sentaient les plus en forme. Dave, Sam et Olivier partirent avec lui.

Ils revinrent deux heures plus tard avec les leurs.

La communication s’établit aisément avec les hommes bleus qui semblaient tellement ravis de cette rencontre avec les Terriens. Une femme se présenta à eux et leur parla doucement de ce qu’ils découvriraient sur Tantri.

Sa voix était calme, rassurante et même envoûtante. Elle rappelait aux Terriens le temps de leur enfance ou de belles histoires étaient racontées aux enfants pour les aider à s’endormir. Maï était la cadette des femmes tantrides. En âge terrien on aurait pu lui donner une soixantaine d’années. Elle leur expliqua qu’ils n’étaient pas les premiers Terriens arrivés à Tantri et qu’un village avait été construit pour eux où on les amènerait bientôt. Bien qu’elle eut la capacité d’entendre les questions avant qu’on les lui pose, Maï attendait que les Terriens les verbalisent, puis répondait simplement dans un flot continu de paroles harmonieuses.

Mais Jean, Catherine ainsi que d'autres membres du groupe étaient inquiets pour leur enfants qu'ils avaient laissés sur terre. Catherine lui posa des questions :

-         Maï, j'ai deux enfants en bas âge à la maison, que va-t-il leur arriver ? Nous ne pouvons pas rester ici. N'y a-t-il pas un moyen de nous ramener sur Terre ?

Maï n'avait pas de réponse précise à leur fournir.

-         Je ne sais pas Catherine. Les autres membres de votre famille sur Terre vont prendre soin d'eux. Il n'y a pas de possibilité de retourner. Les Guides cosmiques n'ont pas tenu compte de ce fait.

Catherine et les autres mères du groupe étaient déchirées. Elles pleurèrent en silence.

Pensant pouvoir apaiser leur chagrin, Maï tenta de leur faire voir les avantages de leur venue sur Tantri:

-         Vous aurez l'occasion d'apprendre le langage télépathique. Vous vieillirez lentement et vivrez au moins trois à cinq fois la durée anticipée de votre vie. Vous apprendrez des techniques spirituelles ayant pour but de développer vos facultés de voyance, télépathie et télékinésie ainsi que des méthodes de regénération corporelle. Vous n’aurez jamais le temps de vous ennuyer ou de regretter votre vie sur terre car vous aurez un nouveau monde à bâtir et à peupler et tellement de connaissances à acquérir. Mais il vous faudra d’abord apprendre à explorer avant tout votre cerveau qui est actuellement grandement inexploité. Vous y arriverez par des techniques de profondes méditations.

 

Chapitre 5

Après ce palabre, on les conduisit au village qui leur apparut comme une oasis sous le couvert d’arbres géants. Le peuple Tantride avait visiblement recréé pour ses visiteurs un environnement qui les rapprochait du mode de vie terrien. Les habitations avaient la couleur fuchsia du sable de la plage, c’était de petites huttes d’environ quatre mètres de diamètre. L’ambiance était feutrée, tiède et toute en demi-teintes à cause de l’ombre des arbres géants qui se rejoignaient à certains endroits pour offrir une voûte protectrice contre les rayons des deux soleils qui dansaient toujours dans l’espace limpide du ciel.

Chaque habitation était espacée, aérée et entourée de jardins offrant les coloris d’une multitude de fruits. Des hamacs étaient tendus sous les arbres. Une place publique offrait le confort de sièges disposés de façon à permettre le rassemblement de groupes de deux à douze personnes. Une immense agora de forme hexagonale se profilait derrière la place ouverte. Le toit translucide laissait filtrer une lumière orangée. On leur expliqua que ce lieu servait pour les assemblées plénières de la communauté.

Saisi par la beauté des lieux et la sérénité qui s’en dégageait, le groupe était presque muet. Ils virent bientôt apparaître par grappes de deux à cinq personnes, les humains qui les avaient précédés sur l’île de Tantri.

Mizet leur expliqua :

-         Vous êtes le troisième arrivage mais votre présence n’avait aucunement été annoncée, ce qui explique la surprise de certains de vos prédécesseurs que je me fais un devoir de vous présenter.

Il leur présenta d’abord les Portoricaines aux corps ondulants. Premières arrivées sur l’île, leur adaptation avait été particulièrement difficile. Elles étaient une vingtaine de très jolies femmes et leur présence expliquait un peu l’apparence des lieux qui avaient d’abord été conçus pour leur plaire. Elles habitaient maintenant cette planète depuis un temps estimé à deux ans d’âge terrien et semblaient immensément heureuses de voir apparaître des Terriens. Pour le moment, la communication semblait limitée puisque les nouveaux arrivants ne pouvaient entendre le langage télépathique qu’elles commençaient à pratiquer. Dave prononça quelques mots en espagnol et elles se rapprochèrent de lui parlant toutes à la fois et riant en même temps.

Les Thaïlandais arrivés depuis moins d’un an, étaient des gens doux et réservés. Leur caractère se rapprochait un peu plus de celui des Tantrides qui avaient les yeux bridés comme eux.

Mizet leur fournit des détails sur leur arrivée:

-         Leur arrivée a été sembable à la vôtre. C’était un autobus de campagne contenant une quinzaine d’enfants, un vieillard, deux adolescents et un homme, qui était le conducteur du véhicule. Il y avait aussi onze femmes dont une a déjà donné naissance à un enfant depuis son arrivée. L’autobus contenait également quelques poules et une chèvre que les enfants ont vite adoptés.

Mizet s’approcha d’une jeune femme qui était visiblement près d’accoucher et présenta avec fièreté Than, son amie Thaïlandaise, qui donnerait bientôt naissance à leur enfant.

La présence de Duke sembla particulièrement appréciée des enfants. Il n’y avait pas d’autres animaux sur l’île que ceux qui y étaient arrivés avec les humains et on ne pouvait que leur souhaiter longue vie car ils ne pouvaient pas se reproduire. Parmi les enfants thaïlandais on remarquait la présence de deux petits garcons tantrides. Il semblait évident à les regarder que, pour eux, la différence n’existait tout simplement pas entre les peuples.

Le groupe eut d’abord l’occasion de se reposer dans le village. Les Portoricaines et les Thaïlandais leur offrirent spontanément des couches dans les petites huttes. Il n’y avait apparemment aucune division à l’intérieur des habitations mais on pouvait facilement y trouver un espace pour s’isoler, méditer, lire ou simplement se reposer. Le groupe se dispersa ainsi peu à peu et leur sommeil fut des plus réparateurs après ce qui leur avait semblé une si longue veille mais qui couvrait à peine une trentaine d’heures de temps terrien.

 

Chapitre 6

 

Le lendemain matin, Dave et Sam réunirent le groupe nouvellement arrivé. Ils discutèrent longuement sur l'aventure qui leur arrivait. Tantri semblait tout à fait paradisiaque. Mais leur enlèvement était néanmoins une évidence. Ils étaient mis devant un fait accompli. C'était difficile à accepter surtout pour ceux qui avaient une famille sur Terre.

Après leur discussion, Dave demanda à Mizet de venir les rencontrer.

-         Mizet, nous avons échangé entre nous ce matin. La cause pour laquelle nous avons été amenés ici est très claire, c'est une noble cause. Mais je tiens à vous souligner que nous avons été amenés ici sans notre consentement. Pour certains, ça peut aller, mais pour d'autres c'est différent. Ils ont de la famille sur Terre. Les Guides cosmiques n'en ont pas tenu compte. Vous les Tantrides, devez bien comprendre à quel point certains de nous sont malheureux de la situation.

-         Nous comprenons, nous avons connu les mêmes problèmes avec les deux premiers groupes. Nous ne savons pas comment répondre à vos interrogations.

-         Mizet, votre île ici est merveilleuse et à prime abord tout va bien, mais ça demeure quand même une prison dorée. Sur Terre le choix que les individus font de leur destin leur appartient. Ici sur Tantri, nous sommes confrontés à une situation que nous ne contrôlons pas.

-         Je sais, vous êtes dans une situation difficile. Prenez le temps de vous adapter doucement. De notre côté nous essaierons de trouver une piste de solution qui pourrait mieux vous convenir.

 

Chapitre 7

 

Le temps se comptait maintenant en heures et en jours tantrides qui étaient beaucoup plus longs que les heures et les jours de la Terre. Les nuits étaient longues et avaient l'apparence des aurores boréales qui laissaient des traînées de lumière multicolore dans le ciel. Les besoins de sommeil des Terriens s'étaient adaptés aux plus longues nuits.

Les aliments, variés, pouvaient prendre l'apparence de la nourriture dont les Terriens avaient l'habitude car les Tantrides maîtrisaient parfaitement la biochimie des aliments. Leur alimentation était entièrement végétarienne et elle avait, visiblement, des pouvoirs curatifs et rajeunissants car, après seulement un mois tantride, tous se sentaient dans une forme physique exceptionnelle. L'eau des bassins et celle de la mer était une véritable fontaine de jouvence. On pouvait s'y abreuver et s'y baigner à profusion pour le plus grand plaisir de tous.

Les premiers apprentissages du groupe consistèrent en un développement accéléré des aptitudes relationnelles et spirituelles déjà présentes chez les humains. Méditation, télépathie, langage des émotions et développement supramental, amenaient peu à peu les hommes et les femmes du groupe à développer leurs capacités. Les états dépressifs présents dans les premières semaines s'estompaient lentement. Mais plusieurs pensaient encore beaucoup à la Terre.

Les liens au sein du groupe s'étaient consolidés. Martine et Michel étaient souvent ensemble. Une relation intime commençait à s'établir entre eux. Michel était tout à fait heureux de l'aventure qu'il vivait sur Tantride. Comme il avait perdu la vue, il était très réceptif à développer de nouveaux sens et percevait les ondes cérébrales des Tantrides plus facilement que d’autres. Il donnait des explications aux autres membres du groupe sur des méthodes de détente et de concentration pour leur faciliter l’apprentissage.

Martine, étant la seule personne spécialisée dans les soins de santé, avait beaucoup à faire. Les Tantrides avaient leurs propres méthodes de guérison par la pensée, mais pour les Terriens c'était différent; pendant un certain temps, Martine dut soigner les Terriens de façon plus traditionnelle.

-         Dites-moi Mizet, croyez-vous vraiment que la morphologie physique des Tantrides est  entièrement compatible avec les Terriens ?

-         Oui, Martine, je ne crois pas qu’il y a de problème.

-         Je comprends, mais nous avons tout de même des différences apparentes entre nous. Vous avez quatre doigts aux mains et aux pieds, votre peau est très bleutée. Et si la configuration des nos organes internes est différente, ou notre sang et ne parlons pas des différences dans l’ADN.

-         Vous pouvez entièrement faire confiance aux Guides cosmiques, s’ils ont mis les deux races en contact, cela signifie qu'il y a compatibilité à cent pour cent.

-         Très bien, nous n’avons pas le choix. Alors vous m’informerez, je veux apprendre les méthodes que vous utilisez pour vous soigner.

À peine quelques jours après leur arrivée, le jeune Sam était devenu la coqueluche de quelques Portoricaines, ils échangeaient entre eux en anglais. Sam, étudiant en anthropologie, était fasciné d'être plongé dans une civilisation extra-terrienne. Il interrogeait les Tantrides sur toutes sortes de sujets : leur schème de pensée, la vie sociale, leur passé, leur vision de la vie, leur religion.

Meg et Dave se plaisaient à discuter ensemble. De leurs observations naissaient des idées et de nouvelles approches sur leur société multi-raciale.

Les Terriens s’adaptaient bien, mais Meg s'interrogeait sur les limites à s’identifier au mode de vie des Tantrides.

Elle posa la question à Maï :

-         Maï, croyez-vous sérieusement que nous, les Terriens, deviendront des Tantrides à part entière ?

-         Je crois Meg que plusieurs d'entre vous progressent facilement, mais de là à dire que vous serez identiques à nous, nous ne le savons pas. Nous croyons qu'avec l'apport des Terriens nous allons devenir une société différente de ce qu'elle était. Nous devons aussi apprendre à vivre avec vous et changer certains de nos points de vue. Vous êtes beaucoup plus pragmatiques que nous et votre vision des choses est très différente. Vous avez des attitudes très sentimentales. Vous êtes aussi spontanés et parfois il vous arrive de ne pas contrôler vos émotions.

 

Chapitre 8

 

Dave, Sam et Olivier avaient développé de solides liens d'amitié. Ils passèrent beaucoup de temps en compagnie de Mizet mais les trois Terriens étaient bien accrochés à leur conception rationnelle et scientifique de l'univers et ils accédaient difficilement à ces plans de conscience supérieure que d'autres semblaient atteindre plus aisément.

Mizet cherchait à comprendre leur raisonnement et se faisait expliquer le développement intellectuel et spirituel des Terriens. Le développement scientifique et inventif des Terriens étaient des particularités que Mizet comprenait.

-         Dave, je crois comprendre que la civilisation terrienne s'entoure de moyens technologiques importants. Je dois vous transmettre des informations qui pourraient vous être utiles à ceux d’entre vous qui ont encore une réticence à s’intégrer. Tantri est une petite planète. Elle comprend en réalité cette île paradisiaque où nous sommes cantonnés et un continent beaucoup plus grand dont nous, Tantrides, parlons peu et qui recèle des secrets millénaires et anciens. Il semble que nos ancêtres aient déjà habité sur le continent. Ils étaient très évolués scientifiquement et sont parvenus à développer des moyens scientifiques très importants.

-         Que s’est-il passé ?

-          Dans l'histoire de cette ancienne civilisation, il s'est produit une dissension au sein de la communauté : une partie de la société se tournait vers une vie spirituelle intense et l'autre continuait à se concentrer vers la technologie. Il y a plusieurs générations, la société technologique a trouvé les moyens de pouvoir migrer vers les étoiles. Un jour, ils sont tous montés à bord de vaisseaux interstellaires et ils sont partis explorer l'univers. Selon la légende, ils reviennent sur le continent parfois mais ils ne sont jamais entrés en contact avec nous. C'est vrai que sur notre île nous n'avons aucun moyen de savoir s’ils sont présents ou non sur le continent.

Dave, Sam et Olivier avaient écouté Mizet avec attention. Tous les trois furent complètement abasourdis par ces révélations. Sam prit la parole :

-         Mizet, si je comprends bien, il y a sur la planète, les vestiges d'une autre civilisation que la vôtre ? Peut-être, grâce à cette civilisation, pourrions-nous trouver les moyens de retourner sur Terre ?

-         Je ne sais pas mes amis. Il y a bien longtemps que nous avons perdu le contact avec eux. Dans la scission de nos ancêtres avec l'autre civilisation, nous leur avons demandé de ne plus entrer en contact avec nous. Nos différences intellectuelles et spirituelles étaient trop grandes et nous avons choisi de nous éloigner de nos racines. Notre peuple a grandi et évolué dans la paix et la tranquillité. Peut-être sommes-nous rendus à un tournant et qu'il est temps pour nous de considérer que parfois la technologie pourrait nous être utile. Si nous voulons que notre peuple survive grâce à votre apport, nous devons être aussi conciliant et mettre tout en oeuvre pour que vous soyez heureux. D’ailleurs vos amis qui ont perdu leur famille sont ceux qui ont le plus de difficulté à s'adapter.

-         Y-a-t-il possibilité pour nous d'entrer en contact avec les gens du continent ?

-         Je l’ignore.

-         Alors, nous pourrions toujours essayer d'aller nous-même sur le continent.

-         C'est une solution, répondit Mizet. Vous pouvez essayer.

-         Est-ce que le continent est loin d'ici ? À quelle distance ?

-         Non pas très loin, selon les distances que vous appelez kilomètre, à environ soixante kilomètres.

Les trois hommes de la Terre se regardèrent en souriant. Des faits nouveaux s'ajoutaient aux données présentes sur l'île. Peut-être y avait-il possibilité pour les Terriens de retrouver les leurs, après tout.

Sam se tourna vers Dave :

-         Qu'en penses-tu Dave ?

-         Eh bien, mon cher Sam, voilà des perspectives nouvelles qui s'ouvrent à nous, nous allons en parler aux autres et voir de quoi il retourne. Je crois que dans les prochains mois nous allons avoir de nouveaux objectifs à réaliser. Nous avons du pain sur la planche.

 

À suivre